Gargouille

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Les gargouilles surplombant le cloître de l'église Saint-Séverin à Paris

Une gargouille (du latin garg-, gorge, et de l'ancien français goule, gueule[1]) est, dans le domaine de l'architecture, une partie saillante d'une gouttière destinées à faire écouler les eaux de pluie à une certaine distance des murs. Ce type d'ouvrage sculpté, généralement en pierre est souvent orné d'une figure animale ou humaine typique de l'art grotesque roman puis surtout gothique.

Par métonymie, elles désignent toute figure sculptée évacuant de l'eau et représentant le plus souvent un animal monstrueux. Elles sont ainsi présentes dans les temples grecs, les mascarons de fontaines.

Il faut différencier les gargouilles des chimères, qui elles n'ont pas de fonction de dégorgement et ornent généralement les pinacles et les contreforts.

Une gargouille est par ailleurs une créature légendaire, dragon vaincu par saint Romain, évêque de Rouen [2].

Histoire[modifier | modifier le code]

Aux début du XIIIe siècle apparaissent des chéneaux à la chute des combles visant à améliorer l'évacuation des eaux de pluie qui jusqu'alors s'écoulaient directement sur la voie publique par un jeu de saillies sur les corniches[3]. Ces chéneaux ornés de figures monstrueuses deviennent bientôt des gargouilles, figures sculptées recrachant l'eau par leur gueule. Les premières gargouilles, que l'on voit apparaître par exemple vers 1220 sur certaines parties de la cathédrale de Laon sont peu nombreuses et larges. Puis, au cours du XIIIe siècle elles se multiplient, afin de multiplier les voies d'évacuation, et sont plus longues et fines. Elles prennent alors un tour plus décoratif et semble faire l'objet d'une attention de plus en plus grandes des sculpteurs. Elles se systématisent au milieu du siècle, ainsi on en trouve en 1225 à Notre-Dame de Paris sur les corniches supérieures en 1225, tandis que la Sainte-Chapelle, construite dans la décennie 1240. Ce n'est alors plus un buste mais un corps entier qui s'accroche au larmier, et on voit apparaître à Saint-Urbain de Troyes à la fin du XIIIe siècle des gargouilles mettant en scène la figure humaine[4]

Au XIVe et au XVe siècle les gargouilles présentent un canon élancé et de nombreux détails, avec une tendance de plus en plus narrative. Au début du XVIe siècle les gargouilles conserve cette allure avant de prendre des formes antiquisantes plus conforme au goût du siècle.

On trouve des gargouilles en Île-de-France, en Champagne sur la basse Loire, mais elles sont rares en Bourgogne, dans le centre et le midi de la France. Là où les matériaux durs sont rares, comme en Normandie, les gargouilles sont courtes et rarement sculptées.

Certaines gargouilles étaient en métal, généralement du plomb, mais elles sont rares à nous être parvenues avant le XVIe siècle. Nous ne connaissons pas de gargouilles en terre cuite.

Illustrations de l'article "Gargouilles" de Viollet-le-Duc pour son Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle, (tome VI, p.24-28).

Typologie[modifier | modifier le code]

Homme dominant un lion, peut-être Samson et le lion, gargouille de Notre-Dame de l'Epine, fin XVe siècle.

Les gargouilles se caractérisent par leur grande diversité, ainsi Eugène Viollet-le-Duc souligne qu'il n'y en a pas deux identiques en France[3], ce qui ne facilite pas leur interprétation. De plus elles sont très souvent abîmées, du fait de leur position et de leur fonction architecturale, et beaucoup de celles que l'on observe aujourd'hui datent des grandes campagnes de restauration du XIXe siècle. Cependant grâce à quelques ensembles bien conservés ou ayant fait l'objet de moulages on peut distinguer plusieurs types de gargouilles[5] ;

  • Des gargouilles animales, avec notamment un nombre important de lions et de chiens. Elles sont largement majoritaires au XIIIe siècle. Aux périodes tardives ces animaux peuvent être engagés dans des actions diverses, combattant, dominant ou dévorant un autre animal ou un homme, ou encore faisant une action humaine, jouer de la musique par exemple.
  • Des gargouilles hybrides ou monstrueuses, par exemple des dragons. On peut trouver des hybrides anthropomorphes.
  • Des gargouilles humaines, les premières connues étant celles de Saint-Urbain de Troyes[4]. Elles présentent généralement des attitudes amorales, ivrognerie, acrobatie, figurations de pêchés, ainsi un usurier portant sa bourse, ou encore dans des attitudes obscènes. Certaines, tardives, se trouvent engagées dans une narration qui parfois paraît les rattacher à des épisodes bibliques ; ainsi à Notre-Dame de l'Epine un homme dominant un lion rappelle un épisode de la vie de Samson et une femme avec un serpent rappelle la tentation d'Eve[6].

