Grève belge de 1886

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La Grève au pays de Charleroi (1886) de Robert Koehler.

La grève belge de 1886 ou révolte sociale de 1886 désigne une vague d'émeutes et de grèves ouvrières insurrectionnelles du 18 au en Belgique, principalement dans les bassins industriels des provinces de Liège et de Hainaut[1].

La révolte est provoquée par des inégalités sociales grandissantes dans un contexte de crise économique, et elle est décrite comme une jacquerie industrielle ou paysanne en référence aux jacqueries paysannes du Moyen Âge[2].

Sans encadrement politique, avec des syndicats naissants, il s'agit sans doute de la première grande révolte ouvrière dans la Belgique industrielle. Elle est réprimée dans le sang, plusieurs dizaines de morts parmi les insurgés.

Le contexte[modifier | modifier le code]

En 1886, la Belgique traverse une grave crise économique : forte baisse des salaires, chômage généralisé, journée de treize heures pour ceux qui ont du travail[3] et absence de politique sociale[4],[5].

Les grèves[modifier | modifier le code]

À Liège et environs[modifier | modifier le code]

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L'affiche du Groupe anarchiste révolutionnaire de Liège.

Le 18 mars 1886, le Groupe anarchiste révolutionnaire de Liège appelle à un meeting et à une manifestation de commémoration du 15e anniversaire de la Commune de Paris[6]. Les affiches éditées par le Groupe porte cette mention : « Que chacun apporte un revolver. Alors en avant ! »[7]

Contre toute attente, plusieurs milliers d'ouvriers, de jeunes chômeurs, de femmes, répondent à l'appel des anarchistes liégeois dont Jean-Joseph Rutters et Édouard Wagener[4]. La foule crie : « Vive la République ! », « Vive la Commune », « Vive l'ouvrier ! », tandis qu'on chante La Marseillaise[8],[3].

Trois à quatre mille personnes manifestent, harcelées par la police, la gendarmerie, la garde civique (milice bourgeoise), les charges de cavalerie. Lors du passage du cortège dans les quartiers riches de la ville, des boutiques sont pillées. Du pétrole enflammé est projeté sur les gendarmes à cheval. Des coups de feu sont échangés. Affrontements et pillages durent toute la nuit : 17 blessés, dont 6 du service d'ordre, une cinquantaine d'arrestations, 104 immeubles endommagés[8]. Le lendemain, le calme revient[4]

Sans relation directe avec les événements de la veille, le lendemain, les mineurs du Charbonnage de la Concorde de Jemeppe-sur-Meuse arrêtent le travail. Le samedi 20 mars, la grève générale s'étend à tout le bassin liégeois, de Tilleur à Flémalle sur la rive gauche de la Meuse, d’Ougrée à Seraing sur la rive droite[3].

Dans les jours qui suivent, les autorités rassemblent des renforts de carabiniers, de lignards, de lanciers, des pelotons de marche de la gendarmerie venant de Bruxelles, Namur, Louvain, Waremme, Aywaille, Louveigné, du Limbourg et du Luxembourg. « Une véritable petite armée - flanquée de batteries d’artillerie, de compagnies du génie et des services d’intendance » selon l'historien Frans van Kalken[3].

Le bassin de Seraing est alors comme en état de siège. L’armée et la gendarmerie occupent les points stratégiques : maisons communales, gares, carreaux de charbonnages, passages à niveau[3].

Selon le journaliste socialiste Louis Bertrand, le lundi 22 mars à Tilleur, les officiers commandent le feu, trois personnes sont tuées et de nombreuses sont blessées[a].

Le 24 mars, le tribunal correctionnel de Liège condamne à des peines allant de quatre à seize mois de prison une quarantaine de prévenus, inculpés d’avoir pris part à « l’affaire des anarchistes du 18 »[3]. En tout, ce seront 77 condamnation qui seront prononcées[9].

Dans les jours qui suivent, le mouvement de grève cesse aussi spontanément qu'il avait commencé.

Dans le Hainaut[modifier | modifier le code]

La « fusillade de Roux » du 29 mars 1886 (Le Monde illustré du 10 avril 1886).
Couverture du Édition sur Wikisource Catéchisme du Peuple Fac-similé disponible sur Wikisource

Une semaine après les événements à Liège, la grève gagne les bassins houillères du Hainaut.

Le jeudi 25 mars 1886, les mineurs du charbonnage du Bois Communal de Fleurus se mettent en grève et font débrayer une mine voisine, la Société du Nord à Gilly. De mine en mine, des groupes de grévistes forment des cortèges pour faire arrêter d'autres puits.

