Gladio

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Ecusson du Gladio

Gladio (« Glaive » en italien) désigne le réseau italien des stay-behind, une structure créée sous l'égide du ministre de l'Intérieur, Mario Scella[1] dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour parer à une menace d'invasion soviétique[2].

Découverte et contenu[modifier | modifier le code]

On désigne couramment par ce nom l'ensemble des armées secrètes européennes, dont l'existence a été révélée publiquement le 24 octobre 1990 par le Premier ministre italien Giulio Andreotti[3].

L'existence de ces unités clandestines de l'OTAN est restée un secret bien gardé durant la Guerre Froide jusqu'en 1990, quand une branche de ce réseau international fut découverte en Italie, portant le nom de code Gladio, signifiant glaive. Alors que la presse affirmait que les unités secrètes stay-behind de l'OTAN étaient « le secret politico-militaire le mieux gardé et le plus préjudiciable depuis la Seconde Guerre Mondiale », le gouvernement italien, dans un climat de sévères critiques de l'opinion publique, promit de démanteler son armée secrète. L'Italie insista cependant sur le fait que des unités clandestines similaires existaient dans tous les autres pays d'Europe de l'ouest. Cette allégation s'est avérée correcte et les recherches qui s'ensuivirent ont permis de découvrir qu'en France l'unité secrète portait le nom de code Plan Bleu, en Belgique SDRA8, au Danemark Absalon, en Allemagne TD BJD, en Grèce LOK, au Luxembourg Stay-Behind, aux Pays Bas I&O, en Norvège ROC, au Portugal Aginter Press, en Espagne Red Quantum, en Suisse P-26, en Turquie Özel Harp Dairesi, en Suède AGAG (Aktions Gruppen Arla Gryning), et OWSGV en Autriche.

Une structure similaire était également présent en Yougoslavie[4].

Gladio a été mis en place sous l'égide de la CIA et du MI6, comme structure de l'OTAN répondant directement au SHAPE. Cette structure avait comme fonction de « rester derrière » en cas d'invasion soviétique, afin de mener une guerre de partisans[4]. Dans cet objectif, des caches d'armes étaient disposées un peu partout en Italie nord-orientale (Frioul-Vénétie julienne)[5].

Ces réseaux fonctionnaient le plus souvent sans que les gouvernements nationaux en aient connaissance[6].

L'idée selon laquelle, sous la direction de la CIA, Gladio aurait tenté d'influencer la politique italienne, est soutenue par des historiens[7] et des journalistes[8],[9],[10],[11]: pour d'autres auteurs, tels que Indro Montanelli et Mario Cervi, Gladio était une structure légale et légitime, ce qui a provoqué un scandale en Italie car il a été utilisé pour couvrir l'effondrement de l'idéologie communiste en Europe de l'Est[4], et qui n'a pas été supprimé en raison de la manie italien à payer les salaires des employés des entités qui sont devenues inutiles[12].

Le même Montanelli, en 1997, a écrit: «Moi aussi aussi je me sens choqué et un peu offensé. Mais seulement par le fait que personne ne m'a appelé pour l'adhésion à Gladio: j'aurais accepté avec enthousiasme»[2].

Le Département d'État des États-Unis a contesté en janvier 2006 que Gladio ait participé à de quelconques actions terroristes et affirme qu'un des documents avancés pour soutenir cette hypothèse — un manuel militaire américain de contre-insurrection — est un faux conçu au début des années 1970 par le KGB en pleine guerre froide[13].

Historique des accusations et théories relatives à Gladio[modifier | modifier le code]

Stratégie de la tension[modifier | modifier le code]

Article détaillé : stratégie de la tension.

