François L'Hermite

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dit Tristan L'Hermite

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Ne doit pas être confondu avec François Lhermitte.
François L'Hermite,
sieur du Solier
Description de cette image, également commentée ci-après
Tristan L'Hermite en 1648,
portrait gravé par Pierre Daret pour
l'édition originale des Vers héroïques
Nom de naissance François L'Hermite du Solier
Alias
Tristan L'Hermite
Naissance 1601
Janaillat, dans la Marche
Drapeau du Royaume de France Royaume de France
Décès (à 54 ans)
Hôtel de Guise, Paris
Royaume de France Royaume de France
Activité principale
Distinctions
Ascendants
Famille
Auteur
Langue d’écriture Français
Mouvement Baroque, précieux, mariniste
Genres
Adjectifs dérivés « tristanien, tristanienne »

Œuvres principales

Signature de François L'Hermite, sieur du Solier

François L'Hermite, sieur du Solier, dit Tristan L'Hermite, né en 1601 au château du Solier, près de Janaillat dans la Marche, et mort à Paris le , est un gentilhomme et écrivain français. D'abord page dans l'entourage de Henri de Bourbon-Verneuil, fils naturel du roi Henri IV, puis homme d'épée au service de Louis XIII et de son frère Gaston duc d'Orléans, il est passé à la postérité comme auteur polygraphe — s'étant illustré parmi ses contemporains en tant que poète, dramaturge et romancier.

Le nom de plume qu'il prend dès 1621 fait référence au grand maître de l'artillerie et prévôt des maréchaux Louis Tristan L'Hermite, qui avait servi les rois de France de Charles VI à Louis XI et que la tradition familiale considérait comme l'un de ses ancêtres, au même titre que le prédicateur Pierre l'Ermite qui prêcha la première croisade populaire au XIe siècle.

Auteur de cinq tragédies, d'une tragi-comédie, d'une comédie et d'une pastorale, de cinq recueils de vers galants, héroïques et religieux, d'un roman et de Lettres mêlées, Tristan aborde presque tous les genres. La publication des Plaintes d'Acante, en 1633, le révèle comme le successeur de Malherbe et de Théophile de Viau dans le domaine de la poésie amoureuse, élégiaque et lyrique. Le succès remporté en 1636 par sa première pièce de théâtre, La Mariane où l'acteur Montdory fait sensation avant de jouer Le Cid, l'impose comme l'un des meilleurs auteurs dramatiques autour de Corneille.

Membre de l'Académie française (fauteuil 17) à partir de 1649, Tristan accompagne les débuts de l'Illustre Théâtre de Molière et offre son plus grand rôle à Madeleine Béjart dans La Mort de Sénèque. Il protège également Quinault, dont il encourage la carrière en proposant les premiers éléments du droit d'auteur.

Son œuvre tombe dans l'oubli avec le triomphe du classicisme représenté par Boileau. Le XVIIIe siècle des Lumières de Voltaire et le XIXe siècle du romantisme semblent l'ignorer, malgré les influences ou les résonances que son œuvre suggère. Des professeurs, des érudits et des poètes proches du mouvement symboliste redécouvrent Tristan, à partir de 1870, comme « un précurseur de Racine ». La thèse de Napoléon-Maurice Bernardin, soutenue en 1895, entraîne la réédition de son roman Le Page disgracié ainsi que de nouvelles représentations de ses pièces, dans le cadre de conférences universitaires et mondaines.

En 1955, 300e anniversaire de la mort de Tristan, Amédée Carriat inaugure un courant d'études tristaniennes qui se développe bientôt en Italie, en Allemagne, au Canada et aux États-Unis. L'association des Amis de Tristan L'Hermite est créée en 1979, assurant une diffusion des travaux entrepris en littérature française du XVIIe siècle autour de l'écrivain creusois. Antoine Adam voit en Tristan L'Hermite « la plus noble figure de poète que puisse nous offrir l'époque de Louis XIII ».

La Mort de Sénèque est reprise à la Comédie-Française en 1984. Tristan est présent dans trois anthologies de la Bibliothèque de la Pléiade, à partir de 1986, pour son œuvre dramatique, romanesque et poétique. Ses œuvres complètes sont publiées en 2002. Le Page disgracié est inscrit au programme de l'agrégation de lettres modernes en 2013.

Solitaire, indépendant, poète mélancolique, nostalgique et passionné des amours, de la nuit et du rêve, son œuvre la plus célèbre, Le Promenoir des deux amants, a été mise en musique par Debussy sous la forme de trois mélodies pour chant et piano, publiées sous le même titre en 1910.

Sommaire

Biographie[modifier | modifier le code]

Origines et naissance[modifier | modifier le code]

Légende dorée familiale[modifier | modifier le code]

Blason Blasonnement :
d'argent à trois chevrons de gueules[1].

La devise de la famille était « Prier vaut à l'Hermite[2],[B 1] ». Selon une tradition admise par les généalogistes du XVIIe siècle[B 2], cette maison était issue de Pierre l'Ermite, prédicateur de la première croisade populaire au XIe siècle[B 3]. Contesté au XIXe siècle[B 4], cet usage adopté par le futur écrivain « ne prouve pas assez que les L'Hermite du Solier descendaient de Pierre L'Hermite, mais ses adversaires ne peuvent pas prouver qu'il se trompe ou qu'il trompe[B 5] ».

Le château de L'Hermite ou de L'Hermitage est détruit par les Anglais pendant la guerre de Cent Ans, sans doute en 1368[B 6]. Bernard d'Armagnac, gendre de Jacques de Bourbon, comte de la Marche, autorise par lettres du [B 6] à Jean L'Hermite, sieur du Solier, d'ériger le château, aujourd'hui disparu, où est né François L'Hermite[B 3].

Les L'Hermite du Solier représentent la branche aînée de la famille, « tandis que leurs cadets, s'étant attachés contre les Armagnacs aux ducs de Bourgogne, avaient suivi ceux-ci dans les Pays-Bas et y avaient formé les branches de Caumont et de Bétissart[B 7] ». L'écrivain emprunte son nom de plume à son ancêtre Louis Tristan L'Hermite, grand maître de l'artillerie, prévôt des maréchaux, qui avait servi les rois de France de Charles VI à Louis XI[B 3].

Contrairement à une idée reçue[3],[B 5], les L'Hermite du Solier ne prétendaient pas descendre de ce Tristan L'Hermite, mais lui être apparentés[B 8]. La généalogie des L'Hermite a été faussée par le frère du poète, Jean-Baptiste L'Hermite[B 9], « plus entiché de noblesse que Tristan[3] », qui a multiplié « les contradictions et les invraisemblances[B 8] » avec les prétentions — bien inutiles puisqu'« il est incontestable que Tristan et son frère appartenaient à une très vieille famille de la Marche[B 10] ».

Les L'Hermite pouvaient compter « encore d'autres personnages illustres[B 11] » parmi leurs ancêtres : Pierre Tristan L'Hermite sauve la vie du roi Philippe II Auguste lors de la bataille de Bouvines[B 11] ; Jacques L'Hermite défend héroïquement la ville de Romorantin contre le prince Noir en 1356[B 11] ; Geoffroy L'Hermite aurait été beau-frère du fameux La Hire, l'un des compagnons d'armes de Jeanne d'Arc[B 12]… Cependant, lorsque Jean L'Hermite épouse en secondes noces Jeanne de La Roche-Aymon, en 1573[B 13] — dont naît un fils unique l'année suivante, Pierre, père de l'écrivain[B 14] — le partage des biens « entre neuf enfants, trente ans après un partage entre six » avait beaucoup diminué la grandeur de la maison de L'Hermite Solier[B 15].

Sombre histoire familiale[modifier | modifier le code]

Dans un pamphlet publié durant la Révolution, Jacques-Antoine Dulaure admet la parenté des L'Hermite du Solier avec Pierre l'Ermite — qu'il assimile à un « fou prédicant[4] » — et le serviteur de Louis XI — à condition de n'y voir que l'« instrument des vengeances et des cruautés de ce méchant roi : il était son valet assassin, son valet bourreau. Quand ce roi lui commandait d'aller égorger quelqu'un, il le faisait avec un tel empressement, avec une telle joie que souvent il tuait toute autre personne que celle qui lui était désignée, et immolait deux victimes pour une[4] ».

En 1841, Paul Lacroix entreprend une réfutation des thèses de Dulaure, qu'il juge sévèrement[5] : « Dulaure n'a pas manqué d'emprunter au journal de Henri IV par de L'Estoile une anecdote qui achève de flétrir le nom de Tristan L'Hermite, sans remarquer que la date même de ce fait (mars 1595) et la grâce accordée aux deux coupables, sur la prière du duc de La Force et du marquis de Praslin, témoignent assez qu'il s'agit d'un assassinat inspiré par le fanatisme protestant ou catholique, ligueur ou royaliste[6] ».

L'anecdote évoquée par Dulaure et Lacroix concerne le « prodigieux assassinat » pour lequel « deux descendants de cet homme abominable furent condamnés au supplice[7] » : en mai 1591, le corps de Jacques Voisin, vice-sénéchal de Guéret, est retiré d'un étang près de Pontarion, « tout botté, avec une pierre au cou et une autre aux jambes, la tête trouée d'un coup de pistolet[B 16] ». Les soupçons se portent bientôt sur Claude et Louis L'Hermite, qui sont condamnés puis emprisonnés avec leur neveu Pierre « l'espace de 22 mois[B 17] ». Pierre de L'Estoile note à cette occasion que le père du futur écrivain et ses oncles « étaient descendus de Tristan L'Hermite, et que de leur race il s'en trouvait vingt-six qui avaient tous passé par les mains des bourreaux[8] ».

Les trois hommes, incarcérés à Guéret, sont renvoyés devant le parlement de Paris[9]. Pierre « plaide l'alibi[B 18] ». Malgré « leur assurance et l'habileté de leur défense », ils sont condamnés le à être décapités sur un échafaud en place de Grève[B 19]. C'est alors que Gabrielle d'Estrées intervient auprès de Henri IV pour obtenir leur libération[B 20].

« Chose étrange », note Napoléon-Maurice Bernardin, « c'est à son procès que Pierre L'Hermite dut son mariage. L'énergie et l'habileté de sa défense, sa haine contre la Ligue, le courage dont il avait fait preuve contre elle dès ses jeunes années, l'élégance de sa tournure et l'agrément de sa conversation » intéressent Pierre Miron, sieur de Malabry[B 21] et descendant d'une ancienne famille[B 22] : « toute l'influence que Pierre Miron avait par lui-même, par sa parenté, par ses alliances, il la mit au service du jeune Pierre L'Hermite[B 23] » et lui proposa d'épouser sa fille Élisabeth, « née à Paris le . Le mariage est célébré vers la fin de l'été de 1597[B 24] ».

Premières années[modifier | modifier le code]

François L'Hermite, sieur du Solier[note 1] est né en 1601, mais cette date « que l'on assigne d'ordinaire à la naissance de Tristan n'est donnée qu'approximativement[B 26] ». Divers indices sont présents pour la confirmer, dans les Lettres mêlées de l'écrivain et Le Page disgracié : « Parlant du petit duc de Verneuil, fils naturel d'Henri IV, né le , Tristan dit : "Nous étions presque d'un âge et de même taille[P 1]"[B 27] ». Dans son édition de l'Histoire de l'Académie Françoise établie par Paul Pellisson, l'abbé d'Olivet mentionne, en 1729, que le poète est mort « âgé de cinquante-quatre ans, le 7 septembre 1655[16] ». Une lettre où il parle de la « noble étoile qui [l]'a vu naître[17] » peut faire supposer qu'« il est né sous le signe du Lion ou sous celui de la Balance, c'est-à-dire dans la seconde partie de l'année 1601[B 27] ».

Le lieu de sa naissance est « une des provinces les plus accidentées et les plus pittoresques, mais aussi les plus sauvages et les plus pauvres de la France[B 28] ». Édouard Fournier suggère que Scarron faisait allusion à son ami Tristan[18] dans un poème où il évoque

Le pauvre malheureux chétif
De Marche en famine natif[19].

L'écrivain semble avoir évoqué les souvenirs de sa petite enfance « en les résumant avec une discrétion inouïe dans le nom du pays natal, lorsqu'il écrivit Guéret au centre de la carte du monde imaginaire qu'il traça, avec des mots seuls, dans ses Éléments de Géographie[20]. Cette signature cachée définit la fidélité de Tristan pour sa terre du Limousin : ni possessive, ni ostentatoire, ni distante[21] ».

Le château du Solier est « une solide forteresse, composée d'un grand corps de logis, haut de cinq étages, hors d'escalade, avec quatre grosses tours à chacune des carres, l'escalier au milieu, partout crénelé, entouré de fausses braies, flancs, basses-cours et vieux fossés[B 29] ». Tristan a deux frères cadets, Jean-Baptiste et Séverin[B 27]. Ce dernier meurt prématurément lors du siège de Royan, en 1622[22].

À sa mort, en 1632, « Pierre L'Hermite, seigneur en partie du Solier et de Vauselle, laisse une succession fort embarrassée[B 30] » à la suite de procès intentés par ses cousins dès son mariage[B 31]. Ses fils perdent alors le château du Solier[B 32], qui a disparu avant la fin du XIXe siècle[B 33].

Parcours de Tristan[modifier | modifier le code]

Un protecteur enfant : Henri de Bourbon[modifier | modifier le code]

Tristan est placé comme page ou gentilhomme d'honneur[15],[note 2] auprès de Henri de Bourbon-Verneuil, fils bâtard d eHenri IV et de la marquise de Verneuil[I 1].

Être page « permet aux enfants de petite noblesse ou de grande famille frappée par quelque revers de fortune de trouver la protection de grands personnages aptes à leur ménager un avenir conforme à leur état social[I 2] ». Cette situation « n'est pas sans préfigurer celle qui sera plus tard celle de Tristan lorsqu'il liera son sort à un autre prince du sang, que ses velléités excentriques maintiendront comme en marge du pouvoir : Gaston d'Orléans, le frère de Louis XIII[I 3] ».

Il passe ensuite chez Scévole de Sainte-Marthe, trésorier de France, avant de devenir secrétaire du marquis de Villars-Montpezat.

Amédée Carriat s'interroge : « Faut-il prendre Tristan à la lettre dans ce récit de sa jeunesse[E 1] ? »

Un protecteur inconstant : Gaston d'Orléans[modifier | modifier le code]

Le jeune homme, « reçu par Louis XIII comme gentilhomme de sa suite », participe aux campagnes que celui-ci entreprend en 1621 contre les places fortes huguenotes du Sud-Ouest[I 4]. C'est vers la fin de cette année, ou au début de 1622, qu'il entre au service de Gaston d'Orléans, frère du roi[B 34] « auquel il va rester attaché, avec quelques interruptions et vicissitudes diverses, pendant près de vingt ans[I 5] ».

Le duc d'Orléans, « qui manqua toute sa vie de caractère, et qui a trahi lâchement tous ceux qui s'étaient compromis pour lui pouvait, dans sa première jeunesse, faire illusion aux personnes qui l'approchaient[B 35] ». Il n'est alors « âgé que de 14 ans[I 6] » et « son magnifique apanage permettait d'espérer que la modicité des gages serait compensée par l'abondance des gratifications ; la reine n'avait pas donné d'héritier au roi, dont la santé était débile, et dont de funestes prédictions s'obstinaient à annoncer la fin prochaine : si Monsieur portait un jour la couronne, où ne s'élèverait pas la fortune de ceux de ses anciens domestiques qui auraient su gagner ses bonnes grâces[B 35] ? »

En fait, « parmi bien des défauts, Gaston en manifeste un qu'il porte à son plus haut degré : l'absence totale de reconnaissance pour ceux qui le servent, et une propension même à les abandonner, voire à les sacrifier après les avoir compromis, propre à décourager les plus aveugles[I 6] ».

Cependant, le futur écrivain « trouve auprès de ce prince rétif — qui refuse la mise au pas que la politique royale est en train d'imposer à la noblesse et qui manifeste hautement, par ses propres entreprises, son individualisme — précisément cet esprit farouchement indépendant qui est aussi celui de la noblesse de vieille souche, et que Tristan cultive comme un choix existentiel[I 7] » : en le suivant ainsi dans ses errances, en Lorraine et en Flandre[I 8], « il préserve ce qui lui est le plus cher, sa liberté[I 9] ».

Son exil à Bruxelles, à la cour de l'infante Isabelle-Claire-Eugénie, gouvernante générale des Pays-Bas espagnols[B 36], lui fait perdre son procès dans la succession de son père[B 37]. En 1634, il accomplit une mission diplomatique en Angleterre auprès de la reine Henriette-Marie de France, épouse de Charles Ier Stuart[I 10].

Tristan, « avec une belle constance, a toujours choisi le mauvais parti. Un dernier exemple de cette infortune est la hâte mise à faire relier in extremis, à la fin de La Lyre en cours de publication, une ode dithyrambique à Cinq-Mars, au moment même où celui-ci, voyant sa faveur décliner, commençait à comploter rien moins que la mort de Richelieu et l'alliance avec l'ennemi espagnol, ce qui devait lui coûter la tête l'année suivante[L 1] ».

Un protecteur chimérique : Henri de Guise[modifier | modifier le code]

Définitivement congédié par Gaston d'Orléans vers 1642, et comprenant « trop amèrement qu'il a misé depuis vingt ans sur une mauvaise carte[E 2] », Tristan se tourne vers un nouveau protecteur important, en 1646, « en la personne du dernier des Guise, Henri de Lorraine[E 3] ». Le portrait qu'en propose Amédée Carriat tient en quelques mots : « Ce héros d'opéra-comique, cet excentrique un tant soit peu mégalomane, dans la vie duquel s'entremêlent les amours, les parjures, les duels, les complots, les mariages, sera à peine plus digne d'estime que Gaston d'Orléans[E 4] ».

De fait, « le choix de ce nouveau maître traduit pour le moins la constance avec laquelle Tristan lie son sort à des seigneurs instables et fantasques. Comme Gaston d'Orléans, le duc de Guise est un aventurier, collectionnant intrigues amoureuses et expéditions militaires. Et, comme Gaston d'ailleurs, il va décevoir les espoirs que le poète met en lui[I 11] ».

Le poète est « un solitaire, un indépendant, qui s'applique à se tenir en marge des coteries, à l'écart des querelles, politiques ou littéraires[E 5] ».

Du cardinal de Richelieu au chancelier Séguier[modifier | modifier le code]

Malgré la reconnaissance que lui apportaient Les Plaintes d'Acante dès 1633 et La Mariane en 1636, Tristan n'est pas retenu par le cardinal de Richelieu, lors de l'établissement de l'Académie française[B 38] : « Vaugelas faisait métier de dénoncer les ennemis du ministre et de toucher sa part des confiscations ; Chapelain écrivait à la tâche le poème de La Pucelle. Le Cardinal sait qu'ils manquent de lustre et de talent, mais la plupart des autres lui sont suspects, car ils sont les amis ou au service des grands féodaux[23] ». Des poètes dans l'opposition ou « en dehors, indifférents à la politique et au pouvoir, comme Vion d'Alibray ou Tristan L'Hermite (« le seul homme libre que vous ayez », écrivait Cyrano), évitant les coteries et redoutant les honneurs, les hommes libres ne plaisent pas à Richelieu[24] ».

Tristan est élu au fauteuil 17, en 1648 ou 1649[note 3], succédant à François de Cauvigny de Colomby, « écrivain médiocre[B 40] » et l'un de ses membres fondateurs[C 1]. Dans son discours de réception, très bref[C 2], il rend hommage au chancelier Séguier qui avait favorisé son élection[C 3].

Pierre Séguier, « entré à l'Académie en 1635, était devenu en 1643, à la mort de Richelieu, son protecteur et l'accueillait chez lui[O 1] », dans son hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Honoré[B 41]. Cette « société officiellement reconnue, patronnée, chargée de privilèges[26] » et toujours critiquée par les ennemis du Cardinal[27],[28], n'avait pas l'importance de l'Institut de France actuel[29]. De fait, elle « languit. Les séances sont mal suivies. Il y eut telle réunion où un seul Académicien s'était dérangé. Richelieu impose des séances hebdomadaires en 1640[30] ». Le chancelier Séguier organise les séances « chaque lundi et chaque jeudi[31] » mais, en-dehors de gratifications ponctuelles[32], la charge n'est pas lucrative : les jetons de présence ne sont instaurés qu'en 1672 par Colbert, nouveau « vice-protecteur » sous Louis XIV[33]. Enfin, les séances de réception ne deviennent publiques qu'en 1673, sur la proposition de Perrault[34].

Antoine Adam admet que l'« on s'étonnera peut-être de voir Tristan accueilli par les Académiciens. C'est que les contemporains ignoraient les oppositions tranchées que certains historiens ont imaginées depuis. Ils faisaient au contraire grand cas des qualités lyriques de Tristan, de la noblesse de son inspiration, de la haute tenue de sa langue. Ils acceptaient cette poésie, restée très différente en son fond de la poésie malherbienne, mais qui s'imposait par sa valeur[35] ».

Du reste, le poète témoigne envers le chancelier Séguier « une reconnaissance qui est sincère, et qui sera durable car il tient à la lui exprimer encore hautement quand, sous la Fronde, les sceaux lui sont retirés[B 40] ». Cette fidélité « honore Tristan. Quand les sceaux furent rendus à Séguier, le 14 avril 1651, après le départ de Mazarin, le chancelier prit plus de plaisir au simple sonnet que Tristan lui adressa pour le féliciter qu'à la flatteuse épître que lui envoya Boisrobert[B 42] ».

Maladie et mort[modifier | modifier le code]

Tristan L'Hermite est atteint de tuberculose à partir de 1638 ou 1639[B 43], un mal « qui devait lentement le miner, le détruire[B 44] » et qui « contribue sans doute à ses préoccupations religieuses[W 1] ». Peut-êre en ressent-il les premiers symptômes dès 1628[S 1]. Plusieurs poèmes de La Lyre et des Vers héroïques sont adressés à des médecins[B 45]. La Mort d'Hippolyte est dédiée à Charles Delorme, premier médecin de Gaston d'Orléans[O 2] et « peut-être le plus grand charlatan de son siècle, ce qui n'est certes pas peu dire[B 46] ». Le poète lui adresse deux lettres conservées parmi ses Lettres mêlées[I 12] qui lancent, « sous la politesse et la concision de la forme, un véritable cri d'angoisse[I 13],[E 6] » — en vain : « la médecine ne peut rien pour lui[B 47] ».

Les Vers héroïques s'achèvent sur un sonnet où s'exprime « la résolution de quitter les vains plaisir et d'attendre vertueusement la mort[W 2] » :

Sortons de ces erreurs par un sage conseil
Et cessant d'embrasser les images d'un songe,
Pensons à nous coucher pour le dernier sommeil.

Ce dernier tercet « représente bien le Tristan des dernières années : le pécheur repentant, le gentilhomme morose et déjà vieilli, l'artiste incomparable[W 2] ».

Tristan L'Hermite meurt le , dans son logement de l'hôtel de Guise, rue du Chaume, aujourd'hui rue des Archives[I 14]. Amédée Carriat note qu'en dehors d'« un chroniqueur en vers à l'affût de l'événement, et de ces messieurs de la jeune Académie française, qui auraient à remplacer l'un des leurs, c'est à peine si l'on s'en aperçut. Indifférence étrangement prémonitoire[E 7] ! » En effet, « quatre jours plus tard, la Muse historique de Loret porte, en vers de mirliton, la nouvelle aux Parisiens[E 8] » :

Mardi, cet auteur de mérite
Que l'on nommait Tristan L'Hermite
Qui, faisant aux muses la cour,
Donnait aux vers un si beau tour,
Si vertueux, si gentilhomme,
Et qui d'être un fort honnête homme
Avait en tous lieux le renom,
Décéda d'un mal de poumon[36].

Le poète est inhumé à Saint-Jean-en-Grève[37]. Adolphe van Bever rappelle que « l'exquis Rémy Belleau, quelques vingt lustres auparavant, était mort dans ce même hôtel de Guise[V 1]. Mais si Belleau avait eu l'honneur d'être porté en terre par ses amis Ronsard, Baïf, Desportes et Jamyn, Tristan ne connut pas cette satisfaction suprême : morts depuis longtemps Théophile et Hardy, morts Maynard et Faret, morts depuis peu d'Alibray et Cyrano… Restaient Saint-Amant, Scarron, Quinault ; restaient aussi d'Assoucy, Chevreau, Chapelle, Boisrobert, qui furent peu ou prou ses familiers. Suivirent-ils sa dépouille ? On ne sait[E 9] ».

Œuvre[modifier | modifier le code]

Patronyme et pseudonyme[modifier | modifier le code]

Stances pour l'édition originale du Théâtre d'Alexandre Hardy (1624[B 48]).

L'écrivain tient son prénom, François, « que ne portait aucun de ses ancêtres paternels, vraisemblablement d'un parent de sa mère, petite-fille de François Miron, médecin de Henri II, nièce de François Miron, trésorier de France en Bretagne, cousine germaine du fameux François Miron, le lieutenant civil[B 27] ».

Le premier poème connu de Tristan L'Hermite est publié en tête de l'édition originale du premier volume du Théâtre d'Alexandre Hardy, en 1624[H 1] : « Sans doute » ce dernier « cherche-t-il à encourager le jeune poète, dont il reconnaît déjà les qualités[H 2] ». Sa première œuvre « imprimée seule ne date que de 1626 : il s'agit de vers de ballet composés pour le duc d'Orléans » sur une musique d'Antoine Boësset[H 3]. Après une participation à un recueil collectif, où il figure parmi Malherbe, Racan, Boisrobert et L'Estoile en 1627[H 4],[B 49], l'ode intitulée La Mer est sa première œuvre importante, publiée en 1628[H 5].

Tous ces poèmes sont signés de son seul prénom, Tristan. Ce nom de plume qu'il s'est choisi dès 1621[C 4] fait référence à son ancêtre supposé Louis Tristan L'Hermite[H 6]. Cependant, il crée un « lien implicitement établi avec Tristan et Iseut[H 7] » et « peut aussi faire écho aux Tristes d'Ovide, recueil qui se distingue par sa tonalité élégiaque[H 7] ». Le choix de ce pseudonyme, « héritage à la fois familial et poétique[H 8] », témoigne d'« une volonté de construire — au-delà de la réalité vécue — une certaine image de soi[H 7] ».

« Noble mais pauvre », le poète entretient ses relations « gravitant autour de Gaston d'Orléans : le comte de Modène (chambellan du prince), le comte de Saint-Aignan (son capitaine des gardes)[38] » : Tristan L'Hermite offre « l'exemple d'un comportement de fidélité à Gaston en tant que gentilhomme, tout en étant à la croisée de multiples réseaux nobiliaires. Dans cette situation, sa posture en tant qu'homme de lettres est assez hésitante : peut-il privilégier une stratégie de reconnaissance compatible avec son rang[39] ? » Entièrement motivé par « l'exigence de l'honneur[39] », le choix de ses dédicaces autorise que « le nom et les titres éventuels de l'auteur apparaissent à la suite du titre de l'ouvrage. S'il y a un privilège à l'auteur, un espace est possible pour présenter son statut social, auquel le roi accorde sa bienveillance et sa protection[39] ».

