Gilles Jacquier

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Gilles Jacquier, né le à Évian-les-Bains (Haute-Savoie) et mort le à Homs (Syrie), est un journaliste reporter d'images français.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse et formation[modifier | modifier le code]

Gilles Jacquier passe son enfance à Bernex, commune située dans le massif du Chablais[1]. Son père, boulanger, est le fondateur de l'école de ski de la commune, où son grand-père a occupé les fonctions de maire[2]. Gilles Jacquier pratique le ski alpin et entre en section sport-étude à Chamonix. Il fait ses débuts en compétition et évolue en coupe d'Europe[1]. En 1987, il devient champion de France junior de super G[3]. À l'âge de 20 ans, Jacquier doit arrêter le ski à la suite d'un accident. Il entreprend des études de cinéma pour devenir opérateur de prise de vue, puis s'oriente vers le journalisme et entre à l'ESRA[2],[3].

Carrière[modifier | modifier le code]

Gilles Jacquier débute en tant que journaliste reporter d'images sur la chaîne locale TV8 Mont-Blanc en 1989[2]. Il rejoint le groupe France Télévisions, en 1991, et travaille en région, puis à la rédaction nationale de France 3 à partir de 1994[3],[4]. Il est grand reporter pour France 2 entre 1999 et 2006, couvrant notamment les conflits en Irak, en Afghanistan et au Kosovo, ainsi que le conflit israélo-palestinien. Il est blessé par un tir de sniper durant un reportage à Naplouse en 2002, reportage récompensé par le prix Albert-Londres avec son collègue Bertrand Coq[5],[6],[7]. Jacquier travaille ensuite pour le magazine télévisé Envoyé spécial[8]. Il couvre notamment de nombreux conflits puis les évènements du Printemps arabe[9],[10].

Circonstances du décès[modifier | modifier le code]

Gilles Jacquier est le premier journaliste occidental à mourir en Syrie lors de guerre civile syrienne. Le , il se trouve à Homs avec un groupe de journalistes, en visite dans un quartier tenu par les forces loyalistes, et qui est touché par plusieurs tirs de mortier. L'identité du camp responsable de sa mort — le régime syrien ou les rebelles ? — fait débat. Les témoignages des journalistes présents sur place divergent quant à la provenance des tirs. Selon certains observateurs, notamment un déserteur syrien et une équipe de journalistes ayant mené par la suite une grande enquête, la mort de Gilles Jacquier résulterait d'un piège tendu par le régime[11],[12].

Premiers témoignages[modifier | modifier le code]

Gilles Jacquier meurt à Homs, le , alors qu'il couvre ce qu'on appelait alors la « révolte syrienne ». Il est le premier journaliste occidental tué pendant ces évènements[4]. Le tournage, autorisé par les autorités qui avaient délivré des visas par l'intermédiaire d'Agnès-Mariam de la Croix, est destiné au magazine télévisé Envoyé spécial. Jacquier est accompagné par le caméraman Christophe Kenck[13]. Des reporters suisses, belges et libanais sont également présents sur les lieux, ainsi que sa compagne Caroline Poiron, reporter-photographe[14]. Ils sont emmenés à Homs, dans un quartier tenu par l'armée loyaliste où se regroupent des militants pro-Assad qui commencent à déclamer des slogans en faveur du régime[15] ,[16].

Jacques Duplessy, correspondant d'Ouest-France, affirme que les autorités syriennes leur avaient promis une liberté totale, mais que finalement « c'était très, très encadré »[17] ; les organisateurs leur avaient dit qu'une école avait reçu un obus dans un quartier pro-Assad ; mais sur place, ils n'ont jamais vu d'école ; à 15h30, ils commencent à recevoir les tirs de mortier qui tueront Gilles Jacquier ; d'après lui, il s'agit d'un attentat contre les journalistes, les tirs étant précis et le quartier n'ayant aucune autre grosse destruction[18].

Selon le journaliste belge Jens Franssen, présent sur les lieux, quelques minutes avant l'accident, il y a « une manifestation pro-Assad de quelques jeunes ». Les journalistes interviewent les manifestants puis continuent à marcher. Lorsqu'une explosion retentit, tout le monde se met à courir. Lui et quelques autres journalistes courent vers un immeuble. La deuxième explosion a lieu lorsqu'il entre dans l'immeuble. Selon lui, il y aura encore trois ou quatre autres explosions. Plus tard, lorsqu'il redescend de l'immeuble, il voit « dans la cage d'escalier », « un collègue français de France 2 » qui git « sans vie »[19].

