Essex (baleinier)

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Essex
Image illustrative de l’article Essex (baleinier)
L'Essex attaqué par le cachalot (croquis des carnets de Nickerson).
Type Trois-mâts
Fonction Baleinier
Histoire
Chantier naval Amesbury, Massachusetts
Lancement 1799
Statut Coulé par un grand cachalot le 20 novembre 1820
Caractéristiques techniques
Longueur 26.7
Maître-bau 7.3

L'Essex est un baleinier américain qui a fait naufrage le au milieu de l'océan Pacifique à la suite d'une attaque par un grand cachalot. Les naufragés dérivèrent pendant dix-huit semaines à bord de trois petites baleinières et se livrèrent à des actes de cannibalisme.

Le romancier américain Herman Melville, qui a découvert le récit de ce naufrage en 1841 à l'occasion de sa rencontre avec le fils d'un des protagonistes (Owen Chase), s'en est fortement inspiré pour l'écriture de son roman Moby Dick, paru en 1851.

Récit[modifier | modifier le code]

L’Essex quitte l'île de Nantucket le pour une nouvelle campagne de chasse à la baleine qui doit durer deux ans et demi. Il est placé sous le commandement de George Pollard Jr., 28 ans, qui sert à bord de l’Essex depuis 1815. Le commandant est assisté du premier maître Owen Chase (en), 22 ans et du second maître Matthew Joy, 26 ans, et l'équipage comprend 18 matelots.

Le 21 août 1819, deux jours après avoir largué les amarres, le navire essuie une violente rafale, qui manque de le faire couler, lui faisant au passage perdre son perroquet, ainsi que deux baleinières, une troisième étant également endommagé. Malgré cela, le capitaine Pollard, choisi de reprendre la route, sans chercher à remplacer les deux embarcations, ni à réparer les dommages.

Ils font escale aux Açores et capturent leur première baleine une fois passé l'équateur. À partir du 25 novembre, ils commencent à doubler le cap Horn et arrivent enfin en janvier 1820 en vue de la petite île Santa María, au large du Chili, près de la baie d'Arauco. Après quelques mois infructueux sur les côtes du Chili, le baleinier a plus de chance au large des côtes du Pérou où il capture onze cachalots en deux mois. En septembre 1820, lors d'une escale dans un petit village de pêcheurs équatorien du nom d'Atacames (en), Henry Dewitt, un des sept matelots afro-américains du navire, déserte, ramenant l'effectif du bateau à 20 hommes. Cette désertion indispose le capitaine, car chacune des trois baleinières mobilise six hommes (quatre aux avirons, un à la barre, un au harpon) ce qui ne laisse plus que deux hommes au lieu de trois pour diriger le baleinier.

En octobre 1820, le navire fait escale huit jours aux îles Galápagos, rempli de 700 barils d'huile, soit la moitié de sa capacité. Puis il se dirige, en longeant l'équateur, vers l'Offshore Ground, lieu de concentration en plein Pacifique des bancs de cachalots. Le 20 novembre les trois baleinières sont mises à l'eau au vu d'un banc de cachalots, mais Chase doit revenir à bord pour réparer sa barque endommagée. C'est le moment que choisit un énorme cachalot de 25 mètres pour attaquer le navire[1]. Après deux violents chocs, un latéral puis un frontal, le baleinier prend l'eau et commence à se coucher. Les deux autres baleinières commandées par Pollard et Joy reviennent sur leur navire d'attache. Avant que le baleinier ne sombre, l'équipage a le temps de rassembler vivres, matériels de navigation et d'équiper les trois baleinières de mâts et de voiles, puis ils se répartissent dans les trois embarcations.

Owen Chase âgé.