Romancier, poète et auteur dramatique, « notre gentilhomme ne cherche pas à faire une carrière d'homme de lettres. Tristan aime son art d'un libre amour, et sent tout ce que dérobent à cet art une vie aventureuse, un manque d'énergie et de patience, comme une santé misérable. Regarde-t-il son œuvre, il en voit les défaillances et les limites. Entre la retenue et l'abandon, entre une exquise minutie et un grand désir de liberté, d'étendue, de puissance, il hésite et se tourmente ; il reste insatisfait[A 1] ».

Son œuvre se présente sous le signe de « l'unité multiple[40] », comme un « labyrinthe où il convient de se promener sans tenir compte des distinctions de genres ou peut-être de dates » : la variété des ouvrages « compose un seul ensemble dont la cohérence échappe aux règles de la continuité et de l'ordre linéaire, mais n'en est pas moins méthodique[41] ».

Œuvre poétique[modifier | modifier le code]

Avec « cinq volumes de poésies qui s'échelonnent de 1633 à 1648 », Tristan L'Hermite offre « l'œuvre lyrique la plus considérable de son époque[W 3] ». Il convient de rappeler néanmoins qu'« entre 1624 et 1654, dates extrêmes de sa production imprimée, il n'est guère d'années où Tristan n'a pas publié en vers[O 3] ».

Dans ses œuvres, « Tristan a traité tous les sujets et abordé tous les genres, du plaisant au sévère, du facétieux au noble, du tendre au tragique ». Adolphe van Bever ne le trouve « jamais inférieur à lui-même, et peut-être apparaîtrait-il plus digne d'intérêt encore si nous pouvions lire ses ouvrages dans l'ordre où ils furent conçus. On trouve de tout dans ces recueils : stances, odes, sonnets, chansons, madrigaux, épigrammes, vers de ballet, prosopopées, tombeaux, prières, morceaux épiques, discours de circonstance s'y mêlent à plaisir[V 2] ». Attentif « aux modes successives de la poésie mondaine, il n'emploie jamais les formes marotiques — rondeau et ballade — n'écrit pas en "vieux langage" et demeure très circonspect à l'endroit du burlesque[42] ».

Les Plaintes d'Acante[modifier | modifier le code]

Les Plaintes d'Acante est le premier recueil de Tristan, publié en 1633.

« Bien que Tristan soit le porte-parole d'un autre, ses sentiments personnels y sont pour beaucoup ; c'est un amoureux qui chante[W 3] ».

Ce premier recueil de Tristan « présente un poète déjà accompli mais pas toujours sûr de ses moyens. Il a tout lu et sait profiter de ses lectures ; il s'intéresse, en effet, à une très large gamme de styles poétiques[W 4] ».

Les Amours[modifier | modifier le code]

Publié le et dédié « à Edme de La Châtre, comte de Nançay dont le cousin, Louis de La Châtre, est marié à une parente de Tristan, Elisabeth d'Etampes-Valençay[C 5] », le recueil des Amours se présente comme une « nouvelle édition, très augmentée, des Plaintes d'Acante[B 50] ».

Le poète devient « tout-à-fait célèbre, et plus que jamais recherché : l'hôtel de Rambouillet lui ouvre ses portes[43] », où « les beautés à la mode réclament des vers de Tristan. Toutes tiennent à pouvoir montrer un madrigal composé pour elles par le poète des Amours[B 51] ».

La Lyre[modifier | modifier le code]

Le recueil La Lyre est publié en 1641[B 52], « regroupé autour d'une pièce maîtresse, L'Orphée[L 2] » : « délaissé par Gaston, ruiné par son procès, affaibli par la maladie, l'infortuné Tristan tente le premier volet d'un triple coup d'éclat dans trois genres en vogue[L 1] » : épistolaire avec les Lettres mêlées, celui de l'histoire comique avec le Page disgracié, et celui du madrigal « poussé aux limites de sa forme, à la manière des Madrigali guerrieri e amorosi de Monteverdi qui venaient tout juste de paraître à Venise[L 3] ».

L'Office de la Sainte Vierge[modifier | modifier le code]

L'Office de la Sainte Vierge, manuel de dévotions composé en vers et en prose, est publié en 1646[B 53]. Un recueil d'Hymnes de toutes les fêtes solennelles est publié à titre posthume, en 1665.

Vers héroïques[modifier | modifier le code]

Tristan réunit ses poèmes « en hâte[B 54] » dans un dernier recueil, les Vers héroïques. L'ouvrage est publié le [B 55]. Les circonstances sont très défavorables : l'Arrêt d'Union décidé le 13 mai suivant par le parlement de Paris, la chambre des comptes, le Grand Conseil et la Cour des Aides donne le signal de la Fronde. Bien accueilli par les gens de lettres — Vion d'Alibray trouvant les Vers héroïques « vraiment magnifiques[B 56] » — la vente par ses libraires demeure « médiocre[B 57] » et le recueil obtient, « malgré des qualités de premier ordre, tout au plus ce qu'on appelle un succès d'estime[B 58] ».

Les Vers héroïques sont dédiés au « protecteur des Lettres[C 6] » François de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan, capitaine des gardes de Monsieur, « ami et protecteur de Tristan[44] » à qui Racine devait dédier sa première tragédie, La Thébaïde en 1664[C 6] : « C'est à lui que songeait aussitôt un poète à court d'argent[B 54] ».

Le lecteur « peut tout au moins être frappé par l'originalité de ce recueil relativement cohérent dans sa pratique du genre quasi-épique au moment où triomphent les recueils de vers envahis de sonnets lyriques et où la poésie encomiastique se dessaisit de l'univers guerrier et historique contemporain pour lui préférer un monde plus ancien, voire mythologique[O 4] ».

Autres poèmes[modifier | modifier le code]

page manuscrite à l'encre sépia, signée Tristan
Leale e secreto, poème extrait des manuscrits de Glasgow.

Tristan publie souvent ses poèmes de manière avant de les réunir dans ses recueils de vers : La Mer (1628), l'Églogue maritime (1634) dédiée à la reine Henriette, épouse de Charles Ier d'Angleterre, et l'ode Au maréchal de Schomberg célébrant la victoire de Leucate (1637) prennent place dans les Vers héroïques en 1648. L'ode À monsieur de Chaudebonne, de 1625, est intégrée dans La Lyre en 1641. Une autre, adressée à « monsieur le Grand », marquis de Cinq-Mars, est insérée par l'éditeur dans certains exemplaires de ce recueil[B 52]. Une dernière ode, La Renommée, dédiée au duc de Guise, forme une plaquette publiée en 1654.

André Blanchard mentionne la participation de Tristan à divers recueils collectifs, dont Le Sacrifice des Muses dédié au cardinal de Richelieu publié par Sébastien Cramoisy en 1635[45] et le Jardin des Muses publié par Antoine de Sommaville en 1642 ou 1643[46], jusqu'à sa mort en 1655[47].

Bien que « l'œuvre poétique de Tristan se place délibérément sous le signe du sérieux : éloge ou déploration des héros, célébration respectueuse de la Dame, lyrisme amoureux et lyrisme encomiastique pratiqués comme de grands genres issus de nobles traditions[48] », souvent, l'écrivain « tel un nouveau Démocrite tourne en dérision tout sujet de gravité, y compris la poésie même : écrivant des tragédies, célébrant Orphée, il prend soin de ne pas permettre au lecteur de l'identifier à son œuvre, il ne se prend pas pour le prince des poètes[49] ».

Œuvre théâtrale[modifier | modifier le code]

Tristan L'Hermite est l'auteur de cinq tragédies, d'une tragi-comédie, d'une pastorale adaptée de Rotrou , et d'une comédie. Gustave Lanson en déduit un « tempérament tragique[50] ». Dans son œuvre, « les tragédies constituent le domaine qui l'a rendu célèbre au XVIIe siècle et qui a permis d'en conserver la mémoire dans les siècles suivants, notamment à travers sa première pièce, La Mariane, généralement la plus appréciée[T 1] ».

La production théâtrale de Tristan peut être divisée en trois périodes bien distinctes[51] : les deux premières tragédies (1636-1638) marquées par « le conflit de volontés tendues, la constante majesté du ton[52] », accordent une grande place aux monologues — la tragi-comédie de La Folie du sage et les tragédies de la conjuration (1643-1646) adoptent un ton plus « haletant, au dialogue nerveux et incisif[T 2] » — enfin, Tristan se tourne vers la pastorale et la comédie (1652-1654) : comme lui, « Corneille, à la fin de 1651, abandonne la lutte. Il n'est pas exagéré de dire que vers 1652 la tragédie est morte[53] ».

Antoine Adam n'en considère pas moins que ces tragédies « sont très belles, d'une beauté très classique, d'une parfaite pureté de lignes, et n'offrent pas les éléments romanesques que Corneille introduisait à la même époque dans Rodogune et Héraclius[54] ».

La Mariane[modifier | modifier le code]

Frontispice de l'édition originale de La Mariane par Abraham Bosse.

La Mariane tire son sujet des Antiquités judaïques de Flavius Josèphe, qui « avait déjà fourni matière à l'inspiration de Hardy[55], en attendant d'être à nouveau traité par Voltaire[56] » :

« Hérode a épousé Mariane, de qui il a tué le père et le frère, et est ainsi devenu roi de Judée. Mariane, inquiète qu'elle est du sort que le tyran à ses enfants, ne saurait oublier ses morts. Elle hait Hérode qui l'aime, et le lui dit. Hérode la chasse, la rappelle, la menace, croit qu'elle veut l'empoisonner, s'attendrit, lui pardonne. Persuadé, sur un rapport mensonger, qu'elle le trompe, il la fait mettre à mort et sombre dans la folie[C 7]. »

La pièce est représentée au théâtre du Marais au printemps de 1636[B 59] : « On peut croire, d'après les usages de l'époque, que la pièce fut représentée avant le carnaval de 1636[B 60] ». Elle remporte « un succès immédiat qui dura le restant du siècle[T 1] » : cette tragédie fait considérer son auteur comme un rival de Corneille par ses contemporains[B 61]. Tristan la dédie à son protecteur Gaston d'Orléans, mais si celui-ci « se montre assez facilement ému, son émotion ne durait jamais longtemps[B 62] ».

Avec La Mariane, « Tristan transformait son coup d'essai en coup de maître, alors que le genre tragique retrouvait en France un nouveau souffle, après quelques décennies de désaffection. Dès qu'elle fut présentée, la pièce connut un succès considérable[57] ». En 1746, dans leur Histoire du Théâtre français, les frères Parfaict affirment qu'« aucun auteur n'avait débuté au théâtre d'une manière si brillante : quoiqu'elle ne soit que le premier ouvrage de Tristan, la pièce non seulement surpassa par son succès la tragédie de Médée de Corneille, mais sembla balancer celui du Cid, avec lequel elle parut en concurrence l'hiver suivant[58] ».

La performance de l'acteur Montdory, dans le rôle d'Hérode, contribue au succès : Tallemant des Réaux témoigne qu'« il pria des gens de bon sens, et qui s'y connaissaient,de voir quatre fois de suite La Mariane. Ils y remarquèrent toujours quelque chose de nouveau ; aussi, pour dire le vrai, c'était son chef-d'œuvre[59] ». Une tradition veut que l'acteur « rendit les fureurs d'Hérode avec tant de chaleur et de force que, la respiration lui manquant, il tomba raide mort[60],[note 4] ». En fait, « ce personnage lui coûta bon car, comme il avait l'imagination forte, dans le moment il croyait être ce qu'il représentait, et il lui tomba, en jouant ce rôle, une apoplexie sur la langue[62] » qui l'empêche de jouer à partir de l'automne 1637[63],[64].

Le père Rapin résume ainsi le succès de la pièce : « Quand Montdory jouait La Mariane de Du Ryer [sic], au Marais, le peuple n'en sortait jamais que rêveur et pensif, faisant réflexion sur ce qu'il venait de voir, et pénétré en même temps d'un grand plaisir ». Il en retient « quelque crayon grossier des fortes impressions que faisait la tragédie des anciens grecs[65] ». Tristan, « de son côté, ne marchandait pas à Montdory l'hommage de sa reconnaissance et de son admiration[66] ».

Molière « joue La Mariane pour la première fois le , puis vingt fois de 1662 à 1667. Après la mort de Molière, la pièce est souvent reprise au Théâtre Guénégaud, puis à la Comédie-Française : à ce dernier théâtre, elle sera jouée trente-quatre fois de 1680 à 1703[67] ». Au XIXe siècle, Gustave Vapereau attribue encore le succès de La Mariane à « la cabale des ennemis de Corneille[68] ». En 1946, Marcel Arland y voit « la première tragédie française qui offre des lignes aussi simples, et la première qui fasse de l'étude d'une passion son objet essentiel[A 2] ».

Panthée[modifier | modifier le code]

Malgré « de bonnes scènes et des vers superbes, la Panthée est loin d'avoir eu la même vogue et d'avoir la même valeur que La Mariane[B 63] ». La pièce est représentée au cours de l'hiver de 1637 à 1638[T 3]. L'intrigue, également traitée par Hardy au début du siècle[69], « est tirée d'un épisode touchant de la Cyropédie, plus romanesque peut-être que tragique. Tristan a sans doute choisi ce sujet pour les belles tendresses et les fines analyses auxquelles il prêtait[70] » :

« Craignant que l'amour ne lui fasse oublier ses devoirs, Cyrus refuse de voir Panthée, sa belle captive, épouse d'Abradate. Le sceptique Araspe, qui raillait ces craintes, s'éprend de Panthée dès qu'il la voit. Elle le repousse avec dédain. Panthée prouve sa reconnaissance à Cyrus en gagnant Abradate à sa cause. Abradate est tué en combattant pour Cyrus, qui espère alors pouvoir épouser Panthée. Mais la veuve fidèle se tue sur le cadavre de son époux[C 8]. »

Montdory « ne paraissait plus sur le théâtre du Marais quand y fut représentée la Panthée de Tristan, dont le Privilège est du 23 février 1638[B 64] ». Gustave Lanson n'y voit qu'« un sujet manqué[50] » expliquant son « faible succès, quoi qu'elle ne soit pas sans mérite », selon le chevalier de Mouhy, « et qu'il s'y trouve quelquefois de beaux vers[71] ».

L'échec de sa seconde tragédie détourne Tristan du théâtre, pour un temps. Il exprime son découragement[T 3] dans une ode adressée à une comédienne :

Je ne fais point ces vers de choix
Par quoi l'oreille est enchantée :
On enveloppe des anchois
De Mariane et de Panthée.

La Folie du sage[modifier | modifier le code]

La Folie du sage est une tragi-comédie romanesque — « le sujet de la pièce, le pays ni l'époque où les événements se produisent, les personnages enfin n'ont, ou peuvent n'avoir, aucune réalité historique. Le mieux est que tout soit entièrement imaginaire, de pure invention, et du domaine de la fantaisie la plus large[72] » :

« Le roi de Sardaigne convoite Rosélie, fille d'Ariste, vieux savant de sa cour. Ariste ne veut pas de ce sacrifice aux désirs du monarque. Quand Rosélie apprend de son amant Palamède les propositions royales, elle tente de s'empoisonner. Palamède est emprisonné. Ariste, accusé d'avoir empoisonné sa fille, sombre dans la folie et sème sur la scène ses livres qu'il juge responsable de ses malheurs. Mais Rosélie n'avait pris qu'un narcotique. Après avoir délivré Palamède, le roi finit par consentir à son union avec Rosélie, et Ariste retrouve la raison[C 9]. »

« Trop romanesque, et point théâtrale » pour le chevalier de Mouhy[73], La Folie du sage est représentée à l'Hôtel de Bourgogne en 1644[D 1]. Napoléon-Maurice Bernardin lui reproche de « prétendre qu'elle eut beaucoup de succès : il le dit sans en rien savoir[B 65] ». De fait, on ne sait « quel fut le succès de la pièce. Il est probable que les énumérations fastidieuses ou les divagations philosophiques d'Ariste n'ont pas séduit le public[D 2] », et « l'histoire de La Folie du sage est totalement inconnue : aucun contemporain n'en a parlé[B 66] ».

La Mort de Sénèque[modifier | modifier le code]

Frontispice de l'édition originale de La Mort de Sénèque.

L'intrigue de La Mort de Sénèque, « beau et noble tableau d'histoire, comme l'avait été Cinna[74] », est tirée d'un épisode des Annales de Tacite[B 67]. Par une « curieuse coïncidence », en 1642, « le poète vénitien Giovanni Francesco Busenello puise à la même source pour fournir à Claudio Monteverdi le livret de son ultime opéra, Le Couronnement de Poppée. Or Tacite, surtout celui des Annales, intimide les auteurs de tragédie[T 4] » :

« Sabine Poppée, épouse de Néron, est jalouse de l'influence de Sénèque sur son élève. Elle essaie de perdre le philosophe, qui a refusé de prendre part à une conspiration, bien qu'il sache sa vie menacée. Les conjurés découverts, Néron soumet à la question les coupables, qui avouent, sauf la courageuse Épicharis. Persuadé par Sabine de la complicité de Sénèque, Néron lui donne l'ordre de s'ouvrir les veines[C 10]. »

La pièce est représentée à la fin de l'année 1643 ou en janvier 1644[T 5] par la troupe de l'Illustre Théâtre animée par les Béjart et le jeune Jean-Baptiste Poquelin, futur Molière. Madeleine Béjart remporte un immense succès dans La Mort de Sénèque où, selon Tallemant des Réaux, « son chef-d'œuvre était le personnage d'Épicharis, à qui Néron venait de faire donner la question[75] ». Napoléon-Maurice Bernardin suppose que « la tragédie obtint sans doute le même succès que sa principale interprète[B 68] ». Antoine Adam suppose, au contraire, que « La Mort de Sénèque échoua parce que le public jugea inopportunes les remontrances du vieux gouverneur au jeune prince[76] ». La pièce « ne semble pas avoir été reprise sur scène au XVIIe siècle ; le XVIIIe siècle et XIXe siècle l'ignorent[T 2] ».

En 1780, le chevalier de Mouhy estime la pièce « très bien faite pour le temps, le caractère principal bien soutenu », en relevant que « Sénèque, qui devrait être le héros de la tragédie, n'y joue qu'un rôle épisodique[77] ». Tristan « accepte la tradition qui veut que le philosophe stoïcien ait connu saint Paul, et il en tire un effet remarquable, qui implique, de la part de l'ancien page disgracié et du pieux auteur des Heures de la Vierge, un fond d'idéologie assez vigoureux et un réel sentiment de la grandeur philosophique[78] ». À deux reprises, il « christianise la scène[T 6] » en évoquant

Un prophète nouveau dont la doctrine pure
Ne tient rien de Platon, ne tient rien d'Épicure
Et, s'éloignant du mal, veut introduire au jour
Une loi de respect, de justice et d'amour[T 7].

Gustave Lanson, considérant les « défauts de structure » mais aussi le « dessin énergique des caractères », conclut que « c'est la plus belle tragédie romaine à côté de celles de Corneille et Racine[50] ». Émile Henriot en apprécie « la force dramatique évidente, l'intrigue simple et bien construite, le dialogue rapide et théâtral à souhait. Par delà l'événement tragique, on voit le poète préoccupé d'étudier à fond la psychologie de ses personnages et d'en exprimer véridiquement le caractère[79] ».

La Mort de Chrispe[modifier | modifier le code]

La Mort de Chrispe reprend un thème largement diffusé dans la littérature baroque[B 69] et qui se retrouve, en 1677, dans Phèdre de Racine[A 3] :

« Fauste, deuxième épouse du grand Constantin, s'est éprise, sans lui avouer son incestueuse passion, de son beau-fils Chrispe, qui va épouser Constance. Le hasard fait que le poison envoyé à Constance par la jalouse Fauste fait périr Chrispe avec la jeune fille. Fauste avoue son crime à l'empereur et se suicide[C 11]. »

La pièce est représentée en 1645 par la troupe de l'Illustre Théâtre[B 70], et remporte un « honnête succès[T 8] ». Elle fait partie « du répertoire de la troupe itinérante de Molière et, fixés à Paris en 1658, les comédiens la représentent encore cinq fois l'année suivante[B 71] ». C'est, « parmi les tragédies de Tristan, une de celles qui ont été le plus souvent réimprimées[B 72] » au XVIIe siècle. Tristan « a cherché l'intérêt dans le duel de deux femmes, fières et passionnées ». Gustave Lanson apprécie la « beauté émouvante et grandiose » du caractère de l'impératrice Fauste[80]. Marcel Arland admet qu'« il serait aisé de montrer les faiblesses de cette tragédie, très inégale, très imparfaite. Mais on est saisi par ses hautes visées, et l'on y surprend quelques-uns des plus beaux cris de passion que le théâtre français ait fait entendre avant Racine[A 4] » :

En un sang qui se glace ils conservent des flammes,
Leurs corps restent unis aussi bien que leurs âmes.
La Mort ne défait pas ce que l'amour a joint,
Ils quittent la lumière et ne se quittent point.

Osman[modifier | modifier le code]

Osman est une tragédie publiée à titre posthume, le , mais dont la création remonterait à la saison théâtrale 1646-1647[T 9].

La pièce s'inspire de l'actualité contemporaine, la révolte des janissaires contre l'empereur Osman, étranglé sur ordre de son oncle Mustapha le [T 10] :

« Osman, dont le pouvoir chancelle, pense épouser la fille d'un haut dignitaire de sa cour. Quand il la rencontre, elle le déçoit. La jeune fille, par contre, l'aime avec passion. Mortellement offensée, elle vient en aide aux conspirateurs, qui ne réussissent que trop à son gré. Quand il est trop tard, elle supplie en vain Osman de se cacher. Il refuse durement, et se fait tuer au combat. Elle se suicide[C 12]. »

Pour Gustave Lanson, « toute la tragédie est faite de la lutte d'un homme contre une foule[80] ».

Napoléon-Maurice Bernardin est catégorique : « On ne sait rien absolument sur les représentations de la belle tragédie qu'inspirèrent au poète les récits de l'ancien ambassadeur[B 73] auprès de l'Empire ottoman, Philippe de Harlay, comte de Cézy, qui devait également inspirer Bajazet à Racine[B 74] ». Les frères Parfaict, en 1746, la placent dans le tome VIII de leur Histoire du Théâtre français, soit « à la date de l'impression[B 75] », « quoique M. Tristan ait obtenu le privilège dès le 17 juin 1647, n'ayant pas de certitude qu'elle ait été représentée avant ce temps[81] ».

Amaryllis[modifier | modifier le code]

Amaryllis, pastorale adaptée de Rotrou, est représentée au début de l'année 1652 et imprimée le [C 13].

Antoine Adam montre comment « Mademoiselle, charmée, faisait jouer la pastorale d'Amaryllis en pleine forêt. Toute une renaissance de la tragi-comédie pastorale éclatait alors pour une brève durée. Elle étonne les historiens. Elle s'explique pourtant par la vogue de la poésie bucolique à la cour de Mademoiselle. Celle-ci, dans un ballet, s'habillait en villageoise, coiffée comme une paysanne de Bresse. Il est juste d'ajouter que le corps du costume était lacé de perles et attaché par des diamants[82] ».

Le Parasite[modifier | modifier le code]

Le Parasite est inspirée par une comédie italienne de Fabrizio de Fornaris[83] :

« Pour permettre à Lisandre de voir à loisir son amante Lucinde, l'affamé Fripesauces fait passer son maître pour le frère de la jeune fille, captif des Barbaresques depuis vingt ans avec leur père Alcidor. Le Capitan, qui brigue aussi la main de Lucinde, prétend faire intervenir un faux Alcidor pour contrecarrer ces plans — et s'adresse, sans le savoir, au véritable Alcidor. Le retour inopiné du père captif ruine un instant les ruses des deux rivaux, qui rentreront finalement en grâce[C 14]. »

La pièce est représentée en 1653, « à l'Hôtel de Bourgogne ou au Marais[B 76] ». Le chevalier de Mouhy la juge « divertissante. Jouée devant le Roi avec beaucoup de succès, elle est longtemps restée au théâtre[84] » : les Comédiens français la jouent encore en 1683[D 3]. La pièce est remarquable par ses vers « d'une belle verve, burlesque puisqu'il le fallait, mais où le poète lyrique et tragique se retrouve souvent tout entier[85] ». Tristan offre à une servante, dans la scène de réconciliation finale (acte V, scène VII), « cette réplique délicieuse tant par une sorte de mélancolie enjouée que grâce à son rythme et à son redoublement d'allitérations[85] » :

Hé ! de grâce, Monsieur, excusez ces paroles :
Les sages savent bien que les femmes sont folles.

Sans illusion sur les « défauts de structure et de style » du théâtre de Tristan, parfois si éloigné des règles classiques, Gustave Lanson reconnaît à Tristan sa « puissance d’imagination et d’expression : Il est poète. Il a la couleur et la fougue », dans son « mélange de grandeur et de passion, et de réalité familière ou triviale[80] ». Adolphe van Bever, réservé envers La Mariane[V 3], voit dans Le Parasite « sa meilleure pièce[V 2] ». De fait, « les quiproquos plaisants et la verve langagière du Parasite ne manquent pas d'intérêt. Quelques mises en scène récentes prouvent que le théâtre de Tristan peut encore plaire au public d'aujourd'hui[D 4] ».

Œuvre en prose[modifier | modifier le code]

Poète « lyrique à l'inspiration bien personnelle, au souffle large et parfois superbe », Tristan L'Hermite se révèle « polygraphe intéressant dans ses Plaidoyers historiques et ses Lettres mêlées, conteur à la fois aimable et amusant dans sa curieuse autobiographie du Page disgracié, si instructive, en outre, sous le rapport des événements comme des mœurs de la période qu'elle embrasse[86] ».

À l'opposé de la production poétique, ces ouvrages sont publiés sur une période très brève — un peu plus d'un an, de janvier 1642[B 77] à février 1643[B 78] — et à un moment précis, correspondant aux décès rapprochés du cardinal de Richelieu et de Louis XIII — « or, c'est surtout dans la prose de Tristan que l'on trouve quelques traces de libre pensée et l'on se demande si la concurrence des dates est un pur effet du hasard[G 1] ».

