Fable de Venise

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Fable de Venise
8e album de la série Corto Maltese
Corto : « C'est l'arsenal et les lions grecs dont Hipazia et Bepi Faliero m'ont parlé... »(planche 17, case 9)
Corto : « C'est l'arsenal et les lions grecs dont Hipazia et Bepi Faliero m'ont parlé... »
(planche 17, case 9)

Auteur Hugo Pratt
Dessin noir et blanc

Personnages principaux Corto Maltese
Gabriele D'Annunzio
Hipazia
Petit Pied d’argent
Louise Brookszowyc

Éditeur Casterman
Collection Les romans (À suivre)
Première publication Drapeau de la France France : janvier 1981
ISBN 2-203-33405-3
Nb. de pages 80

Prépublication Drapeau de l'Italie Italie : Favola di Venezia,
hebdomadaire L’Europeo,
du n° 21-22, 3 juin 1977
au n° 51, 23 décembre 1977
Albums de la série Corto Maltese

Fable de Venise est la 25e aventure de Corto Maltese. Écrite et dessinée par Hugo Pratt, elle se déroule du 10 au . La toile de fond en est la montée du fascisme en Italie, après la Première Guerre mondiale.

Sous la surveillance du dieu Abraxas, des loges maçonniques et des milices fascistes, Corto Maltese est sur la piste de la « Clavicule de Salomon ». Tous les ingrédients d’un roman d'aventure sont présents : une énigme, une émeraude légendaire, des femmes mystérieuses, des aristocrates déchus, des « Chemises noires », des loges maçonniques, des sociétés secrètes et les lieux magiques de Venise.
L'auteur apporte ici ses souvenirs de jeunesse. Un monde qui n'existe plus et une aventure qui finit dans un rêve. « C’est le témoignage de mon amour pour Venise. » disait-il[1].

Protagonistes[modifier | modifier le code]

Personnages historiques[modifier | modifier le code]

Personnages de fiction[modifier | modifier le code]

  • Corto Maltese : Une lettre posthume du baron Corvo le met au défi de retrouver une pierre magique.
  • Bepi Faliero : franc-maçon de la loge Hermès Trismégiste.
  • Stevani : appartient à la milice des Chemises noires de la Sérénissime.
  • Hipazia : mathématicienne et philosophe néoplatonicienne, fille du docteur Teone.
  • Teone : astronome, astrologue et mathématicien. Maître secret de la loge Hermès.
  • Melchisedech : savant du « vieux ghetto » (quartier Juif de la ville), portant le nom d'un personnage biblique. Il l'a déjà rencontré lors d'un précédent voyage vénitien, dans la courte histoire L'Ange à la fenêtre d'Orient (publiée dans Les Celtiques). Y apparaissaient aussi sa petite-fille Esther et le gondolier Œil de fée. La première sera citée par le second, que l'on revoit dans l'histoire présente.
  • Raspoutine : apparaît en songe sous l’apparence de Saud Khalula.
  • Petit Pied d’argent : vendeuse de graines, elle fait équipe avec Corto pour l’aider dans sa recherche.
  • Böeke : fils de Petit Pied d’argent, secrètement amoureux de Hipazia.
  • Louise Brookszowyc : amie de Petit Pied d’argent, plus connue sous le nom de « Belle de Milan »[2]. Partie par la suite pour l'Argentine, Corto partira à son secours dans Tango.

Histoire en quatre chapitres[modifier | modifier le code]

La Loge d’Hermès[modifier | modifier le code]

Abraxas, qui apparaît sur un mur de la loge Hermès Trismégiste et sur un de la demeure d'Hipazia

Poursuivi par la milice fasciste, Corto Maltese trouve refuge chez les francs-maçons. La nuit tombée, un de leurs membres, Bepi Faliero l’accompagne dans les rues de Venise. Chemin faisant, le Maltais lui fait savoir qu’il est dans la cité pour chercher une émeraude, appelée « Clavicule de Salomon ». Ils rencontrent alors un groupe de Chemises noires mené par Stevani qui leur cherche noise. Passant par là, le poète Gabriele D'Annunzio intervient pour calmer le jeu.
Reprenant leur chemin, tous trois viennent à parler de la philosophe néoplatonicienne, Hipazia et de l’écrivain Frederick Rolfe dit, le Baron Corvo. Voyant l’intérêt de Corto Maltese pour ces deux personnages, Faliero l'invite à rencontrer la philosophe. D’Annunzio, pour sa part, va tâcher de le mettre en relation avec ce Stevani, car son père avait bien connu le Baron Corvo.

