Fernand Boulard

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Fernand Boulard
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Le chanoine Fernand Boulard (né le 28 décembre 1898, mort le 17 novembre 1977) est un ecclésiastique et sociologue français[1]. Il est notamment connu pour une carte de France rapprochant élections présidentielles et pratique religieuse[2]. Il est considéré comme le pionnier de la sociologie religieuse pastorale[3].

Biographie[modifier | modifier le code]

Il est ordonné le 23 décembre 1922 prêtre du diocèse de Paris[4]. De 1942 à 1955, il est aumônier national adjoint de la Jeunesse agricole catholique. En 1945, il est nommé Chanoine de Versailles. En 1955, il devient professeur à l'Institut catholique de Paris. Il fonde en 1958 le Secrétariat interdiocésain d'information pour une pastorale d'ensemble[5].

Carte Boulard[modifier | modifier le code]

Carte Boulard, distinguant[6] les « paroisses chrétiennes[7] », les « paroisses indifférents de culture chrétienne[8] » et les « pays de mission[9] », montrant une France déchristianisée « en Y inversé »[10].

En novembre 1947, dans un numéro spécial des Cahiers du clergé rural, il fait paraître, avec Gabriel Le Bras, la première carte religieuse de la France rurale, la carte Boulard qui se complexifie les années suivantes et dont les mises à jour jusqu'en 1966 précisent le contenu des contrastes géographiques concernant les pratiques religieuses. Elle est complétée en 1968 par la première carte religieuse de la France urbaine, en collaboration avec le sociologue belge Jean Remy[11]. Boulard et Remy montrent notamment « que le poids considérable de la religion tenait avant tout au mode de transmission familiale de l'intégration religieuse[12] » et que les taux urbains, plus resserrés que les taux ruraux, reflètent globalement ceux de leur arrière-pays rural dans lequel les villes recrutent l’essentiel de leur population[13].

La carte Boulard montre de fortes disparités régionale : « Les pays "indifférents à traditions chrétiennes" occupaient plus de la moitié du territoire, traçant une « diagonale du vide » qui s’étendait des Landes aux Ardennes. Les taches blanches correspondaient aux régions à reconquérir. L’autre élément frappant étant le morcellement du territoire, où des zones ferventes[14] voisinaient avec des cantons déchristianisés, à quelques dizaines de kilomètres de distance[15] ». L'Église de France découvrant avec inquiétude ce que l'on devait très vite appeler la « déchristianisation », un des enjeux pour Boulard est de rassurer les autorités ecclésiastiques et les fidèles, d'afficher un optimisme pastoral et de pointer les terres déchristianisées à reconquérir[16]. S'il démontre, preuve à l'appui, que la déchristianisation n'est point une spécificité du monde ouvrier[17], il met aussi en avant qu'il existe peu de « pays de mission »[18]. Si Boulard a cherché à relativiser le déclin de la pratique religieuse (déclin masqué par les générations de baby-boom), l'historien Guillaume Cuchet y voit un « tombeau du catholicisme français. La carte Boulard a "photographié" le catholicisme d'après-guerre, et plus précisément, dans ses dernières versions, des années 1955-1965, juste avant qu'il ne connaisse une rupture profonde introduisant à une tout autre histoire » (rupture enclenchée par le concile Vatican II qui a ouvert la voie à une « sortie collective de la culture de la pratique obligatoire sous peine de péché mortel », amplifiée par mai 68 et l'encyclique Humanae vitae)[19].

L'historien François Furet en parle comme « l’un des documents les plus forts et les plus mystérieux sur la France et son histoire »[20] car il est difficile d'expliquer ces disparités. Pourtant, les travaux statistiques et cartographiques de l'historien Timothy Tackett dans La Révolution, l’Église, la France en 1986 démontrent que cette carte reproduit le clivage entre clergé réfractaire et clergé jureur opéré en lors de la promulgation de la Constitution civile du clergé[21]. Les régions dont le clergé a majoritairement refusé cette Constitution ne sont pas directement opposées à la Révolution mais refusent l'extension et l'homogénéisation du pouvoir central, qualifiées plus tard de jacobinisme et au XIXe siècle, l'Église s'est surtout voulue l'héritière des prêtres réfractaires de ces trois pôles majeurs que sont le Grand Ouest, l 'Est lorrain, alsacien ou jurassien, et le rebord sud-est du Massif Central, auxquels s’ajoutent des pôles secondaires dans le Nord, une partie de la Savoie et le Pays basque[22]. Ce sont des « régions périphériques qui jouissaient de certaines prérogatives (l'Alsace, la Lorraine et la Franche-Comté avaient appartenu au Saint-Empire romain germanique ; l'Artois et la Flandre bénéficiaient de libertés urbaines ; des parlements locaux existaient en Bretagne et dans le Languedoc)[23] ». La distribution périphérique de ces régions montre qu'elles sont devenues les « paroisses chrétiennes » de la carte de Boulard[21].