Le Page disgracié [modifier | modifier le code]

Tristan L'Hermite est « l'homme d'un seul roman[I 15] », Le Page disgracié en deux parties imprimées le 28 octobre et le 5 novembre 1642[B 79], 1643 étant considéré comme l'année de publication[I 16]. L'ouvrage paraît « dans les circonstances les plus défavorables : tous les esprits étaient occupés de la gravité des événements politiques. L'exécution de Cinq-Mars et de son ami de Thou avait fait une impression profonde et durable ; le Cardinal se mourait, et il s'éteignit en effet le 4 décembre, cinq mois après la reine mère ; tout semblait indiquer que le roi ne survivrait pas longtemps à son terrible ministre[B 80] ».

L'œuvre, « brève, attachante[87] », est composée de chapitres tracés « d'un trait net, rapide, un peu sec[88] » : « la composition et la mise en forme sont nécessaires pour éviter la disgrâce qui pourrait frapper l'auteur — celle d'ennuyer, et pour préserver un droit fondamental du lecteur, celui de lire avec plaisir et légèreté — voire de ne pas lire[89] ».

S'« il n'est pas de genre plus confus ni moins évolué que le roman, quand paraît le Page[A 5] », l'auteur « prend des libertés avec les catégories littéraires[90] » : roman autobiographique, « autobiographie ou autofiction[91] », roman picaresque, histoire comique, roman d'amour, roman de mœurs, roman d'aventures, roman d'apprentissage« Tristan parle d'éducation dans des termes qui rappellent ceux de Rabelais ou de Montaigne, pour insister sur le désastre qu'elle constitue[92] », roman à clef du fait de l'édition complétée en 1667 par Jean-Baptiste L'Hermite, le frère de Tristan. Jacques Prévot souligne cependant que ces notes aveuglent surtout le lecteur sur la dimension fictionnelle et moraliste de l'œuvre[93].

Le duel à l'épée, eau-forte de Jacques Callot (1617).

Le roman s'interrompt après une « évocation de la guerre et de la peste, sur cette soudaine présence de la mort. Mais déjà le ton n'était plus le même[A 6] ». Marcel Arland suggère que l'on pouvait pressentir cette ombre, « depuis longtemps déjà, dans les souvenirs les plus anciens, les plus légers, les plus heureux. Ce serait trop que de parler de mélancolie. Pourtant, à l'enjouement de ces premières scènes, je ne sais quelle réserve se mêle, et quel sourire qui n'est pas abusé, comme d'un homme qui songe : c'était le meilleur temps, ce temps n'est plus et ce temps n'était que cela[A 7] ». Michel Chaillou y voit « le théâtre d'ombres de toute son œuvre[94] ».

En 1667, Charles Sorel, rend compte de la réussite et de l'apparent inachèvement du roman dans sa Bibliothèque Françoise : « Le sujet en était excellent. Les aventures d'un page pouvaient aussi bien fournir à une agréable histoire que celles d'un écolier, comme Francion les décrit pour sa jeunesse, mais il n'y a que deux petits tomes sans conclusion pour les aventures de ce page, l'auteur s'étant peut-être occupé à d'autres ouvrages qui lui étaient plus propres et plus utiles[95] ».

Patrick Dandrey montre comment « la livrée perdue du page masque et révèle la page rencontrée du livre : la disgrâce du Page autorise la grâce du Texte, la mélancolie du proscrit s'est rédimée en inspiration de l'écrit[96] ».

Marcel Arland y devine ainsi « l'esprit secret d'une vie et d'une œuvre. On avait rêvé d'une haute fortune, poursuivi l'amour, l'aventure, la faveur des grands et la gloire des Lettres. Mais la malchance, la faiblesse, la maladie, la pudeur aussi… Et tant de fièvre serait enfin restée vaine si le cœur même, ingénument et presque malgré soi, n'avait murmuré son chant essentiel, n'avait confié à l'œuvre quelques gouttes d'une essence assez pure pour que d'autres hommes, trois siècles plus tard, en soient encore émus[A 8] ».

Autres œuvres[modifier | modifier le code]

gravure représentant Mercure et Minerve lisant une lettre
Frontispice de l'édition originale des Lettres mêlées par Jacques Stella, gravé par Pierre Daret (1642).

En dehors du Page disgracié, Napoléon-Maurice Bernardin estime que « les écrits en prose de Tristan n'ont qu'une assez mince valeur[B 81] ».

Lettres mêlées[modifier | modifier le code]

Le recueil des Lettres mêlées, publié en janvier 1642[B 77], est composé de « 7 épîtres dédicatoires (celles que Tristan a placées en tête de ses œuvres précédemment publiées), 4 lettres de consolation, 57 lettres amoureuses, 5 lettres héroïques et 37 lettres mêlées[C 15] ».

Plaidoyers historiques[modifier | modifier le code]

Les Plaidoyers historiques sont publiés en février 1643[B 78]. La paternité de cet ouvrage est discutée : « Bien que la main de Tristan se reconnaisse d'un bout à l'autre de ce volume, qu'il a su habilement ajuster au goût du jour, il n'en est point l'auteur ; il n'en est guère, si nous osons parler ainsi, que l'arrangeur[B 82] ». Amédée Carriat l'attribue plutôt à Jean-Baptiste L'Hermite[C 16], « même si tous tenons pour absolument certain qu'ils ont été publiés par Tristan et non par son frère[B 83] ».

Principes de cosmographie[modifier | modifier le code]

Tristan L'Hermite est peut-être l'auteur de Principes de cosmographie, ensemble de traités à vocation scientifique rédigés à partir de manuscrits attribués à François Viète[C 1]. Cet ouvrage est dédié à la jeune fille de Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin[B 84]. Madeleine de Lavardin « avait seize ans à peine en 1635, mais sa beauté éclatante s'était vite épanouie[B 85] ». Napoléon-Maurice Bernardin s'interroge : « Tristan était-il l'auteur de ce livre ? Cela n'est pas certain : il pouvait dédier cet ouvrage sans l'avoir écrit[B 86] ». Cependant, il n'est « pas impossible » qu'il ait composé l'ouvrage, après s'être « appliqué aux études les plus diverses » auprès de Scévole de Sainte-Marthe[B 86].

Coromène et la Carte du royaume d'Amour[modifier | modifier le code]

Une Carte du royaume d'Amour, publiée dans le Recueil des pièces en prose les plus agréables de ce temps en 1659[C 1], est attribuée à Tristan L'Hermite[97]. Dans sa Bibliothèque Françoise de 1667, Charles Sorel renonce à en dater le texte : « Quoiqu'on assure qu'elle vient de M. Tristan, il serait malaisé de savoir en quel temps elle a été faite, si ce n'est au temps où ceci[98] était fort en vogue[99] ». Cependant, René Bray trouve cette Carte « satirique, mais non moins analytique et par surcroît spirituelle[100] ». Ainsi de Cœur, « la vraie Capitale du royaume : on l'appelle aussi Amour-céleste ou Sainteté-monastique. Cette ville est perchée sur une montagne dont le sommet se perd dans les nues. On y mange peu, on n'y dort guère, la police y est fort sévère. Et pourtant on y est très heureux, l'âme connaît le repos perpétuel, même quand le corps est en peine. Mais Tristan est-il sûr que cette demeure existe vraiment[101] ? »

La Carte du royaume d'Amour serait un fragment conservé de Coromène[B 87]. Ce projet de roman est évoqué par Paul Pellisson, dans son Histoire de l'Académie française en 1652[15]. S'il fut achevé, son auteur était « assez négligent, et malade » pour que l'édition en soit différée puis annulée, Augustin Courbé ayant vendu son fonds romanesque en 1658 ou 1659[B 87]. Présentant Le Page disgracié, Marcel Arland considère que « l'œuvre de Tristan nous paraîtrait moins insolite, si elle était un pur roman. Un pur roman, il semble que Tristan, après le Page, ait voulu s'y risquer. Ce vrai roman devait s'appeler Coromène, et Tristan, si l'on en croit un de ses éditeurs, avait choisi pour théâtre toute la mer orientale, et pour ses personnages les plus grands princes de l'Asie — cela nous fait un peu frémir[A 9] ».

Certaines œuvres de son frère Jean-Baptiste lui ont parfois été attribuées par erreur[B 88], tel le ballet de La Chute de Phaëton[102],[103]. Charles de Fieux de Mouhy « lui attribue encore Sélim, tragédie représentée en 1645[60] ».

Personnalité[modifier | modifier le code]

Caractère[modifier | modifier le code]

Selon Philip Wadsworth, « la tragédie de la vie de Tristan, c'est qu'il fut trop fier, trop franc, peut-être trop maladroit pour réussir à la cour, et qu'il n'obtint jamais le loisir et la tranquillité dont il avait besoin[W 2] ». Tristan, « peut-être pour son malheur vis-à-vis des contemporains, n'a guère cessé d'être lui-même[104] ». Offrant « un esprit original que rien ne saurait contraindre ni arrêter », Adolphe van Bever le considère « digne de représenter l'idéal de son temps[V 4] ».

Portrait[modifier | modifier le code]

La gravure réalisée par Pierre Daret en 1648 pour l'édition originale des Vers héroïques, d'après un dessin du miniaturiste Louis Du Guernier[B 89], est le seul portrait authentique de Tristan L'Hermite, qui a servi de modèle pour deux autres portraits[note 5] destinés à illustrer ses ouvrages, au XVIIIe siècle[B 90], où il est toujours représenté « en buste, de trois-quarts[C 17] ».

Portrait de Tristan L'Hermite, gravé par Pierre Daret en 1648.

Amédée Carriat s'intéresse à ce portrait qui « semble livrer un secret important : l'admirable portrait… La tête est de trois-quarts à droite, dans une bordure ovale. Comme si Daret l'avait fait à dessein, la mise sobre du poète — simple pourpoint à chiquetades, écharpe unie en sautoir, rabat sans dentelles — met en valeur la séduction du visage, la splendeur des longs cheveux tombants. Sous l'ondoyante chevelure qui accuse encore la douceur tendre, quasi féminine, du regard, un visage rond aux pommettes remontées, un nez au dessin délicat et surtout, ombrée d'une discrète moustache, soulignée d'une royale à peine esquissée, une lèvre gourmande et sensuelle, qu'on imagine empourprée souvent par la fièvre[E 10] ».

Considérant le narrateur du Page disgracié, Jacques Prévot s'interroge : « Est-il grand ou petit, blond ou brun ? Aucun de ceux qu'il rencontre ne nous apporte de lumière sur sa personne physique. Il les regarde ; ils ne le regardent pas. À vrai dire, ils l'écoutent. Lorsqu'il les séduit — car il les séduit et provoque dans leur entourage bien des jalousies — c'est beaucoup moins par sa mine que par son art de la parole[105] ». De fait, Tristan est « homme de bonne compagnie, parfaitement honnête et capable de secret, beau et avenant, soigné de sa personne et de manières délicates ; il s'était distingué à la guerre et dans toutes les occasions où un gentilhomme avait à faire preuve de courage. Et il joignait à ces qualités la culture la plus complète, une conversation agréable et spirituelle, et l'art d'écrire le plus joliment du monde en prose et en vers[106] ».

« Que savons nous encore de lui ? » s'interroge Marcel Arland. « On a prétendu qu'il s'était marié, qu'un fils lui était né et qu'il avait perdu sa femme et son enfant. On nous le montre, vers la fin de sa vie, dans son petit « hermitage » (c'est ainsi qu'il disait lui-même) de la rue Neuve-Saint-Claude, aux Marais du Temple ; pauvre logis mais où, parmi ses livres, devant sa table ou près d'un ami, il est un instant son maître. Nous savons surtout que cet inquiet avait une âme droite et un cœur sincère[A 10] ».

« Violent, énergique, généreux, homme de cœur en même temps que d'esprit », selon René Bray[107], Tristan est avant tout fidèle, « ce qui est à l'honneur de son caractère[108] »« fidèle envers ses maîtres, qui ne l'en récompensent pas toujours, comme envers ses amis, qu'il avait su choisir[C 18] » notamment « parmi les écrivains, Théophile et Hardy qui encouragèrent ses débuts, Faret et Saint-Amant qui furent ses compagnons de fête, Boisrobert qui le recommanda à Richelieu, Voiture qui le servit de ses bons offices, Conrart et Messieurs de l'Académie qui l'accueillirent si gentiment[108] ».

Parmi ses contemporains, Marcel Arland le distingue pour « cette souple aisance, ce cœur charmant et cette gentillesse[A 11] », « à décourager la malveillance la plus acharnée ». Amédée Carriat se demande « quel poète de son temps, et d'un temps si difficile à traverser, peut comme Tristan se flatter de n'avoir jamais essuyé la plus petite épigramme, un seul sarcasme, une seule allusion blessante. Et qui en prodigua moins à l'endroit de ses confrères ? N'être cité que deux fois par Tallemant dans ses Historiettes, et à la hâte, n'est-ce pas le signe d'une évidente discretion[E 11] ? »

Mélancolie et nostalgie[modifier | modifier le code]

Tristan L'Hermite, « poète de la nuit et des amours insatisfaites, des souffrances de l'âme, de ses moments d'exaltation et de profonde dépression, est bien de ces mélancoliques que le XVIIe siècle s'est plu à définir[109] ». Tristan, « moins expansif que Saint-Amant, moins passionné que Théophile, envoûte son lecteur par la douceur mélancolique d'une plainte qui révèle un cœur incurablement blessé[110] ». Dans Le Promenoir des deux amants, plus qu'une allusion à la métamorphose de Philomèle[L 4], c'est « le lyrisme amoureux qui inspire ces vers[111] » :

Ce rossignol mélancolique
Du souvenir de son malheur
Tâche de charmer sa douleur
Mettant son histoire en musique.

Patrick Dandrey montre comme « la position du héros dans la gravure » en frontispice de la seconde partie du Page disgracié, « la joue reposant sur sa main droite repliée, évoque avec à peine plus d'alanguissement nostalgique et à peine moins de prostration méditative la posture caractéristique de la mélancolie, celle qu'adopte l'ange morose et sévère de la gravure Melancholia I de Dürer, celle que l'on retrouve jusque chez le Penseur de Rodin ruminant des idées aussi noires que le bronze dans lequel il est coulé. La mélancolie, voilà l'humeur dominante du page[112] ».

Le « premier départ » dans la vie du héros de ce roman, « livre nostalgique s'il en fut jamais[113] », est « un arrachement à son milieu familial, et tout spécialement à sa mère à qui on vient le prendre[114] » : « l'absence de la mère dans Le Page disgracié — absence qui va jusqu'au mot lui-même, la mère n'étant jamais désignée que par une périphrase — n'est pas indifférente, et le premier psychanalyste venu saurait y trouver son compte[115] ». Maurice Lever observe que « cette mélancolie, qui donne au Page disgracié sa tonalité générale, alterne avec de longues périodes de bonheur » : le destin « interrompt le cours des jours heureux et les transfigure en paradis perdus[116] ».

La jeunesse du page n'est « qu'une longue errance, la scène où elle se joue se déplace sans cesse[117] », mais cette errance est « symptomatique. Le page n'a pas de demeure : son histoire n'est rien d'autre que la recherche de ce lieu fixe et sûr qu'est une maison[118] » — et « l'ethnologue, autant que le psychanalyste, pourrait insister sur cet isomorphisme de la maison et du ventre maternel[118] ». Ainsi, « ce qu'il y a de plus vrai dans l'épisode du retour à la terre natale, c'est ce qui n'est pas dit mais pourtant si facilement capté, la déception évidente du page[119] ».

Le sentiment « de la perte et du dépaysement continuel est lié à l'exclusion du paradis de l'enfance, à la conscience de la chute dont souffre l'adulte. Toutefois, le narrateur n'a jamais vraiment connu la paix et la sérénité de l'enfant. Il a vécu l'enfance comme un mythe, comme une création imposée[120] ». Ainsi « Tristan sait bien que sa tristesse n'est pas une source d'inspiration circonstancielle, mais qu'elle trouve des racines au plus profond de son être et de sa vie[S 4] ».

Pierre Quillard rend hommage à Tristan pour avoir su, « bien avant Lamartine et Hugo, intéresser le monde extérieur à la mélancolie des hommes, et le bruissement des feuilles, l'éclat du ciel, la voix des eaux se mêlent dans ses vers aux plaintes et aux désirs des âmes en peine[121] ». Pour Patrick Dandrey, « la boucle est ainsi bouclée : de la chrysalide du page disgracié était appelé à sortir un poète solitaire et plaintif, qui allait porter pour couleurs et pour armes la tristesse paronymique de son prénom et l'érémitisme synonymique de son nom[122] ».

Pseudonyme et patronyme[modifier | modifier le code]

Tristan est « peut-être, de tous les poètes du XVIIe siècle, le plus énigmatique et le plus déguisé », jouant « sur l'équivoque transparente de son nom : le poète, que son statut rend anonyme, ne se dévoile jamais tout en inscrivant chacun de ses vers dans le tissu même de sa propre vie[123] ». Les textes manuscrits et autographes de Tristan « sont d'une insigne rareté ». Amédée Carriat mentionne seulement trois documents, dont « deux reçus conservés à la Bibliothèque nationale de France, l'un du 26 août 1621, signé F. L'Hermite, l'autre du 7 septembre 1628 signé T. Ermite et donnant Tristan comme gentilhomme de Monsieur, frère du roi[C 17] ».

Dans Le Page disgracié, où « pseudonymat et anonymat sont la règle[124] », le héros se présente en Angleterre sous le nom d'Ariston (partie I, chapitre XXIV[P 3]) — « nom d'origine grecque, construit sur αρίστων, le meilleur[124] » ou sur « Aristote croisant Platon dans ce mot-valise[125] » — et ce nom « peut être rapproché de celui de l'Ariste de La Folie du sage[72] ». Ainsi, « alors qu'il est censé raconter sa propre vie, Tristan se désigne par un prénom qui n'est pas le sien, mais qui en est presque l'anagramme. Ce mode de désignation témoigne des relations complexes qui s'établissent dans l'ensemble de son œuvre entre fiction et réalité, si bien qu'Ariston n'est peut-être pas plus un double de Tristan qu'Ariste[126] » — nom fictif qui apparaît dès 1642 en signature de la dernière des Lettres mêlées de Tristan[I 17].

Cependant, « le héros de La Folie du sage est, comme Ariston, victime d'une « disgrâce ». Il semble, en outre, que l'auteur joue sur des effets de paronomase : Ariste fait écho à Ariston, Sage à Page — sans compter que, dans ses implications sémantiques, l'adjectif sage n'est pas sans évoquer le patronyme de l'écrivain : L'(H)ermite[127] ». Le nom propre du narrateur est « parasité par des cadres externes, et le contenu du roman vient lui offrir un nouvel emploi ni désignatif ni vocatif : Ariston et Tristan s'effacent au profit d'une identité portée par une antonomase de nom commun, L'Étranger[128] », dans un contexte où « son champ sémantique expose un sens sociologique — la réputation (se faire un nom), l'origine sociale noble (avoir un nom) et son identité (porter un nom)[129] ».

Dans Le Page disgracié, « Tristan met déjà en place le dispositif qui rendra bientôt possible la création de La Folie du sage. Aussi le Page manifeste-t-il en général un intérêt marqué pour tout ce qui touche au théâtre, au jeu, à la comédie : lorsqu'il ne se déguise pas, il se fait metteur en scène[130] ». L'auteur lui-même « transforme donc progressivement sa passion pour le jeu en une passion pour le théâtre, trouvant là aussi le moyen de masquer l'identité du Je[131] » : « Je, par conséquent, et Pas-Je » comme le souligne Jacques Prévot[93].

Enfin, « il est possible de faire de La Folie du sage comme du Page disgracié une lecture strictement politique : alors que les relations avec son maître se révèlent parfois difficiles, Tristan porte sur le pouvoir en général un regard critique, et il semble bien que dans ce domaine ses personnages fassent écho à ses propres préoccupations[132] ».

Dans les pièces de théâtre composées « au moment précis où Corneille a inventé des héros forts qui se définissent dans la proclamation et l'accomplissement de leur moi, le romancier du Page disgracié peint un moi irrésolu, poussé de-ci de-là par tous les vents, ose un romanesque sans héroïsme[133] » et fait prononcer presque le même vers par les héros de La Folie du sage, de La Mort de Sénèque et d'Osman[B 91] :

Ariste

Je me cherche moi-même et ne me trouve plus.
                                              (Acte III, scène II)

Sénèque

Mon jugement s'égare en ces biens superflus,
Je m'y cherche moi-même et ne m'y trouve plus.
                                              (Acte I, scène II)

Osman

Je ne puis démêler un nœud si fort confus,
Je m'y vois, je m'y cherche, et ne m'y trouve plus.
                                              (Acte V, scène I)

Ainsi « Tristan fait entendre une voix différente et se distingue par ses dissonances de ceux qui dogmatisent en tout et n'ont à la bouche que le mot de vérité ». Jacques Prévot y voit, « aujourd'hui, la preuve de sa modernité. N'est-ce pas cela, être libertin au XVIIe siècle[133] ? »

Libertés de pensées[modifier | modifier le code]

Les jugements portés sur la pensée de Tristan sont très partagés : « plusieurs critiques notables croient qu'il a adhéré de cœur au mouvement puissant et secret du libertinage philosophique. Cependant, d'autres critiques non moins notables, considérant l'absence de conviction dont il ne cesse de témoigner, ne le croient pas libertin du tout. D'autres enfin le présentent comme libertin dans sa jeunesse, puis ayant évolué plus tard vers une attitude religieuse[134] ».

Tristan joueur[modifier | modifier le code]

Comme le héros du Page disgracié, « la rencontre d'une beauté l'embrase. Ce n'est point la seule passion de Tristan : il est aussi, il est d'abord la proie du jeu. Et toutes ces faiblesses, ces inconséquences, ces servitudes, il en mesure le cours funeste ; mais il y assiste dans l'impuissance[A 10] ». Urbain Chevreau témoigne que « le jeu était sa passion dominante, et il perdait tout ce qu'il pouvait hasarder[135] ». Le page « subit la séduction du jeu. Comme tous les joueurs passionnels, il ne triche jamais, ou plutôt il ne conçoit pas la tricherie. Il ne la soupçonne même pas chez ses partenaires[136] ».

Dans la société française du XVIIe siècle, « le jeu est inséparable de la luxure[137] » et témoigne de « l'indifférence au salut ». Ces thèmes sont illustrés ensemble dans deux tableaux contemporains de l'écriture du Page disgracié, Le Tricheur à l'as de carreau et Le Reniement de saint Pierre de Georges de La Tour[137], où « les soldats toujours présents, qui s'en remettent au sort quand s'accomplit le pire péché, celui qui consiste à miser sur les biens terrestres, la vie pour Pierre, le désir d'inverser la fortune pour le Page qui croit que la disgrâce n'est que conjoncturelle[138] » sont également condamnés par les Évangiles[139] :

« Ils le crucifièrent et se partagèrent ses vêtements en tirant au sort (Mc 15,24) »

« Après l'avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements, en tirant au sort (Mt 27,35) »

« Ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort (Lc 23,34) »

« Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré au sort ma tunique. Voilà ce que firent les soldats (Jn 19,34) »

Tristan « donne le ton de la relation des événements » dans son roman, non par un prologue mais par un « Prélude du Page disgraciéavant le jeu[140] », où son antihéros offre « l'image d'un perdant[141] ». Grâce au jeu, cependant, « le page reprend ses droits sur le destin, en lui lançant à son tour défis sur défis. Qu'il gagne ou qu'il perde, du moins récupère-t-il ici son libre arbitre, même si l'espace ludique est celui de la simulation et même si cette liberté est de l'ordre de l'illusoire[136] ». Mieux encore, « derrière l'aveu, ne peut-on déceler encore le bluff du joueur ? » Le narrateur « double la mise, en quelque sorte, pour effacer les pertes en les racontant. Le seul plaisir est ce gain : plaisir de la fiction, plaisir imaginaire comme celui qui pousse au jeu, puisque le plaisir du lecteur ne peut être évoqué que sur le mode de l'incertitude, de l'espoir[142] ! »

Tristan libertin[modifier | modifier le code]

Joueur, le héros du Page disgracié reconnaît qu'il « ne fut pas longtemps en cette cour sans y prendre la teinture de quelques petits libertinages[P 4] », même si Jacques Prévot précise que le mot est utilisé « dans un sens atténué[P 5] ».

Joan DeJean relève comme un trait caractéristique la désignation des « auteurs libertins majeurs » par « leurs prénoms seulement : Théophile, Tristan, Cyrano[143] ». Selon Jean Tortel, « Théophile, Saint-Amant, Tristan, les plus grands, revendiquèrent toujours leur liberté. Furent-ils en outre libertins ? Le premier sûrement : leur prince poétique ; Tristan, très probablement[144] ». En 1935, Antoine Adam compte Tristan parmi « les vrais amis » du poète de La Solitude, dans sa thèse sur Théophile de Viau et la libre pensée française en 1620[145] — Tristan « aurait même été l'un des plus extrémistes de ce groupe de libres penseurs[146] ».

En proclamant « l'athéisme de Tristan[147] », cette thèse déclenche une polémique, d'autant plus vive qu'elle bouleverse la chronologie en faisant naître l'écrivain en 1595[145] afin de l'identifier à « un marchand d'étoffes nommé Tristan L'Hermite » que Théophile aurait fréquenté à Amsterdam en 1613[148], « débauché, buveur, dominé par une femme : Pour quiconque a deviné, derrière le masque, la vraie personnalité de Tristan, aucun doute que le portrait soit ressemblant[149] ».

Cette ressemblance est loin d'avoir fait l'unanimité[150]. Amédée Carriat considère que, « de bonne heure, sa mauvaise santé ne lui permit plus ces excès, si excès il y eut jamais[E 12] ». En 1937, Raymond Lebègue réfute les arguments d'Antoine Adam, « ingénieux mais bien fragiles[151] » concernant son libertinage[152], sa naissance avant 1600[153] ou sa présence dans les Provinces-Unies[154]. S'appuyant sur « les recherches généalogiques auxquelles Napoléon-Maurice Bernardin s'est livré[155] », Raymond Lebègue rappelle que « dans les Pays-Bas espagnols, en particulier à Anvers vivaient depuis le XVe siècle des L'Hermite qui, comme la famille de Tristan, se croyaient issus de Pierre l'Ermite. Le marchand d'étoffes d'Amsterdam était-il leur parent ? Cela nous importe peu[156] ».

Tristan philosophe[modifier | modifier le code]

À côté « d'autres distractions plus obsédantes, le jeu et les belles femmes », Tristan croit « à l'alchimie et à l'astrologie[W 1] ». S'il montre « peu de goût pour la métaphysique, en revanche, l'occulte, le surnaturel, la magie l'attirent. Il ne fait d'ailleurs en cela que partager les goûts de son temps[E 13] ». Sous sa plume, « Orphée devient ainsi un double d'Hermès, dieu de l'alchimie, emblème d'une poésie ésotérique et magique[L 5] ».

