Jean-Léonor Le Gallois de Grimarest

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Monsieur de Grimarest

Jean-Léonor Le Gallois, sieur de Grimarest[1], né et baptisé[2] en mai 1659 à Bernières-sur-Mer, mort à Paris le , est un polygraphe français de la fin du règne de Louis XIV. Tout à la fois mathématicien et théoricien des fortifications, historien militaire et maître de langue, son nom reste attaché à celui de Molière, dont il fut, trente-deux ans après sa mort, le premier véritable biographe[3].

La vie de M. de Grimarest[modifier | modifier le code]

Pour comprendre comment cette Vie de M. de Molière publiée en 1705 et réimprimée d’innombrables fois, nonobstant les avancées de la recherche historique, a pu s’imposer à tant de générations de lecteurs et de gens de théâtre, il peut être utile de s’intéresser à la biographie du biographe et de jeter quelque lumière sur le parcours de celui qu’un célèbre moliériste, parangon de rigueur historique, qualifiait jadis de «biographe marron… écrivain suspect et sans autorité… obscur auteur d’obscurs ouvrages»[4].

Issu d’une famille de petite noblesse normande, le grand-père paternel de Grimarest, Robert Le Gallois, s’établit dans les années 1620 à Paris, où, devenu en 1626 valet de chambre de la reine mère Marie de Médicis[5], puis «lieutenant de robe courte de la prévôté de l’hôtel», il épouse la jeune Marie de Saint-Aubin, fille d’un riche chapelier de la capitale[6]. Ils auront trois enfants, qui, après la mort prématurée de leur père, seront élevés en Normandie.

La cadette, Marie-Élisabeth sera mariée au petit-fils ou petit-neveu de Jacques de Cahaignes, célèbre médecin de Caen. Le cadet, Tanneguy Le Gallois de Beaujeu (163 ?-1711), officier de la marine royale, sera successivement lieutenant de vaisseau (1667), capitaine de frégate (1671), capitaine des vaisseaux (1672), pour finir capitaine du port du Havre.

L’aîné, François Le Gallois (1633-1693), père de Grimarest[7], tout en héritant de la charge de lieutenant de robe courte de son père, se fait un nom dans le monde des lettres et de l’érudition scientifique. Proche de deux illustres Caennais, Pierre-Daniel Huet et André Graindorge[8], il vient à Paris, où il devient le « secrétaire » de l’académie de l’abbé Bourdelot, dont il publie, en 1672 et 1674, les Conversations[9],[10], dédiées successivement au duc d’Enghien, fils du Grand Condé, et à P.-D. Huet[11]. Puis il fera paraître en 1680 un Traité des plus belles bibliothèques de l’Europe[12] et une Lettre de Mr Le Gallois à Mademoiselle Regnault de Solier touchant la musique[13],[14].

Le compilateur des Furetieriana publiés en 1696 prête à l'auteur du célèbre Dictionnaire quelques lignes élogieuses sur l'éditeur des Conversations de l'Académie Bourdelot : «Mr Le Galloys (sic), […] était plus savant qu’il ne le paraissait et plus mal avec la fortune qu’il ne devait l’être, mais le tribunal des lettres est celui où il y a de plus méchants juges. Il était aimé de tous ceux qui le connaissaient, parce que c’était un homme de bien.» Mais de toutes les infortunes de François Le Gallois, la plus lourde de conséquences est d’avoir été arbitrairement prénommé Pierre par le bibliographe Charles Weiss dans le seizième volume de la Biographie universelle ancienne et moderne de L.G. Michaud (première édition, 1816)[15], suivi en cela par tous les auteurs des siècles suivants[16].

Au cours du printemps 1684 (il a alors vingt-cinq ans), Jean-Leonor Le Gallois épouse Jeanne Forfait (ou de Forfait), fille d’un bourgeois de Caen avec lequel son père est en affaires, et emménage à Paris, rue du Four, au faubourg Saint-Germain, « dans un appartement de huit pièces meublées convenablement à une personne de son état ». Le couple y demeurera jusqu’en 1710 environ, date à laquelle ils emménageront rue de Tournon, puis rue de Vaugirard. Ils auront deux fils.

[…]

La Vie de M. de Molière, postérité, polémiques et suspicions[modifier | modifier le code]

Publiée en 1705, la Vie de M. de Molière sera la source de toutes les biographies écrites du XVIIIe jusqu'au milieu du XXe siècle. Grimarest prétend avoir, pour la rédiger, mené une véritable enquête et consulté notamment le comédien Michel Baron, Jean Racine, ainsi qu'Esprit-Madeleine Poquelin, seule enfant survivante de Molière.

