Eyes Wide Shut

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Eyes Wide Shut
Titre québécois Les Yeux grand fermés
Réalisation Stanley Kubrick
Scénario Stanley Kubrick
Frederic Raphael
d'après la nouvelle Traumnovelle d'Arthur Schnitzler
Acteurs principaux
Sociétés de production Warner Bros
Pays d’origine Drapeau des États-Unis États-Unis
Genre Drame
Durée 159 minutes
Sortie 1999

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution

Eyes Wide Shut (ou Les Yeux grand fermés au Québec et au Nouveau-Brunswick) est un film américain réalisé, produit et coécrit par Stanley Kubrick, sorti en 1999. Il s'agit du dernier film du cinéaste, qui mourut avant que le film ne soit terminé. Le scénario est basé sur la nouvelle Traumnovelle d’Arthur Schnitzler publiée en 1926.

Drame érotique et mystérieux, l'histoire narre la nuit d'errance du Dr Bill Harford dans et autour de New York. Voulant d'abord tromper sa femme — elle-même tentée par l'adultère —, il assiste à une orgie sexuelle, dont il est chassé. Il découvre alors l'existence d'une société secrète liée aux évènements et aux personnages qu'il a rencontrés. Dépassé, il retourne auprès de son épouse, sans que leur problème ne soit résolu.

Le film sort le et la réaction de la critique est globalement positive[1].

Synopsis[modifier | modifier le code]

À New York, un jeune couple bourgeois vivant à New-York, Bill Harford (Tom Cruise), médecin beau et brillant, et sa femme, Alice (Nicole Kidman), commissaire d'exposition, se rend à une réception mondaine pour la Noël donnée par un riche patient de Bill, Victor Ziegler (Sydney Pollack). Bill rencontre un vieil ami de fac, Nick Nightingale (Todd Field), qui est maintenant pianiste professionnel. Pendant ce temps, un homme nommé Sandor Szavost (Sky du Mont) essaye de draguer Alice alors que Bill se voit proposer un plan à trois par deux mannequins. Il est interrompu par un appel provenant de son hôte en haut des escaliers, il lui explique qu'une de ses petites amies, Mandy (Julienne Davis), a fait une overdose de speedball. Mandy reprend ses esprits grâce à l'aide de Bill.

Le lendemain, après avoir fumé de la marijuana, Alice lui demande s'il a baisé avec les deux filles. Bill la rassure en lui disant que non, elle lui révèle qu'elle a par le passé été tentée de le tromper, sans passer à l'acte et lui demande s'il n'a jamais été jaloux du désir qu'elle pouvait susciter auprès d'autres hommes. Alors que la discussion s'envenime, Bill lui affirme qu'il pense que les femmes sont plus fidèles que les hommes. Alice se met à lui révéler un de ses récents fantasmes, celui où elle a rencontré un officier de la marine durant des vacances. Ébranlé par cette révélation, Bill est appelé par la fille d'un patient qui vient de mourir, il décide de se rendre sur place. Dans sa douleur, Marion Nathanson (Marie Richardson) l'embrasse de manière impulsive et lui dit qu'elle l'aime. Bill la repousse avant que son fiancé Carl (Thomas Gibson) n'arrive, Bill s'en va. Il rencontre une prostituée nommée Domino (Vinessa Shaw) et il se rend à son appartement.

Alice appelle juste au moment où Domino commence à l'embrasser, gêné, il raccroche et quitte Domino de manière maladroite. Il va à la rencontre de Nick au club de jazz juste au moment où il finit son dernier set. Il apprend à Bill qu'il est engagé pour une soire où il doit jouer du piano aveuglé par un foulard. Bill le presse pour avoir plus de détails. Il apprend que pour être admis, il faut un costume, un masque et un mot de passe (ce que Nick s'empresse de lui écrire sur un morceau de papier). Bill va dans un magasin de costumes. Il offre au propriétaire, Mr Milich (Rade Serbedzija), une somme généreuse pour louer un costume. Dans le magasin, Milich surprend sa fille adolescente (Leelee Sobieski) avec deux hommes japonais et leurs exprime sa colère envers leurs manques de décence.