La carte de Tackett du partage clergé réfractaire/clergé jureur en 1790-1791 a engendré la carte de Boulard sur la pratique religieuse en 1947, les deux se révélant assez structurantes de l'histoire de France. Ainsi, l'intensité de la pratique catholique et l'intensité du vote de droite a un fondement géographique[24],[25]. Ce clivage entraîne « une géographie spirituelle et idéologique de la France qui se traduira tout au long du XIXe siècle par la polarisation des factions cléricales et anti-cléricales et se prolongera dans la géographie électorale du XXe siècle jusque dans les 1970[26] ». Ces cartes montrent également « la forte ressemblance entre, d'une part, les variations départementales du niveau de la fécondité et du modèle de nuptialité et, d'autre part, la géographie de la sécularisation[27] ».

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • L'Art d'être curé de campagne, 1943
  • Problèmes missionnaires de la France rurale (Paris: Cerf, 1945).
  • Carte religieuse de la France rurale, 1947, établie avec Gabriel Le Bras, mettant en évidence en France, la disparité des traditions chrétiennes
  • Essor ou déclin du clergé français (Paris: Cerf, 1950).
  • Matériaux pour l'histoire religieuse du peuple français, XIX-XXe siècles, 3 volumes, 1982, 1987, 1993, Presses de Sciences Po, Coéditions[28]. Il s'agit de documents et de cartes issus des archives diocésaines et analysant le facteur religieux en sociologie durant les deux derniers siècles.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d'être chrétien : anatomie d'un effondrement, Paris, Seuil, 2018.
  • Claude Langlois, « Le chanoine Boulard et ses héritiers », Revue d'Histoire de l'Église de France, t. LXIX, n° 183, juillet-décembre 1983, p. 269-280.
  • Christian Sorrel (dir.), Les « Matériaux Boulard » trente ans après, Lyon, RESEA, 2013.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. In Memoriam : Fernand Boulard (1898-1977)
  2. chanoine BOULARD : La religion, variable politique majeure.
  3. Les « Matériaux Boulard » trente ans après
  4. Fernand Boulard
  5. BNF: Fernand Boulard
  6. Alain Tallon, Catherine Vincent, Histoire du christianisme en France, Armand Colin, , p. 121.
  7. La pratique des adultes de plus de 21 ans y était supérieure à 45 %
  8. Les adultes pratiquants y étaient minoritaires mais le « conformisme saisonnier » général.
  9. Une partie notable des paroisses y comptait au moins 20 % d'enfants non baptisés ou non catéchisés.
  10. Guillaume Cuchet, « La carte du chanoine Boulard », L'Histoire, no 443,‎ , p. 75.
  11. Julien Potel, L'Église catholique en France: approches sociologiques, Desclée de Brouwer, , p. 45.
  12. Michel Bussi, Éléments de géographie électorale, Publication Univ Rouen Havre, , p. 307.
  13. Guillaume Cuchet, « La carte du chanoine Boulard », L'Histoire, no 443,‎ , p. 76 (lire en ligne).
  14. Bloc ouest très pratiquant et un arc de forte pratique religieuse qui va du Pays basque à l'Alsace en épousant les courbes sud et sud-est du Massif central.
  15. Isabelle Poutrin, « 1965, l'année où les église françaises se vidèrent », sur pocram.hypotheses.org, .
  16. Guillaume Cuchet, « La carte du chanoine Boulard », L'Histoire, no 443,‎ , p. 72.
  17. L'expérience des prêtres ouvriers vise à la christianisation de la classe ouvrière et à relever défi du communisme, donc du marxisme et de l'athéisme militant mais le pape Pie XII qui dénonce « les miasmes délétères » du marxisme, met fin à cette expérience en France, entre 1954 et 1959. Cf Philippe Levillain, Philippe Boutry et Yves-Marie Fradet, 150 ans au coeur de Rome. Le Séminaire français 1853-2003, KARTHALA Editions, , p. 138
  18. Jacques Le Goff, René Rémond, Histoire de la France religieuse. Du roi très chrétien à la laïcité républicaine, XVIIIe-XIXe siècle, Le Seuil, , p. 159.
  19. Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d'être chrétien, Le Seuil, , p. 82.
  20. Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d'être chrétien, Le Seuil, , p. 33.
  21. a et b Jean-Luc Mayaud, Lutz Raphaël, Histoire de l'Europe rurale contemporaine. Du village à l'État, Armand Colin, , p. 54.
  22. Guillaume Cuchet, « La carte du chanoine Boulard », L'Histoire, no 443,‎ , p. 74.
  23. Jérôme Fourquet, Hervé Le Bras, La religion dévoilée. Nouvelle géographie du catholicisme, Éditions Fondation Jean-Jaurès, , p. 21.
  24. Michel Winock, La France politique: XIXe-XXe siècle, Seuil, , p. 473.
  25. « Carte : la longue fracture droite-gauche », sur lhistoire.fr (consulté en septembre 2018).
  26. Suzanne Citron, Le mythe national. L'histoire de France revisitée, éditions de l'Atelier, (lire en ligne), p. 272.
  27. Graziella Caselli, Jacques Vallin, Guillaume J. Wunsch, Démographie: analyse et synthèse, INED, (lire en ligne), p. 381.
  28. Matériaux pour l'histoire religieuse du peuple français, XIXe-XXe siècles