Selon un document[14] émis en 2000 par des parlementaires italiens membres des Démocrates de gauche, Gladio aurait participé en Italie à la stratégie de la tension, avec l'aide de la loge maçonnique P2, dirigée par Licio Gelli, destinée à « empêcher le PCI et, dans une moindre mesure, le PSI, à accéder au pouvoir exécutif ». Perpétré par le second groupe des Brigades rouges (les fondateurs étaient alors en prison), l'assassinat du leader de la Démocratie chrétienne (DC), Aldo Moro, en mai 1978, a mis fin à tout espoir d'un compromis historique entre la DC et le PCI. De 1969 à 1980, plus de 600 attentats (4 sur 5 étant attribués aux organisations clandestines d'extrême droite pendant les « Années de plomb ») ont fait en Italie 362 morts et 172 blessés[15]. Ce document, dépourvu de valeur officielle, a provoqué de vifs débats au parlement italien, et a vu la validité de ses conclusions contestée[16].

Le général Gianadelio Maletti, ancien chef des services italiens, a déclaré en mars 2001 que la CIA aurait pu favoriser le terrorisme en Italie[17]. Le général Nino Lugarese, chef du SISMI de 1981 à 1984, a témoigné de l'existence d'un « Super Gladio » de 800 hommes responsables de l'« intervention intérieure » contre des cibles politiques nationales[18].

En 2008, le documentaire Les Derniers jours d’Aldo Moro réalisé par Emmanuel Amara propose les témoignages de Steve Pieczenik, ancien membre du département d’État américain, et de Francesco Cossiga, ministre de l'Intérieur de l'époque, qui affirment que Gladio et la CIA ont été impliqués dans l'enlèvement d'Aldo Moro via la manipulation des Brigades Rouges.

Attentat de la piazza Fontana, 12 décembre 1969[modifier | modifier le code]

Article détaillé : attentat de la piazza Fontana.

Le 12 décembre 1969, l'attentat de la piazza Fontana fait 17 morts et 88 blessés à Milan. L'extrême gauche, en particulier le mouvement autonome, est immédiatement désigné comme responsable de l'attentat. 400 personnes sont arrêtées[19]. L'anarchiste Giuseppe Pinelli, accusé d'être l'auteur du massacre, est arrêté par la police. Il meurt défenestré quelques jours plus tard.

Dans les années 1980, le terroriste néofasciste Vincenzo Vinciguerra a affirmé au juge Felice Casson que l'attentat de la Piazza Fontana visait à pousser l'État italien à proclamer l'état d'urgence afin de favoriser un régime autoritaire en Italie[réf. nécessaire].

Nul lien direct n'a été cependant établi par la justice, entre les terroristes néofascistes visés par l'enquête subséquente et l'organisation Gladio.

Démission de Vito Miceli, chef du SIOS et membre de P2, en 1974[modifier | modifier le code]

En 1974, Vito Miceli, membre de P2 et chef du SIOS (Servizio Informazioni), les services de l'armée, à partir de 1969, puis du SID (Servizio Informazioni Difesa) de 1970 à 1974, a été arrêté dans le cadre de l'enquête sur Rosa dei venti, un groupe terroriste d'extrême droite infiltré par l'État. Accusé de « conspiration contre l'État », Vito Miceli a été acquitté en 1978[20]. À la suite de son arrestation, les services secrets italiens sont réorganisés en 1977 afin de les « démocratiser ». La loi n° 810 du 24 octobre 1977 divise le SID en plusieurs services : le Servizio per le informazioni e la sicurezza militare (SISMI), le SISDE (Servizio per le Informazioni e la Sicurezza Democratica) et le CESIS (Comitato Esecutivo per i Servizi di Informazione e Sicurezza), auquel on donne un rôle de coordination — le CESIS dépend directement du président du Conseil italien[4].

Attentat de la gare de Bologne le 2 août 1980[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Attentat de la gare de Bologne.

L'attentat contre la gare de Bologne du a été attribué à des terroristes néofascistes. Le 16 janvier 1991, The Guardian écrit que : « les pièces ayant servi à la fabrication de la bombe […] venaient d'un arsenal utilisé par Gladio […] selon une commission parlementaire sur le terrorisme »[21]. Les nouvelles, cependant, se sont avérées totalement infondées : il a été écrit sur un faux document[22].