Le 26 mars, des mineurs en grève organisent des piquets volants et arrêtent les laminoirs, les fonderies et les verreries de la région. Le bourgmestre de Charleroi, Jules Audent, leur interdit l'accès au centre de la ville. Les ouvriers se replient vers les usines dans les faubourgs de la ville.

La grève générale gagne les trois grandes zones industrielles du Hainaut : Charleroi (où les mineurs flamands jouèrent un rôle dans le commencement de l’insurrection[10],[11]), le Borinage et le Centre.

Là aussi, la répression est immédiate. Le 27 mars, la région de Charleroi est placée en état de siège. Le gouvernement rappelle alors 22 000 réservistes de l'armée et charge le lieutenant-général Alfred van der Smissen de rétablir l'ordre. La riposte de la troupe est sanglante. Alfred van der Smissen donne l'ordre de tirer sur les grévistes sans sommation[12] : plus d’une vingtaine de morts parmi les manifestants - dont douze tués dans la seule « fusillade de Roux »[13],[12], le 29 mars, dans la région de Charleroi - et des centaines de blessés[5].

Le mouvement de gauche radicale du Hainaut mené par Alfred Defuisseaux est parmi les principaux acteurs de ce qui fut la plus importante et la plus violente grève ayant touché la Wallonie industrielle.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Toutes les étroites rues de Tilleur (Liège) étant barrées par les troupes, quelques mineurs s’étaient avancés sur cette passerelle. On leur a fait les sommations ; ils ne pouvaient de là faire aucun mal ; ils se croisaient les bras et criaient : “Tirez, lâches !” Les officiers commandèrent le feu ; les soldats tirèrent trop haut pour atteindre le groupe ; les officiers visèrent et abattirent trois personnes : un enfant, une femme et un mineur. Les autres restèrent immobiles et répétèrent leur cri : “Tirez, lâches !” » - Louis Bertrand, La Belgique en 1886, Bibliothèque populaire, Bruxelles, 1886, (notice BnF no FRBNF30098134).

Références[modifier | modifier le code]

