Fils aîné de l'Église

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Depuis le baptême de Clovis Ier, les rois de France reçoivent le titre, à tort historiquement parlant, de « fils aîné de l'Église ».

Fils aîné de l'Église est un titre qui fut systématiquement porté par les rois de France à partir de Charles VIII en référence au baptême de Clovis, premier roi baptisé dans la foi de Nicée. La formule fut appliquée ensuite au royaume de France au XVIe siècle puis à la France au XIXe siècle[1]. L’expression « France, fille aînée de l'Église » est attestée pour la première fois lors du « Discours sur la vocation de la nation française » prononcé le 14 février 1841 par le père dominicain Henri-Dominique Lacordaire dans la Cathédrale Notre-Dame de Paris, évoquant le lien entre le comte de Marnes alors en exil et sa filiation avec l'Église[2]. Le titre de Fils aîné de l'Église peut être comparé à celui de Très chrétien, également spécifique au roi de France.

Histoire[modifier | modifier le code]

Le baptême de Clovis, aîné des rois dans la foi de Nicée[modifier | modifier le code]

La France est désignée fille aînée de l'Église, car ses rois sont les successeurs directs de Clovis Ier, premier roi barbare baptisé chrétien en 496 et à ce titre fils aînés de l'Église[Note 1].

Cependant, cette affirmation peut être discutée historiquement si on ne se réfère pas à la seule Église catholique nicéenne. L’empereur romain Dioclétien installe Tiridate IV (298-330) sur le trône d’Arménie. Le roi est païen, mais un prédicateur, Grégoire Ier, le convainc de se faire baptiser et faire de l’Arménie le premier État officiellement chrétien en 301. Le christianisme en Éthiopie lui emboîte le pas avec la conversion du roi Ezana d'Aksoum par Frumentius vers 330. L'empire romain avec Théodose Ier qui décrète le 28 février 380 l'édit de Thessalonique et y officialise le culte catholique orthodoxe[3] précède la France mais ne constitue cependant pas une nation en tant que telle. Le royaume des Francs n'occupe donc que la quatrième place mais comme la décision de Clovis intervient après le sac de Rome en 410 et les conciles d'Éphèse et de Chalcédoine, le peuple franc est considéré par la tradition chrétienne comme le premier peuple barbare à avoir été baptisé dans la foi de Nicée[2].

Plusieurs auteurs ont étudié les origines de cette désignation. Cette filiation spirituelle qui lie le roi de France à l'Église catholique remonte à l'époque carolingienne mais sa systématisation, de même que la transmission de cette filiation à la France en tant que nation, remonte à la Renaissance avec des historiens voulant mettre l'accent sur la dimension religieuse dans la définition et la légitimation du pouvoir royal[4],[5],[6].

Les campagnes de Pépin le Bref et le culte de Sainte Pétronille[modifier | modifier le code]

La notion de filiation spirituelle des rois Francs apparaît à l'époque de Pépin le Bref lorsque celui-ci donne naissance aux États pontificaux le 14 avril 754 et se fait sacrer roi des Francs le 28 juillet 754 par le pape Étienne II qui le proclame « Défenseur de l'Église romaine », son « compère en esprit » et déclare ses fils Charlemagne et Carloman Ier ses propres fils spirituels[7],[8]. Lorsque Pépin lance trois campagnes (couronnées de succès) de 756 à 758, pour parvenir à repousser les Lombards et finalement livrer au pape les territoires conquis, appelés depuis le patrimoine de Saint-Pierre, il est alors qualifié de Protecteur, Fils aîné de l'Église et roi très chrétien[9].

L'association de Sainte Pétronille avec la couronne française vient du fait que Charlemagne et Carloman Ier ont été considérés comme des fils adoptifs de Saint Pierre après 800. Or, cette femme est considérée comme la fille spirituelle de saint Pierre ; de fait, elle fut reconnue comme patronne du royaume de France qui est considéré comme le premier fils de l'Église comme Pétronille est la fille du premier chef de l'Église[10]. Pétronille était reconnue comme patronne des rois de France, elle devint patronne nationale, ce qui doit peut-être être mis en relation avec le fait que la France et son roi sont la première fille et le premier fils de l'Église comme Pétronille est la fille du premier chef de l'Église ; en tout cas conduit les rois de France à certaines libéralités à l'égard de son église.