Au lieu de se diriger vers les Marquises (terre émergée la plus proche du lieu du naufrage) ou les îles de la Société, considérées comme peu sûres en raison du risque de cannibalisme, ils décident de voguer vers le sud pour attraper les conditions plus favorables les ramenant sur l'Amérique du Sud. Sans s'attacher pour ne pas réduire leur vitesse, les trois baleinières[2] arrivent difficilement à naviguer de conserve. À force de rationnement, les naufragés souffrent cruellement de soif. Alternativement ballottées par les tempêtes et immobilisées par manque de vent, les trois barques arrivent en vue de l'île Henderson, que Pollard prend faussement pour l'île Ducie. Les naufragés ont dérivé beaucoup plus à l'ouest que prévu, et qu'ils ne le croient. L'île est inhabitée depuis la fin du XVe siècle[3] (s’ils avaient atterri sur l’île Pitcairn, 190 kilomètres au sud-ouest, ils auraient peut-être reçu l’aide des descendants des mutins du Bounty, et de leur dernier représentant John Adams, qui habitaient l’île depuis 1790). Ils y séjournent du 20 au 27 décembre pour reprendre leurs forces. Mais les faibles ressources de l'île (oiseaux endémiques, crabes de cocotier, oeufs et lepidium, ainsi qu'une une petite source d'eau) sont rapidement épuisées et ne permettent pas de survivre longtemps. Trois des marins, les seuls caucasiens non-natifs de Nantucket (l'Anglais Thomas Chappel, Seth Weeks et William Wright), décident toutefois de rester sur terre et de tenter leur chance sur l'île[4].

Les dix-sept hommes restants repartent, espérant rejoindre l'île de Pâques, mais le gros temps les entraîne plus au sud. Ayant pris conscience de cela, ils décidèrent, le 4 janvier 1821, de faire route vers Más a Tierra (où près d'un siècle plus tôt, Alexandre Selkirk survécu seul pendant plus de 4 ans). Le 10 janvier 1821, Joy qui était malade depuis le départ de l'île, est le premier à mourir. Son corps est livré à l'Océan et Pollard confie le troisième bateau au barreur Obed Hendricks[5]. Le 12 janvier à l'aube, l'embarcation de Chase perd de vue les deux autres équipages.

La maladie de Joy ne lui avait pas permis d'être aussi vigilant dans le rationnement. Les provisions sont épuisées et les deux équipages vont devoir partager les maigres ressources. Le 20 janvier, un des hommes d'Hendricks, au afro-américain du nom de Lawson Thomas, meurt. Les rescapés, affamés et déshydratés, décident de manger le cadavre au lieu de le jeter par-dessus bord. Ils partagent cette nourriture avec l'équipage de Pollard. Trois jours plus tard, Charles Shorter, un autre afro-américain, meurt et son cadavre subit le même sort. Puis le 27 c'est au tour d'un troisième (Isaiah Sheppard, un afro-américain) et le 28 d'un quatrième (Samuel Reed, encore un afro-américain). Il ne reste que quatre hommes dans l'embarcation de Pollard et trois dans celle d'Hendricks lorsqu'à l'aube du 29 janvier, les deux équipages se perdent de vue. Le 2 février, de nouveau à court de vivres, les quatre rescapés de l'embarcation de Pollard décident de tirer au sort l'homme à sacrifier pour la survie des trois autres. C'est Owen Coffin (en), âgé de 18 ans que le sort désigne. Or, Coffin n'est d'autre que le cousin germain du capitaine Pollard, qui s'était juré de le protéger avant le début du voyage. Celui-ci se propose alors de prendre ça place, mais Coffin refuse, arguant que c'est son "droit" de mourir pour que les autres puissent survivre. Après un nouveau tirage à la courte-paille, il est finalement abattu d'une balle dans la tête par son ami d'enfance Charles Ramsdell (17 ans). Le 11 février la mort de Barzillai Ray, naturelle cette fois, offre un dernier répit. Le 23 février, alors qu'ils s'approchent de l'île Sainte-Mary, le bateau Dauphin les aperçoit et les recueille. Les deux rescapés sont le capitaine Pollard et le matelot, Charles Ramsdell. En revanche, Hendricks et ses deux compagnons, William Bond (un afro-américain) et Joseph West ne seront jamais retrouvés.

Le 5 mars 1821, le Dauphin transfèrent les deux hommes au Two Brothers (que Pollard se chargera de couler deux ans plus tard), qui les débarquera à Valparaíso, où ils seront récupérés quelques jours plus tard par l'USS Constellation.

Sur le bateau de Chase, Richard Peterson, seul afro-américain a bord de l'embarcation, meurt le 20 janvier. Le corps est jeté à la mer. Le 8 février, Isaac Cole meurt et les survivants décident de garder son corps pour se nourrir. Le 18 février les trois rescapés, Chase, Lawrence et Nickerson (en) sont récupérés par un vaisseau anglais l’Indian.

