Frontière linguistique mosellane

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La frontière linguistique du département français de la Moselle, marque la séparation entre la zone germanophone au nord et la zone romane au Sud du département. Il serait plus juste de parler de limite linguistique[réf. nécessaire] puisqu'elle n'a jamais été une frontière entre deux États. Elle a cependant été utilisée pour marquer la limite entre le bailliage de Nancy et le bailliage d'Allemagne du duché de Lorraine jusqu'au XVIIIe siècle.

L'arrondissement de Briey (Meurthe-et-Mosellan depuis 1871) était également germanophone dans sa partie Nord-Est[1],[2], soit la partie frontalière avec le Luxembourg et le Nord-Ouest de l'ancien canton de Fontoy.

Localisation[modifier | modifier le code]

Le département de la Moselle peut approximativement être divisé en deux :

  • Au sud, on parle le lorrain, un ensemble de dialectes romans plus ou moins proches du français, y compris le vosgien de la montagne qui touche le pays de Saint-Quirin au sud-est. C'est le dialecte que parlait une petite moitié de l'ancien comté de Dabo dont le nom actuel est justement la prononciation vosgienne de Dagsbourg (Dockschbuerj / Dàgschburri en francique rhénan). De même, Sarrebourg se nommait dans la même langue Sâbo (Saarbuerj / Sààrburri en francique rhénan).
  • Au nord, on parle le francique lorrain, appartenant à la famille des langues germaniques : le francique luxembourgeois au nord-ouest, le francique mosellan au centre et le francique rhénan de Lorraine à l'Est. Dans une petite partie du canton de Phalsbourg, on parle un dialecte alémanique. Cette région constitue la Moselle francique parfois appelée thioise ou Lorraine allemande (appellation courante du XIIIe au XIXe siècle tant dans la population que dans l'administration). L'appellation de « Moselle francique » est extrêmement récente et ne tient pas compte de l'existence de la zone de parler alémanique.
Les dialectes mosellans.jpg

La frontière linguistique suit approximativement une ligne rejoignant les communes germanophones de Volmerange-les-Mines (nord-ouest) et Walscheid (sud-est). Elle se prolonge en Lorraine belge, séparant la Gaume et l'Arelerland, et dans les Vosges où elle devient la frontière linguistique alsacienne, celle-ci suit plus ou moins la ligne de crête jusqu'au sud de l'Alsace[N 1].

Localités de la frontière linguistique[modifier | modifier le code]

À la fin du XIXe siècle[3] :

Histoire[modifier | modifier le code]

La frontière linguistique est très ancienne. Ses racines remontent en effet à l'époque de l'Empire romain avant les grandes invasions du Ve siècle.

Avant l'avènement de l'Empire romain, la Moselle actuelle était déjà habitée depuis près de cinq siècles par les Celtes médiomatriques. La population parlait le celte. Après l'invasion romaine, seules les classes supérieures ont adopté le latin. Saint Jérôme pouvait dire au IVe siècle : « Les Galates parlent la même langue que les Trévires. » Trèves étant située plus au nord que l'actuelle Moselle, il en était de même pour cette dernière.

Lors des grandes invasions, les Germains s'installèrent dans la région ou plus probablement assimilèrent les Gaulois de la région car, par exemple pour les Francs, ils étaient 4 000 guerriers s'étant fait baptiser ; aussi, les tribus barbares étaient peu nombreuses (pas plus de 15 000 individus), ce qui était fort peu par rapport aux autochtones. Plus précisément, les Alamans en Alsace et les Francs à l'ouest du massif Vosgien.

Ces deux peuples parlaient des langues différentes : celle des Alamans était l'alémanique, qui a plus tard donné les dialectes alsaciens et celle des Francs le francique, qui serait à l'origine des dialectes de la Moselle.

Les Francs firent ainsi la conquête d'une grande partie de la France actuelle, mais se contentèrent de prendre le pouvoir politique sans imposer leur langue.

Par rapport à cette époque, Augustin Calmet fait la remarque suivante : « Le Pays de Trèves, comme plus voisin de l'Allemagne, a toujours conservé ; au moins parmi le Peuple & à la Campagne, la Langue Allemande. Ceux de Metz, de Toul & de Verdun ont imité le reste de la France, qui s'est formée une Langue particulière, composée d'un Latin corrompu, & de quelque mélange de Langue franque ou Tudesque. »[4].

La limite linguistique n'est pas un vestige de l'annexion allemande de 1871. L'origine de la frontière linguistique est à revoir en fonction des acquis de la recherche archéologique. On savait déjà, par l'étude des nécropoles du haut Moyen Âge, que les caractéristiques physiques des inhumés étaient les mêmes que celles de l'époque gallo-romaine. La fouille de nombreux habitats mérovingiens de Moselle a démontré récemment une écrasante pérennité d'occupation du sol avec le Bas-Empire : il n'y a donc eu aucune création de nouveaux villages dans l'Est entre les Ve et VIIIe siècles.

