Frontières (média)
Frontières, anciennement Livre noir, est un média d'extrême droite français fondé par Erik Tegnér, François de Voyer et Swann Polydor en 2021.
Initialement engagé exclusivement sur les réseaux sociaux, le média se développe afin de se décliner en version papier à partir de 2023, puis vidéo et même radiophonique en 2025.
Frontières affiche une orientation conservatrice et identitaire. Peu après sa fondation, en 2022, le média est décrit comme un soutien officieux d'Éric Zemmour et est notamment critiqué pour son traitement de l'invasion russe de l'Ukraine. Ses méthodes d'investigation sont régulièrement remises en question en pointant sa déontologie journalistique, tandis que ses reportages sont décrits comme sensationnalistes.
Histoire
Création lors de la pré-campagne présidentielle de 2022

En 2021, Erik Tegnér lance, avec François de Voyer[1],[2] et Swann Polydor (développeur informatique), la chaîne YouTube Livre noir, média à la ligne éditoriale conservatrice[3],[4],[5],[6],[7] et identitaire[8],[9],[10]. Son nom est choisi en référence à un livre de la personnalité politique Éric Zemmour : Le Livre noir de la droite[1]. La chaîne YouTube s'inspire de Thinkerview[11] en faisant des entretiens sur des sujets politiques et sociétaux[11].
D'après Le Monde, à sa création, son but officieux est de pousser la campagne électorale d'Éric Zemmour[11]. Arrêt sur images qualifie le média de « très zemmourienne chaîne YouTube »[4].
Le média couvre les débuts de l'invasion de l'Ukraine par la Russie de 2022 en optant pour un ton qualifié de pro-russe. Un reportage réalisé avec les forces russes dans la ville assiégée de Marioupol en , est vivement critiqué par Arrêt sur images et par Libération qui pointent la reprise des éléments de langages du Kremlin sans recul journalistique[12],[13]. La Revue des médias de l'Institut national de l'audiovisuel (INA) vilipende également la vidéo, qui aurait pour objectif principal de dénoncer l'immigration en Europe, et donc de montrer que les Ukrainiens pourraient rester en Ukraine[14]. À l'automne 2022, les trois investisseurs de départ, qui avaient injecté 300 000 euros dans Livre noir, reprennent leurs parts, en raison de divergences quant à la ligne éditoriale, devenue « servilement pro-russe » selon Libération. Des employés partent également pour les mêmes raisons après le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. D'anciens proches considèrent qu'Erik Tegnér a « vrillé » après s'être rendu « au cœur des forces russes du Donbass »[12].
En , le média publie son premier magazine[15]. Il tente en 2023 de fusionner avec le média Omerta, mais le projet n'aboutit pas[2].
De Livre Noir à Frontière depuis 2024
En , le média se rebaptise Frontières dans le but de « peser encore davantage dans le paysage médiatique »[16]. Il bénéficie alors de l'entrée au capital d'actionnaires dont l'identité n'est pas dévoilée[17].
La chaîne YouTube du média continue de voir son audience croitre, avec 439 000 abonnées en mars 2025[18], contre 350 000 en [19]. La publication papier de Frontières est tirée à une trentaine de milliers d'exemplaires en mars 2025 [18]. Une station numérique émettant en continu est lancée en septembre 2025[20].
En , une quinzaine de collaborateurs parlementaires de La France insoumise sont cités nommément dans un numéro de Frontières titré « LFI, le parti de l'étranger » — « une expression empruntée à l’extrême droite antidreyfusarde », selon Mediapart[21]. En réaction, les différents syndicats d'assistants parlementaires de l'Assemblée nationale organisent une manifestation dans un jardin de l'Assemblée nationale, à laquelle environ 350 assistants parlementaires participent[21]. Trois journalistes de Frontières, accrédités à l'Assemblée, filment la scène. La situation se tend : les trois journalistes, ultérieurement soutenus par le Rassemblement national, affirment avoir été pris à partie par certains manifestants et députés de gauche, tandis que le groupe Écologiste et social affirme que le personnel de l'Assemblée a dû faire face de la part desdits journalistes à des provocations, des invectives, des prises d'images sans consentement et des mises en scène[22],[23]. Les journalistes du média sont exfiltrés par les services de l'Assemblée nationale[24].