Joseph Eid, photographe libanais de l'AFP, raconte que les journalistes sont dans un quartier alaouite, la communauté religieuse du président Bachar el-Assad ; les accompagnateurs du groupe ont indiqué aux journalistes que le quartier est sûr, mais qu'ils vont devoir faire vite, les tirs d'obus commençant dans l'après-midi vers 15 heures ; le premier obus tombe sur un immeuble ; lui et d'autres journalistes montent sur le toit ; il redescend ensuite et voit que le second obus, tombé au niveau de l'immeuble, a fait des morts ; le troisième obus touche « de plein fouet » les journalistes qui redescendent de l'immeuble et les militants pro-Assad sont touchés également. Il déclare : « En redescendant, j'ai vu Gilles qui gisait dans une mare de sang. Une ambulance est arrivée, j'ai sauté dedans. À l'hôpital, c'était le chaos et l'hystérie totale, toutes les cinq minutes un nouveau blessé arrivait. »[16],[17]

Un photographe néerlandais et Christophe Kenk ont été touchés par des éclats d'obus[15]. Christophe Kenck, caméraman et collègue de Gilles Jacquier, seulement légèrement blessé, livre également son témoignage le . D'après lui, le premier obus est tombé à 500 mètres de la manifestation, le second sur une école vide, le troisième à 10 mètres de lui, et le quatrième obus est tombé sur l'immeuble où Gilles Jacquier s'était réfugié. Kenck déclare : « Je suis arrivé (...) On a sorti Gilles dans un taxi pour l'emmener à l'hôpital. Mais quand j'ai vu Gilles sortir, avec sa femme en pleurs, j'ai compris qu'il était mort sur le coup. »[20],[21]

Le journaliste Mohammed Ballout de la BBC était sur les lieux mais dans un autre groupe que celui de Gilles Jacquier. Selon lui, une première roquette RPG fait 8 morts tués sur le coup parmi les activistes pro-Assad ainsi que des blessés ; les journalistes du groupe de Gilles Jacquier viennent alors sur le lieu de l'explosion ; d'autres roquettes sont tirées dans leur direction ; Gilles Jacquier, qui se trouve alors à l'intérieur d'un bâtiment d'apparence officiel où il a trouvé refuge, meurt sur le coup[15].

Selon le déserteur syrien « Ulysse », qui témoignera plus tard de ce qu'il a appris sur l'évènement, Gilles Jacquier n'est pas tué par le mortier. Il meurt dans le taxi, privé de soins par Wael Salameh, criminel engagé par les services syriens, qui s'est chargé d’empêcher le reporter d’accéder à une ambulance, afin qu'il ne puisse survivre à ses blessures[22],[12]. La femme de Gilles Jacquier, qui a pris 4 photos de son mari gisant au sol le jour du drame, dira plus tard en revoyant ces photos qu'elle a compris qu'à ce moment là son mari « était encore vivant. Il est mort après, dans le taxi. »[23],[12].

Ses confrères présents sur les lieux évoquent un piège, une manipulation du régime syrien et l'absence de hasard[24],[25]. Le journaliste Sid Ahmed Hammouche, qui faisait partie du même convoi de presse, évoque la possibilité d'un crime d'État[26]. Inversement, Mohammed Ballout, journaliste franco-libanais de la BBC, a peu de doutes : « Sauf à imaginer que le régime tire sur ses propres partisans, les roquettes ont été lancées à partir de zones rebelles, elles visaient des pro-Bachar »[15].