L’Énigme du Baron Corvo[modifier | modifier le code]

Trône de saint Pierre, Basilique San Pietro di Castello

Bepi l’emmène donc rencontrer Hipazia. Venant à parler de l’émeraude magique, Corto révèle que peu avant sa mort, le Baron lui a envoyé une devinette : Le lion grec perd sa peau de serpent septentrional entre les brumes de Venise…
Plus tard, Corto entre dans l’église de San Pietro di Castello examiner la chaire de l’apôtre Simon Pierre dont le dossier est orné d’une stèle funéraire. Ce sont les inscriptions arabes de cette pierre que le Baron Corvo voulait déchiffrer.
Il se rend ensuite jusqu’à l’arsenal pour examiner et relever les runes scandinaves gravés à l’épaule du lion grec (ce qui correspond à l'énigme) qui en garde l’entrée. Puis s’en va dans le « vieux ghetto », les soumettre à son ami, le savant Melchisedech.
Le lendemain, pensant à ce que lui a dit le poète d’Annunzio au sujet du père de Stevani, il décide de tenter de le voir malgré le temps pluvieux.
Bepi Faliero l’a devancé. Il est déjà chez Stevani pour lui rendre compte des recherches que fait Maltese. En lisant le journal du baron adressé à son père, Stevani raconte le périple de l’émeraude dont la trace se perd finalement dans Venise.
En arrivant devant la maison, Corto entend deux détonations. Il accourt à l’intérieur et découvre Stevani gisant blessé. Les « Chemises noires » font irruption. Croyant le marin coupable, ils le poursuivent.
Dans la rue, deux carabiniers aperçoivent Corto qui s’enfuit sur les toits. Ils entrent dans la maison. Stevani innocente Corto Maltese. Alors qu’un des carabiniers s’élance vers le grenier, il est abattu d’une balle dans les escaliers.

L’Escalier des rencontres[modifier | modifier le code]

Venice - St. Marc's Basilica 08.jpg

Corto poursuit sa course sur les toits de la ville. Glissant sur des tuiles mouillées, il perd l’équilibre et tombe sur une terrasse…
Recueilli par Petit Pied d’argent et confié aux bons soins de Louise Brookszowyc, la « Belle de Milan », il se réveille au bout de trois jours. Elle lui révèle que Stevani est hors de danger, qu’il l’a innocenté mais refuse de révéler le nom du coupable et que le journal du baron a été volé. Pour couronner le tout, un des carabiniers a été abattu.
La nuit venue, Petit Pied d’argent, accompagnée de son fils Böeke, vient s’enquérir de la santé…
Maintenant sur pied, Corto se rend chez les francs-maçons pour s’entretenir de l’affaire Stevani avec le maître secret, qui n’est autre que Teone, le père d’Hipazia. Corto Maltese lui montre l’insigne maçonnique qu’il a trouvé près du corps du milicien et qui le porte à croire à la culpabilité d’un des membres de leur institution.
Un maçon ne trahit pas ses frères. Teone lui conseille de la détruire. De leur côté, ils se chargeront d’éliminer tous les soupçons qui pèsent sur lui. »
Mais Corto ne veut pas s’en tenir là…

Les Révélations de Saint-Marc[modifier | modifier le code]

Dans ce dernier chapitre, notre héros découvre la cachette où aurait été dissimulée l'émeraude, mais il n'y trouve qu'une lettre de Corvo, datée du 1er avril, qui, comme lui, fut déçu de la trouver vide. Hipazia, qui se croyait dans sa folie, la réincarnation de la philosophe Hipatia, est coupable de tous les crimes et de toutes les trahisons et mourra, assassinée par Stevani.
Quant à Louise Brookszowyc, elle partira à Buenos Aires, travailler pour l’association de la Warsavia[3].

