Groupe de l'an 24

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Le Groupe de l'an 24 (24年組, Nijūyo nen Gumi?) est le nom donné à un groupe informel de femmes mangaka des années 70. Ce groupe est connu pour avoir innové dans le shōjo manga (les mangas pour filles), en y important de nouveaux genres, thématiques, points de vue et techniques, et est généralement considéré comme étant à l'origine du « shōjo moderne ».

Origine du nom[modifier | modifier le code]

Le Groupe de l'an 24 n'est pas à proprement parler un groupe concerté d'artistes, mais est un nom donné rétrospectivement par les critiques et journalistes à la nouvelle génération de femmes mangaka qui a accompagné l'essor et le développement du shōjo manga à l'aube des années 70[1],[2]. Le terme est déjà d'usage à la fin des années 70, avec par exemple la publication en 1979 de Twilight Times: dōjidai no manga no tameni par le critique manga Tomohiko Murakami[3].

L'an 24 fait référence à la 24e année de l'ère Shōwa, soit 1949 dans le calendrier grégorien. Le nom fait ainsi approximativement référence à l'année de naissance de ces mangaka, bien que seulement une partie d'entre-elles soient réellement nées en 1949[1].

Histoire[modifier | modifier le code]

Contexte[modifier | modifier le code]

Au cours des années 50 et 60, les shōjo mangas sont essentiellement des histoires simples et conventionnelles à destination des petites filles[4]. À cette époque les auteurs de shōjo mangas sont majoritairement des hommes qui débutent leur carrière avant de migrer vers les mangas pour garçons, les shōnen[2]. Au cours des années 60, le secteur du manga doit faire face au vieillissement de son lectorat et à la concurrence de la télévision, aussi les éditeurs réagissent en augmentant le rythme de publication des magazines manga et en les enrichissant de contenu. Les shōnen manga se diversifient grandement et le genre du gekiga apparaît pour un public plus mature, cependant que le shōjo stagne et peine à se renouveler. Toutefois l'augmentation de la demande permet à des jeunes femmes mangaka de débuter leur carrière, telles que Hideko Mizuno, Toshiko Ueda ou encore Nishitani Yoshiko, mais les contraintes éditoriales des magazines shōjo les empêche de renouveler le genre[4]. Faute de renouvellement, le shōjo est délaissé par les critiques de manga, qui préfèrent se concentrer sur les shōnen et gekiga[5].

Le « salon Ōizumi »[modifier | modifier le code]

Au tout début des années 70 la majorité des hommes mangaka quittent le shōjo pour se tourner vers le shōnen et gekiga, laissant la place à une seconde génération de femmes mangaka. Ces dernières sont inspirées par la littérature et le cinéma Européen ainsi que par la culture rock 'n' roll, et une plus grande liberté éditoriale dans certains magazines leur permet de s'exprimer pleinement[1].

Le cœur du Groupe de l'an 24 prend racine dans ce que l'on appelle le « salon Ōizumi », un appartement à Ōizumi Nerima, Tokyo, dans lequel ont cohabité les deux mangaka Moto Hagio et Keiko Takemiya entre 1970 et 1973. De nombreuses mangaka et assistantes ont fréquenté l'appartement, parfois pendant des périodes prolongées, ce qui a permit aux mangaka de travailler ensemble et d'échanger entre elles[6],[7].

En 1974 sont publiés les deux premières œuvres majeures du shōjo manga par des membres du Groupe : La Rose de Versailles de Riyoko Ikeda et Poe no Ichizoku de Moto Hagio. Ces deux travaux attirent l'attention des critiques manga qui ignoraient jusqu'à présent le genre[8]. Ces deux mangas ouvrent la voie à une vague de « manga littéraires », aussi nommés « romans graphiques » en raison de leurs qualités esthétiques et littéraires, faisant entrer le shōjo manga dans ce qui sera qualifié par les critiques comme étant son « âge d'or »[9],[8].

Innovations[modifier | modifier le code]

Avant le Groupe de l'an 24, les shōjo mangas étaient essentiellement des drames familiaux ou romantiques, ainsi que les comédies romantiques, le ballet et le sport étaient aussi des sujets courants[2],[1]. La tonalité des récits était simple: sentimentaux, mignons et humoristiques[4]. Le Groupe innove et renouvelle le genre en y introduisant de nouveaux genres, tels que la science-fiction, la fantasy, le récit historique ou encore l'horreur. Les récits deviennent aussi plus profonds, en mettant l'accent sur la psychologie des personnages[5] et n'hésitent pas à traiter de sujets plus controversés, comme la sexualité[1].