Liens présumés avec la politique sud-américaine[modifier | modifier le code]

Pour l'historien américain J. Patrice McSherry, il existe des liens directs entre les organisations stay-behind européennes et l'Opération Condor en Amérique du Sud[23].

Stefano Delle Chiaie, membre de Avanguardia Nazionale, a eu des contacts avec des agents de l'Opération Condor — selon Le Monde diplomatique, Delle Chiaie aurait aussi rencontré le numéro deux des Loups gris, Abdullah Catli, en 1982 à Miami[24]. Ainsi, Michael Townley, un agent de la DINA chilienne, a-t-il mis en contact la DINA avec Delle Chiaie afin que ce dernier prépare la tentative d'assassinat de Bernardo Leighton à Rome en 1975[25]. Delle Chiaie a aussi participé, aux côtés de Klaus Barbie, au coup d'État bolivien de 1980[25].

Europe[modifier | modifier le code]

Seules l'Italie, la Suisse et la Belgique ont créé des commissions d'enquête à ce sujet dans les années 1990. La Belgique s'est dotée d'un comité permanent de contrôle des services secrets afin d'assujettir ces structures au contrôle parlementaire, afin d'éviter que des événements comme ceux qui se sont produits en Italie pendant les années de plomb ne se répètent. La France serait restée « en dehors » de tout cela selon le ministre de la défense de l'époque Jean-Pierre Chevènement[26]. Le premier ministre italien Giulio Andreotti a cependant confirmé qu’en 1964 les renseignements militaires italiens avaient rejoint le « comité clandestin allié » dont les États-Unis, la France, la Belgique et la Grèce faisaient notamment partie[27].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Geoffroy d'Aumale - Jean-Pierre Faure, Guide de L'ESPIONNAGE et du contre-espionnage. Histoire et techniques, page : 421. Le Cherche midi - 1998
  2. a et b (it) Indro Montanelli, « Avrei dato con entusiasmo l'adesione al Gladio », sur Corriere della Sera, 7 juin 1997 (consulté le 13 mars 2016).
  3. (it) Giampiero Buonomo, Profili di liceità e di legittimità dell’organizzazione Gladio in Questione giustizia, 1991, n. 3.
  4. a, b, c et d (it) Indro Montanelli et Mario Cervi, L'Italia degli anni di piombo, Milan, Rizzoli, 1991.
  5. (it) Indro Montanelli, « Un motivo di fiducia », sur il Giornale, 4 juin 1993.
  6. « Son existence resta dissimulée aux gouvernements des territoires dans lesquels ils opéraient, hormis quelques individualités » écrit notamment l'historien britannique Eric Hobsbawm dans L'Âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle, 1914-1991, Complexe, 2003, p. 298
  7. « Italy became the target for the largest covert political action programme in the CIA's history » écrivent notamment Martin J. Bull et James L. Newell dans Italian Politics: Adjustment Under Duress, Polity Press, 2005, p. 99.
  8. (en) William Blum, Killing Hope: U.S. Military and CIA Interventions Since World War II, Zed Books, 2003, p. 106-108.
  9. (en) Arthur E. Rowse, « Gladio: the U.S. war to subvert Italian democracy », Covert Action Quarterly, décembre 1994. [lire en ligne]
  10. (en) Philip P. Willan, Puppetmasters: The Political Use of Terrorism in Italy, iUniverse, 2002, p. 146-159.
  11. Dans son roman Numéro zéro, Umberto Eco fait référence à Gladio et à ses principaux acteurs.
  12. (it) Indro Montanelli et Mario Cervi, L'Italia degli anni di fango, Milan, Rizzoli, 1993.
  13. (en) « Misinformation about "Gladio/Stay Behind" Networks Resurfaces », 20 janvier 2006.