Finalement, Corto Maltese, après une présentation onirique et théâtrale des différents personnages de cette fable, se dirige vers « la porte de l’aventure » — chemin déjà emprunté pour entamer son périple sibérien —, en se rendant dans un des lieux magiques et secrets de la ville où il « demande à entrer dans une autre histoire, dans un autre endroit », non sans avoir auparavant trouvé, mystérieusement apparue au fond de sa poche, l'émeraude. Celle-ci, appelée aussi clavicule de Salomon (du latin clavis, la clé), se présente taillée sous la forme d'une figure à tête de serpent encadrée par deux autres serpents, symbole de la connaissance hermétique.

La Clavicule de Salomon[modifier | modifier le code]

Si le terme "clavicule" peut désigner une formule magique (voir Clavicula Salomonis), il s'agit dans cette aventure d'un bareket, émeraude (qui se dit en hébreu "Bāréqeth") très pure et magique. Dans l'histoire, cet objet provient de la Tribu de Ruben Satanas, qui la donna à Lilith. Selon la Kabbale, celle-ci fut la première femme d'Adam (avant Ève), pour ensuite devenir celle de Caïn. Ce dernier, fils d'Adam et Ève[4], lui prit la pierre lorsqu'il voulut reconquérir le Paradis perdu par ses parents.

Elle fit ensuite partie des pierres précieuses du pectoral du Roi Salomon (Urim et Thummim), qui la donna à son architecte Iram, en remerciement pour la construction de son Temple de Dieu (premier Temple de Jérusalem). Le roi magicien y avait gravé un message secret réservé aux initiés, menant à un des trésors du souverain et de la Reine de Saba.

Le lion de saint Marc couronne le portail, surmontant la Basilique à son nom, Venise

Entre les mains de Simon le Magicien, il la donna à l'apôtre Simon Pierre (aussi nommé Saint Pierre) à Antioche, après avoir perdu un pari contre lui. Simon Pierre la confiât alors à Saint-Marc (évangéliste, symbolisé par un lion), futur patron de Venise. Ce dernier l'emporta avec lui lorsqu'il partit pour l'Égypte, afin de fonder l'Église d'Alexandrie. Mais il fut étranglé par deux tueurs d'une secte gnostique, liée à Simon le Magicien, qui la lui prirent. Ils la ramenèrent là où celui-ci l'avait perdue, à Antioche. Là, elle fut remise au commanditaire de l’assassinat, Basilide (gnostique disciple de ce Simon), qui enseigna ensuite à Alexandrie. Il la transforma en "gemme gnostique du genre Abraxas".

Par la suite, la pierre passa de mains en mains : par des hérétiques Caïnistes, des philosophes égyptiens... jusqu'à ce qu'à ce que les Arabes conquirent Alexandrie, en 641. Amr ibn al-As (compagnon de Mahomet, qui le nomma général) la fit garder par des prêtres. C'est alors que deux commerçants vénitiens (Buono de Malamocco et Rustico da Torcello) la dérobèrent, avec la dépouille de Saint-Marc. Ils la cachèrent sous le corps du saint et sous de la viande de porc, puis l'emmenèrent dans leur ville, en 828.

Sirat Al-Bunduqiyyah (sourate de Venise), l'autre titre donné à l'histoire, désigne le dossier concernant les tentatives d'agents secrets arabes - en contact avec des Al-Qadi alexandrins - pour récupérer la pierre. Le premier d'entre eux, Ibn Farid, envoyé en 830, fut étranglé. En 893, Ibrahim Abu, Sarrasin sicilien, n'eut pas plus de chance, puisqu'il fut retrouvé mort près du Rialto. En 904, Saud Khalula de Palerme, aidé de sa Garde noire, faillit réussir. Il la retrouva et la cacha au Fontego degli Arabi, à San Marcilian (sans doute près de l'Église San Marziale). Dessinant son emplacement exact, il envoya le message secret au quadi (Al-Qadi) d'Alexandrie. Mais le bateau fut arraisonné par des gendarmes byzantins, qui s’emparèrent du document. Quant à lui, se noya dans le Canal de la Madonna dell'Orto en tentant de s'enfuir. Ce fut probablement le dernier à être en possession de la pierre.