Le Groupe propose une réflexion sur le sexe, la sexualité et le genre, en utilisant des protagonistes masculins et notamment des bishōnen, des jeunes garçons androgynes, ou encore des personnages de type hermaphodite. Elles usent aussi de l'homosexualité, tant masculine que féminine, posant ainsi les bases des deux genres du yaoi et yuri[10],[11].

Le Groupe innove aussi sur le plan technique. Les mangaka utilisent des mises-en-page « non-narratives »[12], c'est à dire que les planches ne sont plus découpées en cases afin de décrire l'action : les cases disparaissent, les arrière-plans s'effacent, et différents personnages et scènes, de différentes tailles et sous différents angles, se superposent et se chevauchent, créant un effet de confusion et brise la narration. L'accent n'est plus porté sur l'action, mais sur l'émotion des personnages. Par exemple Riyoko Ikeda utilise ces nouvelles techniques de mises en scène en supprimant les points de repère spatiaux, quand Moto Hagio a tendance à fusionner personnages, décors et motifs en une unique composition[13].

Liste des membres du groupe[modifier | modifier le code]

Le Groupe de l'an 24 étant informel, les critères utilisés pour déterminer ses membres sont variable et dépendent des critiques. Ainsi ses membres peuvent être les artistes shōjo les plus populaires[1] ou les plus « radicales »[10] de l'époque, ou encore toute artiste qui a fréquenté le salon Ōizumi[1].

Mangaka[modifier | modifier le code]

Moto Hagio
Pionnière dans les domaines de la science-fiction, du fantastique et du yaoi[14].
Riyoko Ikeda
Célèbre pour avoir créé le premier grand succès du shōjo manga avec La Rose de Versailles[8].
Toshie Kihara
Connue pour ses mangas historiques[15].
Minori Kimura
Ses mangas, réalistes et contemporains, se concentrent sur les problèmes de la vie, notamment la sexualité, la santé et le travail[15].
Yumiko Ōshima
Réputée pour la profondeur de ses mangas derrière leurs aspects mignons et chaleureux[1].
Nanae Sasaya
Réputée pour ses mangas occultes et d'horreur[15].
Keiko Takemiya
Pionnière dans les domaines de la science-fiction, de la fantaisie et du yaoi[1].
Mineko Yamada
Pionnière dans les domaines de la science-fiction, de la fantaisie[15].
Ryōko Yamagishi
Pionnière dans le domaine du yuri, elle a aussi brisé les codes des mangas dédiés au ballet[1].

Autres personnalités associées[modifier | modifier le code]

Norie Masuyama
« Cerveau » de Takemiya, elle a soutenu Takemiya et Hagio et leur a recommandé de nombreuses œuvres littéraires, cinématographiques et musicales comme source d'inspiration[6].
Junya Yamamoto
Éditeur en chef pour Shōgakukan, il est celui qui a permis l'édition d'un grand nombre de mangas des membres du groupe, indépendamment de leur caractère controversé ou de leur aspect non-conventionnel[15].

Critiques et postérité[modifier | modifier le code]

Les premières critiques à l'encontre du Groupe de l'an 24 étaient toutes invariablement positives[16]. Les commentateurs, qui jusque là ignoraient le shōjo, « découvraient » le genre au travers des travaux du Groupe. Ces critiques considéraient que le Groupe représentait enfin des « êtres humains » dans ses mangas, contrairement aux précédents shōjo qui ne représentaient que des jeunes filles idéalisées. Certains critiques, comme Tomohiko Murakami, considéraient que « shōjo occupe désormais une place centrale dans le manga » grâce aux travaux du Groupe. La première voie discordante au seins des critiques provient d'Aramata Hiroshi, qui critique la « déification » que subit le groupe, et considère qu'il ne doit pas être considéré comme unique en son genre ou comme étant spécial.