Interprétations[modifier | modifier le code]

Frappante par leur expressivité les gargouilles mais mal renseignées par les textes ont fait l'objet de très nombreuses interprétations. Ainsi au XIXe siècle on a pu en proposer plusieurs aujourd'hui dépassées ; Charles-Auguste Aubert les donne pour des diables vaincu, tandis que selon Joris-Karl Huysmans elles ont pour fonction de vomir les vices hors de l'Eglise[7], enfin pour Emile Mâle elles ne sont que des fantaisies de sculpteurs, reflet d'une culture populaire[8].

Aujourd'hui on s'accorde sur leur efficacité symboliques ; elles sont apotropaïques, elles repoussent le mal, et sont en quelques sortes les gardiens

Ivrogne, gargouille de Notre-Dame de L'Epine, fin XVe siècle.

de l'édifice, contre les démons mais aussi contre les pêcheurs. Plusieurs textes médiévaux nous permettent de le penser, ainsi le récit par le prédicateur Etienne de Bourbon de la mort d'un usurier, métier réprouvé par le christianisme, tué par la chute d'une bourse de pierre que portait une gargouille[9]. La présence récurrente d'animaux effrayants tels que le lion, le dragon, ou encore le chien[10] aliment cette interprétations de gargouilles gardiennes.

Les gargouilles obscènes qui ont tant frappé les esprits, animaux aux sexes disproportionnés, hommes et femmes montrant leur sexe ou leurs anus, semblent elles aussi avoir vocation à protéger le bâtiment[11]. On sait en effet que depuis l'Antiquité les images à caractère sexuelles sont utilisées pour faire fuir les démons et le Moyen Âge a produit de nombreuses enseignes profanes figurant des images sexuelles qui devaient protéger leurs porteurs[12].

Avec la multiplications des figures humaines et la liberté de plus en plus grande des sculpteurs on pense que les gargouilles ont progressivement joué un rôle moral, visant à moquer les travers de la société, y compris de l'Eglise ; ainsi un prédicateur Jean Bromyard, compare le clergé fainéant aux gargouilles[13]. Les figures obscènes visant à faire peur aux démons auraient de plus en plus cherché à faire rire[14] ; on sait aussi que depuis l'Antiquité faire rire le démon est une bonne manière de l'éloigner, et cette dimension morale des gargouilles tardives est donc compatible avec son efficacité symbolique.

Intérêt moderne pour les gargouilles[modifier | modifier le code]

Quasimodo et les gargouilles, illustration par Luc-Olivier Merson pour l'édition de 1882 du roman Notre-Dame de Paris de Victor Hugo.

Au XIXe siècle naît une fascination nouvelle pour les gargouilles et les chimères des cathédrales. On considère généralement que Victor Hugo en est à l’origine ; après avoir chanté dans La bande noire l’architecture médiévale[15], il fait des gargouilles des personnages centraux de son roman Notre-Dame de Paris, publié en 1831. Ainsi la laideur monstrueuse de Quasimodo fait écho aux gargouilles grotesques avec lesquels il vit[16]. Pourtant les gargouilles de Notre-Dame ont presque toutes été déposées au cours des siècles précédents et notamment lors de la campagne de restauration de 1792, car ne convenant pas au goût néoclassique du temps[4]. Eugène Viollet-le-Duc et Jean-Baptiste-Antoine Lassus les fait participer de sa restauration du monument, remplaçant les gargouilles détruites au siècle précédent et en ajoutant de nouvelles ainsi que cinquante-six chimères, dont le fameux stryge ornant la galerie ; ces sculptures sont réalisées par l’équipe de Victor-Joseph Pyanet. Ces réalisations découlent de l’observation d’autres monuments et d’une campagne de moulage orchestrée par Viollet-le-Duc pour le Musée de sculpture comparée, actuelle Cité de l’architecture et du patrimoine, notamment une série de gargouilles de Notre-Dame de Laon et une autre de Saint-Urbain-de-Troyes, mais lui et Lassus s’inspirent aussi dans leurs dessins de l’œuvre d’Hugo.