Autre témoignages[modifier | modifier le code]

Le 14 janvier 2012, le journaliste algéro-suisse Sid Ahmed Hammouche témoigne qu'il était avec Gilles le jour de la visite à Homs. Il suspecte un traquenard. Selon lui, le personnel syrien encadrant les journalistes avaient une attitude anormale. Il subodore que, alors qu'ils pénétraient dans Homs en voiture encadrés par des militaires syriens et font une halte sur un rond-point, les gens qui sont venus témoigner de ce qu'ils subissaient des rebelles était une mise en scène. La halte s'est prolongée et des minicomités pro-Assad se sont mis à manifester. Un manifestant lui a « même dit que, vers 15 heures, des roquettes tombaient toujours sur ce rond-point ». Ils repartent ensuite et atteignent le quartier Nouzha. Un premier obus tombe à environ 15 heures. Des gens les incitent à se diriger vers l'impact d'obus. Un deuxième obus tombe juste à côté d'eux. Au lieu de les entourer, les militaires se retirent et les laissent seuls. Un soldat l'incite à se rendre sur le lieu de l'impact en lui disant « ce sont les obus de la liberté ». Entre le premier tir d'obus et le quatrième s'écoule trente minutes. Taxis et ambulances évacuent les blessés. La circulation est rapidement rétablie, ce qui le surprend : « Après quatre obus seulement, pourquoi tout à coup rétablir le trafic ? ». Un journaliste belge lui apprend que Gilles est dans un « sale état » et se trouve à l’hôpital de Homs. Il fonce à l'hôpital et voit Gilles sur un brancard, mort[26].

Le 19 janvier 2012, Joseph Eid, photographe libanais présent sur les lieux du drame, déclare lors de son passage à la télé sur France 2 que, selon lui, les tirs venaient du quartier Bab Sbah tenu par l'opposition[27].

Suite[modifier | modifier le code]

À Paris, l’Élysée penche pour une manipulation, une source proche du président français déclarant : « Les responsables syriens étaient seuls à savoir qu'un groupe de journalistes occidentaux visitait Homs ce jour-là, et dans quel quartier il se trouvait. [...] On peut croire à un malheureux accident. Mais il tombe plutôt bien pour un régime qui cherche à décourager les journalistes étrangers et à diaboliser la rébellion »[28]. Le parquet de Paris ouvre une enquête pour homicide volontaire. Le directeur de l'information de France Télévisions estime certains faits « troublants » : « pourquoi, alors que ce convoi de journalistes est escorté militairement, pourquoi d'un seul coup les militaires disparaissent de la circulation au moment des premiers tirs ? ». Par ailleurs, alors que l'équipe de France 2 était en reportage au milieu d'une « foule de manifestants favorables au régime », pourquoi ceux-ci ont-ils « carrément guidé les journalistes à chaque fois vers les lieux d'impact »[29] ?

La semaine suivante, Le Figaro relaie les témoignages de deux sources qui attribuent la responsabilité des tirs à l'« Armée syrienne libre. Immédiatement, l'armée syrienne libre dément[13]. Les deux sources du Figaro sont : un responsable de la Ligue arabe et un dirigeant d'une organisation des droits de l'homme d'Homs. Ce dernier a confié à un haut dirigeant de l'opposition à Paris qui le connaît depuis plusieurs années que l'opposition a commis une « grosse bourde ». Les deux hommes ont préféré garder l'anonymat pour des raisons de sécurité, mais le dirigeant de l'opposition se dit prêt à témoigner devant une commission d'enquête : « J'attends qu'un juge indépendant soit nommé. Même si elle est en notre défaveur, la vérité doit éclater ». Un diplomate du Quai d'Orsay affirme au sujet de la Ligue arabe que celle-ci possédait des observateurs sur place à Homs et déclare : « Nous les avons sollicités afin que toute la vérité soit faite sur cette affaire ». Le responsable de la Ligue arabe affirme lui aussi au Figaro que l'Armée syrienne libre a commis une « bavure » : ayant été « poussée à la faute par les miliciens pro-Assad, qui défiaient ses hommes depuis plusieurs jours », elle a voulu leur « donner une leçon et leur faire peur ». Selon Le Figaro, des membres de l'opposition syrienne affirment que les déserteurs qui ont rejoint l'Armée syrienne libre possèdent des obus de mortier, et plusieurs généraux de l'armée française déclarent : « Ce type d'armes est trop imprécis pour une mission de liquidation ciblée »[27].