Le Page disgracié montre une connaissance très précoce[157] « de tous les contes qu'on fait de Jacques Cœur, Raymond Lulle, Arnaud de Villeneuve, Nicolas Flamel et autres, jusqu'à Bragardin[P 6] ». C'est « avec beaucoup de subtilité et d'humour[158] » que Tristan place sur le parcours de son héros — semé « d'épreuves que l'on pourrait qualifier d'initiatiques[159] » — un homme possédant la pierre philosophale[P 7], « qui n'est qu'un pseudo-philosophe[158] » sinon un faux-monnayeur[160], avant l'« authentique alchimiste, le véritable initiateur du page disgracié, Scévole de Sainte-Marthe[161] ».

Antoine Adam montre l'intérêt de Cyrano de Bergerac pour « la tradition gnostique. Cet univers qui est un secret, des hommes, des initiés en ont possédé la clef. Socrate eut son démon. Tristan et quelques autres continuent cette tradition d'une sagesse mystérieuse[162] ». Marcel Arland s'interroge : Tristan est-il « un esprit fort ? Ami de Théophile, de Saint-Amant, de Scarron et de Cyrano, qui l'appelait un héros, il a pu donner quelque peu dans ce libertinage où se rejoignaient quelques-uns des meilleurs esprits du temps. Mais il n'y trouve pas une assise, pas même une attitude. Et sa clairvoyance, qui le détourne des cris, des gestes ou des protestations passionnées, ne sert enfin qu'à lui faire mieux sentir son échec[A 10] ».

Cette « histoire romancée d'un apprentissage malheureux » aboutit au « regard lucide d'un homme qui mesure l'étendue de ses rêves inassouvis. À la recherche du temps passé, Tristan ne trouve que l'assurance d'un temps perdu à courir après des chimères[S 5] ». Toute son œuvre montre combien « l'écriture est évidemment sublimation, même si le sentiment de l'échec existentiel persiste. Il faut comprendre ainsi pourquoi, peu de temps après avoir renoncé à prolonger le roman de sa vie, dans un élan de sensibilité blessée, il s'est tourné vers les recours spirituels en écrivant L'Office de la Sainte Vierge[163] ».

Ce recueil est le seul « qu'il signe, sans doute par signe d'humilité, en reprenant son nom d'état civil : François L'Hermite[164] ».

Tristan catholique[modifier | modifier le code]

« L'Hermite », 9e carte du tarot de Marseille (début XVIIIe siècle).

La poésie religieuse de Tristan est « d'une relative minceur : quelque 3 000 vers, soit à peine le sixième de son œuvre lyrique[O 5] ». Les titres de ses deux recueils, L'Office de la Sainte Vierge et les Hymnes de toutes les fêtes solennelles, « le font ranger dans une catégorie d'auteurs qui, de nos jours au moins, ne passent pas pour les plus créateurs : celle des traducteurs et paraphrastes de textes sacrés[O 5] ». Selon Antoine Adam, « on n'aurait guère reconnu en lui le philosophe de jadis, l'homme qui aimait le jeu, le vin et les idées audacieuses[165] ».

Napoléon-Maurice Bernardin, « après avoir admiré dans de tels vers la franchise de l'accent, la sincérité de l'émotion, la fermeté du style et l'éclat des images », soutient que « dans la poésie religieuse le XVIIe siècle n'avait produit aucun poète supérieur à Tristan avant que Racine donne les chœurs d'Esther et d'Athalie[B 92] » — opinion nullement partagée par Doris Guillumette, après avoir cité « un des plus beaux poèmes [G 2] », la Prière à Jésus-Christ : « Ce qui nous frappe le plus, c'est le manque d'originalité, l'impression que le poète se plie docilement aux exigences du genre. Les images paraissent figées, sans le ressort d'une expérience spirituelle vécue et profondément ressentie[G 3] ».

Le plus souvent, les anthologies « choisissent d'ignorer les vers religieux de Tristan[O 6] ». En 1925, Pierre Camo préfère « laisser de côté ses poésies religieuses qui n'ajoutent rien à sa gloire[166] ». Amédée Carriat regrette que « ni Maurice Allem ni Robert Vallery-Radot ne citent Tristan dans leurs anthologies de la poésie religieuse[C 19] ».

Adrien Baillet observe qu'« il n'est pas rare de voir sur notre Parnasse français des poètes galants touchés quelquefois de tendresse pour la dévotion[167],[168] ». Ces revirements sont fréquents, parmi les auteurs libertins : « ne nous indignons pas si, dans les années de réaction qui suivit le procès de Théophile, Boisrobert donna des gages au parti dévot et donna des preuves de sa piété en publiant une Paraphrase des Sept Psaumes de la Pénitence[169] ». De même, « Des Barreaux, le prince des libertins, écrivait son fameux Sonnet religieux[E 14] » et, « sentant la mort qui approchait », Saint-Amant « ne se refusait pas aux pensées graves et prenait la figure d'un sage chrétien[170] ».

Pour Antoine Adam, « cette application à remplir les devoirs d'un chrétien, cette adhésion profonde à l'essentiel de la foi chrétienne, unies à un scepticisme décidé à l'endroit des superstitions, au rang desquelles figuraient certains dogmes, ne sauraient étonner ceux qui savent combien les meilleurs esprits était à cette époque éloignés à la fois du libertinage et du catholicisme ultramontain[171]. »

Cependant, « pour être devenu chrétien, Tristan n'en demeure pas moins philosophe[172] » et, « à voir les noms de ses meilleurs amis, on se prend à soupçonner que, s'il était devenu sage, il continuait de fréquenter des gens qui ne l'étaient pas[165] » : étant donné l'athéisme de Cyrano, de d'Assoucy, il convient de « savoir discerner derrière eux la présence de Tristan, de Scarron et très probablement de Rotrou[173] ». Les lettres de Mainard adressées à Tristan montrent combien « son autorité morale était grande[174] ».

Sans prendre parti, Jacques Scherer conclut simplement que « l'ambiguïté de sa pensée est peut-être le secret de la puissance de son oeuvre dramatique[175] ».

Artifice et sincérité[modifier | modifier le code]

En 1955, René Lacôte publie un article dans Les Lettres françaises, où Tristan L'Hermite est présenté comme un « récidiviste du faux-semblant » et son œuvre comme « pure et insincère façade[176] » — critique « injuste[177] » mais qui motive une analyse sur l'artifice et la sincérité de son art[178]. La question de la sincérité de l'auteur est importante pour étudier sa libre-pensée[G 4]. Doris Guillumette est « persuadée que Tristan voilait consciemment sa pensée : il n'ignore pas les avantages de l'artifice. Il ne pouvait en être autrement à l'époque, puisque le contrôle de l'impression était rigoureux, et à partir de 1624 la pensée forte était surtout clandestine[G 5] ».

Cette approche a pour conséquence d'approfondir l'anonymat du Page disgracié[179] comme son caractère « autobiographique romancé[180] » :

« La vérité s'y présentera seulement si mal habillée qu'on pourra dire qu'elle est toute nue. On ne verra point ici une peinture qui soit flattée, c'est une fidèle copie d'un lamentable original ; c'est comme une réflexion de miroir[P 8]. »

Joan DeJean oppose cette attitude à « la confrontation de La Rochefoucauld avec le miroir pour prétendre à la sincérité[181] ». Le page de Tristan « est conscient de l'inutilité de tels instruments, et porte notre attention sur l'artifice même du procédé[182] ». En effet, « l'essentiel est de donner l'impression de la nudité et du réalisme absolu, non pas de présenter véritablement la réalité au lecteur[89] ».

Le maniérisme de La Belle esclave more se trouve également justifié : « On sait que ce poème est presque une traduction de Marino, mais ce ne serait pas la seule fois que Tristan imite un autre écrivain pour faire connaître ses propres sentiments[G 6] » — et, si le dramaturge est tenu de cacher son épicurisme[G 7], « on se demande comment Tristan osa même aborder ces questions sur la scène[G 8] » dans La Folie du sage. En conclusion de son étude, Philip Wadsworth considère qu'« artifice et sincérité, combinés avec bonheur, donnent à ses vers une qualité particulière qui le place en-dehors des autre poètes de son temps[183] ».

Antoine Adam défend le « concettisme » de Tristan : « Seuls le lui reprocheront ceux qui ne comprennent pas que le poète lyrique parle une langue nécessairement artificielle, que la langue des poètes grecs était au plus haut point artificielle, que Baudelaire, Mallarmé, Valéry n'ont pas parlé autrement, et qu'il n'est pas de plus ridicule éloge à faire d'un poète que d'admirer en lui le naturel de l'expression[184] ». Marcel Arland l'estime « à la fois savant et spontané : de là son prix. À l'instant où son poème va nous sembler trop bien conduit, surgit un caprice, un mouvement imprévu, qui n'est plus, ou n'est plus seulement un mouvement de rhétorique, mais un soupir, un sourire, un abandon : l'homme est là, ce Tristan que nous cherchions, que nous commençons à entrevoir[A 12] ».

Michel Chaillou montre comment, « paradoxalement, c'est la rhétorique, par son artifice même, qui sert la passion. L'artifice sert la sincérité, parce qu'il y a une sincérité de l'artifice, et c'est cela qui fait sa grandeur[185] ».

Contraintes matérielles[modifier | modifier le code]

Le manteau de Tristan[modifier | modifier le code]

Évrard Titon du Tillet attribue à Tristan « le sort de tous les fameux poètes, dont le mérite n'a jamais été accompagné de l'opulence[186] ». Antoine Adam trouve Tristan « pauvre, entre les plus pauvres des hommes de lettres de son siècle » et reproche à Napoléon-Maurice Bernardin d'avoir « tenté en vain de nier cette pauvreté[187] ». Paul Pellisson retient qu'« étant poète, joueur de profession et gentilhomme de M. le duc d'Orléans, aucun de ces trois métiers ne l'enrichit[16] ». Édouard Fournier, qui relève l'ironie de cette ressource du jeu d'argent pour Tristan, rappelle que « le théâtre rapportait fort peu » — et sa pauvreté, « un peu volontaire, et dont sa piteuse toilette était la déplorable enseigne, devint proverbiale[188] ». Un mot d'esprit a été conservé pour la postérité, attribué au duc de Montausier et au poète Habert de Montmor par Ménage[189], les frères Parfaict[190] et l'abbé Goujet[191], au médecin Bourdelot par Tallemant des Réaux :

« [Le duc de Guise] parlait d'un garçon nommé Quinault qui fait des comédies où il y a beaucoup d'esprit : « Vous voyez », dit-il, « c'est le fils d'un boulanger ; il n'enfourne pas mal. C'était le valet de Tristan ; Tristan était à moi, c'est comme Élie qui laissa son manteau à Élisée. — Cela serait bon », dit Bourdelot qui était présent, « si Tristan avait eu un manteau ». M. de Guise ne sut que répondre, lui qui s'était vanté que Tristan était à lui[192]. »

Jean Serroy devine « un facteur commun qui ressort de la manière dont Tristan pratique ces trois activités de poète, de joueur et de courtisan : c'est le détachement[S 6] ». Tristan exprime à plusieurs reprises son mépris de « l'argent pour l'argent. Il est sincère à coup sûr lorsqu'il écrit à son ami Chaudebonne », en 1625[E 15] :

Jamais le désir des richesses
Ne troublera mes sentiments ;
La Nature et les éléments
Me feront assez de largesses.
L'or éclatant dont le soleil
Vient couronner à son réveil
Le front orgueilleux des montagnes
Et l'argent qui s'en va coulant
Sur l'émail fleuri des campagnes
Me rendront assez opulent.

et, sur le ton d'un madrigal « spirituel et charmant[193] », dans la Plainte à la belle banquière. Au XVIIe siècle, « la banquière est de ces femmes intéressées qui comptent l'argent de leurs amants avant de leur céder[L 6] » :

Encore qu'à bien compter
Je ne puisse me vanter
Que de mille francs de rente[note 6],
Je me trouve plus content
Qu'un avare qui se vante
De plus de vingt fois autant.

Mes désirs sont limités,
Je n'ai point les vanités
D'aller ni suivi, ni brave :
Nul soin ne me va chargeant,
Et je ne me rends esclave
Des hommes ni de l'argent.

dans sa correspondance enfin, dans une lettre à Antoine de Bourbon, comte de Moret[I 18] :

« Jamais je n'ai fait dessein d'acquérir du bien, pour ce que je n'ai jamais fondé de bonheur sur les richesses. J'ai toujours considéré l'ambition comme un démon capable de me faire perdre des avantages effectifs en me proposant des prospérités imaginaires. Grâce à Dieu, sa chaude vapeur ne m'a point altéré le sens et mis des empêchements aux libres fonctions de mon âme. Je tiens toujours pour terre ce qui n'est que terre, et ne compte point entre les choses précieuses celles qui contiennent les éléments ou qui relèvent de la Fortune. Je sais bien que c'est une sorte de simplicité qui n'est pas à l'usage de tout le monde, mais elle n'est condamnée que par des gens dont je n'approuverais pas la vie. »

Avec Vion d'Alibray, Tristan est « l'un des rares poètes de son époque à chérir à ce point la liberté, à refuser toute chaîne[E 16] ».

Servitude et grandeur[modifier | modifier le code]

La relation d'un poète à son protecteur est simple : « Les Condé, les Montmorency, les Guise ne sont pas des mécènes. Ils n'aident pas les poètes : ils les achètent. En retour se justifie, s'impose presque, l'utilité des poètes. Les odes, les satires, les épigrammes sont utiles au pouvoir. Ils agitent, ils font et ils défont l'opinion publique[194] ». Ainsi, « au-delà encore de Malherbe, parangon de la dignité royale du poète, Tristan reste dans la droite ligne de la Pléiade, reflet d'une société littéraire vivant du soutien libéral des Grands[195] ».

Plus qu'une collection de poèmes composés sur vingt ans, les Vers héroïques sont organisés dans « le souci de dévoiler l'ambiguïté de l'échange entre le poète et son héros[196] », dessinant la courbe d'« agonie d'une relation mythique[196] ». Dès le titre est posé, comme « point de départ, le paradoxe majeur dont le recueil va naître, à la fois variations sur ce constat d'échec et propositions de dépassement[197] » : « le Grand ne respecte pas celui qui le célèbre. Il le traite au contraire avec une négligence coupable, qui témoigne d'un manque certain de générosité, c'est-à-dire de véritable noblesse[198] ».

Aussitôt « quitté le champ de bataille, déposée la trompette de la célébration, le poète n'a plus affaire qu'à des ombres et demeure explicitement sans salaire[199] ». Cependant, « sans lui, le guerrier n'est qu'un massacreur[200] » et, « si ces vers sont bien héroïques, on ne saurait dire avec certitude que Gaston, Henri de Guise ou même Delorme ou Saint-Aignan sont des héros[201] ».

Tristan « met le déclin en scène de façon toujours plus concise et plus frappante[202] ». L'abbé Goujet avait déjà observé ces écarts : « Quelquefois il flatte des courtisans, de qui il espérait des grâces, d'autres fois il reprend leurs vices, et même avec beaucoup de liberté[203] ». Napoléon-Maurice Bernardin le trouve parfois « tout près de sortir des bornes du respect[B 93] » : « Tout a été bousculé. Le poète est bien devenu figure héroïque, après avoir révélé combien le héros était réductible à une illusion dont lui seul est le maître[204] ».

Deux poèmes — La Servitude[L 8] et des stances adressées à Vincent Voiture[L 9] — font rimer « bien cruellement étude avec servitude, et fers avec vers[201] » :

Ma Muse fait tous ses efforts
Pour assembler tous les trésors
Qu'elle trouve dans son étude ;
Mais quoi ? la pesanteur des fers
Que lui donne la servitude
A meurtri tous ses plus beaux vers.

Les Vers héroïques « s'offrent également à lire, dans la succession habilement concertée des poèmes, comme l'inexorable récit de cette violence faite au Je lyrique même[205] » : le poète apparaît « déclassé et irrémédiablement exilé de sa propre parole, par la multiplication des prosopopées qui marque la fin du recueil[206] ». Jean Serroy n'entend pas « faire pour autant de Tristan un Saint-Simon. La contemplation d'une cour peu à peu asservie entraîne moins chez lui révolte acerbe que distance attristée[S 7] ». Cette « perte du lien social » aboutit au suicide de la poésie héroïque, où Tristan « s'évoque en tant que fantôme qui s'est épuisé à pourchasser le songe du mécène[207] ».

Caractéristiques de l'œuvre[modifier | modifier le code]

L'« art poétique » de Tristan L'Hermite se distingue par « une rhétorique de la pointe au service d'une esthétique de la surprise. Le concetto — baroque, maniériste, mariniste, voire précieux, mais avant tout tristanien — informe l'ensemble de sa production[208] ». Selon Adolphe van Bever, ses ouvrages « ne valent pas seulement par l'agrément qu'ils nous procurent. Ils nous renseignent sur les sentiments d'une société polie, et ce n'est point trop dire qu'indépendamment de leur qualité rythmique ses vers offrent un sûr témoignage de la sensibilité d'une époque[V 5] ».

Maniérisme[modifier | modifier le code]

Le maniérisme de Tristan L'Hermite tient à « la variation sur les mêmes thèmes, qui permet de se renouveler et de surprendre toujours par une formulation inattendue — d'où le goût des oxymores et des beautés paradoxales : la Belle en deuil, la Belle gueuse, la Belle esclave more[209] ». Tristan imite ainsi la manière de Théophile de Viau : La Maison d'Astrée s'inspire de La Maison de Sylvie[O 7], et Le Promenoir des deux amants réécrit La Solitude[210] de manière précise — « même forme : quatrains féminins d'octosyllabes à rimes embrassées, même sujet[211] » — la même rime initiale sombre / ombre est un « hommage évident de Tristan à son illustre prédécesseur[L 10] » :

Dans ce val solitaire et sombre
Le cerf qui brame au bruit de l'eau,
Penchant ses yeux dans un ruisseau,
S'amuse à regarder son ombre.

Auprès de cette grotte sombre
Où l'on respire un air si doux,
L'onde lutte avec les cailloux
Et la lumière avecque l'ombre.

Tristan est un « poète savant, qui cache son érudition par la pratique d'une imitation composite qui brouille ses sources[L 3] ».

La Mer est une ode « maniériste, par une rhétorique du contraste et de l'antithèse, par la signification des fantasmes d'engloutissement associant à la nature un moi narcissique[212] ».

Tristan « imitait quelquefois d'autres poètes, mais d'une manière souple et lucide, bien assuré de ses propres dons[W 5] ».

Préciosité[modifier | modifier le code]

Marcel Arland admet que la poésie de Tristan peut « tourner à la mignardise, à l'afféterie, et lasser par l'abus des pointes et des métaphores. Mais sous la parure même il garde sa franchise et son naturel. Son vers, qui doit quelque peu à Théophile et à Marino, est bien, dans sa trame subtile, le vers de Tristan. Le poète des Amours sait donner à l'image précieuse, parfois baroque, une fraîcheur inattendue et souvent une mystérieuse résonance[A 13] ». Tristan s'exprime parfois « dans la langue des salons, mais avec plus de force et d'émotion[W 4] ». S'il n'est pas sollicité pour « apporter sa contribution à la célèbre Guirlande de Julie[E 17] », quelques pièces adressées à des familiers de l'hôtel de Rambouillet se trouvent dans La Lyre[L 11] et un poème des Amours s'intitule La Guirlande[L 12].

Antoine Adam rappelle que « Les Précieuses ridicules ne prétendent même pas donner des salons précieux une peinture exacte. Comment a-t-on pu imaginer que Mlle de Scudéry ait jamais appelé un miroir "le conseiller des grâces" ? Et croit-on vraiment que les précieuses demandaient à leurs laquais de leur "voiturer les commodités de la conversation" ? Nous avons d'authentiques témoignages sur la langue des précieuses ; nous en savons assez pour comprendre à quel point Molière déforme la réalité[213] ». De fait, « lorsque les Précieuses ridicules parleront du conseiller des grâces, elles ne feront que transposer en vile prose une expression de Tristan[184] » :

Amarille en se regardant
            Pour se conseiller de sa grâce
Met aujourd'hui des feux dans cette glace
Et d'un cristal commun fait un miroir ardent.
                        (Le Miroir enchanté)

René Bray trouve Tristan « précieux par la moins bonne partie de son œuvre lyrique. Il a consacré une part de sa vie à écrire des madrigaux ; à l'envi de Malleville et de Voiture, il a traité le thème de la Belle matineuse ; il s'est amusé à composer un sonnet galant sur La Belle esclave more[214] ». En fait, la plupart des poètes du XVIIe siècle « ne sont pas nés précieux, Sarrasin pas plus que Tristan, Godeau ou Scudéry. Le premier est fait pour l'élégie — en dehors de ses tragédies — le second pour le psaume, le troisième pour le vers héroïque ; Sarrasin a le talent épigrammatique ou satirique[215] » et « Tristan vaut mieux que cela, beaucoup mieux[216] ».

Baroque[modifier | modifier le code]

Jean Rousset note que l'« on a vu plus d'une fois le Baroque et la Préciosité se rencontrer. On a vu aussi qu'ils ne se confondent pas[217] » : « Quand le Baroque et le Précieux utilisent la même matière, miroir, neige ou eau, ils n'en font pas le même emploi. L'eau d'un poète baroque est l'image des métamorphoses, du flux et du reflux, du monde en mouvement. L'eau d'un poète précieux est du cristal ou de l'argent potable ; la neige est pour Bussières un tourbillon, une danse de papillons et de fantômes volants, elle est pour Tristan le grain d'une peau, la glace d'un cœur, la blancheur d'une main[218] ».

Certains sonnets, comme les Agréables pensées ou la Belle gueuse, « transforment la femme en statue faite de matériaux précieux ou en visage arcimboldesque[219] ». Cependant, « les femmes de Góngora demeurent fidèles aux canons de la beauté pétrarquisante », tandis que Tristan montre « un même sens du paradoxe et du contraste[220] » dans la Belle esclave more :

Et l'Ébène poli qui te sert d'ornement
Sur le plus blanc ivoire emporte l'avantage.

La Belle en deuil offre plus qu'« un jeu baroque sur la mort et les ombres fugaces[221] », mais « poursuit avec grâce ces variations sur l'amour et la mort[222] » :

Car vous voyant si belle, on pense à votre abord
Que par quelque gageureVénus s'intéresse,
L'Amour s'est déguisé sous l'habit de la Mort.

Tristan décrit pourtant « des femmes réelles au travers de ses métaphores tandis que Góngora les transpose sans cesse dans le monde mythologique, les métamorphose en phénix, en Léda ou en Diane[223] ». Dans ses Amours, « au travers de ce je maniériste qui envahit le vers et s'affirme, de cet amant baroque qui souffre pour étonner, Tristan vise avant tout le plaisir du lecteur. Le recueil échappe à toute monotonie non seulement grâce à la richesse des références mais aussi par sa cohésion[L 13] ».

La « couleur baroque de Tristan vient de son goût pour la description, qu'il partage avec Théophile et Saint-Amant, ses initiateurs en poésie[L 14] ». Il étend sa « louange paradoxale[224] » au paysage. Dans ses Lettres mêlées (no LXXVIII, où il « décrit un beau désert[I 19] ») « Tristan déforme la beauté classique en présentant ces éléments d'une manière inattendue pour créer un sentiment de plaisir basé sur l'horreur[225] » :

« Je me suis fait conduire dans un vieux château qui n'est plus habité que par des hiboux et des fantômes. Cependant je l'ai trouvé pourvu d'une horreur si fort agréable que je ne me pouvais lasser d'en contempler le débris et la belle situation. Ce vieux palais est assis sur un grand rocher qui le porte jusque dans les nues et se trouve tout environné d'autres rochers encore plus élevés, qui n'en sont séparés que par des abîmes[I 20]. »

Avec son « catalogue des arbres[L 15] », son « catalogue des animaux[L 16] » et sa « représentation des tourments des damnés[L 17] », L'Orphée, « de conception ostentatoire ou baroque, est un tour de force où le poète se plaît à montrer sa virtuosité verbale[W 6] ». Pourtant, « certains vers de ce poème suggèrent le style de La Fontaine dans son Adonis et les tons tragiques de Racine[W 7] » : « cet Orphée est donc sur la voie du classicisme[L 18] ».

Préclassicisme[modifier | modifier le code]

Considérant La Mariane, Marcel Arland s'amuse de ce « travers étrange que d'exalter un auteur en niant sa dépendance, s'agissant surtout, comme ici, d'un esprit qui n'est pas essentiellement créateur. La dette de Tristan envers Hardy, pour sa Mariane, semble de même importance que celle de Racine, pour sa Phèdre, envers Euripide, Virgile et Sénèque[A 14] ».

De fait, « la première Mariamne, dans sa violence fumeuse, reste rudimentaire : le vers en est maladroit, empêtré dans une lourde rhétorique, et l'expression souvent plate, brutale parfois. La pièce de Hardy n'est point l'œuvre d'un artiste, encore qu'elle soit par instants l'œuvre d'un poète. Elle peut frapper, mais elle ne séduit pas. Elle propose une illustre fable, mais elle ne nous laisse pas y participer. Avec La Mariane de Tristan, une autre époque apparaît, un autre esprit, un art véritable[A 15] ».

Son œuvre dramatique « n'a ni la puissance, ni la souveraine beauté de la grande œuvre classique. Elle n'en assume ni le sens tragique ni l'obsession. Elle n'a pas sa profonde unité. Presque toute entière, elle semble faite d'essais, de tentatives, de coups d'audace plus ou moins heureux. Ce sont des membres épars, qui laissent rêver d'un corps parfait[A 16] ».

Dans ses poèmes, Tristan « n'est pas toujours précieux ; il sait parler une langue harmonieuse et simple[A 13] ». Ainsi, « quoique romantique à sa manière, il faut le considérer, à cause de la pureté de son style, comme un continuateur libre et génial de Malherbe et donc un précurseur important du classicisme. Il poussa très en avant la formation du langage poétique dont La Fontaine et Racine furent les héritiers. Il possédait assurément une des plus belles voix lyriques du XVIIe siècle, une voix qui nous touche encore aujourd'hui[W 5] ».

Adolphe van Bever admire cette langue « pure, d'un éclat recherché, mais sobre et d'une forme tellement classique que peu de lecteurs s'apercevront que son texte a subi de légères modifications orthographiques » dans les éditions parues au XXe siècle[V 5]. De fait, « la qualité littéraire des Plaidoyers historiques a contribué à l'élaboration de la prose française classique[D 5] ».

Réalisme[modifier | modifier le code]

La Mort de Sénèque surprend par « deux de ses aspects les plus réalistes et les plus actuels : l'argent et la police. C'est parce que Sénèque est immensément riche qu'il est menacé et perdu. L'aristocratique conspiration de Pison groupe des gens riches, et leur chute est causée par des pauvres, Épicaris, Procule, Milicus. L'argent est véritablement au centre de la pièce, ce qui est exceptionnel au XVIIe siècle, surtout dans la tragédie[226] ». Dans « les soupçons, les enquêtes, les interrogatoires, les tortures, les aveux, les pièges, les trahisons » qui entourent Néron, « c'est par leur parole et au moment où ils la profèrent que ceux qui sont interrogés décident de leur vie ou de leur mort. Et c'est de cette extrême tension du langage que naît la poésie théâtrale. Jamais la tragédie n'est davantage discours qu'en présence d'une police redoutable[227] ».