Bill prend un taxi pour se rendre au manoir indiqué par Nick. Il donne le mot de passe et découvre à l'intérieur de ce dernier un rite sexuel quasi-religieux. Bien qu'il soit masqué, une femme se met à côté de Bill et le met en garde sur le fait qu'il n'aurait jamais du se rendre ici, et insiste en lui affirmant qu'il est en grand danger. Elle est ensuite emmenée par quelqu'un d'autre. Bill se met errer dans le manoir de pièces en pièces, où il découvre des groupes d'hommes masqués engagés dans différents types d'actes sexuels, tandis que d'autres regardent. Il est interrompu par un portier qui lui explique qu'un chauffeur de taxi veut lui parler de toute urgence au portail du manoir. Il le suit et Bill se retrouve dans une salle de rituel où un maître de cérémonie déguisé de rouge le questionne sur un second mot de passe pour quitter le manoir. Bill dit qu'il a oublié. Le maître des Cérémonies insiste pour que Bill "retire gentiment son masque" et ses vêtements. Soudain, la femme masquée qui avait essayé d'avertir Bill, intervient. Elle insiste pour être punie à sa place. Bill est reconduit à la sortie du manoir et on le prévient de ne dire à quiconque de ce qui s'est passé.

Costume de Tom Cruise lors de la fête au manoir

Juste avant l'aube, Bill arrive chez lui se sentant coupable et confus. Il trouve Alice riant fort dans son sommeil et puis elle se réveille. Alors qu'elle est en train de pleurer, elle lui explique qu'elle a fait un rêve troublant dans lequel elle faisait l'amour avec l'officier de marine et beaucoup d'autres hommes et riant à l'idée que Bill les regardait en train de faire. Le matin suivant, Bill se rend à l'hôtel de Nick, où le réceptionniste (Alan Cumming) lui explique que Nick, effrayé et présentant des traces de coup, avait été amené à cinq heure du matin par deux homme très costauds, bien habillés et à l'air patibulaire. Nick essaya, en partant, de passer une enveloppe au réceptionniste mais cette dernière fut interceptée et les deux hommes l’emmenèrent en voiture.

Bill ramène son costume au magasin de location, mais le masque est manquant. Milich explique, avec sa fille à ses côtés, qu'il peut fournir d'autres faveurs à Bill et « que ce n'est pas besoin que ce soit un costume ». Les deux mêmes Japonais que la veille s'en vont du magasin, Milich fait supposer à Bill qu'il a vendu sa fille pour qu'elle se prostitue. Bill retourne au manoir avec sa propre voiture. Un homme se rend à sa rencontre au niveau du portail de la propriété lui donnant un papier l'avertissant de cesser immédiatement toute ses investigations. De retour chez lui, Bill repense aux rêves d'Alice alors qu'il est train de regarder la baby-sitter avec leurs filles.

Bill se met à reconsidérer les différentes propositions sexuelles de la nuit précédente. En premier, il appelle Marion, mais raccroche lorsque Carl répond au téléphone. Puis Bill va à l'appartement de Domino avec un cadeau. Sa colocataire Sally (Fay Masterson) est chez elle mais pas Domino. Après que Bill tente de séduire Sally, elle lui révèle que Domino a été testé positif au test du HIV. Bill s'en va de l'appartement et il est suivi par un homme. Après avoir lu un fait divers dans le journal sur une reine de beauté qui a succombé à une overdose, Bill examine le corps à la morgue et l'identifie comme Mandy. Bill est sommé de se présenter à la maison de Ziegler où ce dernier le confronte aux événements de ces derniers jours. Ziegler était un des participants à l'orgie rituelle et celui qui a identifié Bill et son contact avec Nick. Sa propre position au sein de l'organisation secrète est compromise par l'intrusion de Bill depuis que Ziegler a recommandé Nick pour le travail de pianiste.

Ziegler affirme qu'il a fait suivre Bill pour sa propre protection et que les avertissements faits contre lui était de nature à l'effrayer pour l’empêcher de parler de l'orgie. Mais il lui explique que la société peut mettre ses menaces à exécution, disant à Bill « Si je te disais leurs noms, je ne pense pas que tu dormirais aussi bien ». Bill demande des explications au sujet de la mort de Mandy, laquelle est identifiée par Ziegler comme la femme masquée lors de la soirée qui s'est sacrifiée pour éviter à Bill de se faire punir et sur la disparition de Nick, le joueur de piano. Ziegler explique qu'il est surement bien en sécurité dans sa maison à Seattle. Ziegler explique aussi que la "punition" était une sorte de mise en scène orchestrée par la société dans le but d'effrayer Bill et qu'ils n'ont rien à voir avec la mort de Mandy. Il explique que c'était une pute et une toxicomane et qu'elle est morte d'une autre overdose accidentelle. Bill clairement ne sait pas si Ziegler dit la vérité au sujet de la disparition de Nick et sur la mort de Mandy, mais il ne veut pas en savoir plus et préfère laisser tout tomber.

