Henri Adamczewski

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Henri Adamczewski () est un linguiste français d'origine polonaise. Angliciste de formation, il est le fondateur de la linguistique métaopérationnelle, dite aussi « théorie des phases », qu'il enseigna essentiellement au département d'anglais de l'université Paris III - Sorbonne Nouvelle à partir des années 1970.

Biographie[1][modifier | modifier le code]

Fils d’émigrés polonais, Henri Adamczewski est né au cœur du pays minier. Il y restera jusqu’à ses 18 ans. C’est à cet environnement plurilingue (polonais, picard, français, russe, allemand, ukrainien et italien) qu’il doit son intérêt pour les langues. Élève brillant, il obtient une bourse et poursuit ses études secondaires à quelques kilomètres de la maison de ses parents. En 1943, en pleine guerre, il doit quitter l’école pour apprendre un métier. Il sera tour à tour commis de cuisine et apprenti boulanger mais continuera à suivre des cours du soir. En 1944, il reprend ses études et décroche son baccalauréat en 1947. Passionné par les langues, il apprend le latin et découvre l’indo-européen, véritable révélation. Le baccalauréat en poche, il se rend à Paris et s’inscrit à la Sorbonne pour préparer une licence d’anglais. Nommé professeur d’anglais à l’âge de 22 ans, il s’installe à Boulogne-Sur-Mer après avoir épousé son amie d’enfance Hélène.

Sursitaire, il est affecté à l’École Navale de la région Brestoise en qualité d’assistant d’anglais et d’aspirant-chiffreur, après avoir passé le concours des Officiers de Réserve Interprètes et du Chiffre (ORIC).

De retour à Boulogne-Sur-Mer en 1957, il crée et anime un laboratoire de langues, ce qui lui permet de commencer à réfléchir à une nouvelle approche pédagogique.

Agrégé d’anglais, il décroche un poste d’assistant à la Faculté des Lettres de Lille où il enseigne la phonétique.

Élu Président de la Régionale de l’APLV (Association des Professeurs de Langues Vivantes) de l’Académie de Lille, il organise des colloques autour de la didactique des langues et de la linguistique théorique et appliquée.

Intéressé par l’enseignement précoce des langues dont il assiste à l’émergence, il met en place plusieurs expérimentations réussies dans le primaire.

Élu Maître de Conférences à l’Institut d’Anglais de la Sorbonne Nouvelle en 1970, il affine sa conception de la grammaire anglaise et plus particulièrement sa théorie de be + ing, qui remet en cause celle de la « forme progressive », qui régnait jusqu’alors sur la grammaire anglaise en France mais également outre-manche. Porté par l’accueil enthousiaste réservé à sa théorie, il rédige et soutient sa thèse le , sous la direction d’Antoine Culioli, créant un petit séisme dans le monde des linguistes.

En 1983, il rédige, avec son collègue et ami Claude Delmas, Grammaire Linguistique de l’Anglais, qui participera à la formation de centaines de futurs enseignants d’anglais auxquels cet ouvrage séminal donnera un regard critique vis à vis des théories linguistiques de l’époque.

L’Institut du Monde Anglophone de la Sorbonne Nouvelle devient alors une véritable pépinière de linguistes métaopérationnels, qui se retrouvent autour d’Henri Adamczewski lors des rencontres du CRELINGUA. L’enthousiasme qui y règne attire des thésards du monde entier, et des thèses sont soutenues sur l’allemand, le persan, l’arabe, l’hébreu, etc.

En 1984, il est nommé Directeur de l’Institut du Monde Anglophone de la Sorbonne Nouvelle et met la linguistique au centre de la formation des futurs enseignants d’anglais. Pendant quatre ans, il développe et fait connaître sa théorie auprès des publics de spécialistes mais également auprès du grand public.

Sa volonté de mettre sa théorie du langage et des langues à la portée de tous prend la forme d’un ouvrage Le Français Déchiffré, Clé du Langage et des Langues, qui paraît en 1991. Outre refondre la conception et le discours de la grammaire du français, Henri Adamczewski y propose une initiation à d’autres langues, en mettant en exergue leurs points communs.

Déjà malade mais animé par l’enthousiasme de ses lecteurs et la ferveur de ses étudiants, il continue à écrire entre deux interventions chirurgicales. La rédaction de Les Clefs de la Grammaire anglaise en 1993 et de Déchiffrer la Grammaire anglaise en 1998 avec son collègue et ami Jean-Pierre Gabilan témoigne de son besoin de transmettre sa théorie à l’enseignement secondaire.