Pépin le Bref aurait fait transporter à Rome sa fille Gisèle, qui venait de naître, afin qu'elle reçût le baptême des mains du pape Paul Ier près du tombeau de Pétronille. Charlemagne, aux environs de l'an 800 vint visiter la chapelle où reposait le corps de Pétronille et sembla avoir une profonde vénération pour elle. Ce bâtiment a été donné en toute propriété aux rois francs sous le nom de « Capella regum Francorum » (chapelle des rois Francs) avant de devenir la chapelle de sainte Pétronille[11], peut-être dès l'époque de l'empereur franc. Aussitôt devenu roi de France, Louis XI octroya 1 200 écus d'or en faveur de l'édifice de l'église Sainte-Pétronille à Rome, par lettre patente datée d'Amboise le 3 novembre 1461[12]. À la suite de la maladie du dauphin Charles, le roi aurait fait embellir la chapelle de sainte Pétronille. C'est probablement à partir de ce moment qu'elle devient la patronne des dauphins de France[13], des représentations de dauphins figurant sur son sarcophage initial. Pendant le règne de Louis XII, le cardinal Jean de Bilhères Lagraulas commanda au jeune sculpteur Michel-Ange une vierge de piété, la célèbre Pietà, pour décorer la chapelle Sainte-Pétronille, petit édifice proche de la basilique constantinienne de Saint-Pierre de Rome et lieu de rassemblement des Français de Rome avant la construction de l'église Saint-Louis-des-Français.

Aujourd'hui, une Messe pour la France est encore célébrée chaque année le 31 mai, fête de Sainte Pétronille, dans sa chapelle dédiée à la Basilique Saint-Pierre[14].

L'aînesse du Roi de France du Moyen Âge à la Renaissance[modifier | modifier le code]

Cette notion de filiation est liée à celle d'élection de la France, qui se manifeste par exemple lorsque le pape Grégoire IX sollicite l'aide de Saint Louis contre l’empereur Frédéric II en lui écrivant la lettre suivante le et assimile le rôle de la France dans la Chrétienté à celui joué par la tribu de Juda dans Israël[2] :

Dieu, auquel obéissent les légions célestes, ayant établi ici-bas des royaumes différents, suivant la diversité des langues et des climats, a conféré à un grand nombre de gouvernements des missions spéciales pour l'accomplissement de Ses desseins. Et comme autrefois Il préféra la tribu de Juda à celles des autres fils de Jacob et comme Il la gratifia de bénédictions spéciales, ainsi Il choisit la France, de préférence à toutes les autres nations de la terre, pour la protection de la foi catholique et pour la défense de la liberté religieuse. Pour ce motif, la France est le Royaume de Dieu même, les ennemis de la France sont les ennemis du Christ. De même qu'autrefois la tribu de Juda reçut d'en-haut une bénédiction toute spéciale parmi les autres fils du patriarche Jacob ; de même le Royaume de France est au-dessus de tous les autres peuples, couronné par Dieu lui-même de prérogatives extraordinaires. La tribu de Juda était la figure anticipée du Royaume de France. La France, pour l'exaltation de la foi catholique affronte les combats du Seigneur en Orient et en Occident. Sous la conduite de ses illustres Monarques, elle abat les ennemis de la liberté de l'Église. Un jour, par une disposition divine, elle arrache la Terre Sainte aux Infidèles ; un autre jour, elle ramène l'Empire de Constantinople à l'obéissance du Siège Romain. De combien de périls le zèle de ses Monarques a délivré l'Église ! La perversité hérétique a-t-elle presque détruit la foi dans l'Albigeois, la France ne cessera de la combattre, jusqu'à ce qu'elle ait presque entièrement extirpé le mal et rendu à la foi son ancien empire. Rien n'a pu lui faire perdre le dévouement à Dieu et à l'Église ; là l'Église a toujours conservé sa vigueur ; bien plus, pour les défendre, Rois et Peuples de France n'ont pas hésité à répandre leur sang et à se jeter dans de nombreux périls... Nos prédécesseurs, les Pontifes romains, considérant la suite non interrompue de louables services, ont, dans leurs besoins pressants, recouru continuellement à la France ; la France, persuadée qu'il s'agissait non de la cause d'un homme mais de Dieu, n'a jamais refusé le secours demandé ; bien plus, prévenant la demande, on l'a vue venir d'elle-même prêter le secours de sa puissance à l'Église en détresse. Aussi, nous est-il manifeste que le Rédempteur a choisi le béni Royaume de France comme l'exécuteur spécial de Ses divines volontés ; Il le porte suspendu autour de Ses reins, en guise de carquois ; Il en tire ordinairement ses flèches d'élection quand, avec l'arc, Il veut défendre la liberté de l'Église et de la Foi, broyer l'impiété et protéger la justice...