Le Page disgracié « demeure un des monuments de la fiction réaliste en France[W 1] ».

Postérité[modifier | modifier le code]

Longtemps, « les lettres françaises des années 1600-1660 se trouvaient être l'apanage d'une poignée d'auteurs importants : Malherbe, Descartes, Corneille, Pascal. La critique moderne a ouvert ce domaine privilégié à un groupe d'écrivains peut-être secondaires mais fort intéressants. Dans cette pléiade d'écrivains si longtemps négligés, Tristan est sûrement une des étoiles les plus brillantes[W 8] ».

L'œuvre de Tristan « n'est d'aucune école, d'aucune époque précise. Son lyrisme, asservi à des idées, à des sentiments naturels et simples, mérite d'être entendu de tous temps[V 6] ». Adolphe van Bever lui accorde « l'universalité du génie, quoiqu'il ne connaisse pas les grands élans de l'âme et que le sublime ne l'ait guère pénétré. Sa strophe un peu essoufflée, mais d'un tour agréable, nous réserve de délicieuses surprises[V 7] ».

Jugements contemporains[modifier | modifier le code]

Portrait gravé d'un homme au grand nez couronné de lauriers
Portrait de Cyrano de Bergerac (anonyme)

Dès 1639[228], trois ans après ses premières représentations, La Mariane a « l'honneur peu fréquent de recevoir une suite, sous la forme d'une pièce d'un contemporain dont le titre même lui était un hommage, La Mort des enfants d'Hérode ou la Suite de la Mariane de La Calprenède[229] », et « trois ou quatre autres pièces de cette période portent la trace d'imitations très précises du chef-d'œuvre que l'on venait d'applaudir[70] ».

En 1654, La Mort d'Agrippine de Cyrano de Bergerac « rappelle pour le sujet et la conception générale La Mort de Sénèque de Tristan, et ce rapprochement prend tout son sens lorsqu'on songe à l'amitié qui unit les deux hommes ». Antoine Adam distingue les deux tragédies : « Si vigoureuse que fût l'œuvre de Tristan, celle de Cyrano la domine comme une œuvre de génie peut dominer une œuvre de grand talent. Cyrano a l'art de tendre à l'extrême les situations, de pousser les passions jusqu'à un point qui touche à la frénésie[230] ».

En 1660, malgré « peut-être une légère mauvaise humeur que le grand homme avait conçue à trop entendre dire et répéter que le succès de La Mariane eût contrebalancé le succès du Cid », Corneille « rend cependant justice à son rival lorsqu'il pose en principe que la catastrophe doit être réservée toute au cinquième acte d'une tragédie et finir la pièce[66] » :

« Le contraire s'est vu dans La Mariane, dont la mort, bien qu'arrivée dans l'intervalle qui sépare le quatrième acte du cinquième, n'a pas empêché que les déplaisirs d'Hérode, qui occupent tout ce dernier, n'aient plu extraordinairement ; mais je ne conseillerais à personne de s'assurer sur cet exemple. Il ne se fait pas des miracles tous les jours ; & quoique son auteur eût bien mérité ce beau succès par le grand effort d'esprit qu'il avait fait à peindre les désespoirs de ce monarque, peut-être que l'excellence de l'acteur qui en soutenait le personnage y contribuait beaucoup[231]. »

Jean Loret, « passant en revue tous les poètes contemporains et jugeant leurs vers » en 1653[B 94], déclare :

Ceux de Tristan sont immortels[232].

Dans la première partie de son Roman comique, publiée en 1651, « Scarron décrit, au chapitre II[233], une représentation de La Mariane donnée au Mans par une troupe itinérante, pauvre mais ingénieuse, où trois comédiens parviennent à interpréter les seize personnages[234] » : « Il faut qu'une tragédie soit bien émouvante pour saisir un auditoire dans de pareilles conditions », commente Napoléon-Maurice Bernardin[B 95].

Portrait peint d'un vieil homme bossu
Portrait de Scarron (anonyme)
Musée de Tessé.

Dans une épître en vers adressée au comte de Saint-Aignan, Scarron rend un double hommage à son ami et à son protecteur :

Adieu, comte partout vanté,
Et par Tristan si bien chanté,
Tristan qui chante comme un ange
Quand il entonne une louange,
Et qui, pour bien éterniser,
Ne va point chez autrui puiser[235].

Dans une autre longue Épître chagrine ou Satire[236] évoquant divers poètes infortunés de son temps, malgré la protection du chancelier Séguier[237], Scarron déplore que

Notre ami Tristan, gentilhomme
Autant qu'un Dictateur de Rome,
Qui fait des vers si noblement
Et dont le tour est si charmant,
Attend encor que la Fortune
Contre lui n'ait plus de rancune[238].

De fait, la gloire de Tristan va « s'obscurcir peu à peu pour s'éteindre avec les derniers survivants du règne de Louis XIII[B 96] ».

XVIIe siècle[modifier | modifier le code]

Portrait de Boileau par Jean-Baptiste Santerre (vers 1678).

Le classicisme instauré avec le règne personnel de Louis XIV, en 1661[239], fait tomber les poètes de la génération précédente dans le silence, puis l'oubli : « La doctrine classique a réussi à éliminer ces hérésies[240] ». Ainsi, « Tristan L'Hermite n'a pas été placé assez haut dans l'estime de la postérité ». Selon Émile Faguet, « cela tient à ce que Boileau ne l'a pas nommé. Ceux qu'il a le plus méprisés sont au moins signalés, quand il les nomme, à la postérité, qui est ainsi amenée à contrôler et parfois à réviser son jugement. Le silence de Boileau pour un auteur du XVIIe siècle est presque un arrêt de mort. Tristan était extrêmement loin de le mériter[241] ».

Amédée Carriat déplore que « le XVIIe siècle s'écoule là-dessus, et le froid XVIIIe siècle. Les décrets de l'anti-poète Nicolas Boileau ont réussi dans leur propos : jeter sur les poètes de cette première moitié du siècle, Tristan en particulier, le voile du parfait oubli[E 18] ».

Antoine Adam n'accable pas le seul Boileau, en admettant que « l'œuvre lyrique de Tristan aurait dû lui assurer, dans notre histoire littéraire, une place importante. S'il ne l'a pas obtenue, la raison en apparaît sans peine. Ce solitaire était sans relations avec la chapelle malherbienne. Il n'était l'ami, ni de Chapelain ni de Balzac. Dans la correspondance de ces deux hommes figurent des écrivains du dernier ordre, qu'ils blâment ou qu'ils louent, mais que du moins ils connaissent. Tristan est pour eux comme s'il n'existait pas, ou comme s'il vivait sur une autre planète. Il ne fréquentait pas non plus l'Hôtel de Rambouillet. Il resta donc en dehors du cercle où se fixèrent définitivement les réputations. Parce que Chapelain et Balzac l'avaient ignoré, Gilles Boileau et Furetière l'ignorèrent à leur tour, puis Despréaux ; et le silence sur lui du législateur du Parnasse scella définitivement la ruine de sa réputation[242] ».

De même, Tallemant des Réaux a « beaucoup fréquenté » Chapelain et Conrart, « sans doute avec une assiduité plus grande. Il y eut une époque où Gombauld le vit beaucoup. Choix significatif. Ce n'est pas Tristan, ce n'est pas Saint-Amant que Tallemant des Réaux décide de fréquenter. Il semble ignorer le premier. Il parle du second avec un injuste dédain[243] ».

À la différence de Boileau, « Tristan ne fut pas un satirique » et il semble que « la peinture des mœurs ne l'attire pas[E 19] ». Il offre plutôt des réflexions de moraliste en marge de la narration du Page disgracié — réflexions « d'un style remarquable[244] », qui annoncent les Maximes de La Rochefoucauld[245] — tout en offrant d'abord « la plus belle peinture de l'amour qu'offrent tous les romans de l'époque[246] » :

« Dès que l'esprit en est embrasé, il prend une certaine activité qui n'est naturelle qu'à la flamme, mais dans cette délicatesse que l'âme acquiert pour tout ce qui concerne la chose aimée, si l'on est sensible aux moindres faveurs, on n'est insensible aux moindres injures, et ce commerce est un agréable champ, où les épines sont en plus grand nombre que les roses. Comme un regard favorable, un petit sourire, un mot indulgent, ravissent de joie en de certaines occasions, aussi ne faut-il en quelques rencontres qu'un petit refus, qu'un coup d'œil altier, et même qu'une légère froideur pour faire mourir de déplaisir. Amour est un tyran désordonné qui fait connaître sa grandeur sans aucune modération : quand il donne, ce sont des profusions étranges, mais quand il exige, il n'ôte pas seulement la franchise, et le repos à ses sujets ; il les dépouille de toute sorte de bien, et ne leur laisse pas même l'espérance de voir diminuer leurs maux[P 9]. »

« Les grands ne veulent pas bien souvent que l'on fasse l'habile auprès d'eux, lorsqu'une trop grande pénétration dans leurs secrets leur est incommode, et c'est quelquefois une grande adresse que de leur témoigner une stupide ignorance[P 10]. »

« J'éprouvai bien en cette rencontre qu'on souffre quelquefois beaucoup en acceptant une faveur, et que, s'il y a du contentement à faire du bien à tout le monde, il n'y en à guère d'en recevoir de certaines gens[P 11]. »

« C'est une chose étrange que le fondement des haines et des amours du monde ; tel croit être fort maltraité de son ami, dont il est aimé cordialement ; tel croit être aimé de certaines gens auxquels il ne sert que de sujet de raillerie ; et ce sont des personnes adroites et mal intentionnées qui, pour leur seul intérêt, font tout ce désordre, quand elles ont pris quelque empire sur les principaux ressorts de ces grandes machines animées[P 12]. »

Enfin, si « Tristan ne se mêla pas de politique[G 9] », c'est par « ce mépris dans lequel il tient la politique, cette indifférence aux querelles partisanes » qu'Amédée Carriat devine, « dans l'outrance de la louange, quelquefois un secret humour » appliqué à ses Vers héroïques[E 20]. La Mariane, La Mort de Sénèque et Panthée dénoncent « les abus du pouvoir absolu » : contre « un tyran dont la cruauté est sans limite, le peuple aurait un droit légitime de révolte[G 10] ». Dans les Plaidoyers historiques surtout, Tristan aborde des sujets promis à une brûlante actualité lors de la Révolution : abolition des privilèges[G 11], abolition de l'esclavage[G 12], droits des femmes devant l'institution du mariage[G 13]

Ces revendications se trouvent transposées jusque dans son œuvre poétique[G 14] : « Un des thèmes qui domine toute l'œuvre de Tristan est celle du mérite personnel, mérite qui ne s'accorde pas toujours avec la condition d'une personne[G 15] ». Doris Guillumette le révèle « très conscient des problèmes sociaux de son temps[G 16] ». Par ses observations et plaidoyers, « Tristan introduit l'idée de progrès et se rapproche ainsi des grands penseurs du XVIIIe siècle qui ont osé croire que l'homme pouvait forger sa propre destinée[G 17] ».

XVIIIe siècle[modifier | modifier le code]

Avec la fin du règne de Louis XIV, « le silence quasi général qui entoure le nom de Tristan dès la seconde moitié du XVIIe siècle et jusqu'à la fin du XIXe siècle est particulièrement accablant. Plus exactement, la réputation de Tristan, auteur dramatique — ou plutôt auteur de La Mariane, seule pièce qui jouit d'un durable succès — semble avoir occulté longtemps celle du poète lyrique[247] ».

Les demoiselles de Saint-Cyr interprétaient « de petites pièces de théâtre[248] ». Madame de Maintenon recommande « que les jeunes filles s'essaient à apprendre de vraies tragédies, choisies dans le répertoire des meilleurs auteurs français du XVIIe siècle. Elles jouèrent ainsi Polyeucte et Cinna de Corneille, La Mariane de Tristan L'Hermite, Andromaque et peut-être Iphigénie[249] » avant que Racine n'écrive Esther à leur intention, en 1689[250]. La Mariane est régulièrement représentée à Versailles, accompagnée d'une comédie de Racine ou de Molière, de 1686 à 1703[B 97] : « Louis XIV aimait la tragédie de Tristan[B 98] ».

Voltaire, en marge de ses Commentaires sur Corneille publiés en 1764, éreinte à plusieurs reprises ce « très-mauvais ouvrage, mais très-passable pour le temps où il fut composé[251] » : « La Mariamne de Tristan, jouée la même année que Le Cid, conserva cent ans sa réputation, et l'a perdue sans retour. Comment une mauvaise pièce peut-elle durer cent ans[252] ? »

En 1724, Hérode et Mariamne de Voltaire « tombe tout à plat[B 99],[253] ». Remaniée l'année suivante et accueillie « avec une bienveillance qu'elle ne méritait guère[B 100] », cette tragédie relève « moins de la Mariane de Tristan que des tragédies de Racine, sur le plan desquelles elle est calquée avec plus de fidélité que de bonheur[B 101] ». Marcel Arland trouve la pièce de Voltaire « fort inférieure à celle de notre poète[A 17] ».

Ernest Serret, qui n'est « pas de ceux qui affectent un dédain superbe pour le poète auquel nous devons Zaïre, Mérope et Tancrède », estime que « la Mariamne de Voltaire paraît morte aujourd'hui ; la Mariane de Tristan est encore vivante[254] ». Jacques Scherer note que « La Mort de Sénèque est une pièce presque sans amour. Cet idéal ascétique que Voltaire proclamera sans pouvoir le réaliser vraiment est celui de Tristan[255] ».

Dans son édition du Page disgracié de 1898, Auguste Dietrich relève le passage suivant :

« Un prince de l'Église de mes proches parents fut émerveillé des choses qu'il ouït dire de moi, et fut encore plus surpris lorsque, me caressant un jour et me raillant sur des demandes que j'avais faites de la forme des Enfers, je lui témoignai en ma manière de m'exprimer que je doutais qu'il y eût des ténèbres où il y avait de si grands feux allumés[P 13]. »

« Voilà une réflexion qui sent son petit Voltaire ; mais Tristan n'a pas tenu ses promesses d'esprit fort[256] ». À son tour, Doris Guillumette rappelle que, « si le petit qui observe a trois ans, le poète qui se souvient en a quarante-deux. Certes, la remarque de l'enfant est amusante, mais elle montre aussi une certaine indépendance d'esprit que l'on retrouvera dans la vie et l'œuvre du poète[G 18] ».

« Mi-sérieux mi-plaisant, à chacune des stations du sentier amoureux », Tristan « érige une sorte de menu temple, à la fois autel et oratoire, dont il est l'introducteur, l'officiant et le dévot. Voici L'excusable erreur, Les Tourments agréables, Le Dépit corrigé, Les secrètes consolations que nous retrouverons, c'est assez dire, chez Marivaux[A 18] ». Pierre Quillard, considère également que « les titres seuls de certains poèmes des Amours annoncent un esprit compliqué, qui serait le précurseur de Marivaux[257] ». L'auteur des Fausses Confidences pouvait « puiser dans cet arsenal — supposé qu'on lût encore Tristan en 1730 », précise Amédée Carriat[E 21] :

Que je n'implore point en vain votre secours,
Et qu'il ne soit pas dit qu'une nouvelle Aurore
Ait voulu présider à la fin de mes jours.
                         (La Fausse persuasion)

Si Heinrich Körting, « le premier à étudier sérieusement Le Page disgracié[258] », propose un rapprochement avec Les Confessions de Rousseau, « à la différence du philosophe genevois, Tristan, sans y dissimuler plus que lui ses fautes, garde toujours les convenances, ne se drape pas dans l'orgueil de celles-là et ne s'en fait pas un piédestal[259] ». De même, « il y a loin » de son héros — le premier adolescent de la littérature française, « bouleversant de charme » selon Michel Chaillou[260] — et « de ces jeunes garçons querelleurs, effrontés et cyniques, à l'être espiègle et mutin, mais charmant et poétique, incarné dans le Chérubin de Beaumarchais, aussi loin que de la réalité à la fantaisie[261] ».

En 1754, l'abbé Goujet porte un jugement favorable : « Dans presque tous les poèmes divers de Tristan, on trouve du génie, du naturel, un style aisé et coulant, un tour ingénieux[262] ». En 1782, Sautreau de Marsy estime que « son talent n'est pas à dédaigner. Il a quelquefois le style très poétique. On peut lui reprocher de la recherche dans les idées et dans les expressions[263] » mais, « à ce défaut près, et ceux qu'on doit attribuer au temps où il vivait, il faut convenir que même dans ses fautes Tristan conservait toujours la physionomie d'un poète[264] ». Certains de ses vers « le feraient prendre pour un disciple d'André Chénier[265] ». En vérité, « l'inspiration gréco-latine des Plaintes d'Acante annonce les bucoliques de Chénier[E 22] ».

XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Romantisme[modifier | modifier le code]

Philip Wadsworth soutient qu'« à bien des égards Tristan est un devancier du mouvement romantique en France. Mais ce n'est pas là toute la mesure de son art[W 5] ».

En 1834[H 9], dans une Réponse à un acte d'accusation — intégrée dans le premier livre des Contemplations, en 1856 — Victor Hugo ne voit en Tristan qu'un académicien, au même titre que Boileau :

La langue était en ordre, auguste, époussetée,
Fleur de lys d'or, Tristan et Boileau, plafond bleu,
Les quarante fauteuils et le trône au milieu[266].

Hugo, académicien lui-même en 1841, « associe donc Tristan à l'un de ceux qui symbolisent le plus ce classicisme que les romantiques rejettent presque unanimement[H 10] ». Théodore de Banville cite ce poème — en y relevant une faute de prosodie, puisqu'il n'est « rien d'implacable comme un écolier qui prend son maître en faute[267] ! » — mais ne mentionne pas Tristan dans son Petit traité de poésie française, où il attaque les « règles absurdes, sottes et mortelles » de L'Art poétique de Boileau, « écrit dans le mauvais français dont il avait le secret dès qu'il parlait en vers[268] ». Banville considère seulement Corneille comme « le premier poète français qui véritablement composa des tragédies » après Jodelle, Garnier et Hardy[269].

Victor Fournel n'admet pas davantage « qu'on puisse opposer aux tragiques grecs », Eschyle, Sophocle et Euripide, des auteurs modernes comme « Mairet, Tristan, Garnier et Hardy, quand on a Corneille et Racine[270] ». Selon lui, « Perrault a raison de croire que les modernes peuvent lutter avec les anciens », mais « il a tort de choisir ses modernes parmi les Tristan, les Sarasin et les Voiture[271] ».

Non moins critique envers « le régent Boileau[272] », Théophile Gautier ignore Tristan[273] dans les articles qu'il consacre pourtant à des poètes de son entourage, et réunit en volume sous le titre Les Grotesques, publié en 1844 — à commencer par Théophile de Viau, pour lequel il voue une véritable vénération[274], mais aussi Saint-Amant[275] et Cyrano de Bergerac[276] parmi les libertins, Chapelain[277] parmi les académiciens, Scarron[278] et Scudéry[279] parmi les précieux. Il est vrai que, pour la plupart d'entre eux, Gautier s'applique à en accuser les ridicules[280],[281].

Tout de même, Émile Henriot regrette l'absence de Tristan dans Les Grotesques : « c'est un tort[282] ». On ne trouve pas un mot pour ou contre Tristan sous la plume de Sainte-Beuve[E 18], qui évoque La Mariane pour illustrer seulement une « époque de transition » dans l'histoire du théâtre français, marquée par une « poétique un peu équivoque[283] ». Viollet-le-Duc est donc l'un des rares à s'exprimer, en 1843, sur les vers de Tristan qu'il juge « correctement faits. Sa pensée ne manque pas de noblesse et d'élévation ; mais c'est un poète tendu, sans charmes, et qu'on n'est pas tenté de relire[284] ».

Rétrospectivement, Jean Tortel analyse « deux vers qui, voulant dire la même chose — unir en une seule réalité la nuit et la femme désirée — partent de pôles inversés, et la pensée est totalement renversée dans le renversement de la figure », de telle sorte que « Tristan et Baudelaire disent le contraire en disant la même chose[285] » :

Douce et paisible Nuit, déité secourable
                                     (L'Amant secret)

Bizarre déité, brune comme les nuits
          (Les Fleurs du mal, « Sed non satiata »)

De tels rapprochements autorisent Émile Faguet à présenter Tristan comme « le plus romantique des précieux, et le plus précieux des romantiques[286] ».

Symbolisme[modifier | modifier le code]

Dans une émission du pour la RTF, Jean de Beer présente Tristan L'Hermite comme « un symboliste sous Louis XIII[C 20] ». Adolphe van Bever confirme que « quelques-uns de nos récents rimeurs lui doivent une direction, une discipline littéraire. Le Romantisme, le Parnasse, le Symbolisme même, pour ne citer que ces écoles, ont passé tour à tour sur son œuvre sans la rendre caduque et l'on ne sait qui a le plus gagné, de l'art de Tristan ou de celui du XIXe siècle, à être soumis à un tel rapprochement[V 8] ».

Dès 1895, Émile Faguet présente Tristan L'Hermite comme un précurseur du symbolisme[H 11] : « Voilà un homme qui rêve devant une fontaine. Cette fontaine prend ses sentiments, elle rêve à son tour et le poète peut écrire les songes de l'eau qui sommeille[287] ». Pierre Camo confirme que l'« époque ne s'y est pas trompée, qui s'est mise à l'aimer et à l'admirer[288] » : « Les symbolistes pourraient presque le revendiquer pour l'un des leurs, et tel sonnet à forme obscure de Mallarmé ne perdrait rien à la comparaison avec tel sonnet à forme précieuse et contournée du premier recueil de Tristan[289] ».

Marcel Arland s'étonne devant « cet Embarquement pour Cythère que Tristan a nommé Le Promenoir des deux amants, une Cythère plus proche de Corot peut-être que de Watteau, sinon du Watteau que rêva Verlaine, mais plus limpide encore et plus vive[A 19] ». Antoine Adam propose un rapprochement avec le héros du Page disgracié, « faible, incapable de résister à ses deux tentations qui sont le jeu et les femmes. Sans cesse il prend des résolutions, et sans cesse il les trahit. S'il connaissait le mot, il dirait comme Verlaine qu'il est un saturnien[88] ». Amédée Carriat signale également plusieurs poèmes où Tristan « use de l'heptamètre, cet impair si cher à Verlaine[E 23] » :

Le soleil se va perdant ;
La splendeur dont il éclate
Peint là-bas dans l'Occident
Un grand fleuve d'écarlate.
Le jour est prêt à finir.
Déjà mon âme est saisie,
En voyant la nuit venir,
De cette paralysie
Qui trouble ma fantaisie,
Et confond mon souvenir.
                 (Les Terreurs nocturnes)

D'autre part, « la profusion inventive d'Alfred Jarry trouve un assez étonnant précédent dans le brio du Parasite, lequel, relu après Ubu, prend une saveur toute nouvelle[C 21] ». Jarry pouvait avoir lu la comédie de Tristan dans la collection des Contemporains de Molière éditée par Victor Fournel en 1875[290], et bien des vers « ubuesques » y sont remarquables[C 22] :

De même que l'on coupe un petit brin d'osier,
Je m'en vais lui trancher la nuque et le gosier.
                                     (Acte III, scène VI)

As-tu fini ? Moi je commence : torsion du nez, arrachement des cheveux, pénétration du petit bout de bois dans les oneilles, extraction de la cervelle par les talons…
                                 (Ubu roi, Acte V, scène I)

Tout va bien, tout va bien. Nous avons acheté
Un bel habit d'esclave.
                                      (Acte III, scène I)

Allez nous préparer notre tablier d'esclave, et notre balai d'esclave, et notre crochet d'esclave, et notre boîte à cirer d'esclave…
                               (Ubu enchaîné, Acte I, scène I)

Le sonnet de Tristan intitulé Le Navire peut être lu comme « un Bateau ivre du Grand Siècle en miniature[291] ». Dans les deux poèmes, le « bateau-poète[292] » se libère, par sa métamorphose, des contraintes humaines comme des éléments[292], chantant une liberté toujours menacée[293] :

Je suis comme un jouet en ses volages doigts,
Et les quatre éléments me font toujours la guerre.
                                               (Le Navire)

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots.
                                           (Le Bateau ivre)

La bibliothèque de Charleville conserve toujours les éditions originales de toute l'œuvre dramatique de Tristan[294], et ses vers ont pu inspirer l'adolescent Rimbaud, lecteur insatiable et « étudiant passionné de littérature française[295] ». Longtemps avant le poète des Illuminations, Tristan s'était consacré à « un type de poésie qui touche d'autres domaines de l'imagination, qui répond au rêve des hommes de son temps, un rêve qui n'est pas seulement de puissance, mais aussi de liberté et d'émerveillement. Sa poésie suggère alors un univers de fête, un univers enchanté[296] ». Par un jeu de « pseudo-pseudonyme, un signe inventé par un écrivain fondant, par le fait même, son rapport au lecteur sur l'affabulation », dans Le Page disgracié « d'emblée, "Je" est un autre[117] ».

Le « précurseur de Racine »[modifier | modifier le code]

En 1870, Ernest Serret publie un article dans Le Correspondant[H 12], intitulé « Un précurseur de Racine : Tristan L'Hermite[297] ». Ayant découvert par hasard La Mariane « dont la lecture [le] surprit, [le] charma et [le] ravit tour à tour[298] », il présente « une simple biographie[299] » de l'écrivain et les premiers éléments de critique littéraire applicables à son œuvre, placée dans une perspective où il prend place entre Ronsard et André Chénier[265]. Ernest Serret présente Tristan comme « celui qui aurait permis à Racine de développer son génie, mais affirme aussi que, malgré ses qualités, le créateur de La Mariane ne saurait être égalé à son brillant successeur[H 13] ». Cette hypothèse est également exprimée par Ferdinand Brunetière dans le cadre de conférences à l'Odéon en 1892, peut-être de manière indépendante[H 14]. En effet, « l'article de Serret, s'il a servi de point de départ, a été rapidement oublié[H 15] ».