En 1995, paraît Caroline Grammairienne en Herbe, un ouvrage rédigé à partir des enregistrements et des écrits de sa petite-fille et dans lequel il pose les fondements de sa théorie du langage (Le Principe de Cyclicité), qui remet en cause la théorie de la Grammaire Universelle chomskyenne.

À la retraite et nommé Professeur Emérite, il continue à encadrer ses thésards. Linguiste infatigable, il se lance dans l’apprentissage de langues telles que le swahili et le turc. Les Clefs pour Babel, qui paraît en 1999, lui permet de reprendre sa théorie et de raconter son parcours d’enseignant et de linguiste.

Il s’éteint le jour de Noël entouré de ses proches.

Sa théorie est aujourd’hui portée et enrichie par certains de ses anciens thésards devenus Maîtres de Conférences et Professeurs des Universités en France et à l’étranger, et continue à être enseignée dans les collèges et les lycées français par les nombreux enseignants d’anglais passés sur les bancs de la Sorbonne Nouvelle.

La grammaire métaopérationnelle[modifier | modifier le code]

La grammaire métaopérationnelle, que l’on doit au linguiste français Henri Adamczewski, et qui est une des émanations de l’approche énonciative culiolienne, est basée sur la conviction que les traces d’opérations que sont les marqueurs linguistiques révèlent la présence d’une grammaire profonde. L’originalité de cette approche réside dans la mise au jour d’une systématicité interne à toutes les langues. Cette géométrie de la langue est fondée sur le principe universel de cyclicité lui-même dérivé de la notion de vecteur de phases, qui se révèle la clef de l’opposition de toute une série d’opérateurs grammaticaux.

Le visible et l’invisible[modifier | modifier le code]

Pour Henri Adamczewski et Claude Delmas, « les énoncés de surface comportent des traces visibles d’un fonctionnement invisible » (1982 : 5). Ces traces morphématiques, véritables codes, ont pour mission de signaler les opérations qui n’ont pas de référence concrète dans le monde extralinguistique mais qui sont en nombre restreint et communes à tous les locuteurs humains.

Un énoncé linéaire est donc le produit fini d’opérations effectuées par l’énonciateur et les outils grammaticaux sont les traces de ces opérations auxquelles ils donnent accès. En d’autres termes, les opérateurs grammaticaux sont des clefs qui permettent l’encodage et le décodage des opérations sous-jacentes. Adamczewski parle de « métalangue naturelle », qui permet de mettre au jour « la grammaire profonde » d’une langue donnée (1995 : 35).

Cependant, l’ordre de surface ne correspond pas forcément à l’ordre de survenue des opérations mentales qui sous-tendent la production des énoncés. On peut même dire que l’ordre de surface varie d’une langue à l’autre alors que les étapes de la production réelle de l’énoncé sont communes à toutes les langues humaines.

Dans la théorie métaopérationnelle, do est un opérateur fondamental dans la mesure où « il manifeste de façon spectaculaire l’existence d’une métalangue naturelle dans les langues […] et […] concrétise en surface la soudure prédicationnelle et apparaît à chaque fois qu’une cible est nécessaire » (Adamczewski 1999 : 42). Il touche à l’une des opérations les plus fondamentales du langage, à savoir la prédication, « opération qui est à la base même de la structuration des énoncés » (Adamczewski & Delmas 1982 : 79).

L’invariance[modifier | modifier le code]

Selon Henri Adamczewski, chaque opérateur grammatical possède un invariant, qui peut être mis au jour à partir de l’analyse des occurrences pouvant, pour certains opérateurs, être extrêmement variées. C’est la comparaison entre les diverses occurrences et les contextes d’emplois qui permet d’extraire la valeur d’un opérateur donné.

Ainsi, comment se fait-il qu’en anglais un modal tel que should puisse traduire à la fois la notion de conseil, de peur, de doute, etc., ou qu’en français l’imparfait soit tout à tour l’expression d’une action longue, courte, inachevée, achevée, etc. ? La mise en commun des divers emplois et l’observation de la construction formelle ont permis de saisir l’invariant de ce qu'Adamczewski appelle les « opérateurs-protées » (1999 : 87).