Pour autant, les mangas du Groupe n'étaient que peu représentatif du shōjo de l'époque[17], par exemple le groupe était en opposition avec une autre mangaka populaire de la même génération, Suzue Miuchi, qui était « trop conventionnelle »[18]. Si ces mangas sont généralement considérés comme des classiques du shōjo, cela est du à leurs qualités esthétiques et à leurs thématiques qui ont inspiré les générations suivantes de mangaka, comme par exemple les réflexions autour de l'identité sexuelle qui sont devenues communes dans le shōjo et notamment dans les travaux de CLAMP[17],[10].

Des assistantes qui ont fréquenté le « salon Ōizumi », un certain nombre sont devenues mangaka professionnelles. Ces mangaka sont qualifiées de « post-l'an 24 ». Yasuko Sakata, Akiko Hatsu et Shio Satō sont trois d'entre-elles[19].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Béatrice Maréchal, « La bande dessinée japonaise pour filles et pour femmes », 9e Art, no 6,‎ (ISSN 2108-6893, lire en ligne).
  • (en) Moto Hagio (trad. Matt Thorn), A Drunken Dream and Other Stories, Seattle, Fantagraphics Books, , XXIX-256 p. (ISBN 978-1-60699-377-4, OCLC 601094202)
    • (en) Matt Thorn, « The Magnificent Forty-Niners », dans A Drunken Dream and Other Stories, p. V-VII.
    • (en) Matt Thorn, « The Moto Hagio Interview », dans A Drunken Dream and Other Stories, p. IX-XXIX.
  • (en) Kayo Takeuchi, « The Genealogy of Japanese Shōjo Manga (Girls' Comics) Studies », U.S.-Japan Women's Journal, no 38,‎ , p. 81-112 (ISSN 1059-9770, OCLC 672051402).
  • (en) Nobuko Anan, « Girlie Sexuality : When Flat Girls Become Three-Dimensional », dans Contemporary Japanese Women’s Theatre and Visual Arts : Performing Girls’ Aesthetics, Palgrave Macmillan, , 229 p. (ISBN 978-1-137-45593-2), p. 65-111.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i et j Thorn 2010a, p. VI.
  2. a, b et c Maréchal 2001.
  3. Takeuchi 2010, p. 84.
  4. a, b et c Thorn 2010a, p. V.
  5. a et b Takeuchi 2010, p. 82.
  6. a et b (en) James Welker, « A Brief History of Shōnen'ai, Yaoi and Boys Love », dans Boys Love Manga and Beyond : History, Culture, and Community in Japan, Jackson, Université du Mississippi, , 303 p. (ISBN 978-1626743090, OCLC 878837806), p. 47-49.
  7. Anan 2016, p. 186.
  8. a, b et c Takeuchi 2010, p. 83.
  9. (en) Masami Toku, « Shojo Manga! Girls' Comics! A Mirror of Girls' Dreams », Mechademia, Université du Minnesota, no 2 « Networks of Desire »,‎ , p. 27 (ISBN 978-0-8166-5266-2, OCLC 271760622).
  10. a, b et c Tomoko Yamada, « Préface », dans Moto Hagio - Anthologie, vol. 1 : De la rêverie, Grenoble, Glénat, , 350 p. (ISBN 978-2-7234-9344-4, OCLC 878607783), p. 4-5.
  11. Anan 2016, p. 66.
  12. Anan 2016, p. 77-78.
  13. Xavier Hébert, « L'esthétique shōjo, de l'illustration au manga : De l'origine des « grands yeux » aux mises en pages éclatées », Manga 10 000 images, Versailles, Éditions H, no 3 « Le manga au féminin : Articles, chroniques, entretiens et mangas »,‎ , p. 55-79 (ISBN 978-2-9531781-4-2, OCLC 893733727)
  14. Hervé Brient, « Hagio Moto, une artiste au cœur du manga moderne », sur du9,‎ (consulté le 23 mai 2016).
  15. a, b, c, d et e Thorn 2010a, p. VII.
  16. Takeuchi 2010, p. 83-84.
  17. a et b Anan 2016, p. 80.
  18. (en) Rebecca Sutter, « From Jusuheru to Jannu: Girl Knights and Christian Witches in the Work of Miuchi Suzue », Mechademia, Université du Minnesota, no 4 « War/Time »,‎ , p. 255 (ISBN 978-0816667499, OCLC 432407366).
  19. Thorn 2010b, p. XX.