Napoléon-Maurice Bernardin rend hommage à cet « article assez court, mais intéressant[B 102] », dont il emprunte le titre pour soutenir sa thèse en 1895[H 16]. Émile Henriot reconnaît en Tristan « le père spirituel de Racine[H 17] ». Gustave Larroumet le présente comme « un prédécesseur de Racine[300] ». Cette « substitution du mot prédécesseur à celui de précurseur trahit la prudence du critique[H 18] ». Cependant, « si la thèse de Bernardin suscite quelques réserves, elle s'impose donc, une dizaine d'années seulement après sa parution, comme un point de repère indispensable[H 15] » : l'image du « précurseur de Racine » est définitivement établie, et « cette périphrase, qui renvoie à tout un discours critique, sert dorénavant à désigner Tristan[H 19] ». Bernardin, « conférencier mondain[301] », organise des représentations d'extraits des tragédies sur scène[302] et, « de 1904 à 1907, patronne la première réédition moderne complète du théâtre de Tristan[303] ».

Sa thèse suscite d'autres réserves : Jacques Madeleine regrette que « M. Bernardin emploie plus de deux-cents pages à étudier successivement chacun des huit ouvrages dramatiques. Vingt-cinq pages lui suffisent pour examiner les quatre recueils principaux de sonnets, de poèmes et de stances[304] ». Dans son édition des Plaintes d'Acante, en 1909, il revient sur la soutenance de thèse de juillet 1895. Parmi les membres du jury, Émile Faguet regrettait « que le chapitre sur les poésies fût si court », ajoutant que « M. Petit de Julleville a tenu à lire à l'auditoire la Belle banquière, qui m'a paru obtenir un vrai succès. C'est plus qu'il n'en fallait pour rétablir l'équilibre[305] ! »

De fait, Jacques Madeleine écrit à Théodore de Banville : « Combien ai-je été surpris et charmé, rencontrant en Tristan L'Hermite un grand, je vous le jure, et superbe poète, duquel je n'avais appris le nom ni au collège, ni ailleurs[B 103] ». Et dans ses premiers poèmes, il se proclame son disciple :

Malherbe est un trop sec poète,
Sa muse est maigre, au moins fluette ;
J'ai bien étudié Ronsard,
Mais je suis, adore et imite
La grâce exquise et pleine d'art
de mon maître Tristan L'Hermite[B 103].

XXe siècle[modifier | modifier le code]

En 1909, Adolphe van Bever s'indigne de ce que « Tristan demeure un des rares poètes méconnus de son siècle. Les anthologies ignorent à peu près son nom[V 5] ». Étant données « les vertus de ce personnage singulier qui fut un poète, un dramaturge, un épistolier, un romancier, un "confesseur de soi-même", sans cesser d'être un gentilhomme attaché à son passé, fier de ses origines, éloigné des habituels rimeurs de cour, cultivant les Muses sans pédanterie et sans morgue, ce n'est point l'exemple d'un mort que nous proposons, mais d'un "vivant" en qui nous découvrons un peu de ce qui constitue l'idéal du XXe siècle[V 9] ».

Patrick Dandrey soutient que le « modèle épanoui » du Page disgracié tristanien est « la Recherche proustienne, fiction à clef dont le narrateur se prénomme Marcel. Leur parcours se croise sur le fond des mêmes déceptions : amitié, amour, projets de vie valeureux, carrière et, à la fin, née de la désillusion même, la naissance de la vocation et le projet d'écriture comme rédemption illusoire. Au terme d'À la recherche du temps perdu, le narrateur annonce la rédaction du livre qu'il vient de donner à lire. La suite à son Page disgracié qu'annonce Tristan en conclusion de son volume, c'est le livre qu'il vient de nous donner, qu'il nous convie à relire comme une fiction de vie contant la manière dont une vie entre en fiction[306] ».

Tristan, « poète mal aimé lui-même, ne fut-il pas pour cela d'abord goûté d'Apollinaire[E 24] ? » À la Méditation sur le « Memento homo » de L'Office de la Sainte Vierge répond, « comme en écho, deux siècles et demi plus tard, Apollinaire, qui s'est fait lui aussi une raison[E 25] » :

Souviens-toi de l'heure dernière
Et de l'horreur du monument,
Où ta dépouille prisonnière
Ne sera plus rien que poussière
Et n'aura plus de sentiment.
         (Méditation sur le « Memento homo »)

Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement
Tu pleureras l'heure où tu pleures
Qui passera trop vitement
Comme passent toutes les heures
                    (Alcools, « À la Santé »)

En 1923, Valery Larbaud publie « trois histoires d'amour douces-amères, auxquelles il a donné pour titres les incipit de trois pièces empruntées à trois poètes du XVIIe siècle qu'il aimait entre tous » : Malherbe (Beauté, mon beau souci…, début de « Dessein de quitter une dame[307] », La Fontaine (Amants, heureux amants…, début de l'épilogue de la fable des « Deux Pigeons[308] ») et Tristan (coup d'archet initial du sonnet intitulé « Les Agréables pensées[309] » : Mon plus secret conseil…[310]).

Amédée Carriat rend hommage au goût de Larbaud pour « ce cœur secret, cet intimiste qui se replie sur lui-même pour s'enchanter de son mal amoureux et le chanter en des vers qu'un Valéry n'eût point rougi de commettre[E 26] ». En 1960, il propose un rapprochement significatif entre La Mer et le Le Cimetière marin : « Ne serait-ce pas Valéry qui parle lorsque la mer fait étinceler mille pointes de diamants[C 21] ? » Une étude détaillée a été réalisée en 1995, dans le cadre des Cahiers Tristan L'Hermite, autour des « possibles parentés entre les vingt-cinq dizains d'octosyllabes qui constituent l'ode de Tristan et le poème de vingt-quatre sizains de décasyllabes que Valéry nomme aussi ode[311] », mais aussi des contrastes remarquables, puisqu'« il est seulement midi dans le poème de Valéry, et c'est la seule heure qui ne soit pas représentée dans l'ode de Tristan[312] ».

Des poètes de la génération suivante lui rendent hommage, par des études — comme Jean-Marc Bernard[313] et Joë Bousquet[314] — ou des poèmes — comme Jean Tortel[315] et Robert Mallet, dont « la modernité s'accorde très bien avec un précieux baroquisme hérité des grands poètes du règne de Louis XIII, et spécialement de l'étonnant Tristan L'Hermite que notre siècle a remis à sa vraie place[316] ».

Rééditions[modifier | modifier le code]

Napoléon-Maurice Bernardin se montre sans illusions envers les anthologies, « silencieuses nécropoles, où viennent seuls errer de rares curieux, et les historiens de notre littérature n'ont guère étudié pendant longtemps que les œuvres restées classiques ou ayant fait école[B 104] ».

Sous son impulsion[317], Le Page disgracié est publié en 1898 chez Plon : le roman n'avait pas connu de réédition depuis celle de 1667 par Jean-Baptiste L'Hermite[318]. En 1909, Jacques Madeleine propose la première édition intégrale et comparée des Plaintes d'Acante et des Amours : les poèmes de ces deux recueils n'avaient plus été imprimés depuis 1662[319].

Certaines éditions sont particulièrement éloquentes : « lorsque, sous l'occupation, Max-Pol Fouchet se donne d'Alger la mission de "prolonger la parole, non pas des absents, mais de ces présents dont la voix lointaine ne nous parvient plus", à la suite de Poésie et vérité 1942 et de France écoute, il réédite Le Promenoir des deux amants. Éluard, Aragon, Tristan : l'insolite voisinage… Mais quel honneur pour un poète, de qui l'on s'était si longuement déshabitué, de symboliser soudain, à l'heure où, contre l'esprit, les forces mauvaises se sont conjurées, l'indépendance, la fantaisie, la grâce, la calme beauté du monde[E 27] ».

Ces rééditions modernes aboutissent aux travaux d'Amédée Carriat, qui devient le « principal artisan[320] » de la redécouverte d'« un écrivain creusois, sans doute le plus grand, qui reste un inconnu[321] ». Antoine Adam voit en Tristan L'Hermite « la plus noble figure de poète que puisse nous offrir l'époque de Louis XIII[322] ». Sa mémoire se trouve progressivement entourée de « véritables amis, que la Fortune ingrate lui avait refusé de son vivant — non sous la forme d'un protecteur, mais d'un lecteur complice, effacé et présent comme savent l'être les vrais lecteurs, ceux qui ne lisent ni pour censurer, ni pour expliciter, ni pour théoriser, mais pour l'amour des livres et par fidélité à l'esprit des poètes[323] » — répondant au souhait, exprimé dès 1625, dans l'ode À monsieur de Chaudebonne :

Partout où ce n'est point un crime
Que d'aimer la fidélité,
Partout où la sincérité
Peut trouver tant soit peu d'estime,
Que je traverse autant de mers,
Que j'aborde autant de déserts
Qu'Ulysse ou que le fils d'Anchise,
Je sais que le Ciel m'a promis
Que mon esprit et ma franchise
M'y feront trouver des amis.

L'œuvre de Tristan est représentée dans la Bibliothèque de la Pléiade avec deux des tragédies en 1986[324],[325], Le Page disgracié en 1998[326] et un choix de ses poèmes en 2000[327]. Des rééditions récentes la rendent plus accessible : Le Page disgracié est publié dans la collection Folio classique en 1994[285], La Mariane est publiée en livre de poche chez GF Flammarion en 2003[328] : « Tristan a le droit, autant que Corneille, d'être abordé facilement[W 9] ».

L'édition des œuvres complètes en cinq volumes aux éditions Honoré Champion est achevée en 2002 — aboutissement dont Les Amis de Tristan L'Hermite rappellent qu'il constitue « une première : Tristan n'avait jamais eu le temps, de son vivant, de veiller à une édition exhaustive de son œuvre[329] ! »

Études tristaniennes[modifier | modifier le code]

En 1955, « le troisième centenaire de la mort de Tristan est célébré à la Sorbonne, en marge de la commémoration du quatrième centenaire de la naissance de Malherbe[330] ». Amédée Carriat publie Tristan ou l'Éloge d'un poète[331] et inaugure un courant d'études tristaniennes[332] qui se développe bientôt en Italie[333], en Allemagne[334], au Canada[335] et aux États-Unis[336]. Cette « belle étude » fait « comprendre l'importance considérable de Tristan dans la littérature de son époque[W 10] ».

L'association Les Amis de Tristan L'Hermite est créée en 1979 avec l'éditeur René Rougerie, répondant au projet entrepris en commun dès 1977, « double réalisation[320] » associée à la publication des « Cahiers Tristan L'Hermite ». En 1993, des « colloques Tristan L'Hermite » se déroulent à Janaillat dans la Creuse et Athens en Géorgie[I 21].

En 1995, le centenaire de la thèse de Napoléon-Maurice Bernardin fait l'objet d'un premier état d'« un siècle de recherches tristaniennes : c'est avec Bernardin qu'a commencé l'aventure moderne de Tristan[303] ». Surtout, les progrès de ces recherches ont permis à l'écrivain de « sortir de cette espèce de marginalité feutrée où il était jusqu'alors confiné pour prendre sa place dans le grand concert baroque[337] ».

En 2015, le cahier consacré à « Tristan autour du monde » rassemble des articles thématiques « de différentes régions de France — la Bourgogne, la Lorraine, la Corse — mais aussi de pays d'Europe — l'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, la Norvège, l'Allemagne, la Roumanie et l'Italie — et du monde plus lointain : l'Amérique du Nord représentée par l'Iowa, le Kansas, l'Alberta et le Québec, ainsi que le Brésil et le Japon[338] ».

Redécouvertes[modifier | modifier le code]

En 1936, le Parasite est représenté au Théâtre des Arts[C 23], Jean-Louis Vaudoyer apprécie cette comédie « qui, théâtralement, n'est pas un chef-d'œuvre, mais qui a l'intérêt d'annoncer, avec deux siècles d'avance, le théâtre en vers du XIXe siècle[339] ». À cette occasion, Henry Bidou présente La Mort de Chrispe comme « l'aveu de Phèdre sans l'aveu ». Le critique du Temps devine « entre le génie de Tristan L'Hermite et celui de Racine une affinité qui donne à rêver : C'en est peut-être assez pour tirer un instant la pièce de l'oubli[340] ».

Louis Jouvet enregistre les stances de La Mort de Sénèque (Acte V, scène I) le , dans le cadre de l'émission radiodiffusée « Prestige du théâtre »[C 11]. Il les récite à nouveau le , dans la même émission, avec la participation de Pierre Bertin, Dominique Blanchar et Léon Chancerel — cet enregistrement est repris dans une émission consacrée à « l'Hôtel de Bourgogne de Corneille à Racine », le , avec des scènes de La Mariane et de La Folie du sage, présentées par Georges Mongrédien et interprétées par Maria Casarès et André Brunot[C 24].

La Mort de Sénèque fait l'objet d'une reprise à la Comédie-Française le , « superbement confrontée au Cinna de Corneille[341] », dans une mise en scène de Jean-Marie Villégier, avec Richard Fontana dans le rôle de Néron et Hubert Gignoux dans le rôle de Sénèque[227] : « plus de 15 000 spectateurs se sont pressés aux représentations de cette pièce inconnue[I 21] ! »

Du 27 au 30 avril 1987, Gérard Desarthe fait représenter La Mariane par les jeunes acteurs de l'Atelier, au Conservatoire de Paris. Michel Cournot s'enthousiasme pour la pièce « écrite dans une langue française magnifique, des vers alexandrins vivants, dynamiques, colorés, transparents et mystérieux, sensibles et sauvages[342] ». De même, « les quiproquos plaisants et la verve langagière du Parasite ne manquent pas d'intérêt, et quelques mises en scène récentes prouvent que le théâtre de Tristan peut encore plaire au public d'aujourd'hui[D 5] ».

Le Page disgracié est publié en feuilleton dans le quotidien Combat, du au [S 8]. Le roman est inscrit au programme de l'agrégation de lettres modernes en 2013[343]. À l'aube du XXIe siècle, Amédée Carriat se demande si, « dans la polygraphie tristanienne, toutes les pistes ont été frayées. Sans doute pas, et c'est un bonheur[I 21] ».

Tristan L'Hermite, « héritier et précurseur »[modifier | modifier le code]

Héritages[modifier | modifier le code]

Références classiques : érudition et assimilation[modifier | modifier le code]

Tristan L'Hermite est « plus instruit » que tout autre gentilhomme de son temps[344]. Ses Plaintes d'Acante sont suivies d'annotations où le poète mentionne « les Métamorphoses, cinq fois Virgile, une fois Horace, une fois Lucrèce, celui-ci d'une façon au moins inattendue car il en fait, à côté d'Ovide, un inventeur de remèdes d'amour. Pour les poètes grecs, c'est Musée, Homère, Théocrite, Anacréon, Pindare[345] ». Mais il cite ces auteurs « en latin, et l'on en peut inférer qu'il ne connaît guère les auteurs grecs que par leurs traductions latines[344] ».

La « crise de folie[346] » du personnage d'Ariste, dans La Folie du sage, offre à Tristan l'occasion de se lancer dans une énumération délirante de noms d'auteurs classiques[347] :

Ah ! voici ces Docteurs de qui l'erreur nous flatte :
Aristote, Platon, Solon, Bias, Socrate,
Pittaque, Périandre et le vieux Samien,
Xénophane et Denys le Babylonien.
Revisitons un peu cette troupe savante,
Cnide, Eudoxe, Épicharme, Alcidame et Cléanthe,
Démocrite, Thalès d'un immortel renom,
Possidoine, Callippe, Antisthène et Zénon ;
Consultons Xénocrate, et consultons encore
Phérécyde, Ariston, Timée, Anaxagore,
Chrysippe, Polémon, le docte Agrigentin,
Clitomaque, Archytas, Anaxarque et Plotin.
Reconfrontons encor tous ces auteurs de marque,
Aristippe, Sénèque, Épictète et Plutarque.

Le Page disgracié montre une scène semblable où le héros, atteint de « fièvre ardente accompagnée de frénésie[P 14] », délire « d'érudition scientifique et philosophique[348] » : « Tristan pouvait documenter son personnage[349] ». Jacques Madeleine s'amuse de ces « développements que peu d'auteurs étaient capables d'écrire à l'époque[350] » : « Le plus curieux de l'affaire, c'est que de tous ces auteurs, si ce n'est des plus grands ou des moins anciens, aucune œuvre, autant dire, n'a survécu et que, de celles qui ont échappé au désastre, un bien petit nombre avait été imprimé à l'époque où Tristan écrivit La Folie du sage. Comment donc Ariste avait-il pu composer cette si riche bibliothèque[351] ? »

Références modernes : de Pétrarque au cavalier Marin[modifier | modifier le code]

Adolphe van Bever reconnaît que « les Latins l'ont beaucoup influencé, les Italiens aussi : Ovide et Marino en particulier. Du premier, il a le goût de l'invention, de la fable ; du second la préciosité, la pointe, le concetto. Il a en outre une façon charmante d'exprimer la nature. C'est un poète soucieux d'être entendu de ses contemporains[V 10] ».

René Bray présente le marinisme comme « un nouvel avatar du pétrarquisme » : « Des pétrarquistes de 1500 au Tasse, du Tasse à Marino, une tradition s'établit, où dominent de plus en plus le goût de l'effet et la recherche verbale. Ce qui n'était qu'un défaut du Tasse est un principe poétique chez son successeur et prend une énorme extension sous l'influence d'une imagination dévergondée[352] ». La poésie de Tristan offre « les dernières sublimations du pétrarquisme déclinant et l'imagerie plus sensuellement réaliste de Marino et de L'Astrée[E 28] ».

Jean Rousset montre comment, « de l'oiseau, Marino fait à la fois un atome résonant, une voix empennée, un son volant, un souffle vêtu de plumes, un plumage sonore, un chant ailé ; il se surajoute ici un raffinement de pointe et de jeu d'esprit conçu comme un hiéroglyphe intellectuel, comme une sorte de rébus qu'on donnerait à deviner[353] ». Ainsi, Urbain Chevreau témoigne que « notre Tristan, qui admirait toutes les visions du Marin, n'a pas cru que celle-ci lui dût échapper dans les quatre premiers vers d'un sonnet[354] » :

Aux rayons du soleil, le paon audacieux,
Cet avril animé, ce firmament volage,
Étale avec orgueil dans son riche plumage
Et les fleurs du printemps et les astres des cieux.
                         (L'Ambition tancée)

Si « la querelle des Anciens et des Modernes l'eût laissé indifférent[V 11] », Le Page disgracié (partie II, chapitre XLVI) montre une dispute entre son héros et un écolier pour décider « lequel l'emportait, pour la magnificence et la beauté du style héroïque, de Virgile ou du Torquato Tasso[P 15] » :

« Il y eut en la compagnie un grand garçon, fort bien fait, qui dit avec un sourire dédaigneux qu'il n'y avait nulle comparaison à faire de ces deux génies, assurant que le Mantouan surpassait l'autre infiniment. L'audace dont il soutint cette opinion me piqua, je me rangeai soudain de l'autre parti et, bien que je n'ignorasse pas que l'Énéide est un parfait modèle du poème héroïque, je mis la Jérusalem beaucoup au-dessus de Troie et de Carthage. »

Cette querelle aboutit à un duel[P 16], tout en annonçant précisément deux vers de la Satire IX de Boileau[355] :

À Malherbe, à Racan, préférer Théophile
Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile.

que Théophile Gautier, en retour, juge « ridicules » dans son étude des Grotesques[356]. Jacques Madeleine se demande, à propos de cet épisode, si « Tristan aurait bien eu le courage de s'armer contre Ovide, comme il le fait si délibérément dès qu'il ne s'agit que de Virgile[357] ».

Malherbe ou Théophile[modifier | modifier le code]

Portrait gravé d'un homme chauve et barbu

Tristan L'Hermite « avait beaucoup d'admiration pour Malherbe, sans pour cela en devenir le disciple. Sa belle Consolation à Idalie montre que, tout en exploitant des souvenirs de Ronsard, il savait écrire avec une fermeté et une rigueur toutes malherbiennes[W 3] ». Amédée Carriat distingue cependant Malherbe, « homme soucieux des règles et des lois », de Tristan « soucieux avant tout de librement épancher son cœur, d'obéir à la seule inspiration[E 23] ».

Le poète de La Lyre « salue en ces termes la mémoire de Malherbe[E 29] », après les grands maîtres de l'Antiquité, Homère, Pindare, Virgile, Horace et Ovide[358] :

Malherbe qui fut sans pareil
A trouvé le dernier sommeil
À la fin de ses doctes veilles,
Lui dont les écrits en nos jours
Sont des plus savantes oreilles
Les délices et les amours.
           (Les Misères humaines)

Ayant « beaucoup retenu de la leçon de Malherbe[104] », Tristan « trouve des accents tendres et voilés que l'on chercherait en vain dans le marbre dur des strophes malherbiennes[359] ». Jean Tortel considère pourtant que « l'attitude de Tristan n'est pas, malgré les apparences, différente de celle de Malherbe. Tous deux savent qu'il est une ressource de l'esprit qui ne manquera pas tant qu'ils voudront s'y reporter. La raison que Tristan appelle prudente et forte, céleste flambeau — est-il permis de voir se profiler dans le lointain celle qu'Apollinaire appellera la raison ardente ? — reste pour lui comme pour Malherbe l'appel unique, le suprême recours[360] ».

Portrait gravé d'un homme barbu
Théophile de Viau (1590-1626), portrait par Pierre Daret.

Les rapports entre Tristan L'Hermite et Théophile de Viau sont plus personnels : les spécialistes de la littérature française du XVIIe siècle s'accordent pour identifier Théophile avec l'« écolier débauché qui faisait des vers[P 17] » rencontré dans Le Page disgracié (Partie I, chapitre IX)[B 105],[361]. Leur amitié serait déjà ancienne lorsqu'ils participent ensemble au siège de Clairac, sous les ordres du roi, en 1621[P 18],[B 106]. L'un comme l'autre aime la poésie des « rêveries confuses et douces, mouvement libre de la "fantaisie". Le poète décrit, au gré de ses humeurs, les passions de l'amour, une belle journée, un jardin, une source, des forêts, un coucher de soleil. Tout lui est matière à poésie. Le travail, le métier des vers l'inquiètent un peu, car il comprend mal qu'un poète puisse peiner lorsqu'il compose[362] ».

Une correspondance entre les deux poètes, réduite à deux lettres échangées entre le 1er septembre et le 12 novembre 1625[I 22], est conservée dans le recueil des Lettres mêlées. Théophile, ayant lu l'ode À monsieur de Chaudebonne, adresse ses louanges à son jeune confrère[363] :

« Votre excellent génie ne démentira pas les prédictions que j'en ai faites. Au reste, ne mêlez point de soucis étrangers à votre mélancolie naturelle, et ne soyez triste que de nom. »

Par-delà ces deux modèles, ses poèmes renvoient régulièrement à la poésie médiévale française du Roman de la Rose[L 19], de François Villon et de Mathurin Régnier[L 20], jusqu'à Maurice Scève[L 21], et « témoignent d'une connaissance profonde de toutes les traditions poétiques[W 3] ».

L'étude des strophes « prouve non seulement que Tristan a parfaitement assimilé l'enseignement malherbien mais qu'il manifeste une exceptionnelle invention rythmique[364] ». Philippe Martinon lui attribue la paternité de « douzains que le huitain aab cbccb termine. Ils ne sont pas parfaits, le huitain ne l'étant pas non plus, mais c'est que le XVIIe siècle a fait de mieux en ce genre[365] ». Tristan l'emploie sous plusieurs formes, dont la plus satisfaisante[B 107] compose l'ode adressée Au maréchal de Schomberg[366], « le poème le plus héroïque des Vers héroïques[W 11] », pour célébrer la victoire de Leucate en 1637 :

Cependant on a pris l'alarme
Et par mille cris répandus,
L'ennemi s'est défait du charme
Qui tenait ses sens suspendus.
De tous côtés la charge sonne,
Avec toi, tout le monde donne ;
La flamme prend, l'acier reluit,
Les chevaux et l'infanterie
Font naître un effroyable bruit
D'une épouvantable furie,
Et le jour de l'artillerie
Fait peur aux ombres de la nuit.

Antoine Adam accorde à Tristan « une science des formes lyriques qui ne se retrouve chez aucun de ses contemporains. Il utilise dans ses odes plusieurs variétés de strophes, celles de dix vers souvent, mais aussi la grande strophe de douze vers. Surtout, il se plaît à former pour ces stances les combinaisons les plus variées. C'était là, en 1648, une science en voie de se perdre[35] ».

Le « Shakespeare français »[modifier | modifier le code]

William Shakespeare, portrait gravé par Martin Droeshout pour le Premier Folio (1623).

Dans son article intitulé « Un précurseur de Racine : Tristan L'Hermite », publié en 1870, Ernest Serret est le premier à trouver une situation de La Mariane (acte IV, scènes IV à VI[367]) « plus shakespearienne que racinienne[368] ». Comparant cette tragédie au « beau drame d'Henri VIII », il estime que « la Mariane de Tristan et la Catherine de Shakespeare sont des sœurs : elles habitent le même ciel poétique, presque au même rang[369] ».

Pierre Quillard estime que le drame « précurseur de la tragédie classique » La Mort de Sénèque « n'est pas inférieur aux drames historiques de Shakespeare[370] ». Découvrant La Folie du sage en 1892, il s'amuse d'« une Sardaigne aussi chimérique que la Bohême de Shakespeare[371] » — parallèle étendu par Jacques Madeleine, en 1917 : Le personnage de la tragi-comédie de Tristan « est roi de Sardaigne comme, dans Le Conte d'hiver de Shakespeare, Léonte et Polixène sont, l'un roi de Sicile et l'autre roi de Bohême, comme Thésée est duc d'Athènes dans Le Songe d'une nuit d'été, et comme il y a un prince de Maroc dans Le Marchand de Venise[372] ». Tristan présente la réclamation de Shylock dans le 28e de ses Plaidoyers historiques[D 6].

Napoléon-Maurice Bernardin soutient l'opinion d'Ernest Serret[B 108], qui voyait dans l'Hérode de Tristan « un de ces rares personnages qui s'emparent de l'âme des spectateurs, comme Othello, comme le Misanthrope[368] » en comparant également Mariane à Desdémone[B 109] : « Dans le cadre étroit de la tragédie française, qui ne permet pas les amples développements et les gradations à peine sensibles du drame de Shakespeare, il a su faire des progrès, des emportements, des remords de la jalousie, une étude assez exacte, assez puissante pour mériter d'être rappelée même à côté de cet incomparable chef-d'œuvre d'Othello[B 110] ».

Puisqu'il est établi que « Tristan passe en Angleterre en 1634, son attention a-t-elle alors été attirée sur Shakespeare ? Ce n'est pas impossible, puisque l'analyse littéraire a cru trouver dans Hamlet et Roméo et Juliette les sources de sa tragi-comédie de La Folie du Sage[373] ». Cette thèse est soutenue en 1959 par Claire-Éliane Engel : Tristan « ne pouvait pas ignorer le théâtre de Shakespeare, qui jouissait alors d'une assez grande notoriété[374] », et les rapprochements sont « trop nombreux et souvent trop précis pour n'être que de simples coïncidences[375] ».