Le 10 mars, le Surry (un navire connu pour transportés les bagnards vers les colonies pénales australiennes appareille de Valparaíso pour Sydney. Informé des événements, il a accepté de faire escale à l'île Ducie pour vérifier si les trois naufragés de l'île sont encore vivants. Ne trouvant personne sur l'île, il poursuit jusqu'à celle d'Henderson où il arrive le 9 avril 1821. Les trois hommes épuisés mais vivants sont récupérés. Secourus, ils furent ensuite débarqués à Port Jackson.

Équipage de l’Essex[modifier | modifier le code]

Au départ, l'équipage comprenait 21 hommes. Le matelot Henry Dewitt ayant déserté, ils étaient 20 au moment de la catastrophe. 3 matelots restèrent sur l'île Henderson et survécurent. Sur les 17 qui entreprirent de rejoindre le Chili sur trois baleinières, il y eut 5 survivants (ce qui porte à 8 le nombre total de survivants) et 12 morts.

Sur les 7 noirs de l'équipage, 5 sont morts (entre le 20 et le 28 janvier 1821) et 2 autres ont disparus : le déserteur Henry Dewitt et William Bond qui était à bord de l'embarcation d'Hendricks.

Survivants
(8)
Morts
(12)
Déserteur
(1)
Capitaine George Pollard, Jr
Second Owen Chase
Lieutenant Matthew Joy
Barreurs Charles Ramsdell, Benjamin Lawrence Obed Hendricks
Commis aux vivres William Bond
Matelots Restés sur l'île Henderson :
Thomas Chappel, Seth Weeks, William Wright
Owen Coffin, Isaac Cole, Richard Patterson,
Barzillai Ray, Samual Reed, Isaiah Sheppard,
Charles Shorter, Lawson Thomas, Joseph West
Henry Dewitt
Mousse Thomas Nickerson

Sort des survivants[modifier | modifier le code]

Plaque sur la maison du capitaine George Pollard à Nantucket.

On ne sait pas ce qu'il est advenu d'Henry Dewitt, qui abandonna le reste de l'équipage en septembre 1820, dans un petit village de l'Audience royale de Quito, qui ne comptait que 300 habitants à l'époque.

George Pollard exercera un deuxième mandat de capitaine après la catastrophe. Son bateau le Two Brothers s'échoua sur des récifs au nord-ouest d'Hawaï, le 11 février 1823[6]. Aucun armateur ne lui confiera à nouveau de baleiniers. Il terminera sa vie comme veilleur de nuit à Nantucket. Il y est mort en 1870 sans postérité.

Quatre mois après son retour à Nantucket, Owen Chase écrivit le récit des événements, avec l'aide d'un prête-plume. Il fit une carrière honorable de capitaine de baleinier. En 1825, il épousa en secondes noces la veuve de Matthew Joy, Nancy Slade Joy. En 1836, il épousa, Eunice Chadwick, sa quatrième et dernière femme, de laquelle il divorça en 1840. Après son divorce il ne mis plus jamais un pied en mer. Avec ses différentes femmes, il eut près de 5 enfants. Hanté par les souvenirs de l'Essex à la fin de sa vie, il fût hospitalisé pendant 8 ans, avant de mourir à Nantucket le 8 mars 1869, à l'âge de 71 ans.

Charles Ramsdell et Benjamin Lawrence retrouvèrent des engagements et devinrent plus tard capitaines de baleinier. Charles Ramsdell eut deux femmes et six enfants, Benjamin Lawrence, sept enfants. Ils moururent respectivement en 1866 et 1879, à Nantucket.

Deux des survivants originaires de Cap Cod, Seth Weeks et William Wright firent partie de l'équipage du Surry. Wright disparut plus tard en mer dans les Antilles. Weeks se retira à la fin de sa carrière à Cap Cod.

Thomas Chappel, anglais d'origine, retourna par la suite à Londres et se lança dans la rédaction de tracts religieux. Nickerson apprit de lui qu'il mourut de la fièvre sur l'île de Timor.

Le jeune mousse Thomas Nickerson, qui était âgé de 14 ans au moment des faits, écrivit 56 ans plus tard un récit de ses aventures qui ne fut découvert qu'en 1960, avant d'être publié en 1984 par la Nantucket Whaling Association. Il mourut sans postérité à Brooklyn, le 7 février 1883.