En janvier, dans l'émission Envoyé spécial, le journaliste spécialiste de l'armée Pierre Servent pense que l'arme qui a tué Gilles Jacquier est un obus de mortier, tiré par conséquent à l'aveugle et d'une portée maximale de 3 kilomètres. L'obus pourrait avoir été tiré aussi bien par les insurgés que par l'armée syrienne, qui possède selon l'émission des positions suffisamment proches[13]. Patrick Vallélian et Sid Ahmed Hammouche, les deux reporters suisses qui accompagnaient Gilles Jacquier le jour de sa mort, ont pu voir ses blessures et déclarent au mois de janvier 2012 que « rien ne dit » que Gilles Jacquier « a été victime d’un tir direct de mortier, le corps étant resté intact avec quelques impacts ronds visibles sur son cœur. Des impacts incompatibles avec une mort par grenade ou mortier »[25]. Dans un article du Monde du 16 février 2012, les deux reporters s'interrogent toujours sur le type d'arme utilisée : « Un obus de mortier ? Une grenade ? Un tir de sniper ? Plusieurs armes à la fois ? Selon les premiers résultats de l'enquête, le grand reporter a été touché au niveau des poumons et du cœur par trois éclats de projectile. Probablement un obus de mortier d'origine russe »[30].

L'utilisation d'obus de mortiers est corroborée par Rami Abdul Rahmane et Thierry Thuillier. Le journalise Armin Arefi rappelle que « les obus de mortier, armes lourdes, sont surtout utilisés par l'armée régulière syrienne » et ajoute qu'il est difficile d'imaginer que « les dissidents syriens sont assez équipés pour lancer quatre obus avec une telle précision sur la même cible »[31].

En février 2012, Le Figaro publie des extraits du rapport d'observateurs de la Ligue arabe déployés sur le territoire syrien entre décembre 2011 et janvier 2012 dont celui-ci : « le gouvernement et l'opposition ont échangé des accusations sur la responsabilité de chacun (…). Les rapports de la mission indiquent que le journaliste français a été tué à la suite de tirs de mortier par l'opposition »[32]. Mais un autre extrait concernant les observateurs de la Ligue arabe indique que « le manque d'engagement de certains observateurs, la violation de leurs obligations et du serment prêté le jour de leur engagement, l'entrée en contact avec des responsables de leurs pays d'origine et la communication avec transfert des informations sur les activités de la mission, d'une manière exagérant la situation réelle: tout cela a conduit certains fonctionnaires à une compréhension erronée de la situation réelle »[32].

Enquêtes[modifier | modifier le code]

Enquête de Georges Malbrunot[modifier | modifier le code]

En juillet 2012, Georges Malbrunot du Figaro relaie des informations concernant l'enquête ouverte en janvier 2012 par le parquet de Paris. Selon Georges Malbrunot, l'enquête s'est très rapidement orientée vers la « thèse de la bavure », une « source proche du dossier » déclare : « Il est clair que ce n'est pas un tir dirigé, ce n'est pas avec un obus de mortier qu'on peut viser quelqu'un ». La source affirme que Gilles Jacquier a été tué par un tir d'obus venant d'un quartier sunnite rebelle et visant le quartier alaouite pro-régime où il se trouvait : « Les analyses balistiques et les renseignements recueillis sur place […] juste après le drame indiquent que Jacquier a été tué d'un tir d'obus de mortier de 81 mm venu d’un quartier sunnite rebelle, des analyses montrent assez précisément la source du tir ». La source précise que « tous les services spécialisés (DCRI et DGSE notamment, NDLR) ainsi que les diplomates de l'ambassade de France à Damas sont d'accord avec cette conclusion ». Georges Malbrunot ajoute : « Contrairement aux agents du renseignement », la justice française « n'a pas pu envoyer le moindre enquêteur sur place. Et, plus de six mois après les faits, elle n'a pas encore eu accès aux notes des services de renseignements »[33]. Georges Malbrunot affirme par ailleurs qu'il existe un second rapport de la Ligue arabe, plus détaillé que celui publié en février 2012, et dont l'existence est indiquée dans ce dernier. Il rapporte aussi les propos d'un responsable de l'opposition syrienne qui affirme que le Qatar, pays qui dirigeait à l'époque le comité ministériel de la Ligue, et la France ont demandé que ce second rapport ne soit pas publié[33].

