Gaslighting

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Ingrid Bergman dans le film Gaslight en 1944 (en français Hantise).

Le gaslighting ou gas-lighting, connu sous le nom de détournement cognitif[1] au Québec, est une forme d'abus mental dans lequel l'information est déformée ou présentée sous un autre jour, omise sélectivement pour favoriser l'abuseur, ou faussée dans le but de faire douter la victime de sa mémoire, de sa perception et de sa santé mentale[2],[3]. Les exemples vont du simple déni par l'abuseur de moments pénibles qu'il a pu faire subir à sa victime, jusqu'à la mise en scène d’événements étranges afin de la désorienter.

Le terme provient de la pièce Gas Light (en) et de son adaptation cinématographique. Depuis, le terme a été utilisé dans le domaine clinique et la littérature spécialisée[4],[5].

Étymologie[modifier | modifier le code]

La pièce datant de 1938 Gas Light connue sous le nom de Angel Street aux États-Unis, ainsi que les adaptations cinématographiques de 1940 et 1944 ont inspiré l'origine du terme qui désigne l'utilisation systématique de la manipulation psychologique du personnage principal sur sa victime. Dans cette pièce, le mari essaye de faire croire à sa femme et à son entourage qu'elle devient folle en manipulant de petits éléments de leur environnement, tout en essayant de lui faire croire qu'elle commet des erreurs et qu'elle a une mauvaise mémoire lorsqu'elle pointe les changements. Le titre original provient de l'affaiblissement de l'éclairage au gaz dans la maison lorsque le mari utilisait celui du grenier alors qu'il était en quête d'un trésor caché. Sa femme remarque justement ce changement et aborde le sujet mais son mari lui affirme qu'elle s'imagine ce changement de luminosité.

Le terme « Gaslighting » a basculé dans le langage courant à partir des années 1960[réf. nécessaire]. Il décrit les manœuvres utilisées pour manipuler la perception de la réalité d'autrui. Dans un livre de 1980 à propos des abus sexuels sur mineurs, Florence Rush résume l'adaptation cinématographique de Gas Light par George Cukor et commente : « même aujourd'hui, le mot [Gaslighting] est utilisé pour décrire une tentative de détruire la perception de la réalité d'autrui[6]. »

Fonctionnement[modifier | modifier le code]

Essentiellement, le gaslighting consiste en une inversion des rôles coupable-victime. L'objectif de l'abuseur est de supprimer les réactions d'autodéfense de sa victime pour s'échapper aux sanctions qui lui sont dues. Cela lui permet également de reproduire ses abus plus facilement.

Le gaslighting est un cas particulier de diversion basé sur des manipulations verbales ou autrement subtiles (gestuelle, expressions faciales, intonations, attitude, etc.). À titre comparatif, dans les phénomènes de bouc-émissaire, la culpabilité des souffrances d'un groupe est injustement attribuée à une entité externe au groupe d'abuseurs. Alors que dans le gaslighting, la culpabilité de la souffrance de la victime est injustement attribuée à la victime elle-même.

Dans le gaslighting, l'abuseur fait porter le chapeau des souffrances de sa victime à la victime elle-même ou à ses attributs ou capacités mentales ou psychologiques. Le manipulateur amène la victime à remettre en cause chacun de ses choix, sentiments, émotions, valeurs, etc. et la fait douter de sa santé mentale. Par exemple, pour dégrader l'estime de soi de la victime, l'abuseur peut l'ignorer fortement, puis la reconsidérer fortement, puis l'ignorer de nouveau, etc. Ainsi, la victime abaisse ses propres standards relationnels et affectifs et se perçoit davantage comme indigne d'intérêt[7]. Mais aussi, elle ne parvient plus à faire confiance à ses sentiments d'attachement.