Quand il revient chez lui, Bill trouve le masque loué sur son oreiller à côté de sa femme. Il s’effondre en pleurs et décide de révéler toute la vérité à Alice sur les deux derniers jours. Le jour suivant, ils se rendent dans un magasin de Noël avec leur fille. Alice se rassure qu'ils devaient être plein de gratitudes d'avoir survécu, qu'elle l'aime et qu'il y'a une chose qu'ils doivent absolument faire dès que possible. Bill lui demande de quoi il s'agit, elle répond simplement : « Baiser ».

Fiche technique[modifier | modifier le code]

Mentmore Towers est un des lieux où le film a été tourné

Distribution[modifier | modifier le code]

Production[modifier | modifier le code]

Scénario[modifier | modifier le code]

Distribution[modifier | modifier le code]

Tournage[modifier | modifier le code]

Bande-Son[modifier | modifier le code]

  • La musique d'ouverture est la deuxième valse de la Suite pour orchestre de variété n° 1 de Dmitri Chostakovitch Op 99a, adaptée d'une composition de 1956 pour le film Le premier échelon, et qui fut pendant des années[2] improprement nommée Suite pour orchestre de jazz nº 2 (qui existe et date, elle, de 1938).
  • Lorsque Bill et Alice font l'amour, la musique est un extrait de Baby Did a Bad Bad Thing de Chris Isaak.
  • Durant le rituel, les incantations et chants en fond sonore sont extraits d'une liturgie roumaine orthodoxe enregistrée dans une église de Baia Mare, jouée en sens inverse. Le morceau, Masked Ball, est une adaptation par Jocelyn Pook de son morceau Backward Priests ; lorsque Kubrick la contacta afin de lui proposer d'écrire la musique pour le film, il lui demanda si elle avait quelque chose dans le style de Backward Priests : « You know, weird. »[3].
  • Un des morceaux revenant souvent est le second mouvement de Musica ricercata de György Ligeti.
  • Dans la scène de la morgue, le morceau que l'on entend est le dernier morceau de piano, Nuages Gris de Franz Liszt [4].
  • Dans la scène où Bill se cache dans un café, on entend Rex Tremendae, extrait du Requiem de Mozart[5].
  • La musique de fond pendant l'orgie, lorsque Bill passe de pièce en pièce est un chant tamoul chanté par Manickam Yogeswaran, chanteur carnatique[6].
  • Le morceau joué durant le bal où les participants de l'orgie dansent entre eux est une version instrumentale de Strangers in the Night.

Analyse du film[modifier | modifier le code]

Évocation de la vie privée de Tom Cruise et Nicole Kidman[modifier | modifier le code]

D'après l'interview du producteur Jan Harlan annexé au DVD, Stanley Kubrick était au courant des difficultés qui divisaient le couple Cruise-Kidman au moment où il entendait les recruter et il avait revu l'adaptation en conséquence, car il tenait absolument pour les besoins du scénario à les avoir sous contrat tous les deux, en raison de leur notoriété et des débouchés commerciaux pour son film. Leur accord a été difficilement négocié, Kidman ayant fermement refusé dans un premier temps de tourner avec son époux. Leurs difficultés[7] résidaient notamment dans l'omniprésence de l'Église de Scientologie dans la vie de Tom Cruise et que Nicole Kidman ne supportait plus. Il précise également que durant le film, Stanley Kubrick avait été contraint de recruter un coach matrimonial pour essayer de régler leurs problèmes de couple, pour ne pas perturber outre mesure le tournage.

Comparaison avec Traumnovelle[modifier | modifier le code]

Le roman Traumnovelle d'Arthur Schnitzler de 1926 se déroule autour de Vienne peu après le début du siècle. Les héros sont Fridolin et Albertina et leur maison est une maison typique d'une banlieue de classe moyenne, bien moins chic que l'appartement dans le film.

Le couple de la nouvelle est de religion juive. Selon l'historien Geoffrey Cocks, Kubrick (lui-même d'origine juive) a supprimé la plupart des références à la religion des personnages dans les romans qu'il adapta. Ainsi dans le film, lorsque Bill Harford rentre chez lui, il est pris à partie par des jeunes gens qui l'abreuvent d'insultes homophobes. Dans le roman, les insultes sont antisémites, ainsi que Peter Loewenberg le remarque dans son article Freud Schnitzler and Eyes Wide Shut[8], tout comme Geoffrey Cocks dans Wolf at the Door[9].