Seth Weeks, 84 ans, fut le dernier survivant de l'Essex à s'éteindre : il mourut à Osterville (en), le 12 septembre 1887 (presque 67 ans après le naufrage). Il est aujourd'hui enterré au cimetière de West Barnstable (en), où il possède toujours une tombe à son nom.

Littérature[modifier | modifier le code]

L'histoire de l'Essex était bien connue des marins au XIXe siècle. En 1841, Herman Melville, qui s'était engagé comme mousse dans la marine marchande, rencontra le fils d'Owen Chase, qui lui remit le récit écrit par son père. Melville, qui en fut marqué à vie, s'en inspira pour son roman le plus célèbre Moby Dick.

Cinéma[modifier | modifier le code]

Le film Au cœur de l'océan réalisé par Ron Howard (2015) est l'adaptation cinématographique du roman La véritable histoire de Moby Dick : Le naufrage de l'Essex qui inspira Herman Melville (In the Heart of the Sea) de Nathaniel Philbrick.

Un téléfilm britannique de 2013 est aussi inspiré par ce fait historique: The Whale.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. http://www.lepoint.fr/c-est-arrive-aujourd-hui/20-novembre-1820-l-essex-est-coule-par-un-cachalot-les-naufrages-s-entre-devorent-pour-survivre-20-11-2012-1531047_494.php#
  2. Chaque baleinière est sous le commandement d'un des trois supérieurs : Pollard, Chase et Joy
  3. Objet fabriqué par les Polynésiens des Pitcairn.
  4. http://www.archeosousmarine.net/cannibale.html
  5. La répartition est alors la suivante : baleinière de Pollard, 5 hommes ; celle de Chase, 6 hommes ; celle d'Hendricks, 5 hommes
  6. http://www.slate.fr/lien/34185/epave-navire-moby-dick-achab-melville-baleine

Annexes[modifier | modifier le code]

Liens internes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources principales[modifier | modifier le code]

  • (en) Owen Chase, of Nantucket, first mate and said vessel, Narrative of the Most Extraordinary and Distressing Shipwreck of the Whale-Ship Essex of Nantucket; which was attacked and finally destroyed by a large spermaceti-whale in the Pacific ocean; with an account of the unparalleled sufferings of the captain and crew during a space of ninety-three days at sea, in open boats, in the years 1819 & 1820, New York, published by W.B. Gilley, 92 Broadway, J. Seymour, Printer, 1821 ; rééd. 1999, New York, Lyons Press, (ISBN 1-55821-878-5). texte en ligne
    Écrit au lendemain des événements, le récit d'Owen Chase a pour titre en français : Récit du plus extraordinaire et désolant naufrage du baleinier Essex, qui fut attaqué et finalement détruit par un grand cachalot dans l'océan Pacifique ; avec un compte rendu des souffrances sans égales du capitaine et de l'équipage durant quatre-vingt treize jours en mer, dans les années 1819 et 1820.
  • (fr) Traduction en français par Olivier Merbau, sous le titre La tragédie de l'Essex, ou le fantasme de Moby Dick, du récit de Owen Chase [référence précédente, Narrative of the Most Extraordinary…], préface de René Moniot Beaumont, postface et notes de Olivier Merbau, éditions La Découvrance, 2013, (ISBN 978-2-84265-747-5).
  • (en) Thomas Nickerson, The Loss of the Ship Essex Sunk by a Whale and the Ordeal of the Crew in Open Boats, manuscript
    Manuscrit redécouvert en 1960.
  • (fr) Nathaniel Philbrick, La Véritable Histoire de Moby Dick, Éditions Jean-Claude Lattès, 2000, (ISBN 2-7096-2056-1)
    L'auteur s'appuie sur des sources originales, notamment sur le récit d'Owen Chase et sur le manuscrit de Nickerson ; voir références ci-avant.

Autres ouvrages[modifier | modifier le code]

  • (en) Thomas Farel Heffernan, Owen Chase and the « Essex ».
  • (en) Edouard Stackpole, The Loss of the « Essex », Sunk by a Whale in Mid-Ocean.

Vidéos[modifier | modifier le code]

  • Sur les traces de Moby Dick (Into the Deep: America, Whaling and the World), documentaire télévisé américain de Ric Burns (en), coproduction Steeplechase Films et American Experience, 2010, 115 minutes.