Controverses[modifier | modifier le code]

L'article de Georges Malbrunot est sujet à controverse[34] notamment de la part de la compagne du journaliste, Caroline Poiron, et de leurs collègues, présents au moment du drame. Ils contestent tout d'abord la fiabilité des sources[34], s'étonnant de la rapidité avec laquelle George Malbrunot publie un article attribuant la mort de Gilles Jacquier à l'Armée syrienne libre, en reprenant les éléments de langages des médias officiels du régime syrien. Ils contestent également l'arme[34] utilisée ainsi que la fiabilité[35] des observateurs de la ligue arabe dont ils retracent très précisément le parcours dans leur ouvrage Attentat Express. L'absence de preuve matérielle de la part des communautés de renseignement ou de la justice, ainsi que le caractère anonyme des sources des articles de Georges Malbrunot, doivent inviter à la plus grande prudence.

Selon d'autres documents cités par Le Monde[36] ou le Journal du Dimanche[37], en particulier des mémorandums des services de renseignement syriens et le témoignage de déserteurs syriens ayant quitté le pays[12],[37], Gilles Jacquier aurait été victime d'un guet-apens impliquant directement le régime syrien. D'après Le Monde, ces documents mettent « en évidence la création d’une cellule de crise au sein des services de renseignement, qui supervise la répression et la militarisation souhaitées par Damas ». Le témoignage « particulièrement détaillé » du déserteur « Ulysse », ancien membre des services de renseignement syriens, « met en avant la volonté du régime de réduire au silence par tous les moyens possibles les journalistes étrangers présents dans les zones rebelles »[36].

L'écrivain Jonathan Littell se rend dans différents quartiers de Homs du 16 janvier au 2 février 2012 dans le cadre d'une enquête pour le journal Le Monde. Littell met en cause la fiabilité de l'enquête de Georges Malbrunot, basée sur « une source anonyme à Paris citant une source anonyme à Homs », et ajoute que le journaliste a refusé de communiquer à la direction du Monde le nom de sa source en Syrie en raison de risques pour sa sécurité. Selon Littell, l'ensemble des sources disponibles au 23 janvier 2012 tendent « à fortement mettre en cause la responsabilité du régime syrien dans la mort du journaliste français et des huit Syriens tués en même temps que lui ». Il ajoute que, durant leur séjour, de nombreux interlocuteurs leur parlent de la mort de Jacquier en évoquant la culpabilité du régime, mais sans jamais fournir de preuve matérielle[38].

Enquête de ses confrères et de Caroline Poiron, présents sur les lieux[modifier | modifier le code]

Caroline Poiron, la compagne de Gilles Jacquier, est reporter-photographe à Paris Match[13]. Dès le départ, de nombreux faits posent question et éveillent les soupçons des journalistes, qui pensent à un piège. Ce piège aurait consisté, malgré leur refus, à les pousser, sous menace d'expulsion, à se rendre à Homs, puis à les amener précisément à l'endroit visé par les tirs[39],[40]. Les circonstances qui entourent la mort du journaliste (chronologie des évènements, présence puis absence des forces de sécurité, arrêt des tirs juste après...) ainsi que celles suivant son décès (insistance du régime pour récupérer le corps et l'emmener à Damas, visites imprévue, y compris d'un "faux médecin"...) font penser à une manipulation du régime de Damas[13].

En juin 2013, elle cosigne Attentat Express : Qui a tué Gilles Jacquier avec les journalistes Sid Ahmed Hammouche et Patrick Vallélian. L'ouvrage accuse le régime syrien d'avoir planifié la mort de Gilles Jacquier[35],[41]. Patrick Vallélian, journaliste suisse lui aussi présent à Homs le jour de l'attaque affirme « C'était un piège. Le régime était derrière cela. Ils voulaient tuer Gilles »[12], il parle d'un assassinat organisé[42]. Ils affirment avoir l'intime conviction que c'est la propagande du régime, qui a bénéficié de relais jusqu'en Europe, qui affirme la théorie d'une bavure de l'ASL[43].