Le roman se déroule pendant le carnaval où les gens portent souvent des masques pour faire la fête. La fête à laquelle participe le couple au début de l'histoire est un bal masqué du Carnaval, tandis que dans le film l'histoire commence à Noël.

Le critique de cinéma Randy Rasmussen explique que le personnage de Bill est fondamentalement plus naïf, guindé, et moins sûr de ses motivations que son homologue, Fridolin[10]. Pour Rasmussen et d'autres, Bill Harford du film est essentiellement une sorte de somnambule porté par la vie sans réelle conscience de ce qui l'entoure. Dans le roman, quand sa femme lui décrit son fantasme sexuel, il admet à son tour l'un des siens (une jeune fille de sa connaissance à la fin de l'adolescence), tandis que dans le film, il est tout simplement choqué. Le problème du film qui consiste à s'interroger pour savoir si Bill a des fantasmes portés sur d'autres femmes, et si d'autres femmes le désirent est tout simplement absent du roman, où le mari comme la femme assument leurs désirs. Dans le film, l'éloignement de Bill et d'Alice s'articule autour de la confession récente, alors que dans le roman elle déclare qu'elle aurait pu épouser quelqu'un d'autre, et cela précipite leur éloignement.

Dans le roman, le mari soupçonne l'une de ses patientes (Marion) d'être éprise de lui, tandis que dans le film, c'est une surprise totale. Il est également plus frappé par l'orgie dans le film que dans le roman. Fridolin est plus entreprenant dans ses relations sociales, mais moins sensuel avec la prostituée. Ce sont Mizzi dans le roman, Domino dans le film. Fridolin est également conscient d'avoir l'air vieillissant dans le roman, tandis que dans le film il est encore relativement jeune et fringant.

Dans le roman, l'entrée de la soirée a pour mot de passe "Danemark", ce qui est important car Albertina rêve souvent de son soldat danois. Dans le film, le mot de passe est "Fidelio", titre de l'unique opéra de Beethoven. À noter que dans les premières versions du scénario, le mot de passe est "Fidelio rainbow". Jonathan Rosenbaum note que les deux mots de passe font écho aux deux mariés, mais dans des sens opposés[11]. L'orgie dans la nouvelle se compose essentiellement de danses nues.

Dans le roman, la femme qui "rachète" Fridolin à la fête, le sauvant de sa peine, est habillée en nonne, et la plupart des personnages de la fête sont habillés comme des religieuses ou des prêtres ; Fridolin lui-même utilise un costume de prêtre. Cet aspect a été retenu dans le scénario original du film[12] mais a été supprimé dans la version filmée.

Dans le roman, lorsque le mari rentre à la maison, le rêve que sa femme lui raconte est une histoire complexe. Elle conclut avec l'image du mari crucifié au centre d'une place d'un village, après que Fridolin refuse de se séparer d'Albertine et devienne l'amant de la princesse du village, bien qu'Albertine soit à présent en train de copuler avec d'autres hommes, regardant son mari sans pitié. En étant fidèle, Fridolin échoue donc à échapper à l'exécution dans le rêve d'Albertine bien qu'il soit apparemment sauvé par le sacrifice de la femme inconnue durant l'orgie masquée. Dans la nouvelle comme dans le film, la femme se souvient de rire de manière dédaigneuse et méprisante envers son mari juste avant de se réveiller. Le roman montre clairement qu'à ce moment Fridolin déteste Albertina plus que jamais, en pensant qu'ils ont maintenant couché ensemble « comme des ennemis mortels ». Il a été soutenu que l'apothéose dramatique du roman est en réalité le rêve d'Albertina, tandis que le film l'a déplacé durant l'orgie de la société secrète visitée par Bill, dont le contenu est bien plus choquant dans le film[13].

Le personnage de Ziegler (qui représente la richesse et le prestige auxquels Bill Harford aspire) est tout à fait une invention du film, n'ayant pas d'homologue dans Schnitzler. Le critique Randy Ziegler Rasmussen interprète son rôle comme représentant les pires travers de Bill, ainsi que, pour citer d'autres films de Kubrick, le personnage principal de Docteur Folamour représente les travers de la sécurité nationale américaine, Charles Grady représente la face obscure de Jack Torrance dans Shining, et Clare Quilty représente les aspects négatifs de Humbert Humbert dans Lolita[10].