Régulièrement invité sur CNews, le média obtient sa propre émission sur la chaîne télévisée en février 2026. Le but de celle-ci est d'apporter « des enquêtes, du reportage sur le terrain et des révélations exclusive »[25].
Ligne éditoriale, traitement de l'information et déontologie

D'après Mediapart, « qu’il s’agisse du profil de ses « journalistes » et de ses investisseurs, de son traitement éditorial ou encore de la place accordée à Éric Zemmour, tout rapproche plus Livre Noir d’une agence de communication que d’un site d’information »[5],[26]. Une analyse partagée par Télérama, qui de Frontières dit qu'il adopte « de nouveaux standards à mi-chemin entre le média et l’officine » sous l'impulsion d'Erik Tegnér ; le magazine souligne notamment la couverture par le média, contre rémunération, des journées d'étude sur « la défense de la civilisation européenne » organisées par le groupe Conservateurs et réformistes européens auquel appartient Marion Maréchal[27].
Selon une analyse de la Fondation Jean-Jaurès publiée en mars 2025, Frontières est un « organe de propagande antirépublicaine ». L'étude, basée sur l'examen des sept premiers numéros de la publication papier de Frontières, affirme que le média va au-delà d'une simple ligne identitaire et anti-immigration. Elle démontre que le magazine manipule des données et fait des analogies trompeuses pour promouvoir ses thèses, qu'il rejette la philosophie des Lumières et qu'il suggère l'inéluctabilité d'une guerre civile en France[18].
Immigration
Livre Noir fait de la question de l'immigration sa priorité éditoriale. Erik Tegnér explique ainsi souhaiter que son média devienne « une référence sur l'immigration. On veut que ce soit récurrent. Jamais quelqu'un n'a fait un travail aussi complet que nous là-dessus »[2].
La Chaîne parlementaire (LCP) décrit la chaîne comme le fer de lance de la nouvelle presse d'extrême droite, fondé par des proches de Marion Maréchal et qui « donne la parole à tous ceux qui partagent la même obsession de l'immigration », caisse de résonance de Stanislas Rigault et Génération Zemmour[28].
En 2024, le média filme sans autorisation les personnes enfermées au centre de rétention du Canet, pendant la visite du député Gérault Verny, par ailleurs actionnaire du média sans que cela ne soit indiqué[29],[27].
En 2025, Frontières dresse une liste de 60 avocats considérés comme « coupables » de « l'invasion migratoire », et diffuse sur X leurs photos, déclenchant un mouvement de harcèlement à leur encontre, ainsi que des menaces de mort. Le Conseil national des barreaux saisit alors le procureur de la République[30],[31], de même que le , les associations Utopia 56, Ligue des Droits de l'homme et MRAP[32].
Prise de position « Cartographie de l'extrême-gauche »
A partir de 2023, le média présente une « cartographie de l'extrême-gauche » interactive avec une classification de 500 entités avec des personnalités, médias, associations et syndicats[33].
L'Humanité dénonce cette liste en expliquant qu'elle n'a pas seulement pour objectif de mieux connaître des personnalités de gauche en les identifiant distinctement, mais bien une volonté de « placer une cible sur leur tête »[34]. La Depêche et Télérama indiquent que ce type de listage rappelle les méthodes du site Fdesouche visé par une centaine de plaintes déposées en pour une liste d'« islamo-gauchistes »[35],[36].
Équipe de rédaction et personnalités liées

Parmi les journalistes se trouve Pierre-René Lavier, également secrétaire général du média. Il est recruté par Erik Tegnér après avoir été administrateur d'Omerta, média d'extrême droite pro-Kremlin dirigé par Régis Le Sommier. Il anime le grand débat organisé avec Éric Zemmour et l'accompagne en voyage en Israël[37].