  14. "Stragi e terrorismo: strumenti di lotta politica", il dossier DS http://archivio900.globalist.it/it/documenti/finestre-900.aspx?c=1592
  15. « Le chef de l'État italien a du reconnaître son existence », sur L'Humanité, 29 novembre 1990.
  16. Mancino: Ds supponenti sulle stragi, sur Corriere della sera, 24 juin 2000.
  17. (en) "Terrorism in Western Europe: An Approach to NATO's Secret Armies", Daniele Ganser, 2005, Whitehead Journal of Diplomacy and Strategic Studies, PDF
  18. (en) « Secret agents, freemasons, fascists... and a top-level campaign of political "destabilisation" », sur The Guardian, 5 décembre 1990.
  19. (en) « 1969: Deadly bomb blasts in Italy », BBC
  20. (it) Silvana Mazzocchi, « Per i giudici il "golpe Borghese" non fu una insurrezione armata », sur La Stampa, 15 juillet 1978 (consulté le 14 mars 2016).
  21. (en) « The makings of the bomb… came from an arsenal used by Gladio… according to a parliamentary commission on terrorism... », sur The Guardian, 16 janvier 1991, accessible sur le site de Statewatch.
  22. (it) « Strage di Bologna, Gladio non c'entra il documento è un falso clamoroso », sur il Giornale, 16 janvier 1991.
  23. « A review of early Cold War history in Europe demonstrated that parallel organizations created ther, under the auspices of NATO and the U.S. government, bore striking similarities to Operation Condor – and in several cases were directly linked to Condor. » J. Patrice McSherry, Predatory States: Operation Condor And Covert War In Latin America, Rowman & Littlefield Publishers, 2005, p. 244.
  24. "La Turquie, plaque tournante du trafic de drogue", Le Monde diplomatique, juillet 1998
  25. a et b J. Patrice McSherry, op. cit., p. 43.
  26. Daniele Ganser, Les Armées secrètes de l'OTAN, Réseaux Stay Behind, Gladio et Terrorisme en Europe de l'Ouest, éditions Demi-Lune, 2007, p. 44.
  27. « Gladio : et la France ? », sur L'Humanité 10 novembre 1990.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (fr) Daniele Ganser, Les armées secrètes de l'OTAN, Gladio et Terrorisme en Europe de l’Ouest, Éditions Demi-Lune, 2007 (ISBN 978-2-917112-00-7). Disponible en intégralité sur le site web du réseau voltaire.
  • (fr) Frédéric Laurent, L'Orchestre noir, Stock, 1978.
  • Gianfranco Sanguinetti, (fr) Du terrorisme et de l'État, la théorie et la pratique du terrorisme divulguées pour la première fois, traduit par Jean-François Martos, Le Fin Mot de l'Histoire, 1980 (ISBN 2-903557-00-4).
  • (fr) Jan Willems (dir.) Gladio, éditions E.P.O, 1991 (ISBN 2872620516).
  • (it) Indro Montanelli, Mario Cervi, L'Italia degli anni di piombo, Milan, Rizzoli, 1991.
  • (it) Indro Montanelli, Mario Cervi, L'Italia degli anni di fango, Milan, Rizzoli, 1993.
  • (en) Daniele Ganser, « The ghost of Machiavelli: An approach to operation Gladio and terrorism in cold war Italy », Crime, Law and Social Change, volume 45, numéro 2 / mars 2006, p. 111-154.
  • (de) Jens Mecklenburg, Gladio. Die geheime Terrororganisation der NATO, Elephanten Press, Berlin, 1997 (ISBN 3-88520-612-9).
  • (it) Rita Di Giovacchino, Giovanni Pellegrino, Il libro nero della Prima Repubblica, Fazi Editore, 2005 (ISBN 8881126338).
  • (es) Benjamin Prado, "Operacion Gladio", roman, éditions Alfaguara, 2011.

Filmographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]