Pourtant, dès l'année suivante, Nicolas Boileau, qui, à partir de 1663, a été proche de Molière, son aîné de quatorze ans, se montrera particulièrement (et sans doute injustement) sévère à l'égard de Grimarest. Son correspondant et interlocuteur, l'avocat Claude Brossette, lui ayant écrit de Lyon, le 8 mars 1706: «Nous avons ici depuis longtemps la Vie de Molière, par M. Grimarest. Cet ouvrage n'est pas trop bien écrit, et il y manque bien des choses. D'ailleurs, c'est moins la Vie de Molière que l'histoire de ses comédies. Une seconde édition, corrigée pour le style et augmentée pour les faits, serait bien agréable. Mais quand la verrons-nous ?», le vieux satiriste répond quatre jours plus tard: «Pour ce qui est de la Vie de Molière, franchement ce n’est pas un ouvrage qui mérite qu’on en parle. Il est fait par un homme qui ne savait rien de la vie de Molière, et il se trompe dans tout, ne sachant pas même les faits que tout le monde sait[17],[18].

Il est vrai que Grimarest n'a pas connu Molière (il avait quatorze ans au moment de sa mort) et que ses deux principales sources ne pouvaient guère lui apprendre autre chose que les légendes qui avaient déjà commencé à se former sur Molière : Esprit-Madeleine avait sept ans à la mort de son père et elle avait passé les vingt années suivantes dans un couvent ; quant à Baron, il n'avait que vingt ans à la mort de Molière, et avait passé moins de trois ans dans la troupe. C'est pourquoi depuis le XXe siècle les chercheurs se montrent particulièrement prudents quant au contenu de cet ouvrage. L'un des derniers biographes de Molière[19] confronte systématiquement les récits de Grimarest aux faits établis par l'historiographie moliéresque depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, et montre chemin faisant que Boileau avait largement raison.

Œuvres de Grimarest[modifier | modifier le code]