Lion du Pirée, à l'Arsenal de Venise et ses runes gravées

Vers 1040, des guerriers Varegs (Vikings de Suède qui ont gouverné l’État médiéval de la Rus’) partirent de Novgorod et arrivèrent à Byzance, où ils devinrent les "chiens de garde du Basilée". L'un d'eux, Oleg, accompagnant son chef Asmund, fit partie de la garde de l'Impératrice Zoé la Porphyrogénète et de son mari Michel le Paflagon. Une nuit, un marin levantin lui raconta l'histoire de la pierre, qui était alors cachée sous le Sceau de Salomon, dans l'Escalier des rencontres du Fontego degli Arabi. Il tua le marin et, plus tard, l'Empereur l'envoya combattre ses ennemis en Grèce. Au Pirée (principal port d'Athènes), lui et son armée, menée par le futur Harald III de Norvège, anéantirent l'ennemi. Il grava alors sur la statue d'un lion gardant une fontaine les indications nécessaires pour trouver la Clavicule. Le guerrier mourut plus tard dans une conjuration. Quant au lion, il fut justement emmené par Francesco Morosini pour être installé à l'Arsenal de Venise. Cette histoire fut sûrement inspirée par celle de ce même Harald, qui grava lui-même des runes sur la statue, peut-être originaire de Délos (cf. Le Pirée : Moyen Âge et domination ottomane).

En 1335, le géographe arabe Ibn Battûta vint incognito à Venise pour récupérer la pierre, sans succès. Il grava alors des caractères arabes sur la sur le côté gauche de la chaire de Simon Pierre (celle visible dans l’église de San Pietro di Castello). Cette stèle funéraire juive était déjà gravé de caractères nabathéens, datant de l'an 300 ap JC. Le géographe y laissa des indications de la maison de Hamir Ben R'yobah, dit le Chameau (située à la Madonna dell'Orto, dans le Campo dei Mori), supposant que la clavicule y était cachée. Il s'agit sans doute du fameux Fontego degli Arabi, devenu depuis la loge maçonnique RL Hermès.

En avril 1921, Corto Maltese s'y rend et un frère franc maçon lui parle de l'Escalier des rencontres. Des sculptures y figurent les Chevaliers teutoniques qui luttèrent aux côtés des Templiers et des Vénitiens contre les Génois, leurs rivaux de longue date. En remerciement, ces chevaliers reçurent le bâtiment. Quant à l'Escalier des rencontres, une légende dit que chaque année, la nuit du 24 au 25 avril (jour de la Saint Marc), d'étranges rencontres s'y produisent. Corto est ainsi bien décidé à vérifier si cet escalier lui fera rencontrer la Clavicule de Salomon.

La Venise d'Hugo Pratt[modifier | modifier le code]

Exemple de Vera da pozzo (puits), situé à Campo San Boldo

Hugo Pratt, à travers cette BD, rend hommage à la ville où il a passé son enfance et une partie de sa vie adulte : Venise. Dans Une grand-mère vénitienne, préface signée par l'auteur et présente dans certaines éditions, celui-ci raconte cette enfance dans cette ville, entourée de mysticisme. Ce récit fournit aussi quelques clés de compréhension pour l'histoire, détaillant certains aspects de la culture vénitienne qui ont servi de source d'inspiration. Durant son enfance, sa grand-mère lui demandait de l'accompagner dans le vieux ghetto chez une de ses amies, Mme Bora Levi, dont la maison était accessible par un escalier extérieur, "l'escalier fou" (ou celui "des rats d'égouts", ou le "turc"). À l'intérieur, pendant que les dames discutaient, il observait attentivement la centaine de médaillons sur le mur, dont les personnages en uniforme de Habsbourg ou tenue de rabbins, semblaient le sévèrement le fixer. Pour passer le temps, il regardait alors par la fenêtre de la demeure, donnant sur une cour. Appelée dans le récit par l'auteur la Corte sconta detta Arcana (Cour secrète dite de l’Arcane), il la décrit comme herbeuse et au puits vénitien couvert de lierre. On y accédait en passant sept portes, chacune d'elle étant gravé du nom d'un shed (démon de la caste des Shedim, descendants d'Adam et Lilith), qu'il fallait prononcer pour l'ouvrir. Lorsque la dame juive l'y emmena, elle tenait un "menorah", dont elle soufflait une bougie chaque fois qu'elle ouvrait une porte. Dans la cour, il y découvrit des sculptures et de curieux graffitis, figurant une vache à un seul œil, un cercle tracé sur le sol pour y faire danser une jeune fille nue, des anges déchus (Sataël, Samaël et Amabiel) etc. Cette cour est sans doute la Corte Botera, située près de la Basilique San Zanipolo. Elle est accessible par un passage le long de la Fondamenta Felzi, actuellement fermé par une grille, situé après le pont[5].