Il semble bien que sur la majorité du territoire de la Moselle, les trois langues : celtique, germanique et romane coexistèrent déjà un peu à partir de 250 après Jésus Christ (première grande pénétration barbare) et surtout à partir du Ve siècle, date à laquelle les Alamans s'installent définitivement en Alsace et les romains furent définitivement vaincus, ce qui permet un libre épanouissement barbare. La limite ne se fixa qu'entre le VIe siècle et Xe siècle. D'autre part, cette frontière linguistique était fixée à un moment donné entre Puttigny et Vannecourt[5].

Vers l'an 1000, elle suivait une ligne Rédange, Moyeuvre, Vigy, Many, Mulcey, Réchicourt-le-Château, Turquestein-Blancrupt, avant de longer la crête des Vosges jusqu'au sud de l'Alsace. Elle resta remarquablement stable au cours des siècles jusqu'à la Guerre de Trente ans[6].

à la fin du XVIe siècle, D'après Hans Witte (de), la frontière linguistique passait par : Hussigny, Thil, Tiercelet, Brehain-la-Ville, Boulange, Fontoy, Lommerange, Hagondange, Luttange, Hessange, Saint-Hubert, Marcourt, Chémery, Brulange, Château-Bréhain, Dalhain, Haboudange, Hampont, Donnelay, Maizières-lès-Vic, Hellocourt, Ibigny, Hattigny, Saint-Quirin, Turquestein[7].

La frontière linguistique en Moselle aux environs de l'an 1630.

Quelques événements ont cependant contribué au recul du francique  :

  • la guerre de Trente Ans (surtout dans le Sud-Est du département et à l'Ouest de Thionville), car la région est tellement dévastée qu'il faut faire appel à des colons, notamment picards[N 2] et savoyards, pour repeupler la région en particulier le secteur de Dieuze[8]. Mais il est également important de noter par ailleurs, que de très nombreux colons d’origines germaniques diverses et notamment des régions de montagne ou la terre cultivable était insuffisante (Suisse alémanique, Tyrol, Bavière, Bataves, etc.) sont venus s’implanter dans les régions germanophones de la Moselle, et se sont parfaitement intégrés dans la mesure ou leurs langues ou dialectes d'origine, n’étaient pas très éloignés de la langue Francique Mosellane. Après cette guerre, Les localités de Rédange, Russange et Nondkeil devinrent quasiment des enclaves linguistiques.
  • une ordonnance de Louis XIV en 1685 n'autorisant que le français pour les actes officiels, mais elle ne peut plus être appliquée après le retour du duc Léopold sur ses terres lorraines;
  • sous le règne de Stanislas, beau-père de Louis XV, Antoine-Martin Chaumont de La Galaizière promulgue un texte qui impose le français dans les actes officiels en Lorraine ;
  • La Révolution française, divisée à ses débuts (voir les cahiers de doléance de Forbach), impose l'usage du français après la prise de pouvoir des jacobins ;
  • En 1790, plusieurs communes du District de Longwy étaient toujours germanophones : Citation lors de débats sur les futures limites départementales : « Une partie considérable des paysans et des communautés entières des districts de Thionville et de Longwy ne parlent qu'allemand et on ne pense pas à proposer de les retirer du département de Metz »[2].
  • Napoléon III prend des mesures radicales pour faire progresser le français au détriment du francique (politique scolaire en particulier).
  • En 1843, les communes suivantes sont signalées comme bilingues[8] : Albestroff, Marimont-lès-Bénestroff, Bénestroff, Guinzeling, Nébing, Vahl-lès-Bénestroff, Lostroff.
  • Dans son dictionnaire topographique du département rédigé en 1868, concernant donc la Moselle dans ses anciennes frontières, Ernest de Bouteiller indique que la frontière linguistique commence à Mont-Saint-Martin et qu'elle suit une ligne jusqu'à Uckange, puis d'Uckange à Gros-Tenquin.
  • Les épidémies de choléra du XIXe siècle auraient également fait reculer légèrement la frontière linguistique dans les arrondissements de Thionville[9].

Des travaux de 1881 observent une progression de la zone romane sur deux secteurs :

  • Le recul prend une ampleur décisive, lorsqu'après la Seconde Guerre mondiale, le francique est teinté d'une connotation péjorative en raison de sa parenté avec l'allemand. D'après l'INSEE, l'usage du francique aurait beaucoup régressé depuis quelques décennies et ne se maintiendrait que près de la frontière politique.
  • D'après l'association CBL-ZuZ, au début des années 2010, les derniers dialectophones habitant sur le long de la frontière linguistique sont pour un certain nombre très âgés[10].
  • En 2016, il persiste encore des particularismes assez forts liés au bilinguisme sur certaines parties du Sud-Est du département, pouvant limiter certaines coopérations intercommunales[11].