Les Plaintes d'Acante sont composées en septains[376] que Philippe Martinon identifie comme des strophes royales — « choix bizarre » qu'il justifie ainsi : « On sait que Tristan se réfugia quelque temps en Angleterre, dans sa prime jeunesse, après avoir tué en duel un garde du corps. C'est là qu'il connut cette combinaison, qui y jouissait d'une vogue extraordinaire, sous le nom de rime royale de Chaucer. Ignorant certainement qu'elle fût d'origine française, il crut que ce qui plaisait aux Anglais plairait aux Français, et tenta de l'acclimater chez nous[377] ».

Shakespeare emploie cette forme pour deux de ses poèmes, The Rape of Lucrece[378] (« Le Viol de Lucrèce ») et A Lover's Complaint (« Complainte d'une amante »), « rhyme royal qui unit à la langueur élégiaque les possibilités épigrammatiques du distique final, distique présent aussi dans le sonnet shakespearien[379] ».

Si Ovide sert de modèle aux deux poètes[380],[381], les Plaintes de Tristan montrent Acante seul et se lamentant sur les rigueurs de sa maîtresse[382] avant d'être rejoint par une « nymphe[383] » qui lui donne des conseils de remèdes à l'amour[383]. L'opposition est complète avec A Lover's Complaint, où s'exprime une jeune fille qui « fut abandonnée, une fois séduite[384] » et qu'un second personnage « va se borner à écouter[385] » :

Plaintes d'Acante

Mon âme est si portée à chérir sa prison
Qu'elle pense toujours à la rendre plus forte,
Et ne saurait souffrir que jamais la raison
        Lui parle d'en ouvrir la porte.
Ô prodige nouveau ! que j'aime de la sorte
        Et que tant d'inhumanité
Ne puisse faire brèche en ma fidélité.

A Lover's Complaint

« Among the many that mine eyes have seen,
Not one whose flame my heart so much as warmed
Or my affection put to th' smallest teen,
Or any of my leisures ever charmed.
Harm have I done to them, but ne'er was harmed ;
Kept hearts in liveries, but mine own was free,
And reigned commanding in his monarchy[386] ».

[Discours du séducteur, traduction libre]

« Parmi toutes celles que mes yeux ont vu,
Aucune n'a réchauffé mon cœur de sa flamme,
Ne m'a fait souffrir dans mes affections
Ou n'a seulement charmé mes loisirs.
J'ai fait souffrir mais n'ai jamais souffert ;
Tenant les cœurs soumis, le mien était libre,
Et régnait en maître dans son empire ».

En 1969 est publié un article intitulé « Le mythe du Shakespeare français[387] », où le critique montre, malgré « des similitudes nombreuses et frappantes[H 20] », que « les thèmes qui unissent le théâtre de Tristan et celui de Shakespeare touchent, en fait, l'ensemble de la littérature baroque[388] » : Tristan, comme Shakespeare, « connaît les sujets de grand intérêt de son époque. Il a probablement lu Érasme comme la plupart de ses contemporains cultivés. Il connaît son Rabelais et son Montaigne [389] ». Pour expliquer cette « coïncidence[390] » qui fait encore débat au sein de la critique tristanienne[H 21], il semble « téméraire de supposer que Tristan ait pu avoir été influencé directement par Shakespeare[391] ».

La tragédie française du début du XVIIe siècle, « comme le drame élisabéthain, ne se préoccupe guère du respect des règles et manifeste un goût pour la violence[H 21] ». Ainsi, les « tragédies de la vengeance[392] » de Tristan ont pu être comparées aussi bien à celles de Marlowe[393], Kyd[394], Webster[395],[396] et Ford[397],[394] : « Par ses qualités et par ses défauts, Tristan fait figure d'un Élisabéthain transplanté en terre française[398] ».

Influences[modifier | modifier le code]

Adolphe van Bever considère que « l'œuvre de Tristan eut une action lente, mais incontestable, sur les hommes de sa génération et sur ceux qui lui succédèrent[V 12] ».

Corneille[modifier | modifier le code]

Antoine Adam soutient que, « si la formule de l'héroïne cornélienne a été donnée, si son essence a été définie, c'est dans la pièce de Tristan[399] »Mariane s'écrie :

Moi ? que je me contraigne ? étant d'une naissance
Qui peut impunément prendre toute licence,
Et qui, sans abuser de cette autorité,
Ne règle mes désirs que par l'honnêteté ?

La pièce datant de 1636, « il est piquant que cette définition soit donnée par Tristan à une date où Corneille n'a pas encore écrit ses tragédies[400] ». Ainsi « on imagine sans peine les réflexions qu'une si remarquable création put inspirer à Corneille, et comment il fut amené à concevoir une tragi-comédie où s'intégrerait ce qu'offrait de plus précieux la tragédie de Tristan[401] » — projet qui devait, le [402], « exprimer l'idéal de toute une époque, Le Cid[403] ».

La production théâtrale de Tristan le pose en rival de Corneille[C 25] : le succès de La Mariane est à opposer « non à celui du Cid, mais à celui de Médée, qu'elle fit oublier[B 111] », le succès d'Amaryllis « fit pâlir celui de Nicomède[B 112] ». Cependant, « tout grand lyrique qu'il soit », ses tragédies n'ont pas « la langue presque incessamment soutenue de Corneille[C 26] » et Amédée Carriat trouve « peu d'affinités[C 27] » entre les deux auteurs : « c'est la nature même de l'homme, et non le social ou le mondain, qui est chez Tristan, comme chez Racine et à la différence de Corneille, le ressort du tragique[C 28] ».

Racine[modifier | modifier le code]

La thèse « selon laquelle Tristan est précurseur de Racine s'est progressivement imposée comme un lieu commun de l'histoire littéraire[H 22] ». De fait, « il existe entre les pièces des deux auteurs des correspondances presque parfaites : Andromaque fait écho à La Mariane, Britannicus à La Mort de Sénèque, Phèdre à La Mort de Chrispe et Bajazet à Osman. En outre, ces pièces suivent, dans la carrière des deux écrivains, le même ordre chronologique[H 23] ». Napoléon-Maurice Bernardin estime que Racine « semble avoir emprunté deux vers de La Folie du sage » dans ses tragédies[B 113] :

Je vous rendrai le sang que vous m'avez donné.
                                     (Acte V, scène II)

La plus soudaine fin me sera la meilleure.
                                     (Acte III, scène III)

Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.
                                    (Iphigénie, Acte IV, scène IV)

La plus soudaine mort me sera la plus chère.
                                    (Britannicus, Acte V, scène VII)

Les égarements de la passion d'Araspe pour Panthée annoncent ceux d'Hermione « au moment de frapper Pyrrhus par le bras d'Oreste[B 114] » :

Je déteste son nom, je la hais, je l'abhorre,
Je la fuis, je la crains, et si je l'aime encore,
Je sens mon feu s'éteindre et puis se rallumer.
Je ne la puis haïr, je ne la puis aimer.
                                     (Panthée, Acte II, scène III)

Où suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
Errante, et sans dessein, je cours dans ce Palais.
Ah ! ne puis-je savoir si j'aime, ou si je hais !
                                    (Andromaque, Acte V, scène I)

Les emportements d'Hérode peuvent être comparés à ceux de Phèdre pour l'« admirable parti que Racine a tiré de ce mouvement[B 115] » :

Trouverai-je un refuge au centre de la terre,
Où mon crime se trouve à couvert du tonnerre,
Où je me puisse voir sans peine et sans effroi,
Où je ne traîne point mon Enfer après moi ?
                                     (La Mariane, Acte V, scène II)

Où me cacher ? Fuyons dans la Nuit infernale.
Mais que dis-je ? Mon Père y tient l'Urne fatale.
Le Sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains.
Minos juge aux Enfers tous les pâles Humains.
                                    (Phèdre, Acte IV, scène VI)

Une comparaison s'impose même entre les acteurs chargés d'interpréter les héros de Tristan et de Racine : « Au milieu de 1637, Montdory avait été frappé d'une attaque d'apoplexie en jouant Hérode ; à la mi-décembre de 1667, Montfleury meurt d'épuisement pour avoir joué avec trop de véhémence les fureurs d'Oreste[404] ».

Dans son édition du théâtre de Racine pour la Bibliothèque de la Pléiade, Georges Forestier montre combien Tacite représentait « une mine de sujet neufs[405] » pour son Britannicus, en 1669[406], « même si ceux qui lui avaient ouvert la voie étaient parmi les plus illustres : Tristan L'Hermite (La Mort de Sénèque, 1644) et Corneille (Othon, 1664)[405] ». De même Bajazet, en 1672[407], « ne faisait pas seulement renaître une tradition » de tragédies à sujets turcs, mais « s'inscrivait dans l'exacte continuité de l'Osman de Tristan[408] », qui lui a suggéré plusieurs passages de sa propre pièce[409],[410],[411].

Marcel Arland, abordant Le Parasite, qui « tient dans son œuvre la place des Plaideurs dans celle de Racine[A 20] », conclut bientôt qu'il s'est « écarté de Racine. Et ne faut-il pas s'en écarter, si l'on ne veut enfin accabler Tristan, si l'on ne veut d'autre part, à ne voir en lui qu'un précurseur de Racine, lui imposer d'injustes limites[A 21] ? »

Molière[modifier | modifier le code]

Le jeune Jean-Baptiste Poquelin rencontre Tristan L'Hermite en 1643, lors de la création de l'Illustre Théâtre[412] : « Les Béjart étaient fort liés à Tristan le poète. Ils l'étaient plus encore à son frère Jean-Baptiste L'Hermite, auteur et comédien[413] ». C'est « grâce sans doute à Tristan » que la troupe obtient « le droit de se dire "entretenue par Son Altesse Royale", encore que la formule ne doive pas faire illusion. Gaston, qui ne payait pas toujours ses officiers, n'a certainement pas songé à soutenir de façon plus efficace les comédiens qui portaient son nom[414] ».

Durant les vingt mois de son existence, la troupe « fait de bonne besogne[415] » en assurant les créations de La Mort de Sénèque et de La Mort de Chrispe en 1644[416]. Son échec n'en est pas moins « rapide et complet[414] ». De fait, « il n'est pas certain que Tristan L'Hermite se fit payer sa collaboration à l'Illustre Théâtre[417] ».

Jacques Madeleine relève « d'assez fréquentes rencontres du Parasite avec L'Étourdi, ou de L'Étourdi avec Le Parasite[418] ». Si les deux auteurs adaptent la même pièce de Fornaris[83],[419] et si Molière, « comme Rotrou et sans doute comme Tristan, distinguait mal, à cette date, la distance qui sépare de Plaute ses imitateurs italiens[420] », l'analyse révèle l'emploi « de mots, les mêmes et peu usités, orthographiés de la même façon, ce qui est déjà assez singulier[421] ». Dans bien des cas, « c'est tout un vers où l'on est obligé de reconnaître une certaine parenté[422] » :

Je m'en allais la voir, cette belle assassine.
                                     (Le Parasite, Acte I, scène V)

Et Dieu sait quels seront ses transports de colère.
                                     (Acte II, scène II)

On dit qu'il bat le fer dans les meilleures salles.
                                     (Acte II, scène II)

Non, je vous dis encor que je le ferai pendre.
                                     (Acte V, scène VI)

Que dit-elle de moi, cette gente assassine[423] ?
                                     (L'Étourdi, Acte I, scène V)

Dieu sait quelle tempête alors éclatera[424].
                                     (Acte II, scène II)

Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle[418].
                                     (Acte IV, scène II)

Quoi qu'il puisse coûter, je veux le faire pendre[425].
                                     (Acte II, scène IV)

Napoléon-Maurice Bernardin n'insiste pas sur les analogies entre les comédies de Tristan et de Molière[B 116], mais l'étude comparative d'Eugène Rigal démontre que Molière « avait pu voir jouer, ou s'il avait pu jouer lui-même Le Parasite, il n'y aurait sans doute pas manqué[426] » et soutient que Le Parasite est une source de L'Étourdi[427]. Ces rapprochements sont significatifs, puisque « Victor Hugo aurait, dit-on, soutenu que L'Étourdi était, de toutes les comédies de Molière, la mieux écrite[428] », appréciation cautionnée par Antoine Adam : « Les formules pittoresques, hardies, les vers jaillissants abondent et font penser au meilleur style des Romantiques[429] ».

La Fontaine[modifier | modifier le code]

Considérant « une histoire du sentiment de la nature au XVIIe siècle », Antoine Adam ne trouve « aucune raison d'accorder moins de place à Tristan qu'à La Fontaine[430] ». Les contes et les fables que le jeune héros du Page disgracié récite pour distraire son maître, « depuis celles d'Homère et d'Ovide, jusqu'à celles d'Ésope et de Peau d'âne[P 19] », annoncent l'œuvre de Charles Perrault[431] et montrent « dans quel climat culturel pouvait baigner La Fontaine[432] » :

« Je vins à lui conter une certaine aventure d'un loup et d'un agneau qui buvaient ensemble au courant d'une fontaine. Je lui représentai comme le loup qui buvait au-dessous de l'agneau le vint accuser de troubler son eau par une malice noire ; je figurai encore l'humble et modeste répartie de ce doux animal, que l'on querellait mal à propos[P 20]. »

Amédée Carriat estime que « La Fontaine doit à Tristan beaucoup plus qu'on ne pense », trouvant « chez l'un et l'autre une même nature accueillante et aimable, propre avant tout à fournir le cadre d'un bonheur naturel, à favoriser la méditation solitaire, à raviver la tendresse amoureuse[E 30] ». Selon lui, par exemple, il ne fait « aucun doute que La Fontaine s'est souvenu du sixain suivant dans Le Lion et le Moucheron[C 29] » :

On arme pour les deux cabales ;
On n'entend plus rien que timbales,
Que trompettes et que clairons :
Car avec tambour et trompette,
Les Bourdons et les Moucherons
Sonnent la charge et la retraite.
                 (La Comédie des fleurs)

Tristan, « plus que tout autre poète de son temps, et frère en cela de La Fontaine, a soigneusement et méthodiquement pratiqué le mélange des genres et des styles[41] ». Marc Fumaroli, qui suppose que les deux écrivains ont pu se rencontrer chez Valentin Conrart, secrétaire perpétuel de l'Académie française[I 23], voit « culminer toutes les voluptés en un vers, l'un des plus beaux de notre langue, qui rend un merveilleux hommage au lyrisme du poète des Plaintes d'Acante[I 24] » :

Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.

Quinault[modifier | modifier le code]

Tristan L'Hermite « était un maître on ne peut mieux préparé pour instruire et pour former le jeune Quinault[433] ».

Édouard Fournier, dans « l'incroyable notice qu'il a consacrée à Tristan[B 117] », conclut sur cette anecdote : « Les droits d'auteur n'ont pas d'autre origine. Ce service et le talent de Quinault sont, sans contredit, ce que nous devons de mieux à Tristan L'Hermite[434] ».

Cet « élève de Tristan » ne semble pas avoir été « sans reproches sous le rapport de la modestie et de la probité littéraire[E 9] ». Furetière oppose louanges et blâmes dans l'un de ses Factums adressé à Quinault :

« Ce n'est pas un petit honneur pour Monsieur Quinault d'avoir servi l'illustre Monsieur Tristan, chez qui il a fait son apprentissage de poète. […] Cet élève a eu bien de l'avantage par-dessus son maître, car si d'un côté il n'a pas su faire des vers aussi bien que lui, de l'autre il a su mieux faire sa fortune[435]. »

Amédée Carriat trouve « peu opportun de répéter, après Furetière et d'autres, qu'il légua à Quinault son esprit à défaut d'un manteau qu'il n'avait point. C'est un lieu commun de charger les poètes d'une si noire misère[E 31] ».

Pour Adolphe van Bever, « un écrivain ne saurait être médiocre lorsqu'il servit à créer des grands hommes. N'aurait-il eu que ce mérite d’être un initiateur qu'il aurait droit à notre admiration. Mais il n'y a pas seulement un précurseur en Tristan L'Hermite ; il y a un homme du XVIIe siècle, qui vit sa vie, sans s'inquiéter du jugement de la postérité, et un artiste qui renoue la tradition[V 12] ».

Esthétique[modifier | modifier le code]

L'œuvre de Tristan L'Hermite montre une grande cohérence thématique : « Tout avec Tristan nous ramène à l'amour, la nature végétale, la nuit, les eaux[E 32] ».

Amours[modifier | modifier le code]

Amédée Carriat considère qu'« une anthologie de la poésie amoureuse serait inconcevable sans le nom de Tristan[E 33] » « né sous Vénus », le poète « lui doit son charme physique, ses dispositions à la poésie, son goût des arts, son inertie heureuse devenant paresse à l'occasion, sa sentimentalité, sa sensualité[E 34] ». La Mariane est « la première tragédie française fondée sur l'amour[E 35] ». Son œuvre permet de « percevoir les battements d'un cœur amoureux, en même temps qu'extrêmement attentif, comme le note Thierry Maulnier, à la vie cachée du silence, de l'immobile et de l'obscur[E 23] ».

Marcel Arland présente Tristan comme le vrai poète de l'amour : « Il suffit de rapprocher ses poèmes amoureux de ceux de Voiture ou de Malleville pour en surprendre l'accent personnel et l'intime expérience. À peine, de l'un aux autres, l'écart est-il moins grand que des Maximes ou des Caractères aux remarques ou aux portraits de salons[A 18] ». Le critique reconnaît volontiers qu'« il y témoigne de plus de grâce que de force, et de plus de finesse que de nouveauté. Du moins cette grâce et cette finesse ne sont-elles points communes[A 22] ».

Jean Tortel insiste sur le caractère sensuel de ce ce « poète de l'amour réel, dont les voluptés se voilent d'une exquise mélancolie[436] » : « le goût de Tristan pour la solitude n'est pas un goût pour la solitude en soi. Sa solitude est une solitude à deux. Toujours il y rôde une présence, le souvenir de quelque tendre visage[E 36] ». Amédée Carriat confirme que l'« on chercherait en vain chez Tristan l'expression d'un culte de l'amour pur, des résonances platoniciennes — comme aussi, il est vrai, des marques d'un érotisme offensant la bienséance, même si le fond de sa nature est pétri de sensualité[E 37] » :

Ses yeux que le sommeil abandonnait encore,
Ses cheveux autour d'elle errant confusément
Ne lièrent mon cœur que plus étroitement,
Ne firent qu'augmenter le feu qui me dévore.
                                    (La Négligence avantageuse)

Tel poème « nous fait participer à l'intimité quotidienne des amants[437] », ou aux « regrets sur une absence[438] » :

Le soleil en venant de naître
S'est introduit par ma fenêtre
Afin d'en chasser mon espoir.
Déjà sa lumière importune
Monte dessus mon lit pour voir
Si j'ai quelque bonne fortune,
Et rit de voir qu'avec les bras
Je la cherche en vain dans mes draps.
                                    (Les Vains Plaisirs)

L'expression « passe sans cesse du plan de l'érotisme à celui de l'Amour, mais on ne délaisse pas l'un en abordant l'autre. Un va-et-vient de la pensée est nécessaire. Les poètes lyriques du préclassicisme ne cessent d'être en contradiction avec eux-mêmes ou, si l'on veut, de se laisser surpasser par leur chant. Le cas de Tristan est peut-être le plus significatif[439] ».

Nocturnes[modifier | modifier le code]

Antoine Adam considère que « le début de La Servitude, avec son invocation à la nuit, est d'un ton exceptionnel à cette époque[35] ». Jean Tortel admire le poète qui « se soulève hors de lui-même » lorsque « son poème part soudain à la rencontre, il ne sait peut-être pas de quoi. Tristan s'avance et rencontre la Nuit[436] » qui lui donne « un accent unique. C'est qu'elle l'a entouré, elle a pénétré en lui. Il en a perçu les souffles, il les a retenus. Il s'est baigné aux sources nocturnes. Il est illuminé des lumières de la Nuit. Le grand Tristan, encore méconnu car il ne le cède en rien aux plus grands lyriques de tous les temps, est ainsi caché à l'intérieur de lui-même. Il est à lui-même sa propre nuit. Il s'ignorait peut-être ; ou peut-être a-t-il su, peut-être a-t-il été ébloui[440] » par cette « vision claire et lumineuse, par la nuit animée qui avait le visage d'une femme. Peut-être a-t-il réellement identifié l'amour à la grande Nuit… S'il en est ainsi, sa poésie est l'héritière authentique du lyrisme scévien[441] ».

Les nocturnes conviennent à son tempérament : « sa mélancolie ne s’accommode pas de la pleine lumière[E 38] ». Ainsi « sa poésie est une sorte de rivière souterraine qui apparaît par places où elle contient tout le ciel. Fragments. Instants parfaits[441] » que l'on peut saisir dans Les Amours, La Lyre et les Vers héroïques pour « reconstituer un hymne perdu, une sorte de chant cosmique où le cristal nocturne vibre comme sous un archet, une cadence dont les mouvements s'accordent au cours muet de la nuit[441] » :

Navire dans la nuit, par Martin Aagaard.

Douce et paisible Nuit, déité secourable
      Dont l'empire est si favorable
À ceux qui sont lassés des longs travaux du jour,
Chacun dort maintenant sous tes humides voiles,
Mais, malgré tes pavots, les épines d'Amour
M'obligent de veiller avecque tes étoiles.

Tandis qu'un bruit confus règne avec la lumière,
      Ma passion est prisonnière ;
Je crains d'être aperçu, j'ai peur d'être écouté ;
Il faut que je me taise et que je dissimule,
Mais sous ton cours muet, je prends la liberté
D'entretenir tes feux de celui qui me brûle.
                                    (L'Amant secret[L 22])

Nuit fraîche, sombre et solitaire,
         Sainte dépositaire
De tous les grands secrets, ou de guerre ou d'amour ;
Nuit, mère du repos et nourrice des veilles
      Qui produisent tant de merveilles,
Donne-moi des conseils qui soient dignes du jour.
                                    (La Servitude[O 8])

Ces vers « sont de grandes vagues heureuses poussées par une main inconnue, mais qui viennent battre nos rivages. Le poète s'y déploie, il nage loin dans la mer ; à aucun moment il ne s'effare. Il ne coule pas. Il n'appelle pas. S'il perd pied, on ne s'en aperçoit pas, tant le mouvement est aisé et totale la certitude de retrouver la terre[442] ».

Marines[modifier | modifier le code]

Dès 1892, Pierre Quillard s'émerveille de « la passion en lui quand Tristan parle de La Mer : il l'a contemplée à toutes les heures du jour, il en a saisi le mystère, la force et la douceur[443] ». Il est « significatif que deux de ses pièces de jeunesse s'intitulent La Mer et Églogue maritime. Il est vrai que Saint-Amant est passé par là, qui dut influer sur ces premiers essais. Mais, original ou non, un fait est là : Tristan aime la mer[E 32] ».

Le poète se montre plus attentif encore au miroir d'« eau qui sommeille du Promenoir des deux amants, à la paresse profonde et la molle oisiveté des Plaintes d'Acante ; le seul essor qu'il lui prête est celui des fontaines et des grottes où l'eau fait tourner de petits personnages et jaillit sur le promeneur[444] ». Jean Rousset interroge, dans la sensibilité baroque, « la nature de ce rêve au sein du paysage, de cette rêverie liée à l'eau » dans les œuvres de Madeleine de Scudéry comme de La Fontaine[444] : dès sa première ode publiée, en 1628, Tristan accorde son rêve à « la majesté de la mer[445] », illustrant la thèse de Gaston Bachelard qui n'envisage « pas de grande poésie non plus sans de larges intervalles de détente et de lenteur, pas de grands poèmes sans silence. L'eau est aussi un modèle de calme et de silence[446] ».

« Quel dommage qu'au moment de "rendre compte du caractère presque toujours féminin attribué à l'eau par l'imagination naïve et l'imagination poétique[447]", Bachelard n'ait pas songé à Tristan ! » regrette Amédée Carriat[E 39], qui cite L'Eau et les Rêves pour son analyse du « narcissisme idéalisant[448] » : « Devant les eaux, Narcisse a la révélation de son identité et de sa dualité, la révélation de ses doubles puissances viriles et féminines, la révélation surtout de sa réalité et de son idéalité[449] ». Jean Tortel analyse ainsi « la permission qui lui est accordée de se replier en lui-même, pour se retrouver, de se promener, de se mirer un moment dans les eaux calmes pour se joindre aux songes de l'eau qui sommeille. Si Tristan invoque Narcisse dans son Promenoir, c'est pour éviter de tomber où le héros mourut autrefois, car la mort amoureuse est préférable[450] ». Le poète, « en rêvant de disparaître dans l'eau profonde, en éprouvant la fascination de sa profondeur, subissait peut-être ce que le philosophe nomme le complexe d'Ophélie[451], assuré que le destin humain prend son image dans celui des eaux[E 39] » :

Penche ta tête sur cette onde
Dont le cristal paraît si noir,
Je veux t'y faire apercevoir
L'objet le plus charmant du monde.

Je tremble en voyant ton visage
Flotter avecque mes désirs
Tant j'ai de peur que mes soupirs
Ne lui fassent faire naufrage.

Selon Bachelard, « l'être voué à l'eau est un être en vertige[452] ». Il y a chez Tristan une « obsession de l'eau pure[E 40] » jusque dans la récurrence du motif de la chevelure, qui « est aussi un centre de métaphore marine et lumineuse. Dans La Mer, elle est blanchie d'écume[G 19] » et le poème « produit donc une espèce de fusion des formes éphémères que revêtent le ciel, l'eau, la terre et la femme[G 20] » : d'une part, « il suffit qu'une chevelure dénouée tombe — coule — sur des épaules nues pour que se réanime tout le symbole des eaux[453] », d'autre part « l'Océan même se féminise[E 41] » sous sa plume.

Rêves[modifier | modifier le code]

Dreams, par Ellen Montalba.

Selon, Michel Chaillou, « Tristan a la vocation du songe plus que de la nuit[454] ». Citant les Essais de Montaigne (« Les deux voies naturelles pour entrer au cabinet des dieux et y prévoir le cours des destinées sont la fureur et le sommeil[455] »), il considère que « Théophile y entre par la fureur, Tristan plus par le sommeil. Mais ils entrent tous les deux au cabinet des dieux[94] ».

Le rêve est « omniprésent » dans son œuvre[456] : « c'est sur un songe que s'éveille le Tristan des Vains Plaisirs[E 42] ». Dans ses poèmes, « le songe devient miroir : le rêveur devient le parfait reflet de celle qu'il aime[457] » et « la belle aussi devient alors miroitante. Tout naturellement, l'eau, comme le songe, reflète un monde apaisant et idéalement amoureux[458] ». À l'opposé des songes érotiques, plus fréquents sous sa plume[O 9], Les Terreurs nocturnes est « une pièce intéressante pour son imaginaire qui condense toute une série de figures menaçantes et hostiles, euphémisées la plupart du temps », mais offrant « dans ce cauchemar l'évocation de la chute politique de Gaston[O 10] ».