Les manipulateurs peuvent aussi utiliser les phrases suivantes de manière récurrentes ou à chaque fois que leur pouvoir est remis en question[8],[9] :

  • « Tu es trop susceptible. »
  • « Tu prends les choses trop à cœur. »
  • « Tu te fais des idées. »
  • « De toute façon, tu n'es jamais content(e). »
  • « Tu te trompes ou confonds (comme toujours). »
  • « Ça ne va pas ? Tu dis des choses très bizarres. »
  • « Tu ne sais pas ce qui est bon pour toi. » (après avoir fait souffrir)
  • « Tu es seul(e) maître de ce qu'il t'arrive. » (après avoir mis dans une situation compromettante sans l'accord de sa victime voire contre son gré)
  • « Tu es trop faible pour y arriver seul(e). »
  • « Tu n'as aucune volonté (de t'en sortir). »

Outre l'état d'inaction dans lequel le doute positionne la victime, il la rend d'autant plus dépendante du manipulateur. La victime se dit parfois que si son abuseur voit ses faiblesses, c'est qu'il est plus fort qu'elle et donc qu'elle devrait lui faire confiance. Également, elle se dit parfois que si son abuseur lui montre ses faiblesses, c'est qu'il se souci d'elle (comme un médecin montre des blessures pour mieux les soigner).

Exemples cliniques[modifier | modifier le code]

Milieu familial[modifier | modifier le code]

Dans les cas de maltraitances physiques conjugales ou infantiles, le ou la partenaire ou parent physiquement abusif gaslighte souvent son ou sa partenaire ou enfant victime[10]. Par exemple, il peut nier catégoriquement sa violence[11] jusqu'à ce que sa victime y croit par effet de force et de répétition. Cela contribue au maintien de l'emprise.

L'emprise psychologique et du discours fait que des spectateurs extérieurs qui auraient autrement pris la défense des victimes peuvent se retrouver complices malgré eux car sous-estimant ou minimisant les abus. Cela renforce d'autan plus la situation et les sentiments d'abandon, de dualité et de culpabilité des victimes. Par exemple, les spectateurs externes peuvent se dire : « Si c'était si grave, il(elle) l'aurait déjà quitté(e) ou coupé les ponts ». Or précisément, si la victime ne se sépare pas de son abuseur, ce n'est pas parce qu'elle n'a pas été « assez » abusée mais parce qu'elle a été « tellement » abusée que mêmes ses mécanismes d'autodéfense (fuite ou rébellion) ont été anéanti.

Cet aveuglement des pairs peut faire partie intégrante de la structure de gaslighting mise en place par l'abuseur. En effet, la mise à jour des manipulations augmente les chances de s'en sortir pour les victimes. Notamment, la révélation des abus est indispensable en cas de poursuites judiciaires.

Le gaslighting peut également décrire une dynamique observée dans certaines infidélités maritales. « Les thérapeutes peuvent contribuer à la détresse des victimes en attribuant une explication erronée à leurs réactions [...] Le comportement du mari usant du "gaslighting" est un ingrédient provocateur de la dépression nerveuse pour certaines femmes [et] de leur suicide dans le pire des cas »[12].

Milieu hospitalier[modifier | modifier le code]

Des cas de gaslighting ont été observés entre des patients et du personnel interne d'hôpital psychiatrique[13].

Sociopathie[modifier | modifier le code]

Le gaslighting est très régulièrement utilisé par les sociopathes. Les sociopathes sont des personnes qui, sur une base très régulière, exploitent les autres, n'ont pas de considération pour les intérêts d'autrui, et transgressent les lois et les mœurs sociales. Mais lorsque ces derniers sont charismatiques ou bons menteurs, ils peuvent rester indétectés de leurs victimes et des autorités punitives, parfois même pris en flagrant délit. Pour y arriver, ils amènent leurs victimes à douter abusivement de leurs propres perceptions[14].

Effets et auto-diagnostic[modifier | modifier le code]

Selon Mme Ramani-Durvasula, psychologue clinicienne, ressentir un besoin d'enregistrer ses conversations avec une personne, pour être sûr de ne pas avoir inventé des choses, indique que l'on est très probablement victime de gaslighting[8].

Parmi d'autre indices, une culpabilité systématique : se dire « c'est (toujours) de ma faute » au moindre désagrément.