La présence de Ziegler permet à Kubrick de modifier le déroulement de l'histoire de plusieurs façons. Dans le film, Bill retrouve son vieil ami pianiste à la fête de Ziegler, puis tout en errant dans la ville, le retrouve au café Sonata. Dans le roman, la rencontre dans le café de Nightingale est un heureux accident. De même, la morte que Bill croit être la femme qui le sauva à la fête de Ziegler est en fait une baronne qu'il connaissait depuis plus de temps, et non une prostituée.

Plus important encore, dans le film, Ziegler fait un commentaire sur toute l'histoire de Bill, expliquant que l'incident de la partie, la menace, le sacrifice de la femme ne sont que mise en scène. Bien que cela soit probablement vrai, il s'agit d'une exposition des vues de Ziegler sur les manières du monde en tant que membre de l'élite au pouvoir[14].

Le roman explique pourquoi le masque de l'époux se retrouve sur l'oreiller à côté de sa femme endormie. Elle l'avait découvert quand il glissa hors de sa valise et l'a placé comme un signe de sa compréhension. Ceci est laissé inexpliqué dans le film.

L'utilisation de masques vénitiens[modifier | modifier le code]

Masques vénitiens utilisés dans le film

De nombreux auteurs d'ouvrages sur Kubrick ont noté que les masques portés durant l'orgie à Sommerton proviennent pour la plupart de Venise[15],[8],[9] et la mention « Venetian mask research » apparaît dans les crédits du film. Au cours d'une interview, la costumière Marit Allen a déclaré que Kubrick avait commandé les masques à Venise, mais précisa qu'il les avait également retouchés, modifiant légèrement certains détails[16]. À l'instar de l'anthologie Cocks citée ci-dessus, une version antérieure de l'essai de l'auteur Tim Krieder publiée dans Film Quarterly UC l'explique[17]. Ces masques ont été, et sont toujours, associés au Carnaval de Venise et à la Commedia dell'arte. D'ailleurs, le roman de Schnitzler se déroule durant le carnaval (en effet la scène ouvrant le film montre les deux époux à un bal masqué). Les historiens, auteurs de guides de voyage, romanciers et autres marchands de masques vénitiens expliquent qu'il existe une forte corrélation entre le port de ces masques et des activités peu recommandables[18],[19],[20],[21]. Les auteurs Tim Kreider et Thomas Nelson ont associé l'usage dans le film de ces masques à la réputation de Venise comme centre d'érotisme et de mercantilisme. Nelson note que le rituel sexuel combine des éléments du Carnaval de Venise ainsi que des rites catholiques (en particulier, le personnage de « Cape Rouge » sert en même temps de Grand Inquisiteur et de prêtre). En tant que tel, Nelson explique que l'orgie est un miroir symbolique reflétant la sombre vérité se trouvant derrière les apparences de la fête de Noël organisée par Ziegler[15]. Carolin Ruwe écrit dans son livre, paru en 2007, Symbols in Stanley Kubrick's Movie 'Eyes Wide Shut' que le masque est le symbole majeur du film, les masques de la résidence Somerton rappelant les masques que chacun porte en société[22], point renforcé par Tim Krieder qui remarque les nombreux masques dans l'appartement de la prostituée ainsi que le fait qu'elle avait été renommée dans le film « Domino », type de masque vénitien.

Depuis la sortie du film, certains fournisseurs de masques vénitiens ont utilisé Eyes Wide Shut comme publicité pour leurs sites Web et des guides de voyage ont indiqué aux lecteurs les commerces à partir desquels Stanley Kubrick dit avoir acheté ses masques[23],[24]. Le site Web Conde Nast Traveller[25] mentionne le magasin de masque Mondo Novo, ainsi que Fodor's qui a fourni des masques aux films de Franco Zeffirelli et Kenneth Branagh[26].

Les sociétés secrètes[modifier | modifier le code]

Selon le documentaire Kubrick & The Illuminati, réalisé en 2004 par Mathieu Rochet et Nicolas Venancio (sous le pseudonyme Gasface), Eyes Wide Shut aurait pour but de dénoncer la « programmation » et l'exploitation d'esclaves sexuelles (dénommées Beta Slaves ou Sex Kittens) par des sociétés secrètes occultes, en s'appuyant sur les méthodes du Projet MK-Ultra (ou Projet Monarch). Le documentaire se base sur une analyse du scénariste et critique Laurent Vachaud dans l’article Le Secret de la Pyramide paru dans la revue Positif en janvier 2004 et sur des ouvrages rédigés par des femmes se présentant comme victimes et témoins du programme[27],[28]. Plusieurs allusions présentes dans le film et relatives à l'imagerie entourant le Projet MK-Ultra viendraient étayer cette théorie.