  1. Jean Jaurès, Œuvres : Défense Républicaine et Participation ministérielle, vol. 8, Fayard, (ISBN 9782213679907, présentation en ligne)
  2. Joseph Franck, « 'Une jacquerie industrielle' comme action para-politique : l'insurrection belge de 1886 », Revue de l'institut de sociologie,‎ , p. 163-193
  3. a, b, c, d, e et f Frans van Kalken, Commotions populaires en Belgique (1834-1902), Bruxelles, Office de publicité, 1936 p. 75-121 [lire en ligne].
  4. a, b et c Anne Morelli, José Gotovitch, Contester dans un pays prospère: l'extrême gauche en Belgique et au Canada, Peter Lang, Collection Études Canadiennes, volume 6, 2007, 259 pages, (ISBN 978-90-5201-309-1), [pp.22-23 lire en ligne].
  5. a et b 1886, La Wallonie née de la grève ?, colloque organisé à l’Université de Liège les 29 octobre, 14 et 29 novembre 1986, Éditions Labor, 1990, [lire en ligne].
  6. Matéo Alaluf, Évolution sociale de la Wallonie. Le travail et les travailleurs ne sont plus ce qu'ils étaient, Institut Jules Destrée, 1995, [lire en ligne].
  7. Belgium in a turmoil, The New York Times, 25 mars 1886, lire en ligne.
  8. a et b Marinette Bruwier, Nicole Caulier-Mathy, Claude Desama, Paul Gérin, 1886, La Wallonie née de la grève ?, colloque organisé à l’Université de Liège les 29 octobre, 14 et 29 novembre 1986, Éditions Labor, 1990, pp. 45-47, [lire en ligne].
  9. La spirale de la violence, lire en ligne.
  10. Yves Quairiaux, « Les Immigrés flamands dans la culture populaire wallonne », dans Idesbald Goddeeris et Roeland Hermans (éds.), Migrants flamands en Wallonie, Bruxelles, Racine, (ISBN 978-94-014-0146-3), p. 134.
  11. Deneckere 1989, p. 278.
  12. a et b Anne Morelli, Rebelles et subversifs de nos régions : des Gaulois jusqu'à nos jours, Couleur Livres, 2011, page 15.
  13. Marcel Vanhamme, Bruxelles, de bourg rural à cité mondiale, Bruxelles, Mercurius, 1968, page 351.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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La forme ou le fond de cette section est à vérifier (indiquez la date de pose grâce au paramètre date).
  • René Binamé, 1886 : flambée insurrectionnelles en Wallonie, lire en ligne.
  • Marie Decelle, Les troubles de 1886 : Un aperçu des ressources documentaires du Carhop, Centre d’Animation et de Recherche en Histoire Ouvrière et Populaire (Carhop), Bruxelles, 27 avril 2006, [lire en ligne].
  • Fred Stevens, Axel Tixhon, L'Histoire de la Belgique pour les nuls, Editis, 2015, pp. 434-435.
  • Camille Baillargeon, Fusillade de Roux en 1886 in Jacqueline Guisset, Camille Baillargeon (dir.) Forces murales, un art manifeste : Louis Deltour, Edmond Dubrunfaut, Roger Somville, Editions Mardaga, 2009, page 100.
  • (nl) Jo Deferme, « Geen woorden maar daden : Politieke cultuur en sociale verantwoordelijkheid in het België van 1886 », Revue belge d'histoire contemporaine, vol. XXX, no 1-2,‎ , p. 131-171 (lire en ligne)
  • (nl) Gita Deneckere, « Straatagitatie, een versluierde geschiedenis : Het oproer in 1886 anders bekeken », Revue belge d'histoire contemporaine, vol. XX, no 1-2,‎ , p. 253-291 (lire en ligne)
  • (en) Gita Deneckere, « The Transforming Impact of Collective Action : Belgium, 1886 », International Review of Social History, vol. 38, no 3,‎ , p. 345-367 (DOI 10.1017/S002085900011212X).
  • Gita Deneckere (trad. Anne-Laure Vignaux), Les Turbulences de la Belle Époque : 1878-1905 [« 1900 : België op het breukvlak van twee eeuwen »], Bruxelles, Le Cri, coll. « Histoire / Nouvelle Histoire de Belgique », , 202 p. (ISBN 9782871065449).
  • Marinette Bruwier, Nicole Caulier-Mathy, Claude Desama, Paul Gérin, 1886, La Wallonie née de la grève ?, colloque organisé à l’Université de Liège les 29 octobre, 14 et 29 novembre 1986, Éditions Labor, 1990, présentation en ligne, extraits en ligne.
  • Françoise Chatelain, « Un épisode emblématique des conflits sociaux sous l'angle de la littérature : l'incendie du château Baudoux en 1886 », dans Charleroi 1666-2016 : 350 ans d'histoire des hommes, des techniques et des idées (Actes de colloque, Charleroi, 23 et 24 septembre 2016), Bruxelles, Académie royale de Belgique, coll. « Mémoires de la Classe des Lettres », , 416 p. (ISBN 978-2-8031-0573-1), p. 317-330.
  • Julien Dohet, On ne peut faire table rase de l'histoire ouvrière en Wallonie !, Revue Toudi, no 63-64, mai-juin 2004, lire en ligne.
  • José Fontaine, Grèves générales en Wallonie, Revue Toudi, 20 août 2010, lire en ligne.
  • Jacques Gillen, « Les Anarchistes en Belgique », dans Anne Morelli et José Gotovitch (dir.), Contester dans un pays prospère : L'Extrême gauche en Belgique et au Canada, Bruxelles, P.I.E Peter Lang, coll. « Études canadiennes » (no 6), , 259 p. (ISBN 978-90-5201-309-1, lire en ligne), p. 22-23.
  • Jean Puissant, L'Évolution du mouvement ouvrier socialiste dans le Borinage, Académie royale de Belgique, 1993.
  • Frans van Kalken, Commotions populaires en Belgique (1834-1902), Bruxelles, Office de publicité, (lire en ligne), chap. 3 (« Les Émeutes de 1886 »), p. 75-121.
  • (nl) Jan Verhaeghe, « De ordehandhaving bij de sociale onlusten in maart-april 1886, Luik en Henegouwen » dans Revue belge d’histoire militaire, no 25, 1984, p. 687-724 ; no 26, 1985, p. 17-42.
  • Louis Bertrand, La Belgique en 1886, Bibliothèque populaire, Bruxelles, 1886, (notice BnF no FRBNF30098134).
  • Jonathan Lefèvre, « 1886, première grande révolte ouvrière en Belgique », Solidaire, Parti du travail de Belgique,‎ (lire en ligne).

Infographie[modifier | modifier le code]

  • Paul Delforge, Institut Jules-Destrée, La Wallonie née de la grève, carte des événements, LMG-ULg et Institut Jules Destrée, 1998, lire en ligne.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Les émeutes ouvrières de mars 1886, Charleroi découverte !, lire en ligne.
  • La révolution industrielle et l’avènement du capitalisme, FGTB Wallonne, lire en ligne.