En effet, les témoignages des autres journalistes, qui faisaient aussi partie de la visite à Homs affirment s'être sentis piégés, attendus et visés, emmenés contre leur volonté sur les lieux du drame, sur l'insistance d'Agnès-Mariam de la Croix, l'une des organisatrices du voyage. Patrick Vallélian et Sid Ahmed Hammouche, grands reporters suisses, affirment qu'elle leur a fait du chantage sur la prolongation de leur visa et les a menacés d'expulsion, mais aussi « qu'elle a eu un clash violent avec Gilles qui ne voulait pas se rendre à Homs, et qu'elle a piqué une grosse colère quand elle a compris que (leur) confrère avait des contacts avec l'opposition ». Ils se disent également surpris du fait que celle-ci, finalement, ne les accompagne pas à Homs, comme prévu, alors qu'elle justifiait le fait d'avoir fait pression pour que l'équipe se rende à Homs avec les autres journalistes accrédités par ces mots : « Je ne voulais pas coordonner de loin plusieurs journalistes qui sont sous ma responsabilité ». Ils se demandent enfin comment Mère Agnès-Mariam « a-t-elle pu annoncer dès 15 h 19 la mort de Gilles, alors que celle-ci ne subviendra que quelques minutes plus tard »[30] ? Mère Agnès-Mariam dénie tout lien avec le gouvernement syrien et attaque en justice la veuve de Gilles Jacquier pour diffamation. Elle perd son procès, la justice estimant que « les propos et faits poursuivis étaient trop imprécis ».

Pour son enquête, Caroline Poiron et ses confrères ont notamment utilisé des vidéos tournées par les équipes de télévision sur place : ils constatent que l'on voit les mêmes personnes en différents lieux où les journalistes se sont rendus avant le drame, c'est-à-dire : « à la manifestation de partisans pro-Bachar qui se forme spontanément juste avant le bombardement, puis sur le lieu de l’explosion vers lequel on nous a dirigés délibérément, à l’extérieur mais aussi dans l’immeuble où Gilles a été tué, puis sur le toit et ensuite près du corps inanimé de Gilles après l’explosion ». Elle affirme qu'aucune de ces personnes n'a porté assistance à son mari. Les images montrent également les traces d’impacts dues à l’explosion et un fait qui pose question : « le mur et la porte bleue derrière lesquels se trouvait Gilles sont intacts ». Ils remettent donc en question la thèse du mortier. Elle affirme que « cinq experts de différentes nationalités » leur « ont permis de confirmer ces conclusions ». De plus, selon les journalistes, à cette époque l'opposition n'avait pas de mortier, et lorsqu'elle s'est rendue aux États généraux de l’Armée syrienne libre au Liban, Caroline Poiron a appris que les rebelles n'avaient jamais bombardé le quartier d'Homs où eut lieu la tragédie, ni avant la mort de son mari, ni après[44].

Témoignage du déserteur syrien « Ulysse »[modifier | modifier le code]

L'enquête des confrères et compagne de Gilles Jacquier rejoint le témoignage d'Ulysse, pseudonyme d'un ancien officier des renseignements syrien ayant fait défection. Celui-ci affirme que Gilles Jacquier était sous surveillance et que tout était planifié, qu'il a été amené dans un lieu prédéfini, où l'armée a tiré un mortier dans sa direction. Gilles Jacquier ayant été blessé mais pas tué sur le coup, c'est un membre de chabiha, milicien pro-Assad chargé de s'assurer que Gilles Jacquier ne survivrait pas, qui l'a fait monter dans un taxi, dans lequel le journaliste est mort[37],[12]. C'est Wael Salameh qui est chargé par les services secrets de l'emporter à bord d'un taxi au lieu d'une ambulance, empêchant le journaliste d'avoir accès à des soins[22]. Patrick Vallélian interroge des déserteurs du régime syrien qui lui affirment que Gilles Jacquier a été assassiné pour deux raisons : d'une part envoyer un message à la France, dont le président Nicolas Sarkozy venait d'appeler à la démission d'Assad, et d'autre part terroriser les journalistes étrangers afin qu'ils ne reviennent plus en Syrie. Selon Patrick Vallélian, la stratégie a fonctionné, car après la mort de Jacquier, premier journaliste étranger à mourir dans le conflit, « la plupart des journaux ont eu peur »[12].