Sortie et accueil[modifier | modifier le code]

Controverses[modifier | modifier le code]

L'opinion de Kubrick[modifier | modifier le code]

Jan Harlan, beau-frère de Kubrick et producteur exécutif, rapporta que Kubrick était « très content » du film et le considérait comme sa « plus grande contribution au cinéma »[29],[30]. R. Lee Ermey, acteur dans Full Metal Jacket, expliqua que Kubrick l'appela deux semaines avant sa mort pour lui avouer son découragement à propos de Eyes Wide Shut. « Il m'a dit que c'était de la merde » (« He told me it was a piece of shit »). Ermey ajouta dans le journal Radar : « qu'il en était dégoûté et que les critiques allaient « le manger ». Il dit que Cruise et Kidman gâchèrent tout – tels furent les mots qu'il employa » (« and that he was disgusted with it and that the critics were going « to have him for lunch ». He said Cruise and Kidman had their way with him – exactly the words he used. »)[31]. Selon Todd Field, ami de Kubrick et acteur dans Eyes Wide Shut, les dires de Ermey sont diffamatoires, ainsi qu'il l'explique dans cette interview :

« La courtoisie voudrait que l'on s'abstienne de commentaire. Mais en vérité,… disons les choses telles qu'elles sont, on ne vit jamais deux acteurs plus serviles et dévoués au réalisateur. Stanley était investi à 100 % sur le film. Il travaillait toujours dessus avant de mourir, et il mourut probablement parce qu'il finit par se relâcher. Ce fut l'un des week-ends les plus agréables de sa vie, juste avant sa mort, après qu'il eut montré la première version à Terry, Tom et Nicole. Il aurait probablement continué à travailler dessus, ainsi qu'il le fit avec tous ses autres films. Mais je sais cela par des personnes de son cercle de proches, mon partenaire qui fut son assistant pendant trente ans. Et je pensais à R. Lee Ermey pour In the bedroom. Je parlais beaucoup à Stanley de ce film, et tout ce que je peux en dire est que Stanley était persuadé que je n'aurais jamais dû travailler avec lui pour diverses raisons que je ne développerai pas car il n'y a pas de raison de faire ça à quelqu'un, même s'il dit des choses scandaleuses que je sais absolument fausses[32]. »

Censure et classification[modifier | modifier le code]

La Warner Bros. modifia la scène de l'orgie afin d'échapper à la qualification X, censurant les images sexuelles en ajoutant des personnages afin de les cacher, évitant une interdiction pour les mineurs NC-17 qui aurait limité la distribution puisqu'un grand nombre de cinémas et dvdthèques américaines rejettent les films classés ainsi. Ces problèmes contrarièrent les cinéphiles, qui arguèrent du fait que Kubrick n'avait jamais été craintif à l'égard de la censure (Orange mécanique était classé X à sa sortie). La version non censurée de Eyes Wide Shut fut mise en vente aux États-Unis le en format DVD et Blu-ray.

La version en Amérique du Sud, Europe et Australie comportait la scène de l'orgie telle qu'elle fut filmée (en dvd et au cinéma), avec une interdiction aux moins de 18 ans dans la plupart des cas. En Nouvelle-Zélande et Europe, la diffusion de la version non censurée à la télévision fut controversée. En Australie, elle fut diffusée sur Network Ten avec les altérations de la version américaine et une classification MA, estompant et coupant les scènes explicites. Roger Ebert critiqua la méthode qui consiste à utiliser des images numériques afin de masquer l'action. Il dit que « cela n'aurait pas dû être fait du tout » (« should not have been done at all ») et que « cela montre bien l'hypocrisie morale de la censure, qui peut obliger un grand réalisateur à altérer son œuvre, tandis que par le même processus, elle rend son film pour adultes plus accessible à un jeune public » (« symbolic of the moral hypocrisy of the rating system that it would force a great director to compromise his vision, while by the same process making his adult film more accessible to young viewers »)[33]. Bien qu'Ebert soit souvent cité pour avoir appelé la version censurée américaine la « version Austin Powers » d'EWS[34],[35],[36], il se moque en fait d'une première grossière ébauche de la scène modifiée (jamais diffusée) du film, appelée « version Austin Powers »[33]. C'est une référence à deux scènes dans le film Austin Powers: International Man of Mystery, dans lequel, grâce à des angles de caméras et objets, les parties sexuelles du corps sont cachées de manière amusante.