Constitué d'une équipe d'une quinzaine de salariés, Livre noir se dote d'un « comité stratégique » comprenant l'ex-ambassadeur de France en Algérie Xavier Driencourt, l'ancien PDG d'Elf Aquitaine, Loïk Le Floch-Prigent, et l'avocat Thibault de Montbrial[2]. En 2025, le média compte près de vingt-cinq journalistes et son comité stratégique compte également parmi ses membres l'écrivain Boualem Sansal[27].
Pour concevoir le studio d'une émission matinale lancée en 2024, le média fait appel à e-Politic, société de communication proche du Rassemblement national et du Groupe union défense[20].
Louise Morice, animatrice de la matinale de la webradio de Frontières qui « s'est imposée comme l'un des piliers de la rédaction » du média, est proche du militant néo-nazi Marc de Cacqueray-Valménier et fiancée à un proche de Génération identitaire collectionneur d'objets liés au IIIe Reich[38].
Conditions de travail
La plupart des salariés démissionnent au cours de l'année 2023. Dans une enquête de Libération, plusieurs mettent en cause les « violences verbales et psychologiques » dont ils auraient été victimes. Le quotidien relate avoir eu accès à des échanges privés confirmant l'existence de menaces et de dévalorisations de la part de l'encadrement[2].
Les conditions de travail sont ainsi particulièrement critiquées : non-respect des horaires de travail et des jours de repos, exploitation des alternants, menace de ne plus payer les employés s'ils réclament de travailler moins. Plusieurs anciens collaborateurs racontent avoir vu des alternants dormir à même le sol dans le local de Livre noir, tandis qu'un jeune Marocain, employé comme freelance au poste de monteur et créateur de contenus, s'est parfois vu privé de salaire[2].
Erik Tegnér est visé par une plainte de deux autres fondateurs de Livre noir, François-Louis de Voyer et Swann Polydor, tous deux expulsés du média, pour « abus de bien social » et « abus de pouvoir »[2].
En , une ancienne journaliste porte plainte contre Erik Tegnér pour harcèlement moral, agression sexuelle et violences[39],[40].
Condamnation du secrétaire général
En , Pierre-René Lavier, journaliste et secrétaire général de Livre noir, est condamné à trois mois d'emprisonnement avec sursis et 1 000 euros de dommages-intérêts pour violences conjugales. Plusieurs de ses collègues et anciens collègues d'Omerta sont entendus pour cette affaire[37].
Actionnariat
Outre Erik Tegnér, actionnaire majoritaire, le député UDR Gérault Verny, soutien d'Éric Zemmour en 2022, possède 20 % des parts de Frontières et un « trentenaire de la tech, Français installé à Londres » en possède 17 %, indique Télérama en [27].
Notes et références
- Pierre Plottu, « Livre Noir, la chaîne YouTube qui fait reluire l'extrême droite », sur Slate, (consulté le )
- Tristan Berteloot et Nicolas Massol, « Les coulisses sombres de Livre noir, le petit média droitier qui monte »
, Libération, (consulté le )
- ↑ « Proche de la droite "hors les murs", Erik Tegnér cherche des fonds pour son média Livre noir », La Lettre A, (consulté le )
- Loris Guémart, « Belattar et "Livre Noir" : le média zemmourien "séquestré" ? », sur Arret sur images, (consulté le )
- Sébastien Bourdon et Marine Turchi, « Sous couvert de journalisme, le média Livre Noir assure la communication de Zemmour »
, sur Mediapart, (consulté le ).