Pour approfondir[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Alain Simmer, L'Origine de la frontière linguistique en Lorraine, Knutange, 1998 (ISBN 290819628X)
  • Alain Simmer, Aux sources du germanisme mosellan : La fin du Mythe de la colonisation franque, Metz, 2015 (ISBN 979-10-90282-05-6)
  • Colette Méchin, Frontière linguistique et frontière des usages en Lorraine, Université de Nancy 2, Presses Universitaires de Nancy, 100 p. , 1999 (lire en ligne)
  • Gérard Boulanger, Jean-Louis Kieffer, Hans Joachim Kühn, Petite Histoire de la langue francique - Kurze Geschichte der fränkischen Sprache, 52 p., bilingue français - allemand, avec cartes géographiques, édité par Gau un Griis en 1997 (OCLC 908687749).
  • Stephanie Hughes, Bilingualism in North-East France with specific reference to Rhenish Franconian spoken by Moselle Cross-border (or frontier) workers, Université d'Anvers, Belgique, 2005 (lire en ligne)
  • MARIE-NOËLE DENIS, Frontières culturelles, linguistiques, politiques : à propos de l'habitat rural traditionnel dans l'est de la France (lire en ligne)
  • Maurice Toussaint, La Frontière linguistique en Lorraine, les fluctuations et la délimitation actuelle des langues française et germanique dans la Moselle, 1955 (notice BnF no FRBNF31487280)
  • Gallois, Les limites linguistiques du français d'après les travaux récents, Annales de Géographie, t. 9, no 45, 1900
  • VILLEMIN, Ethno-histoire de la pratique religieuse : influence de la limite linguistique en Moselle, 2001 (lire en ligne)
  • Albert Weyland, Moselle plurielle : Identité complexe et complexes identitaires, 2010 (ISBN 9782876928336)
  • Hans Witte, Zur Geschichte des Deutschtums in Lothringen, die Ausdehnung des deutschen Sprachgebietes im Metzer Bistume zur Zeit des ausgehenden Mittelalters bis zum Beginne des 17. Jahrhunderts, 1890 (notice BnF no FRBNF31660924)
  • Hans Witte, Deutsche und Keltoromanen in Lothringen nach der Völkerwanderung, die Entstehung des deutschen Sprachgebietes, 1891 (notice BnF no FRBNF31660918)
  • Hans Witte, Das deutsche Sprachgebiet Lothringens und seine Wandelungen von der Feststellung der Sprachgrenze bis zum Ausgang des 16. Jahrhunderts, 1894 (notice BnF no FRBNF31660917)
  • Martina Pitz, Genuine Übersetzungspaare primärer Siedlungsnamen an der lothringischen Sprachgrenze, Onoma 36, 2002

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. les vallées alsaciennes de Liepvre et d'Orbey étant de parler welsche.
  2. Plusieurs familles de Picards, envoyées dans la châtellenie de Dieuze, s'établirent dans les villages abandonnés et en 1697, on en comptait plus de 40. Leur origine n'était pas encore oubliée dans le canton, longtemps après la réunion de la Lorraine à la France, et les indigènes ne voyaient pas de bon œil ces étrangers (Cf. Lepage, le département de la Meurthe).

Références[modifier | modifier le code]

  1. Bouteiller - Dictionnaire topographique de l'ancien département de la Moselle, rédigé en 1868, § 12 : Ethnographie et linguistique.
  2. a et b Jean-Louis Masson - Histoire administrative de la Lorraine, des provinces aux départements et à la région
  3. (de)Constant This, Die deutsch-französische Sprachgrenze in Lothringen, Straßburg, 1887, p.  23 et 24
  4. Augustin Calmet, Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine, Tome 1, 1728.
  5. Frontières en Europe occidentale et médiane de l'Antiquité à l'an 2000, Marie-Jeanne Demarolle
  6. Gérard Botz, Langue et culture regionales des pays mosellans, dernière mise à jour le 26/05/07.
  7. Alain Simmer, Peuplement et langues dans l'espace mosellan de la fin de l'Antiquité à l'époque carolingienne, Université de Lorraine, 2013 (lire en ligne)
  8. a et b Henri Lepage, Le département de la Meurthe : statistique, historique et Administrative, 1843
  9. Denis SCHNEIDER, L’impact de la frontière linguistique dans le département de la Moselle au XIXe siècle, 2013 (voir en ligne)
  10. Projet de CD "Récits en dialecte" sur culture-bilinguisme-lorraine.org
  11. Préfet de la Moselle, Schéma départemental de la coopération intercommunale de la Moselle, 31 mars 2016, p. 32