Classification[modifier | modifier le code]

Le film a été décrit par certains commentateurs et partiellement sur le marché comme un thriller érotique, catégorisation contestée par d'autres. Il est classé en tant que tel par Linda Ruth Williams[37], et a été décrit de même dans deux articles à propos du procès de Cruise et Kidman concernant le fait qu'ils auraient vu un thérapeute de sexe pendant le tournage[38],[39]. Le film est sur la liste Amazon des meilleurs thrillers érotiques[40]. Un examen panoramique du film le dénigra comme un thriller érotique car le genre est intrinsèquement symbole de mauvaise réputation[41], bien que d'autres commentaires soient positifs, à l'instar de celui de Highdefdigest[42].

Toutefois, dans l'examen du film, Carlo Cavagna considère cela comme une classification trompeuse[43], tout comme Leo Goldsmith l'écrit[44], ainsi que les analyses sur Blu-Ray.com[45]. Écrivant dans TV Guide, Maitland McDonagh écrit : « Quelqu'un n'étant pas habitué avec la précision glacée du travail de Kubrick sera probablement surpris du fait que ce ne soit pas un thriller érotique bien que le synopsis le suggère »[46]. Écrivant en général sur le genre de « thriller érotique » pour CineAction en 2001, Douglas Etats Keesey note que le film « quel que soit son type réel... [était] tout du moins commercialisé comme un thriller érotique »[47]. Michael Koresky que « ce réalisateur défiant les attentes à chaque fois et mettant à ses pieds toute catégorisation, a fait ni le « thriller érotique » que la presse a vu, ni le facilement identifiable « film de Kubrick »… »[48]. DVD Talk dissocie également le film de ce genre[49].