Toutes les tragédies de Tristan accordent une place aux rêves : La Mariane « commence avec l'éveil trop précoce d'un Hérode trop peu clairvoyant et s'achève sur l'évanouissement du roi devenu trop lucide[459] ». Le songe de Panthée « annonce toutes les morts en une seule[459] ». Dans La Mort de Chrispe, le songe se dédouble entre « celui de l'empereur Constantin, annoncé par des présages surgis dans la vie éveillée et interprété par celui de Lactance. L'interprétation du songe est ainsi stratifiée entre un rêve qui l'éclaire et la réalité qui le reflète[460] ». Le songe de Sabine Poppée, dans La Mort de Sénèque, « va plus avant dans cette esthétique duelle et réflexive. Si Sabine est épouvantée par ce songe, elle ne s'en sert pas moins pour persuader Néron de se débarrasser des conjurés et surtout de Sénèque[461] ».

Cet intérêt porté à l'interprétation des rêves a surpris, au XVIIe siècle : l'abbé d'Aubignac émet des réserves envers le dialogue « sur la nature des songes dans La Mariane », qui « fait relâcher le plaisir aussi bien que l'attention du spectateur[462] ». Scudéry hésite devant « ce discours des songes, que M. Tristan a mis dans la bouche de Phérore, qui n'était pas absolument nécessaire. Mais, étant si bien lié à la vision que vient d'avoir Hérode, il y ajoute une beauté merveilleuse[463] ». Cette interprétation est « poussée à l'extrême dans Osman[460] ». Hérode, « tourmenté d'un songe affreux, s'éveillait en sursaut dès le lever du rideau, tandis que le rideau se lève sur la sultane endormie et rêvant tout haut[B 118] ».

Par « le jeu comme par l'écriture, Tristan rejoint un autre monde qui est, pour lui, le seul authentique : celui de ses rêves. Dans ce voyage intérieur, Le Page disgracié marque une étape décisive[S 9] ». Henri Coulet considère que « vouloir séparer le vrai du faux dans Le Page disgracié, c'est ne pas voir la raison d'être de ce livre : il est l'histoire de l'essai fait par Tristan pour maintenir le rêve dans la vie, l'imaginaire dans le réel, et de son échec[464] ». La démarche du romancier aboutit à ce « paradoxe émouvant — et si cornélien : c'est par ce refus du compromis et d'un bonheur imparfait que Tristan parvient à préserver son rêve[119] ».

Présences de Tristan L'Hermite[modifier | modifier le code]

Littérature[modifier | modifier le code]

XVIIe siècle[modifier | modifier le code]

Tristan paraît comme personnage dans la scène d'ouverture des Académistes[G 21], comédie en cinq actes de Saint-Évremond composée en 1637 ou 1638[465] dans le but railler les « mesquines discussions dans le travail linguistique entrepris par l'Académie française[466] », sans viser pour autant « tous les académiciens[467] » :

Tristan

Quoique fort peu savants, ils ont bien le courage
De gloser tous les jours dessus notre langage,
Mais ils passent deux ans à réformer six mots.
                                             (Acte I, scène I[468])

La présence de Tristan a surpris dans « cette spirituelle satire[B 119] », notamment parce que « Saint-Évremond, si bien informé par ailleurs, ne pouvait ignorer que Tristan ne faisait pas partie de l'Académie[469] » à cette date. Le trio qu'il compose avec Saint-Amant et Faret (Acte IV, scène II[470]) n'en est pas moins sympathique[467]. Lorsque Saint-Évremond réécrit sa pièce, vers 1680[467], dans une version en trois actes publiée dans un tome posthume de ses Œuvres mêlées, en 1705[471], le rôle de Tristan a disparu[469].

Tristan est l'un des protagonistes du Parnasse réformé de Gabriel Guéret, publié en 1669 — où il encourt les reproches de l'acteur Montfleury : « Vous voudriez, je pense, qu'on ne jouât jamais que Mariane, et qu'il mourût toutes les semaines un Montdory à votre service[472] ». Le poète répond lui-même aux critiques de L'Estoile contre ceux qui « se laissent tellement posséder par la fureur poétique qu'ils font des poèmes en marchant[473] » :

« Vous vous mettez en peine de peu de choses, dit alors brusquement Tristan. Laissez vivre les poètes à leur fantaisie. Ne savez-vous pas qu'ils n'aiment point la contrainte ? Et que vous importe-t-il qu'ils soient mal vêtus, pourvu que leurs vers soient magnifiques ? Ne vous y trompez point : Cette grande négligence d'eux-mêmes est la source des plus belles poésies[474]. »

Cyrano de Bergerac, qui « admire Tristan L'Hermite[475] », lui rend hommage dans un passage de l'Histoire comique des États et Empires de la Lune répondant au chapitre XIX de la première partie du Page disgracié[476],[477]. Le démon de Socrate[478] évoque pour le narrateur les rares « grands personnages[479] » qu'il a pu rencontrer sur Terre :

« Il est tout esprit, il est tout cœur, et si donner à quelqu'un toutes ces deux qualités dont une jadis suffisait à marquer un héros n'était dire Tristan L'Hermite, je me serais bien gardé de le nommer, car je suis assuré qu'il ne me pardonnera point cette méprise […] Enfin je ne puis rien ajouter à l'éloge de ce grand homme, si ce n'est que c'est le seul poète, le seul philosophe et le seul homme libre que vous ayez[480]. »

Il est significatif « que Tristan trouve ainsi grâce auprès d'un des esprits les plus curieux de son temps, et les moins suspects de complaisance[S 10] ».

XXe siècle[modifier | modifier le code]

Dans le roman de Françoise Chandernagor L'Allée du Roi, mémoires imaginaires de madame de Maintenon[481], un souvenir de Tristan intervient à deux reprises, sous une forme spectrale[482] à des « endroits charnières[H 24] » du récit, marquant les progrès de son « intimité avec le Roi[483] ». Dans le cadre enchanteur des grottes de Saint-Germain[484], un « gentilhomme à la cape grise[482] » chuchote les premiers quatrains du Promenoir des deux amants :

« Je souris en reconnaissant des vers de ce vieux Tristan l'Hermite, ami de Scarron, qui montait quelquefois jusqu'à notre logis de la rue Neuve-Saint-Louis ; le poète était sale et grossier mais les vers de son Promenoir sonnaient comme du Racine, et sans doute ne furent-ils jamais mieux en situation que ce matin-là dans la petite grotte de Saint-Germain.
Le Roi s'assit auprès de moi sur la bordure de pierre et se pencha sur l'eau[485]. »

Dans une autre scène du roman, située à Saint-Cyr[486], l'héroïne se prend à songer à sa jeunesse. « Je devais avoir quinze ou vingt ans. Je ne sais qui dit tout bas auprès de moi ces vers de Tristan que je trouvais beaux » :

L'ombre de cette fleur vermeille
Et celle de ces joncs pendants
Paraissent être là-dedans
Les songes de l'eau qui sommeille.

qui lui inspirent le mouvement suivant : « Quoiqu'il fît bien du vent, et peut-être de la pluie, j'éprouvai soudain le désir singulier d'entrer dans cette eau glacée et de m'y avancer jusqu'à l'instant qu'elle m'engloutirait dans ses rêves[487] ».

Musique[modifier | modifier le code]

Si « Tristan est parent des peintres, familier probablement de leurs décors et de ceux, fictifs, de la poésie du temps, les constructions qu'il nous laisse sont plus proches de l'art des sons, de ces airs de cour ou de ces préludes non mesurés, si français, si riches d'une expressivité paraissant sans limite, si construits néanmoins[488] ».

Airs de cour et de ballet[modifier | modifier le code]

« Monarque le plus glorieux », air pour le Ballet de Mademoiselle, ou Ballet des Quatre monarchies chrétiennes[489] d'Estienne Moulinié (1635).

Roland-Manuel rend hommage à Tristan L'Hermite et aux poètes de sa génération, « chantres et peintres de la solitude et du mystère » au même titre que « Georges de La Tour qui pénètre sans effraction, une chandelle à la main, dans les châteaux de l'âme et qui éclaire, à la dérobée, l'énigme des choses sans visages[490] » : cette génération « lyrique, romanesque et précieuse, sensible à toutes les voix de la nature, n'imagine point encore de séparer la musique de la poésie », attentive à recueillir

Le bruit des ailes du silence
Qui vole dans l'obscurité.
                    (Saint-Amant[490])

Il est « naturel que Tristan ait pris part à la composition des ballets puisqu'il était poète de cour[G 22] ». Six airs de cour ont été conservés dans des recueils collectifs, publiés en 1661 et 1668[O 11]. Ses vers sont « pleins de verve gauloise[G 23] », de rigueur pour ces « grandes distractions » de l'entourage de Monsieur[G 24], « mélange fantasque de musique, danses, décors et costumes extraordinaires, et propos souvent grivois[G 22] ».

Les musicologues ont recensé quatorze titres d'airs de ballet composés sur des poèmes de Tristan, mais seulement « neuf dont on a réellement recueilli la musique[491] ». À cet égard, « la plus lourde perte est sans doute celle des récits composés pour le Ballet du Triomphe de la beauté dansé en 1640[492] — repris dans La Lyre et les Vers héroïques — dont on ne connaît plus que la musique instrumentale[493] ».

Les airs mis en musique « par Antoine Boësset, Étienne Moulinié, Nicolas Métru et Michel Lambert[O 12] constituent comme un microcosme littéraire et musical » autour de cette œuvre qui a également inspiré Joseph Chabanceau de La Barre et Sébastien Le Camus[O 13],[491].

La première participation du poète aux ballets donnés par son maître Gaston d'Orléans est, en 1626, « le Ballet de Monsieur dit aussi Ballet des Dandins[494],[495] ». Tristan participe également au Grand Bal de la douairière de Billebahaut[496],[497], dansé au Louvre la même année[O 14], au Ballet de Monsieur en 1627[498], au Ballet de Mademoiselle en 1635[499], au Ballet de la Félicité pour saluer la naissance du dauphin, en 1639[500], et au Ballet du Triomphe de la beauté[492]. La musique de Boësset ajoute « l'attrait de la variété à ces récits pittoresques[501] »« les fantaisies les plus extravagantes abondent, et ne pas les lire serait méconnaître un des divertissements les plus plaisants de l'époque[G 24] ».

Le Promenoir des deux amants[modifier | modifier le code]

Le Promenoir des deux amants, « le poème le plus célèbre de Tristan[C 30] », a été mis en musique à plusieurs reprises : Jean-Baptiste Weckerlin en retient six quatrains, en 1868, sous le titre La Promenade pour chant et piano[C 31]. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Georges Dandelot reprend une partie du poème dans le no 4 de ses Cinq poèmes précieux, publié en 1942[C 31].

L'adaptation la plus remarquable est celle de Claude Debussy, avec trois mélodies composées en 1904[502] (no 1 « Auprès de cette grotte sombre », reprenant les strophes 1, 2 et 4) et 1910[503] en ajoutant les strophes 14 à 16 (no 2 « Crois mon conseil, chère Climène ») et 22 à 24 (no 3 « Je tremble en voyant ton visage »)[503] publiées sous le même titre que le poème de Tristan — « insurpassable chef-d'œuvre d'une concision parfaite, qui parvient à traduire toutes les nuances de clair-obscur du poème par de surprenantes échappées harmoniques dans le cadre modal[504] ». Louis Beydts en a réalisé une version pour chant et orchestre[C 20].

Autres mélodies[modifier | modifier le code]

Louis Beydts reprend trois poèmes de La Lyre et un poème des Amours dans son recueil de mélodies intitulé La Lyre et les Amours, publié en 1939[C 20].

En 1953, Vernon Duke compose Six mélodies sur les paroles de Tristan L'Hermite[505], reprenant notamment le sonnet consacré à La Belle en deuil, le madrigal intitulé Le Soupir ambigu et l'Épitaphe d'un petit chien du recueil des Amours.

Hommages[modifier | modifier le code]

Les communes d'Aubusson et de La Souterraine ont nommé une rue Tristan l'Hermite[506] et une école primaire Tristan l'Hermite[507], en hommage à l'écrivain creusois.

Une « journée Tristan L'Hermite » est organisée le à Janaillat, où une plaque commémorative est apposée pour marquer le lieu de naissance du poète[508]. Des célébrations associant conférences, concerts de musique baroque[509], mises en scène et lectures d'œuvres de Tristan, « mais aussi ces petites lumières portées dans la nuit par tout un bourg en fête[510] » ont été renouvelées en 1994 et 2001[511].

Le quatre-centième anniversaire de la naissance de Tristan L'Hermite fait l'objet d'une exposition à la Bibliothèque Mazarine, du 6 avril au 29 juin 2001[512], et d'un colloque international intitulé « Actualités de Tristan », du 22 au 24 novembre 2001, organisé par l'Université Paris-Nanterre[513].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Éditions modernes[modifier | modifier le code]

Éditions historiques[modifier | modifier le code]

Choix de pages[modifier | modifier le code]
Poésie[modifier | modifier le code]
Prose[modifier | modifier le code]
Théâtre[modifier | modifier le code]
Vers de Ballet[modifier | modifier le code]
  • Paul Lacroix, dit le Bibliophile Jacob, Ballets et mascarades de cour de Henri III à Louis XIV (1624-1627), t. 3, Paris, Slatkine, (1re éd. 1868), 344 p. (lire en ligne)
  • Paul Lacroix, Ballets et mascarades de cour de Henri III à Louis XIV (1627-1633), t. 4, Paris, Slatkine, (1re éd. 1869), 338 p. (lire en ligne)
  • Paul Lacroix, Ballets et mascarades de cour de Henri III à Louis XIV (1629-1640), t. 5, Paris, Slatkine, (1re éd. 1870), 360 p. (lire en ligne)

Œuvres complètes[modifier | modifier le code]

  • Jean Serroy et al., Tristan L'Hermite, Œuvres complètes (tome I) : Prose, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources classiques » (no 20), , 448 p. (ISBN 978-2-745-30154-3)
  • Jean-Pierre Chauveau et al., Tristan L'Hermite, Œuvres complètes (tome II) : Poésie I, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources classiques » (no 41), , 562 p. (ISBN 978-2-745-30606-7)
  • Jean-Pierre Chauveau et al., Tristan L'Hermite, Œuvres complètes (tome III) : Poésie II, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources classiques » (no 42), , 736 p. (ISBN 978-2-745-30607-4)
  • Roger Guichemerre et al., Tristan L'Hermite, Œuvres complètes (tome IV) : Les Tragédies, Paris, Honoré Champion, coll. « Littératures » (no 10), (1re éd. 2001), 560 p. (ISBN 978-2-745-31967-8)
  • Roger Guichemerre et al., Tristan L'Hermite, Œuvres complètes (tome V) : Théâtre (suite) et Plaidoyers historiques, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources classiques » (no 19), , 502 p. (ISBN 978-2-745-30152-9)

Anthologies[modifier | modifier le code]

Cette réédition du roman reprend l'introduction, la présentation et les notes de l'édition Folio Classique de 1994[514].

Ouvrages généraux[modifier | modifier le code]

Études et monographies[modifier | modifier le code]

  • Antoine Adam, Théophile de Viau et la libre pensée française en 1620, Paris, Slatkine, (1re éd. 1935), 473 p. (ISBN 978-2-051-02067-1)
  • Anonyme, Vie de Tristan L'Hermite : pièce liminaire en tête de La Mariane, nouvelle édition, Paris, François Flahault, , 88 p., in-8° (lire en ligne), p. IX-XIX
  • Napoléon-Maurice Bernardin, Un Précurseur de Racine : Tristan L'Hermite, sieur du Solier (1601-1655), sa famille, sa vie, ses œuvres, Paris, Alphonse Picard, , XI-632 p. (lire en ligne)
  • Sandrine Berrégard, Tristan L'Hermite, « héritier » et « précurseur » : Imitation et innovation dans la carrière de Tristan L'Hermite, Tübingen, Narr, , 480 p. (ISBN 3-8233-6151-1)
  • Amédée Carriat, Tristan, ou L'éloge d'un poète, Limoges, Éditions Rougerie, , 146 p.
  • Doris Guillumette, La libre pensée dans l'œuvre de Tristan L'Hermite, Paris, Nizet, , 205 p.
  • Frédéric Lachèvre, Tristan L'Hermite, sieur du Solier, poète chrétien et catholique : Une réparation posthume due au « précurseur de Racine », Paris, Librairie historique Margraff, , 90 p. (lire en ligne)
  • Kenneth C. Wright, Tristan l'Hermite et l'évolution de la poésie lyrique française entre 1620 et 1650, Université d'Édimbourg, , III-445 p. (lire en ligne)

Articles et analyses[modifier | modifier le code]

  • Olivier Soutet, Le Couronnement de Louis, Jodelle, Tristan L'Hermite, Montesquieu, Stendhal, Éluard, Paris, Presses de l'université Paris-Sorbonne, coll. « Bibliothèque des styles » (no 13), , 228 p. (ISBN 978-2-84050-915-8)
    • Véronique Adam, L'usage du nom propre dans Le Page disgracié de Tristan L'Hermite : un désignateur de fiction, Paris, Presses de l'université Paris-Sorbonne, , p. 99-114
  • Henry Bidou, « Chronique théâtrale », Le Temps,‎ (lire en ligne)
  • (en) William H. Bryant, « Rimbaud, disciple of Tristan L'Hermite ? », Romance Notes, University of North Carolina Press, vol. 22, no 3,‎ , p. 295-301
  • Jean-Pierre Chauveau, « Tristan l'Hermite et la célébration des héros », Baroque,‎ , p. 14 (lire en ligne)
  • Michel Cournot, « La Mariane de Tristan Lhermite : Desarthe entraîneur des juniors », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  • Patrick Dandrey, « Le Page disgracié de Tristan L'Hermite ou le "roman de sa vie" », Revue d'histoire littéraire de la France, no 114,‎ , p. 169-181 (ISSN 0035-2411)
  • Patrick Dandrey, « Portrait de Tristan L'Hermite en page mélancolique », XVIIe siècle, Paris, no 266,‎ , p. 139-156 (ISSN 0012-4273)
  • Claire-Éliane Engel, « Tristan et Shakespeare », Revue de Littérature Comparée, no 33,‎ , p. 234-238
  • Émile Faguet, Tristan L'Hermitte : I. « Sa vie et ses idées générales », Paris, Revue hebdomadaire des cours et conférences (no 28), (lire en ligne), p. 488-497
  • Émile Faguet, Tristan L'Hermitte : II. « Ses Œuvres », Paris, Revue hebdomadaire des cours et conférences (no 30), (lire en ligne), p. 577-586
  • René Lacôte, « Tristan L'Hermite et sa façade poétique », Les Lettres françaises, no 584,‎
  • Gustave Larroumet, « Tristan L'Hermite », Revue des cours et conférences,‎ , p. 350-359 (lire en ligne)
  • Raymond Lebègue, « Tristan était-il à Amsterdam en décembre 1612 ? », Revue d'histoire littéraire de la France, no 44,‎ , p. 390-395 (lire en ligne)
  • René Pintard, « L'autre Tristan L'Hermite », Revue d'histoire littéraire de la France, no 55,‎ , p. 492-495
  • Pierre Quillard, « Les poètes hétéroclites : François Tristan L'Hermitte de Soliers », Mercure de France, Paris, t. V,‎ , p. 370 (lire en ligne)
  • Eugène Rigal, « L'Étourdi de Molière et Le Parasite de Tristan », Revue universitaire, Paris,‎
    Article inclus dans De Jodelle à Molière : Tragédie, comédie, tragi-comédie, Paris, Hachette, , 302 p. (lire en ligne), p. 291-302
  • Henri Rousseau, Un poète marchois en Poitou : Tristan L'Hermite et les Sainte-Marthe, Poitiers, Bulletins de la Société des antiquaires de l'Ouest, , 766 p. (lire en ligne), p. 15-44
  • Ernest Serret, « Un précurseur de Racine : Tristan L'Hermite », Le Correspondant, no LXXXII,‎ , p. 334-354 (lire en ligne)
  • Jean-Louis Vaudoyer, « Le Théâtre : Tristan L'Hermite », Les Nouvelles littéraires, Paris,‎ (lire en ligne)
  • (en) Philip A. Wadsworth, « Artifice and Sincerity in the Poetry of Tristan l'Hermite », Modern Language Notes, Johns Hopkins University Press, vol. 74, no 5,‎ , p. 422-430
  • A. E. Williams, « Le mythe du Shakespeare français », Revue de Littérature Comparée, no 43,‎ , p. 98-107

Cahiers Tristan L'Hermite[modifier | modifier le code]

  • Cahiers Tristan L'Hermite, Tristan et la mélancolie (1), Limoges, Rougerie (no VIII), , 56 p.
    • Nicole Mallet, Tristan et la maladie élisabéthaine, p. 25-35
    • Claude Abraham, Mélancolie, nostalgie et souvenir : Tristan et sa Marche natale, p. 50–52
  • Cahiers Tristan L'Hermite, Tristan et la mélancolie (2), Limoges, Rougerie (no IX), , 50 p.
    • Stéphan Bouttet, Mélancolie et création poétique, p. 12-18
  • Cahiers Tristan L'Hermite, Tristan et l'Europe, Limoges, Rougerie (no X), , 92 p.
    • Nicole Mallet, Tristan dramaturge face aux Élisabéthains, p. 29-37
    • Cecilia Rizza, Tristan face à ses modèles italiens, p. 39–50
    • Andrée Mansau, Gongora et Tristan L'Hermite, p. 57–61
  • Cahiers Tristan L'Hermite, Questions de poétique, Limoges, Rougerie (no XIV), , 78 p.
    • Françoise Graziani, L'art de dissimuler, p. 18–27
    • Alain Génetiot, « De petites herbes parmi les fleurs » : Tristan, poète mondain ?, p. 35–44
    • Stéphan Bouttet, Tristan et le lyrisme religieux : Une poétique de la variation, p. 63–71
  • Cahiers Tristan L'Hermite, Les Fortunes de Tristan, Limoges, Rougerie (no XVII), , 72 p.
    • Jean-Pierre Chauveau, 1895-1995, le centenaire de la thèse de Bernardin, p. 5–11
    • Thérèse Lassalle, De Tristan à Valéry : images de la mer, p. 36–49
    • François Lesure, Claude Debussy et Le promenoir des deux amants, p. 50–53
  • Cahiers Tristan L'Hermite, Paysages tristaniens, Limoges, Rougerie (no XVIII), , 65 p.
  • Cahiers Tristan L'Hermite, Tristan : Théâtre, Limoges, Rougerie (no XXII), , 95 p.
    • Véronique Adam, Formes et reflets du songe chez Tristan L'Hermite, p. 47-61
  • Cahiers Tristan L'Hermite, Dédié à Amédée Carriat, Limoges, Rougerie (no XXV), , 112 p. (ISBN 2-85668-099-2)
    • René Rougerie, Éloge d'un poète, p. 10–12
    • Claude Abraham, Tristan outre-Atlantique, p. 18–27
    • Rémy Landy, Sur quelques airs de Tristan, p. 80–86
  • Cahiers Tristan L'Hermite, Thèmes et variations, Limoges, Rougerie (no XXVIII), , 110 p. (ISBN 2-85668-125-5)
    • Lionel Philipps, Le poète et le Prince dans les Vers héroïques : agonie d'une relation mythique, p. 87–94
  • Cahiers Tristan L'Hermite, Tristan et la musique de son temps, Janaillat, Les Amis de Tristan L'Hermite (no XXXIII), , 125 p. (ISBN 978-2-8124-0355-2)
    • Pierre Gatulle, Les identités d'auteur et de compositeur de Tristan et Moulinié par la publication : la dignité et l'honorabilité, p. 97–107
  • Cahiers Tristan L'Hermite, Tristan autour du monde, Janaillat, Les Amis de Tristan L'Hermite (no XXXVII), , 126 p. (ISBN 978-2-406-05678-2)
    • Laurence Grove, L’invitation au voyage : Tristan autour du monde, p. 7–10
  • Cahiers Tristan L'Hermite, Sur Le Page disgracié, Paris, Classiques Garnier (no II à XXXIV, extraits), , 270 p. (ISBN 978-2-8124-1162-5)
    • Véronique Adam, Introduction, p. 7–17
    • Jacques Prévot, Le Je de cache-cache, p. 23–25
    • Laurence Rauline, Le Page disgracié ou la nostalgie de l'esprit d'enfance, p. 33-42
    • Catherine Thiollet, Variations sur la disgrâce dans Le Page disgracié, p. 75-83
    • Maurice Lever, Le jeu du hasard et du destin dans Le Page disgracié, p. 85-89
    • Jean Serroy, Lieux réels, lieux mythiques dans Le Page disgracié, p. 123–132
    • Patrick Riard, Le Page et son initiation, p. 161–174
    • Sandrine Berrégard, La Folie du page ou le Sage disgracié, p. 195–210

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. L'orthographe du XVIIe siècle présente des variantes pour le nom de famille de l'écrivain : Tristan-L'Hermite[10], Tristan L'Hermite[11], l'Hermite[12], L'Hermitte[13] — et son titre : du Solier[B 25], de Soliers[14], de Souliers[15]etc.
  2. Jean-Baptiste L'Hermite tient à cette distinction, dans la clef no 13 de son édition du Page disgracié, en 1667 : « Le Page disgracié prend cette qualité dans son roman, quoiqu'il fût gentilhomme d'honneur, et non page dudit Prince[P 2] ».
  3. L'année de l'élection de Tristan à l'Académie française a fait l'objet de débats : Le Discours de réception est daté de 1648 dans le Recueil des harangues publié en 1698, mais Pierre Bayle[11] et l'abbé Goujet[25] proposent 1649. Napoléon-Maurice Bernardin relève que l'élection de Tristan « suivit, selon Pellisson, celle de Montereul ; or Montereul succéda à Sirmond en 1649. Cette incertitude tient au mauvais état des Registres de l'Académie entre 1647 et 1651[B 39] ».
  4. Adrien Baillet note, en marge, « Montdory en creva[61] ».
  5. Deux portraits gravés sont réalisés XVIIIe siècle, par Desrochers[S 2] et Voyez le jeune[S 3].
  6. Parmi ses contemporains, « Voiture au même moment perçoit une rente de 4 000 livres. 2 000 livres suffisent à Chapelain pour se consacrer des années durant à un même ouvrage, La Pucelle. Les 1 000 livres de Tristan sont en effet nettement en-dessous de la moyenne des rentes des écrivains[L 7] ».
  7. Disque 78 tours, La voix de son maître DA 1475-1476, premier enregistrement mondial[C 20].

Références[modifier | modifier le code]

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  46. p. 195-196
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  48. p. 583
  49. p. 594
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  • Sandrine Berrégard, Tristan L'Hermite, « héritier » et « précurseur », Narr, 2006 :
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