Hommages posthumes[modifier | modifier le code]

Le , le studio dans lequel les journaux télévisés de la chaîne France 2 sont tournés est baptisé « Studio Gilles Jacquier »[45]. Le , une descente aux flambeaux est effectué depuis le sommet de Pelluaz par une soixante de moniteurs de l'ESF et des pisteurs de la station tandis que son père, Georges Jacquier, mène une descente des enfants[46]. En 2012, Caroline Poiron dédie à sa mémoire le webdocumentaire Homs, au cœur de la révolte syrienne[47]. En 2017,une esplanade située dans le XIe arrondissement où habitait le journaliste, entre le 50 et le 56 de la rue de Charonne est baptisé "Esplanade Gilles Jacquier"[48]

Justice[modifier | modifier le code]

Des plaintes ont été déposées pour qu'une enquête soit ouverte sur le décès de Gilles Jacquier. La France, « Paris Match » et « France Télévisions », employeurs de Gilles Jacquier et de sa femme, Caroline Poiron, présente à Homs également ont porté plainte. Elle-même porte plainte « en tant que partie civile contre le régime de Bachar al-Assad, de même que la famille Jacquier et Christophe Kenck, le cadreur de Gilles »[49], [50].

Prix et distinctions[modifier | modifier le code]

En 2002, il est lauréat du Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre dans la catégorie « télévision », en compagnie de Bertrand Coq, Tatiana Derouet et Alexandre Berne[51].

Il reçoit le prix Albert-Londres en 2003 pour Naplouse (avec Bertrand Coq), sujet diffusé dans le journal télévisé de France 2[52].

En 2007, il est lauréat du Prix international de l'enquête, attribué par le Centre de formation des journalistes de Paris, pour le reportage Ukraine, la dernière frontière diffusé dans l'émission Envoyé spécial[52],[53].

En 2009, lors du festival international du scoop et du journalisme, le Grand prix Jean-Louis Calderon lui est décerné dans la catégorie « Vidéo » pour le reportage Afghanistan : école, le tableau noir, diffusé dans l'émission Envoyé spécial[52],[54].

En 2010, il remporte la catégorie « télévision grand format » pour le reportage Afghanistan : école, le tableau noir[52],[55].

En 2011, lors du 51e Festival de télévision de Monte-Carlo, il reçoit la Nymphe d'or dans la catégorie « grand reportage d'actualité » pour Tunisie, la révolution en marche (Envoyé spécial)[52].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Julien Berrier, « Gilles Jacquier, "Envoyé spécial" chablaisien en zone de guerre », Le Messager,
  2. a b et c Flore Olive, « Gilles Jacquier : L'adieu au grand reporter », Paris Match,
  3. a b et c Isabelle Repiton, « Gilles Jacquier, JRI sur tous les fronts », Broadcast magazine,
  4. a et b « Syrie : le journaliste Gilles Jacquier, de France 2, tué à Homs », Le Parisien,
  5. Françoise Gruber, « Le journaliste Gilles Jacquier ne rentrera pas », Le Dauphiné libéré,
  6. (en) James Bennet, « People Get Shot All the Time. This Time a Cameraman. », The New York Times,
  7. « Bertrand Coq prix Albert-Londres », sur ladepeche.fr (consulté le 22 novembre 2019)
  8. Marc Sadouni, « Décès de Gilles Jacquier, lauréat du Prix Bayeux », France 3 Normandie,
  9. « Des caméras contre les "cavaliers du diable", par Dominique Dhombres », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 22 novembre 2019)
  10. « LES ECRANS DES PRINTEMPS ARABES - la vidéo est en ligne », sur PriMed, (consulté le 22 novembre 2019)
  11. « "Une enquête de 45 minutes pour comprendre comment Gilles Jacquier a été tué" », sur Franceinfo, (consulté le 20 décembre 2019)
  12. a b c d e f et g (en-US) Johnny Dwyer et Ryan Gallagher, « Target: Journalist: How the Assad Regime Tracked and Killed Marie Colvin for Reporting on War Crimes in Syria », sur The Intercept, (consulté le 16 septembre 2018)
  13. a b c d et e Angela Bolis, « Gilles Jacquier, une mort qui éveille les plus vifs soupçons », Le Monde,
  14. Christophe Ayad, « Syrie : la mort d'un journaliste en plein chaos », Le Monde,
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  16. a et b Le 11 janvier 2012 à 23h01, « Mort de Gilles Jacquier : le récit d'un témoin », sur leparisien.fr, (consulté le 22 juin 2019)
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  18. Marine Legrand, « Mort de Gilles Jacquier : «On nous a tendu un piège» », sur leparisien.fr, (consulté le 20 novembre 2019)
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Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]