Dans le récit, la dame fit ensuite sortir le jeune Hugo par une porte du fond, conduisant à une ruelle aux herbes hautes. La longeant, elle lui fit découvrir une autre place merveilleuse (qu'il revit bien plus tard, en fleur, dans une maison de la Juderia de Cordoue). Dedans s'y trouvait une très belle dame entourée d'enfants, qui jouaient autour d'un gigantesque papillon en morceaux de verre colorés : Aurélia (papillon gnostique). Le bédéiste souligne que ces deux placettes, reliées par une ruelle cachée (qu'il nomme "Passage Étroit de la Nostalgie"), représentent deux mondes secrets. Ce sont respectivement les disciplines talmudiques et les disciplines philosophiques ésotériques judéo-gréco-orientales.

Quant aux enfants juifs jouant dans ces cours, ils lui apprirent diverses choses, dont certaines furent utilisées dans la conception de cette histoire. Il découvrit ainsi Abraxas de Basilide, Simon le Magicien, Hypatie, la Clavicule de Salomon, l'émeraude de Satan (qui se serait détachée de son front pour devenir le symbole de la "Science maudite" parmi les hommes, d'après la tradition hermétique) etc. En plus de connaître les noms de Carpocrate, Origène, Tertullien, Menander ou Saturninos.

Palazzo Mastelli ou del Camello, au bord du Rio de la Madona de l'Orto. Ses murs sont ornés des statues de trois frères arabes et de celle d'un chameau.

En revenant chez lui, à la Bragora, à l'autre bout de la ville, il passait par le Rio della Sensa (à la Madonna dell'Orto, où se situe aussi l'église du même nom). Là, à côté du Campo dei Mori, il scrutait la façade du "Fontego des Maures ou des Sarrasins" (visiblement le Palais Mastelli del Cammello), où se tiennent les statues des trois frères arabes à qui appartenaient la maison - El Rioba, Sandi et Afani - en plus de celle d'un chameau (ayant donné son nom à la demeure). Cette demeure n'est autre que le Fontego degli Arabi, où sera cachée la pierre dans l'histoire. Posant des questions sur cette maison à sa grand-mère, celle-ci, très embarrassée, lui répondit que ce n'était pas des questions à poser. Ces silences au sujet des Arabes et autres peuples qualifiés de Sarrasins attisaient la curiosité de l'auteur au point de lui faire questionner sa famille. Il découvrit alors que du côté de sa mère, il avait des origines espagnoles par les Genero, venant de Tolède. Ceux-ci étaient auparavant des Séfardo-marrane, convertis au christianisme lors des persécutions de 1390, en Espagne, durant la Reconquista. Cette famille avait notamment des liens de parenté avec les Azim, souffleurs de verre byzantins à Murano.

Toujours dans sa famille, un sujet de conversation récurrent concerne les marchands et espions arabes, venus chercher dans cette ville ce que les pirates vénitiens leur avaient pillé. C'est ainsi qu'un de ses oncles le mena près de San Marsial (voir Église San Marziale) et lui montra, sur une placette, une chauve-souris en marbre vert dans une niche d'albâtre. Il lui dit que c'était le symbole d'une secte d'aventuriers sarrasins, alliée des Templiers et des Chevaliers teutoniques.