  • Commerce de lettres curieuses et savantes (1700).
  • La Vie de M. de Molière (1705)[20]. Nombreuses rééditions au cours des trois siècles suivants, dont Vie de Monsieur de Molière par Jean-Léonor Gallois (sic) sieur de Grimarest, réimprimée d'après le texte de 1705, suivie de la Lettre critique et de la Réponse à la Lettre critique, et précédée d'une notice biographique et critique de Léon Chancerel, Paris, La Renaissance du livre, coll. "Bibliothèque de l'amateur de théâtre", 1930, et La Vie de M. de Molière, édition critique par Georges Mongrédien, Paris, M. Brient, 1955, réimp. Slatkine Reprints, 1973.
  • Les Campagnes de Charles XII, roi de Suède (4 volumes publiés de 1705 à 1711)[21]. Les deux premiers volumes ont été publiés également à Stockholm en 1707. Réédition à La Haye, 1731, sous le titre Les Campagnes de Charles XII, roi de Suède, par M. de Grimaret (sic), auteur de la Vie de Mr de Molière». 4 tomes en 2 volumes.
  • Lettre critique à M. de *** sur le livre intitulé La Vie de M. de Molière (1706)[22].
  • Addition à la Vie de M. de Molière, contenant une réponse à la critique que l'on en a faite à Paris (1706)[23].
  • Traité du récitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans la déclamation et dans le chant. Avec un traité des accents, de la quantité et de la ponctuation (1707)[24]. Nouvelle édition, corrigée et augmentée de plusieurs remarques nécessaires, Rotterdam, 1740. Réédition critique dans Sabine Chaouche (éd.), Sept traités sur le jeu du comédien et autres textes. De l'action oratoire à l'art dramatique (1657-1750), Paris, Honoré Champion, p. 263-381.
  • Traité sur la manière d'écrire des lettres et sur le cérémonial, avec un discours sur ce qu'on appelle usage dans la langue française, La Haye, 1709. Réédition Nancy, 1755.
  • Fonctions des généraux ou l'art de conduire une armée, contenant la pratique des marches, campements et évolutions des armées, etc… par M. de Grimaret (sic), La Haye, 1710[25].
  • Éclaircissements sur les principes de la langue française, Paris, 1712[26],[27].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. La documentation donne à lire plusieurs orthographes différentes : Grimarais, Grimaretz, Grimarets, Grimaret.
  2. Sur les curieuses circonstances de ce baptême, voir Inventaire sommaire des Archives départementale antérieures à 1790. Calvados. Archives civiles. Série E Supplément, tome premier, Arrondissement de Caen, Caen, 1897, p. 392.
  3. Si l'on met à part la courte préface à tonalité biographique qui ouvre la grande édition (posthume) des Œuvres de M. de Molière en 1682.
  4. Gustave Michaut, « La Biographie de Molière », dans Annales de l’Université de Paris, mars-avril 1932, p. 133. Article repris dans Gustave Michaut, Pascal Molière Musset, essais de critique et de psychologie, Paris, Alsatia, 1942, p. 121-138.
  5. État de la maison du roi Louis XIII, de celles de sa mère, Marie de Médicis, de ses sœurs, etc., publié par Eugène Griselle, Paris, 1912, p. 75.
  6. Factum pour François Le Gallois, écuyer, Tanneguy Le Gallois, écuyer, sieur de Beaujeu, capitaine entretenu dans la marine, et dame Marie-Élisabeth Le Gallois, veuve de Nicolas de Cahaigne, écuyer, sieur de Boismorel, héritiers par bénéfice d'inventaire de défunt Robert Le Gallois, leur père, écuyer, lieutenant de la prévôté de l'Hôtel, intimés, appelants, demandeurs et défendeurs, Contre dame Marie de Saint-Aubin, veuve en secondes noces de Jean Onfroy, conseiller, secrétaire du Roi, et Monsieur Maître Thomas du Moustier, seigneur de Canchy, conseiller au parlement de Rouen, comme ayant épousé dame Marie-Anne Onfroy, fille et héritière du sieur Onfroy, appelants, intimés, défendeurs et demandeurs. Bibliothèque nationale de France, Z-THOISY-446. <Fol. 198>]
  7. Sa mère se nommait Marie Le Coq, fille de Michel Le Coq, sieur du Verger, bourgeois de Caen.
  8. Le Gallois fera de ces deux compatriotes un éloge dithyrambique dans la préface de la première édition (1672) de ses Conversations tirées de l'Académie de Monsieur Bourdelot, p. 33-37.
  9. « Conversation de l'Académie », sur Gallica
  10. « Conversations de l'Académie »
  11. Dans sa Vie de M. de Molière, Grimarest rendra hommage à son tour à Huet, dont il citera des vers latins écrits par l'«illustre prélat» après la mort de Molière.
  12. « Traité des plus belles bibliothèques », sur Gallica
  13. « Lettre du Sr Le Gallois », sur Gallica
  14. Il avait également traduit plusieurs ouvrages du latin, dont l'Oraison funèbre de François de Vendôme, duc de Beaufort, prononcée par le R.P. Estienne Cosme (Paris, Olivier de Varennes, 1670) et, s'il faut en croire le compilateur des Furetieriana, la Philosophia vetus et nova de son compatriote Jean-Baptiste Du Hamel. On peut en outre avec quelque probabilité lui attribuer la paternité des articles critiques réunis dans le Commerce savant et curieux que son fils fera paraître en 1699.
  15. « Biographie universelle »
  16. Deux références autorisent à faire cette rectification : 1) une lettre de Pierre-Daniel Huet du 29 décembre 1713 en réponse au R.P. Martin qui lui demandait s'il avait connu Grimarest, qui venait de mourir à Paris: «Je ne connaissais le sieur de Grimarais (sic) dont vous me parlez que par quelques-uns de ses ouvrages, mais j'ai fort connu le sieur Le Galois (sic) son père, frère utérin de Me de Canchy. Il m'a dédié autrefois une relation des Conférences de Mr Bourdelot. [«Correspondance de P.-D. Huet et du P. Martin, suite et fin», dans Revue catholique de Normandie, 15 mars 1898, p. 364] ; 2) une page du Traité des plus belles bibliothèques de l'Europe, dans laquelle l'auteur se réfère à son «frère, qui est capitaine entretenu dans l'armée navale de Sa Majesté…[1]», c'est-à-dire à Tanneguy Le Gallois de Beaujeu.
  17. Lettre CXVII, 12 mars 1706, dans Correspondance Boileau-Brossette, éd. Auguste Laverdet, Paris, J. Techener, 1858, p. 214[2].
  18. En 1731, Brossette écrira à Jean-Baptiste Rousseau, avec qui il prépare une nouvelle édition annotée des œuvres de Molière (qui ne verra jamais le jour): «Quant à la Vie de Molière écrite par M. de Grimarest, je conviens qu'elle mérite d'être supprimée. Lorsqu'elle parut, il y a vingt-six ans, M. Despréaux [Nicolas Boileau] m'en écrivit de son propre mouvement pour me témoigner son indignation et le grand mépris qu'il avait pour cet ouvrage. Ainsi, Monsieur, vous avez grande raison de souhaiter qu'il soit exclu de la nouvelle édition à laquelle on doit travailler.»
  19. Roger Duchêne, Molière, Ed. Fayard, 1998.
  20. « Ma Vie de M. de Molière », sur Google Livres
  21. « Les Campagnes de Charles XII, tome premier », sur Google Livres
  22. « Lettre critique », sur Google Livres
  23. « Adition à la Vie de Monsieur de Molière », sur Google Livres
  24. « Traité du récitatif », sur Gallica
  25. Grimarest, Fonctions des généraux (lire en ligne)
  26. Grimarest, Eclaircissemens sur le principes de la langue françoise (lire en ligne)
  27. « Éclaircissemens sur les principes », sur Google Livres

Lien externe[modifier | modifier le code]