L’intérêt pédagogique d’un tel concept est évident : éviter les listes d’emplois, d’effets de sens et étiquettes disparates et souvent contradictoires, redonner une cohérence à la grammaire des langues, expliciter des invariants translangues pour permettre un accès facilité à d’autres langues, et mettre au jour, derrière les invariants, les opérations mentales qui les régissent.

La théorie des Phases ou le « double clavier »[modifier | modifier le code]

Henri Adamczewski écrit que « toutes les langues humaines répètent un même schéma binaire « choix ouvert/choix fermé » qui régit leur grammaire » (1999 : 45). Ce principe unique, qui sous-tend la théorie des Phases, engendre toutes les facettes qui constituent la grammaire d’une langue, et son entrée peut se faire via n’importe quelle opposition : un/le ou voici/voilà en français, to/-ing ou this/that en anglais, ser/estar en espagnol, wollen/sollen en allemand, etc.

Tout locuteur dispose alors d’un double clavier. Face aux éléments « saisis rhématiquement » (choix ouvert – lié à l’assertion), on trouve leurs homologues qui, eux, sont employés lorsque le paradigme des choix est clos (l’assertion n’a plus lieu d’être). Ils sont alors « saisis thématiquement ».

Ainsi, dans le syntagme « une boîte à pilules », l’énonciateur opte pour un paradigme ouvert, c’est-à-dire que concrètement, dans l’extralinguistique, la boîte peut venir tout à fait abriter autre chose : des cachous, par exemple. Le choix reste donc ouvert. En revanche, dans le syntagme « une boîte de pilules », le paradigme est fermé et le choix est clos : le contenu est bien un ensemble de pilules.

D’après Henri Adamczewski, « […] les langues disposent de deux séries parallèles de formes grammaticales auxquelles l’énonciateur fait appel alternativement, selon le résultat du calcul énonciatif »  (1999 : 72). Le clavier rhématique comprend les outils qui expriment une ouverture, c’est-à-dire qui permettent de garder un certain nombre de possibles. Le clavier thématique affiche les outils qui permettent l’expression du résultat d’un choix effectué en amont de l’opération de mise en discours, choix qui va souvent servir de base à l’expression d’une certaine subjectivité (mise en garde, regret, conclusion, etc.) et surtout apparaître dans un contexte présupposant : « Voici le Professeur x » (le syntagme « le Professeur x » est non-prévisible, d’où, dans l’extralinguistique, un effet de surprise) et « Voilà le Professeur x » (le syntagme « le Professeur x » est déjà inscrit dans le contexte : par exemple, « Justement, nous parlions de lui »).

Le principe de cyclicité[modifier | modifier le code]

Se plaçant aux antipodes de la théorie selon laquelle l’enfant acquière sa langue maternelle à partir d’un travail inconscient de répétition et d’imitation, et réfutant la notion de grammaire universelle défendue par Noam Chomsky selon laquelle il existerait des « gènes grammaticaux », Henri Adamczewski soutient que l’enfant perce le code de la grammaire de sa L1 à partir des énoncés linéaires.

Ce sont donc les traces d’encodage que sont les outils grammaticaux qui servent de clignotants à l’enfant et qui le guident dans l’acquisition de sa grammaire naturelle : « L’enfant trouve dans les données que lui fournit son entourage les clefs nécessaires à la construction de sa grammaire », (Adamczewski, 1995 : 76).

Instinctivement, l’enfant infère, à partir des récurrences structurelles auxquelles il est exposé, les règles de construction qui régissent sa langue, et en devient l’architecte, même si les conditions d’accès au principe fondamental (« Principe de cyclicité ») peuvent varier d’une langue à l’autre.

L’enfant construit sa grammaire naturelle en s’appropriant une des clefs à partir du double clavier. Une fois qu’il possède une clef, il accède progressivement à tous les pans de sa grammaire.

La contrastivité[modifier | modifier le code]

À l’heure où le plurilinguisme est de mise, la contrastivité, composante majeure du modèle métaopérationnel, est un outil de premier plan qui permet, outre d’évaluer les instruments d’analyse d’une théorie donnée, de donner accès à la grammaire des autres langues.

Cette approche permet de révéler l’existence d’une grammaire universelle régie par un certain nombre d’opérations mentales communes à tous les locuteurs humains. Dans chaque langue, ces mêmes opérations sont traduites par des outils parfois très différents. Cependant, au sein d’une même famille de langues (langues indoeuropéennes, langues africaines, etc.), ces opérateurs peuvent parfois se révéler très proches (TO, en anglais, et ZU, en allemand ; DE, en français, et DI, en italien ; etc.).