Cependant, cette mention d'aînesse se manifeste surtout dès la Renaissance[1] :

  • le pape Alexandre VI appelle Charles VIII son fils aîné ;
  • les rois de France Louis XII et François Ier se diront premiers fils de l'Église ;
  • la reine Catherine de Médicis assure en 1562 à l'ambassadeur d'Angleterre que « le royaume de France était l'aîné de la sainte Église » et cette notion fut reprise par la Ligue sous Henri III[15] ;
  • et le nonce apostolique va même en 1564 jusqu'à qualifier la reine mère Catherine de Médicis de fille aînée de l'Église[1], donnant ainsi à la reine de France (à cette époque le roi Charles IX était célibataire) cette distinction insigne qui n'était attribuée qu'au roi.

Cette appellation fut toujours acceptée par les papes[16],[17].

Los des apparitions du Christ à Sainte Marguerite-Marie Alacoque en 1689, le premier message s'adresse au Roi (Louis XIV) et semble consacrer une appellation de ce type, cette fois appliqué au Sacré-Cœur : « Fais savoir au fils aîné de mon Sacré-Cœur que, comme sa naissance a été obtenue par la dévotion aux mérites de ma sainte enfance, de même il obtiendra sa naissance de grâce et de gloire éternelle par la consécration qu'il fera de lui-même à mon cœur adorable qui veut triompher du sien et, par son entremise, de celui des grands de la terre. » Sainte Marguerite-Marie Alacoque meurt le et est béatifiée en 1864 par le Bienheureux Pape Pie IX, puis canonisée en 1920 par Benoît XV. Saint Jean-Paul II est venu se recueillir sur sa tombe à Paray-Le-Monial en 1986.

La France, fille aînée de l'Église à l'ère moderne[modifier | modifier le code]

L'appellation se poursuit dans la perspective providentialiste du XIXe siècle lorsque les papes appellent la France au secours pour défendre leurs intérêts temporels, comme en atteste la politique italienne de Napoléon III[2]. Elle triomphe en 1896 avec le quatorzième centenaire du baptême de Clovis célébré en grande pompe à Reims[18].

La France est qualifiée de « fille aînée de l'Église de Jésus » pour la première fois dans un discours[19] du bienheureux Frédéric Ozanam le , puis ensuite l'expression « France, fille aînée de l'Église » est attestée pour la première fois lors du « Discours sur la vocation de la nation française » prononcé le 14 février 1841 par le père Henri-Dominique Lacordaire dans la Cathédrale Notre-Dame de Paris, évoquant le lien entre le comte de Marnes (prétendant au trône sous le nom de Louis XIX) alors en exil et sa filiation avec l'Église[2].

Usage contemporain par les Papes[modifier | modifier le code]

Pape Jean-Paul II : « France, fille aînée de l'Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? »[modifier | modifier le code]

Rencontre de la missionnaire française Sœur Emmanuelle et du Pape Jean-Paul II.

Lors du premier voyage apostolique de Jean-Paul II en France, le pape apostrophe les évêques réunis au Bourget, dans son homélie du , en ces termes « France, fille aînée de l'Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? ». Attaché à cette vocation spéciale, le Pape Jean-Paull II revient en France en 1996 pour l'anniversaire du baptême de Clovis et en 2004, malgré les polémiques[20].

Pape François : la Fille aînée de l'Église appelée à être « plus fidèle »[modifier | modifier le code]

Lors de sa rencontre avec les jeunes des groupes de louange Glorious et Hopen, le Pape François a rappelé que si la France était « la fille aînée de l’Église », elle n’était peut-être « pas la plus fidèle ». Il appelle donc les jeunes français à partager de nouveau la joie de l'Évangile.

Le 15 novembre 2015, Angélus du Pape François:

« Chers frères et sœurs,

Je tiens à exprimer ma tristesse pour les attentats terroristes qui ont ensanglanté la France, tard vendredi, faisant de nombreuses victimes. J’adresse l’expression de ma souffrance, mes condoléances au président de la République française et à tous les citoyens. Je suis proche, en particulier, des familles de ceux qui ont perdu la vie et des blessés.

Une telle barbarie nous laisse sans mots et nous nous demandons comment le cœur de l’homme peut concevoir et réaliser ces horribles événements qui ont bouleversé non seulement la France mais le monde entier. Face à des actes aussi intolérables, on ne peut que condamner cet affront inqualifiable à la dignité de la personne humaine. Je tiens à réaffirmer avec force que le chemin de la violence et de la haine ne pourra jamais résoudre les problèmes de l’humanité ! Et utiliser le nom de Dieu pour justifier ce chemin, ces choix, c’est un blasphème.