L'introjection[modifier | modifier le code]

Dans un article influent de 1981, Some Clinical Consequences of Introjection: Gaslighting (« Quelques conséquences cliniques de l'introjection: Gaslighting »), Calef et Weinshel débattent du fait que le gaslighting implique l'introjection et la projection d'un conflit psychique de l'auteur à la victime. « Cette imposition est basée sur un type de transfert très particulier de conflits psychiques dangereux ou potentiellement dangereux pour leur sujet »[15].

Les auteurs explorent une variété de raisons qui expliqueraient pourquoi la victime pourrait avoir « une tendance à assimiler et incorporer ce que les autres extériorisent et projettent sur eux » et concluent que le gaslighting pourrait être une « configuration structurelle hautement complexe qui englobe les contributions de plusieurs éléments de l'appareil psychique »[15].

Solutions[modifier | modifier le code]

Hilde Lindemann argumente énergiquement sur le fait que l'habileté de la victime de gashlighting à résister à la manipulation dépend notamment de « son aptitude à faire confiance à ses propres jugements ». L'établissement de « contre-récits » aide la victime à retrouver « un libre-arbitre plus solide »[15].

La victime doit apprendre à douter des perceptions et messages d'autrui au moins autant qu'elle doute de ses propres perceptions. Elle doit en particulier identifier et remettre en question les perceptions qu'elle doit à autrui, même partiellement, par opposition aux perceptions qu'elle ne tient que de son expérience sensorielle propre. Elle doit apprendre à décrire ses souffrances factuellement sans minimisation, au plus proche de ce qu'elle ressent et en toute indépendance d'autrui.

Une victime de gaslighting développe souvent des cognitions autodestructrices qui la rendent hypertolérante à la critique, à la dévalorisation et à la violence. Pour les aider, les acteurs extérieurs doivent savoir se mettre à la place de la victime, être patients, compatissants, prudents et prompts à remettre leur propre perception de la victime en question.

Sources[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. « détournement cognitif », sur oqlf.gouv.qc.ca
  2. Merriam-Webster - Gaslighting
  3. Dorpat 1994, p. 91–96
  4. Dorpat 1996
  5. Jacobson et Gottman 1998, p. 129–132
  6. Rush, Florence, 1918-, The best-kept secret : sexual abuse of children, Human Services Institute, , 226 p. (ISBN 978-0-8306-3907-6, OCLC 24501791, lire en ligne)
  7. (en) « 7 Signs You Are A Victim Of Gaslighting », sur divorcedmoms.com, (consulté le 14 avril 2017)
  8. a et b (en) [vidéo] Dr. Ramani Durvasula, What is Gaslighting? sur YouTube.
  9. Christel Petitcollin, « Je pense trop : Comment canaliser ce mental envahissant »
  10. R. Cawthra, G. O'Brien et F. Hassanyeh, « 'Imposed psychosis'. A case variant of the gaslight phenomenon », The British Journal of Psychiatry: The Journal of Mental Science, vol. 150,‎ , p. 553–556 (ISSN 0007-1250, PMID 3664141, lire en ligne, consulté le 5 décembre 2017)
  11. Jacobson, Neil S., 1949-, When Men Batter Women : New Insights Into Ending Abusive Relationships, Simon & Schuster, , 304 p. (ISBN 978-0-684-81447-6, OCLC 37748396, lire en ligne)
  12. (en) Gass, G.Z.; Nichols, W.C., "Gaslighting : A Marital Syndrome". Journal of Contemporary Family Therapy.,
  13. C. A. Lund et A. Q. Gardiner, « The gaslight phenomenon--an institutional variant », The British Journal of Psychiatry: The Journal of Mental Science, vol. 131,‎ , p. 533–534 (ISSN 0007-1250, PMID 588872, lire en ligne, consulté le 5 décembre 2017)
  14. Stout, Martha, 1953-, The sociopath next door : the ruthless versus the rest of us, Broadway Books, , 241 p. (ISBN 978-0-7679-1582-3, OCLC 74470101, lire en ligne)
  15. a b et c Weinshel, Edward M., Commitment and compassion in psychoanalysis : selected papers of Edward M. Weinshel, Analytic Press, , 360 p. (ISBN 978-0-88163-379-5, OCLC 844924535, lire en ligne)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Lectures associées[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]