La comparaison interlingue et parfois intralingue (diachronique et dialectale) se révèle très motivante en classe de langue. Outre les ponts qu’elle construit entre les différentes langues, elle permet une (re)découverte de la L1.

L’énonciateur « centre de calcul »[modifier | modifier le code]

La conception du fonctionnement du langage sous-jacente à la théorie métaopérationnelle met l’énonciateur au centre du processus de structuration de l’énoncé. Même s’il doit respecter les règles de structuration de l’énoncé propres à chaque langue, l’énonciateur dispose d’une certaine liberté (Adamczewski, 1999 : 53).

Cette approche, comme les autres théories énonciativistes, met donc l’accent sur la liberté énonciative et se démarque ainsi de la grammaire prescriptive traditionnelle, trop réductrice. Il ne s’agit plus d’enseigner ce qu’il faut dire mais de mettre au jour les différentes stratégies ou opérations que la langue met à la disposition de l’énonciateur pour dire. L’apprenant n’apprend plus ce qu’il faut dire mais ce qu’il peut dire, et il s’en trouve considérablement rassuré.

Publications[modifier | modifier le code]

Ouvrages
  • Les Bases de l'anglais, montages, Paris, Armand Colin, 1970, 415 p.
  • Apprentissage de l'anglais oral exercices de phonétique, Paris, A. Colin,‎ , 203 p. (ISBN 2200050011).
  • Phonétique et phonologie de l'anglais contemporain, en collab. avec Denis Keen, Paris, Armand Colin, 1973, 252 p.; éd. revue et complétée en 1993.
  • "Be" + "ing" dans la grammaire de l'anglais contemporain, Paris, Librairie H. Champion, 1978, 739 p. (ISBN 2-7295-0039-1).
  • Grammaire linguistique de l'anglais, en collab. avec Claude Delmas, Paris, Armand Colin, 1982, 353 p.; nouvelle éd. en 1998 (ISBN 2-200-01994-7).
  • Le Français déchiffré, clé du langage et des langues, Paris, Armand Colin, 1991, 421 p. (ISBN 2-200-33052-9).
  • Les Clés de la grammaire anglaise, en collab. avec Jean-Pierre Gabilan, Paris, Armand Colin, 1992, 271 p. (ISBN 2-200-01174-1).
  • Caroline grammarienne en herbe, ou comment les enfants inventent leur langue maternelle, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 1995, 108 p. (ISBN 2-87854-096-4).
  • Déchiffrer la grammaire anglaise, en collab. avec Jean-Pierre Gabilan, Paris, Didier, 1996, 319 p. et 1 CD (ISBN 2-278-04526-1).
  • Genèse et développement d'une théorie linguistique, suivi de Les dix composantes de la grammaire métaopérationnelle de l'anglais, Perros-Guirec, La Tilv Éd., 1996, 137 p. (ISBN 2-909159-17-5).
  • Pour une nouvelle épistémé grammaticale. Grammaire du Pourquoi contre grammaire du Comment, in Id. et al., Pour l’Enseignement de la Grammaire, Lille, CRDP, 1998.
  • Clefs pour Babel, ou La passion des langues, Saint-Leu d'Esserent, Éd. Marc Adamczewski [EMA], 1999, 152 p. (ISBN 2-913883-00-1).
  • The secret architecture of English grammar, Précy-sur-Oise, Éd. EMA, 2002, 90 p. (ISBN 2-913883-04-4).
Articles
  • « Le Montage d’une grammaire seconde », dans la revue Langages, no 39, 1975.
  • « Le Cerveau et la Grammaire universelle », dans La Tribune Internationale des Langues Vivantes, mai 1995.
  • « La Problématique de l’aspect en français et en polonais. Une nouvelle approche : la théorie des phases », dans Les Contacts Linguistiques franco-polonais, Presses Universitaires de Lille, 1995.
  • « La Genèse de l’énoncé, ou les opérations de mise en discours », dans La TILV, no 21, mai 1997.
  • « Réflexions sur la grammaire du Français », dans La TILV, no 23, mai 1998.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Henri Adamczewski, Clefs pour Babel, Saint-Leu d'Esserent, EMA,‎ (ISBN 2-913883-00-1)

Liens externes[modifier | modifier le code]