Je vous invite à vous joindre à moi dans la prière : confions à la miséricorde de Dieu les victimes sans défense de cette tragédie. Que la Vierge Marie, la mère de miséricorde, suscite dans les cœurs de tous des pensées de sagesse et des intentions de paix. Nous lui demandons de protéger et de veiller sur la chère nation française, fille aînée de l’Église, sur l’Europe et sur le monde tout entier. »

Bibliographie[modifier | modifier le code]

La vocation de la nation française, Henri-Dominique Lacordaire op. Discours sur la vocation de la nation française, prononcé le 14 février 1841 à Notre-Dame de Paris. Réédition aux éditions Le Centurion, collection Écrits brefs, 4 avril 2016. (ISBN 979-1092801361)

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Voir l'article Clovis Ier.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Hervé Pinoteau, La symbolique royale française, Ve – XVIIIe siècle, P.S.R. éditions, 2004, p. 85.
  2. a, b, c, d et e Cardinal Philippe Barbarin, La France est-elle encore la « fille aînée de l'Église » ? , communication à la séance du lundi 15 avril 2013 de l’Académie des sciences morales et politiques
  3. Eric Stemmelen, La religion des seigneurs - Les origines du christianisme, Michalon, , p. 87
  4. Hervé Pinoteau, La symbolique royale française, Ve – XVIIIe siècle, P.S.R. éditions, 2004, p. 127.
  5. Joseph Leclerc, Le roi de France, « fils aîné de l'Église ». Essai historique, in : Études, Paris, 1933, t. 214, p. 21-36.
  6. Cardinal Paul Poupard, La France fille aînée de l'Église, in : Revue des deux Mondes, Paris, juillet 1986, p. 37-45 et août 1986, p. 273-280.
  7. Hervé Pinoteau, La symbolique royale française, Ve – XVIIIe siècle, P.S.R. éditions, 2004, p. 84-85.
  8. Jean de Pange, Le Roi très chrétien, Fayard, 1949 (réédition – Arma Artis, 1985, Paris), p. 148, 151, 152.
  9. Abbé Brasseur de Bourbourg, Histoire du Patrimoine de Saint-Pierre depuis les temps apostoliques jusqu'à nos jours, Sagnier et Bray, , 383 p.
  10. Jacques Baudoin, Grand livre des saints : culte et iconographie en Occident, Éditions Créer, , p. 393
  11. De Rossi , " Inscriptiones christianae Urbis Romae " , II , 225
  12. https://books.google.fr/books?id=SMxRAAAAcAAJ&pg=PA162 note no 1 ; son objectif était toutefois, à moitié fidèle catholique, à moitié politique, car cette lettre patente ordonnait pareillement d'autres dons destinés aux établissement en Bretagne et en Galice (lettre conservée auprès de la Bibliothèque nationale de France, fr20420 , folio 21 ; voir aussi https://books.google.fr/books?id=q8VzCQAAQBAJ&pg=PT27 (Jules Michelet)).
  13. (en) Feast of the Visitation May 31, sur http://www.saintpatrickdc.org.
  14. La messe de Ste Pétronille, trait d’union entre Rome et la France, Aleteia, 21-05-2014, consulté le 12-06-2015.
  15. Hervé Pinoteau, La symbolique royale française, Ve – XVIIIe siècle, P.S.R. éditions, 2004, p. 84.
  16. Joseph Leclerc, « Le roi de France, « fils aîné de l’Église ». Essai historique. » , Études, Paris, 1933, t. 214, p. 21-36, p. 170, 189.
  17. Cardinal Paul Poupard, « La France fille aînée de l’Église », Revue des deux mondes, Paris, juillet 1986, p. 37-45 et août 1986, p. 273-280.
  18. Sylvain Venayre, Les Origines de la France. Quand les historiens racontaient la nation, Seuil, , 425 p. (ISBN 978-2021108750)
  19. Hervé Pinoteau et Patrick Van Kerrebrouck, Clefs pour une somme, La Roche-Rigault, PSR éditions, , 294 p. (ISBN 2-908571-61-7), p. 20, qui cite une communication du professeur Bernard Barbiche en 2008 à la Société nationale des Antiquaires de France (Depuis quand la France est-elle la fille aînée de l'Église ?), association présidée par Hervé Pinoteau depuis 2010.
  20. Christelle Fleury et Jean Mercier, « Jean-Paul II. Ses histoires de France », sur La Vie,

Voir aussi[modifier | modifier le code]