- ↑ « Le gouvernement veut éradiquer la Gale antifa », sur Les Jours, (consulté le )
- ↑ « Le responsable de la communication d’Eric Zemmour, Olivier Ubéda, visé par une plainte pour viols », Libération, (consulté le )
- ↑ Yunnes Abzouz, « Au lancement de « Livre Noir », cette extrême droite qui ne veut « plus s’excuser » », Mediapart, (lire en ligne
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- ↑ Nina Jackowski, « Éric Zemmour, roi d’un soir chez Livre Noir »
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- ↑ Alexandre Berteau, « Le média identitaire Livre Noir se relance avec le soutien financier d'un proche de Zemmour »
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- « La contre-offensive des médias prorusses en France », Le Monde, (lire en ligne
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- Adrien Franque et Tristan Berteloot, « «Omerta», un nouveau média pro-russe dans la guerre de l’information », sur Libération, (consulté le )
- ↑ Pauline Bock, « TF1, France 2 et "Livre Noir" à Marioupol : le jeu des différences », sur Arrêt sur images, (consulté le )
- ↑ Antoine Bayet, « Guerre en Ukraine : opérations de manipulation en cours dans la sphère de la « dark information » française », sur La Revue des Médias, (consulté le )
- ↑ « Retour chaotique pour le média d’extrême droite « Livre noir », qui lance un magazine », Le Monde, (lire en ligne, consulté le ).
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- ↑ Vincent Coquaz et Florian Gouthière, « Comment est financé «Frontières», le média identitaire qui se rêve en «“Mediapart” de droite» ? »
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- Aude Dassonville, « Le magazine d’extrême droite « Frontières », un « organe de propagande antirépublicaine » ? »
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- Alexandre Berteau, « Le média Frontières fait appel aux services de la « GUD connection » »
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- Yunnes Abzouz et Pauline Graulle, « À l’Assemblée, le mauvais coup du RN et du magazine « Frontières » »
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- ↑ « Le groupe Écologiste et Social demande la suspension temporaire d’accès à l’Assemblée nationale des journalistes du média "Frontières" », sur Franceinfo, (consulté le ).
- ↑ Anne-Charlotte Dusseaulx, « Incident à l’Assemblée lors d’un rassemblement de collaborateurs parlementaires contre le média Frontières », sur LCP - Assemblée nationale, (consulté le ).
- ↑ « Des journalistes de Frontières exfiltrés lors d'un rassemblement de collaborateurs à l'Assemblée », sur Le Figaro, (consulté le ).
- ↑ « Gauthier Le Bret et le média identitaire Frontières vont remplacer Morandini et Mabrouk sur Cnews », sur Le Figaro, (consulté le )
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- Olivier Tesquet, « Enquête : qui est Erik Tegnér, figure trouble de l’extrême droite qui veut détrôner “Valeurs actuelles” ? », Télérama, (lire en ligne)
- ↑ « Extrême droite, la nouvelle garde », sur lcp.fr, (consulté le )
- ↑ Samy Hage, « Grève de la faim au centre de rétention après la visite filmée d'un député d'extrême droite »
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- ↑ Yunnes Abzouz Brahim Nejma, « Fichés par un journal d’extrême droite, des avocats en droit des étrangers menacés de mort », sur Mediapart, (consulté le ).
- ↑ « « Frontières » : trois associations déposent une plainte contre le magazine identitaire », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
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- ↑ Théo Bourrieau, « « Cartographie de l’extrême gauche » : le média d’extrême droite « Livre noir » désigne ses cibles »
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- ↑ « "Une cible dans le dos" : pourquoi Frontières, un média d’extrême-droite, a provoqué un tollé à l’Assemblée nationale », sur ladepeche.fr (consulté le )
- ↑ Olivier Tesquet, « Le média d’extrême droite “Frontières” fiche les assistants parlementaires », Télérama, (consulté le )
- Marine Turchi, « Le secrétaire général du média d’extrême droite Livre Noir condamné pour violences conjugales »
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- ↑ Sébastien Bourdon, « Le couple était au mariage du militant néonazi Marc de Cacqueray-Valmenier », sur StreetPress, .
- ↑ « Le patron du magazine Frontières visé par une plainte pour "harcèlement", "agression sexuelle" et "violences" »
, La Lettre, (consulté le )
- ↑ Maxime Macé et Pierre Plottu, « Une plainte pour «agression sexuelle» et «harcèlement» contre le patron du média d’extrême droite Frontières », Libération, (consulté le )
Liens externes