Figures récurrentes du romantisme les gargouilles sont encore aujourd’hui des emblèmes du Moyen Âge ; on les retrouve ainsi dans l’adaptation par Disney du roman d’Hugo, Le bossu de Notre-Dame.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  • Tuot Claude, Fournier Christiane, Le Théâtre des gargouilles de la cathédrale de Reims, éditions Créer, 2009.
  1. Alain Rey (dir.), Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, Le Robert,‎ , "Gargouilles"
  2. Charton Edouard, Magasin Pittoresque, p. 274, 1855.
  3. a et b Eugène Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française, Paris, Bance et Morel,‎ 1854-1868 (lire en ligne), "Gargouilles", t.VI, p.24-28. La section "Histoire des gargouilles" résume les informations contenues dans cet article.
  4. a, b et c Michael Camille, Le musée de sculpture comparée. Naissance de l’histoire de l’art moderne, Paris, Editions du Patrimoine,‎ , « Gargouilles : fantômes du patrimoine et avenir des monuments médiévaux », p.89
  5. Pierre-Olivier Dittmar et Jean-Pierre Ravaux, « Significations et valeur d'usage des gargouilles : le cas de Notre-Dame de L'Epine », Etude Marnaise,‎ , t.CXXIII, On lira particulièrement les diagrammes p.45 et 61. (lire en ligne)
  6. Pierre-Olivier Dittmar et Jean-Pierre Ravaux, « Significations et valeur d'usage : le cas des gargouilles de Notre-Dame de L'Epine », Etudes Marnaises,‎ , t. CCXXIII, p.59 et p.63. (lire en ligne)
  7. Michael Camille, Images des marges. Aux limites de l'art médiéval, Paris, Gallimard,‎ , p.110-111.
  8. Emile Mâle, L'art religieux du XIIIe siècle, Paris, Armand Colin,‎ 1958 [1898], "De pareilles créations sont toutes populaires. Ces gargouilles, qui ressemblent aux vampires des cimetières, aux dragons vaincus par les vieux évêques, ont vécu dans les profondeurs de l’âme du peuple : elles sont sorties d’anciens contes d’hiver.", p.58." Mais, la plupart du temps, [les sculpteurs] se contentèrent d'être artistes, c'est-à-dire de reproduire la réalité pour leur plaisir. Tantôt ils imitaient avec amour les formes vivantes, et tantôt, se jouant avec elles, ils les combinaient et les déformaient selon leur caprice." p.67,
  9. (la) Etienne de Bourbon (dir.), Tractatus de diversis materiis predicabilibus, Turnhout, Brepols,‎ , p. Livre I, VII, 1.285/295, p.280
  10. Pierre-Olivier Dittmar et Jean-Pierre Ravaux, « Significations et valeur d'usage des gargouilles : le cas de Notre-Dame de l'Epine », Etudes marnaises,‎ , t. CCXXIII, p.42-44. (lire en ligne)
  11. Pierre-Olivier Dittmar et Jean-Pierre Ravaux, « Significations et valeur d'usage : le cas des gargouilles de Notre-Dame de L'Epine », Etudes marnaises,‎ , t.CCXXIII, p.46-50. (lire en ligne)
  12. Le musée de Cluny présentent plusieurs enseignes de ce type (http://www.photo.rmn.fr/archive/08-546202-2C6NU0TXZ1G4.html ou encore http://www.photo.rmn.fr/archive/07-507081-2C6NU0CACRUZ.html). Voir aussi http://tc.revues.org/4014.
  13. Michael Camille, Images des marges. Aux limites de l'art médiéval, Paris, Gallimard,‎ , p.112
  14. Michael Camille, Images dans les marges. Aux limites de l'art médiéval, Paris, Gallimard,‎ , p.110
  15. Victor Hugo, Odes et ballades. Essais et Poésies diverses, Paris, Ollendorf,‎ (lire en ligne), p. La bande noire.
  16. (en) Michael Camille, The Gargoyles of Notre-Dame. Medievalisme and the Monster of Modernity, Chicago, The Uniersity of Chicago Press,‎ , "Quasimodo's Grimace and the Crase for Gargoyles" p.72-82

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]