Distinctions[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) « TIME Magazine Cover: Tom Cruise and Nicole Kidman », sur Time,‎
  2. La musique du film sur [1]
  3. (en) Mike Zwerin, « Kubrick's Approval Sets Seal on Classical Crossover Success : Pook's Unique Musical Mix », The New York Times,‎ (lire en ligne)
  4. (en) Ben Arnold, The Liszt companion, Greenwood, , 488 p. (ISBN 978-0313306891, lire en ligne)
  5. (en) « Stanley Kubrick's swan song: Eyes wide shut », sur Psychoanalytic Electronic Publications
  6. (en) « A marriage of musical minds », sur The Music Magazine
  7. Quand Tom Cruise rencontrait Nicole Kidman et enchaînait les succès - L'Express, 29 juillet 2010
  8. a et b (en) Glenn Perusek, Depth of Field: Stanley Kubrick, Film, And the Uses of History, University of Wisconsin Press, , 342 p. (ISBN 978-0299216146, lire en ligne)
  9. a et b (en) Geoffrey Cocks, The Wolf at the Door: Stanley Kubrick, History, and the Holocaust, Peter Lang, , 342 p. (ISBN 978-0820471150)
  10. a et b (en) Randy Rasmussen, Stanley Kubrick : Seven Films Analyzed, McFarland & Co Inc, , 362 p. (ISBN 978-0786421527, lire en ligne), p. 331-332
  11. Voir l'article de Geoffrey Cocks, James Diedrick, et Glenn Wesley Perusek dans Depth of field: Stanley Kubrick, film, and the uses of history
  12. (en) « Eyes Wide Shut original screenplay », sur GodamongDirectors
  13. (en) Rainer J. Kaus, « Notes on Arthur Schnitzler's Dream Novella and Stanley Kubrick's film Eyes Wide Shut »
  14. (en) Geoffrey Cocks, The Wolf at the Door : Stanley Kubrick, History, and the Holocaust, Peter Lang, , 342 p. (ISBN 978-0820471150), p. 146
  15. a et b (en) Thomas Allen Nelson, Kubrick, inside a film artist's maze, Indiana University Press, , 352 p. (ISBN 978-0253213907, lire en ligne)
  16. (en) Michel Ciment, Gilbert Adair et Robert Bononno, Kubrick: The Definitive Edition, Faber & Fabe, , 352 p. (ISBN 978-0571211081, lire en ligne)
  17. (en) Tim Kreider, « Introducing Sociology, A Review of Eyes Wide Shut », Film Quarterly, sur Visual Memory, University of California Press,‎
  18. (en) Edward Smedley, Sketches from Venetian History, vol. 2, Nabu Press, , 476 p. (ISBN 978-1145533882, lire en ligne)
  19. (en) Darwin Porter et Danforth Prince, Frommer's Portable Venice, Frommers, , 192 p. (ISBN 978-0470399040, lire en ligne)
  20. (en) Rosalind Laker, The Venetian Mask: A Novel, Three Rivers Press, , 464 p. (ISBN 978-0307352569, lire en ligne)
  21. (en) « Explore The Origin of Venetian Mask », sur Magic of Venezia
  22. (en) Carolin Ruwe, Symbols in Stanley Kubrick's movie 'Eyes Wide Shut', GRIN Verlag, , 28 p. (ISBN 978-3638841764, lire en ligne)
  23. (en) Reid Bramblett, Frommer's Northern Italy: Including Venice, Milan & the Lakes, John Wiley and Sons, , 476 p. (ISBN 978-0764542930, lire en ligne)
  24. (en) Damien Simonis, Lonely Planet Venice & The Veneto, Lonely Planet, , 308 p. (ISBN 978-1741046571, lire en ligne)
  25. (en) « Guide to Venice », sur CNN Traveller
  26. (en) Fodor's, Fodor's Venice & the Venetian Arc, , 368 p. (ISBN 978-1400015856, lire en ligne)
  27. Cathy O'Brien, L'Amérique en Pleine Transe-Formation, USA, Nouvelle Terre, , 345 p. (ISBN 978-2918470014)
  28. (en) Brice Taylor, Thanks for the Memories ... The Truth Has Set Me Free! - The Memoirs of Bob Hope's and Henry Kissinger's Mind-Controlled Sex Slave, USA, , 405 p. (ISBN 978-0966891621)
  29. (en) « A Talk With Kubrick Documentarian Jan Harlan », sur DvdTalk,‎
  30. (en) Kevin Filipski, « Jan Harlan Keeps His Eyes Wide Open On New Ideas », sur Times Square,‎
  31. (en) « Kubrick says Cruise and Kidman ruined Eyes Wide Shut », sur Film Drunk,‎
  32. (en) Peter Sciretta, « Interview: Todd Field Part 2 », sur Slash Film,‎
  33. a et b (en) Roger Ebert, « Eyes Wide Shut », sur Roger Ebert.com,‎
  34. (en) James Berardinelli, « Eyes Wide Shut », sur Reelview,‎
  35. (en) Richard von Busack, « Stanley Kubrick's Orgy of the Dead, or It's a Wonderful Sex Life », sur Metro Active,‎
  36. (en) « Eyes Wide Shut (1999) », sur Film Blather
  37. (en) Linda Ruth Williams, The Erotic Thriller in Contemporary Cinema, Indiana University Press, , 416 p. (ISBN 978-0253218360, lire en ligne)
  38. (en) Benedict Carver, « Kubrick's 'Eyes' to open wide rated R », sur Variety News,‎
  39. (en) Amelia Gentleman, « Erotic thriller Hollywood couple sue over sex claims », sur UK Guardian,‎
  40. La Liste
  41. (en) Jeffrey M. Anderson, « Dream Girls », sur Combustible Celluloid,‎
  42. (en) Peter M. Bracke, « Eyes Wide Shut », sur Blueray Highfdigest,‎
  43. (en) Carlo Cavagna, « Eyes Wide Shut », sur Aboutfilm,‎
  44. (en) Leo Goldsmith, « Eyes Wide Shut », sur Notcoming,‎
  45. (en) Jeffrey Kauffman, « Eyes Wide Shut Blu-ray Review », sur Blu-ray.com,‎
  46. (en) Maitland McDonagh, « Eyes Wide Shut: Review », sur TvGuide
  47. (en) Douglas Keesey, « They kill for love », sur HighBeam, CineAction,‎
  48. (en) Michael Koresky, « Wake-Up Call », sur Reverse Shot
  49. (en) Maitland McDonagh, « Eyes Wide Shut: Review », sur Dvd Talk
  50. (en) « Cahiers du Cinéma, Top Ten List 1951 - 2009 », sur [2]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Diane Morel, Eyes Wide Shut ou l'étrange labyrinthe, Presses Universitaires de France, (analyse du film)
  • Randy Rasmussen, Stanley Kubrick: Seven Films Analyzed, McFarland & Company, 2005 (ISBN 0-7864-2152-5)

Liens externes[modifier | modifier le code]