Bien plus tard, le futur auteur partit pour l'Éthiopie, où il rencontra une communauté gréco-arméno-judéo-égyptienne, où il retrouvait l'ambiance vénitienne. Dans les bibliothèques de Debra Markos, Debra Ghiorghis (peut-être nom italien donné à Bahir Dar), Debra Mariam, il trouva des livres et des représentations coptes du Roi Salomon et de la Reine de Saba. Ils lui apprirent que dans la vie des hommes qui veulent savoir, il y a toujours les sept portes secrètes. Il y retrouva ainsi plus ou moins ce qu'il avait découvert dans la fameuse cour. Et des amis d'Afrique orientale lui racontaient des histoires, telles que les voyages d'Enoch et les Jardins de l'Eden. Lors de la guerre, il alla en Dankalie et en Ogaden. Un chamelier lui expliqua que, pour entrer dans le Al-Jannah al-Adn (le Jardin d'Eden), il faut ouvrir sept portes dans le désert, nécessitant d'apprendre le nom d'autant d'anges terribles de la tribu des Shaitans. Ou bien, il fallait se faire accompagner d'un poète ayant une clé d'or sous la langue. Enfin, un Arabe d'Érythrée lui dit que dans sa langue, Giun Al-Banadiqin (Golfe des Vénitiens) désigne l'Adriatique et Al-Bunduqiyyah, Venise. Ce nom figure dans le second titre de l'aventure, Sirat Al-Bunduqiyyah (sourate de Venise).

De retour dans la ville de son enfance avant la fin de la guerre, il découvrit que les maisons du ghetto étaient fermées, les Juifs qui les avaient fuies se cachaient chez les Vénitiens. La nuit, il entendait parler à nouveau d'anciennes histoires arabo-espagnoles, ainsi que de la ville cabalistique de Safed (Palestine). C'est là où se trouvait la tombe de Simon Ben Yohai, auteur présumé du Zohar, le "Livre des Splendeurs" (ouvrage fondamental de la Kabbale).

Sinagoga spagnola, avec la plaque commémorative (visible sur ce lien de Wikimedia Commons)

Après la guerre, bien qu'errant autour du monde, il revint sans cesse dans la Cité des doges. Mais marchant à travers les ruelles et les canaux, il découvrit sa ville changée. Il n'y avait plus les crabes sur les rives qui paressaient au soleil l'après-midi, ni les personnes qui ont accompagnées son enfance, comme Mme Bora Levi, ni encore "l'escalier fou". Il ne reconnut pas les lieux qu'il avait connus, ayant alors changé. Et on ne sait pas quoi répondre à ses questions, des jeunes ne savant pas ou des vieux ne voulant pas se souvenir. Il retrouva quand-même la trace de l'amie de sa grand-mère, en découvrant son nom gravé sur une plaque de marbre à côté de l'entrée de la Schola Española. Celle-ci se situe dans le Calle Ghetto Vecchio, sur la placette Campiello delle Scuole (voir le plan sur la section Histoire du Ghetto de Venise). Cette plaque mentionne le nom des Juifs déportés qui ne sont pas revenus après la guerre. Ils n'étaient pas nombreux, la ville ayant caché ses Juifs dans ses "Cours Secrètes", ses "Arcanes".

Finalement, en cherchant bien, il retrouve des traces de la Venise de son enfance. De l'autre côté du Ponte Ebreo, dans les bistrots, on joue encore avec de vieilles cartes arabes, à la Sarrasine, la Mahométane ou la Belle Juive, jeux d'Orient et d'Espagne. Ainsi, les Juifs marranes avaient conservés leurs cartes et les vieilles clés des maisons espagnoles sur l'huisserie des portes vénitiennes. Sa grand-mère lui avait d'ailleurs légué les deux : un jeu de cartes arabes (sûrement magiques) et une clé de Tolède, en même temps que son fatalisme ironique. Sur la Fondamenta conduisant à la Madonna dell'Orto et San Marcilian, un palais (le Palais Mastelli del Cammello ?) est orné d'une croix teutonique, une rose et un chameau de pierre. Si cela ne dira rien au premier venu, un Vénitien de cœur comprendra que le symbole teutonique cache une énigme, tout comme la rose s'enroulant autour d'une croix et le chameau.

À travers le récit de son enfance et l'aventure de son héros, l'auteur nous dresse le portrait d'une Venise méconnue, très cosmopolite, au cœur de l'Europe et la mer Méditerranée. Chez lui s'y croisent ainsi Italiens, Anglais, Espagnols, Juifs, Arabes, Byzantins, Scandinaves, Grecs, Égyptiens, Polonais... Ces descriptions précises de Venise, vue par quelqu'un qui y a vécu, montre que cette ville résulte donc du mélange de nombreuses cultures s'y côtoyant, riche de très multiples influences. Tout comme Hugo Pratt lui-même.

Anecdotes[modifier | modifier le code]

Venise comporte une villa nommée Jardin d'Eden, justement fréquentée par le baron Corvo, parmi tant d'autres artistes. Elle apparaît également dans le roman de Gabriele D'Annunzio Il fuoco (Le Feu, 1900).

Prépublications[modifier | modifier le code]

  • Italie : Favola di Venezia (Sirat Al-Bunduqiyyah), paraît en couleurs[6] dans le supplément hebdomadaire de L'Europeo, du no 21-22 du au no 51 du .
  • France : Fable de Venise (Sirat Al-Bunduqiyyah), paraît en noir et blanc dans les no 12 à 15, du mensuel (À suivre) en 1979.

Albums édités en France[modifier | modifier le code]

Scénario et dessins de Hugo Pratt avec la collaboration de Guido Fuga pour les dessins concernant l’architecture de la cité vénitienne.

Première édition[modifier | modifier le code]

Album broché – noir et blanc[modifier | modifier le code]

  • Fable de Venise (Sirat Al-Bunduqiyyah)[7]A∴ L∴ G∴ D∴ G∴ A∴ D∴ L∴ U∴[8] (préface de Hugo Pratt : Une grand-mère vénitienne), éd. Casterman, coll. « Les romans (À SUIVRE) », 1981 (ISBN 2-203-33405-3)

Rééditions[modifier | modifier le code]

Album broché – noir et blanc[modifier | modifier le code]

  • Fable de Venise (nouvelle couverture), éd. Casterman, 2001 (ISBN 2-203-33490-8)
  • Fable de Venise, Casterman 2011, coll. "Corto Maltese en noir et blanc", couverture souple à rabats, format 23,5/29,5 (ISBN 978-2-203-03365-8).

Albums reliés – couleurs[modifier | modifier le code]

  • Fable de Venise (Sirat Al-Bunduqiyyah) A∴ L∴ G∴ D∴ G∴ A∴ D∴ L∴ U∴ (format 27x31, introductions illustrées de documents et aquarelles de Hugo Pratt : Une grand-mère vénitienne, La Franc-Maçonnerie, Manifeste maçonnique), éd. Casterman, 1984 (ISBN 2-203-33604-8)
  • Fable de Venise (format 23.5x30.5 avec jaquette, documents et aquarelles de Hugo Pratt), éd. Casterman, 1998 (ISBN 2-203-34414-8)
  • Autour de Corto - Fable de Venise, Une lecture guidée à travers l'œuvre de Pratt (format 29,5x30), éd. Casterman, 2007 (ISBN 978-2-203-38301-2)
  • Fable de Venise (format 21.5x29, préface de Marco Steiner, photos de Marco d'Anna : Rosée, rosace, chevaliers et secrets), éd. Casterman, série Corto Maltese, tome 10, 2009 (ISBN 978-2-203-02448-9)

Petits formats brochés - couleurs[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Hugo Pratt, entretiens avec Dominique Petitfaux, De l’autre côté de Corto, p. 102, éd. Casterman, 1996.
  2. Pour le personnage de Louise Brookszowyc, Hugo Pratt lui a donné les traits de Louise Brooks, star du cinéma muet des années 1920. Il la rencontra plus tard, à Rochester, dans l’État de New-York, lors d'un voyage aux États-Unis en 1983.
  3. Fondée en 1906, la Warsavia organisait la prostitution en Argentine (Hugo Pratt, entretiens avec Dominique Petitfaux, De l’autre côté de Corto, éd. Casterman, 1996.)
  4. Celui-ci, qui tua son frère Abel, est adoré par la secte des Caïnites.
  5. « Cour secrète dite de l’Arcane (Corte sconta detta Arcana). »
  6. Par Mariolina Pasqualini.
  7. Sirat : Sourate, en arabe. Al-Bunduqiyyah : nom égyptien, de Venise = la sourate de Venise.
  8. Abréviation maçonnique de À La Gloire Du Grand Architecte De LUnivers.
  9. Collection, avec notes et documents pédagogiques d’accompagnement, destinée aux enseignants (collège, lycée professionnel et lycée général).

Documentation[modifier | modifier le code]