Entreprise libérée

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Le terme entreprise libérée, popularisé en France par l'ouvrage Liberté & Cie[1] d'Isaac Getz et Brian M. Carney (en), désigne une organisation caractérisée, selon les auteurs, par un respect des collaborateurs considérés comme des adultes pleinement responsables.

Présentation[modifier | modifier le code]

La notion d'« entreprise libérée » (en anglais freedom-form company ou F-form company) a été définie par Isaac Getz dans son article académique de 2009 Liberating leadership: How the initiative-freeing radical organizational form has been successfully adopted, California Management Review, dans lequel il décrit « une forme organisationnelle dans laquelle les salariés sont totalement libres et responsables dans les actions qu'ils jugent bon — eux et non leur patron — d'entreprendre »[2],[3]. Il y précise qu’à l'instar des architectes qui définissent une construction (par exemple un pont) à partir de sa fonction (permettre un passage par-dessus un obstacle) et non d'un ensemble de caractéristiques structurelles, « l’entreprise libérée est définie aussi à partir de sa fonction » (permettre la liberté et responsabilité d’initiative) et non d’un modèle[4]. Pour permettre la liberté et la responsabilité des salariés, la libération d’entreprise remet en cause des pratiques organisationnelles qui les empêchent. Par exemple, ce type d'organisation conduit à une réduction drastique des dispositifs de contrôle interne.

Cette approche pose comme postulat de départ que la théorie Y de Douglas McGregor (l'homme aime travailler) est juste (la théorie X affirmant le contraire). Elle prône comme valeur fondatrice, la confiance en l'Homme.

Déployée dans de nombreux pays[5], elle a comme pionniers des entreprises telles que FAVI, Poult, Chronoflex, en France, W.L. Gore & Associates[6] et Harley Davidson aux États-Unis, HCL Technologies en Inde. De plus en plus d'entreprises de toutes tailles et de tous secteurs se lancent dans la démarche tels que Decathlon, Auchan, Kiabi, Airbus[7], Orangina Schweppes, Michelin, la MAIF, IMATech, Biose, AxaBanque [8]. Les organisations du secteur non marchand telles que plusieurs caisses de la Sécurité Sociale, deux ministères belges, un OPH et quelques municipalités en France, ont aussi rejoint ce mouvement[9].

La prise de conscience de la nécessité d'un changement [10]des pratiques organisationnelles résulte de la constatation du coût direct mais aussi indirect du contrôle. Ce contrôle entraîne, notamment, démotivation[11] du personnel, difficulté à innover dans un environnement de plus en plus complexe[12] et imprévisible et difficulté à attirer de nouveaux talents en quête de sens[13]. Cette prise de conscience est à rapprocher de la critique de David Graeber sur le phénomène des bullshit jobs.

Ces entreprises misent sur l'auto-détermination[14] et l'auto-organisation pour renouer avec la motivation des salariés et permettre la création de valeur. Elles s'inspirent des mécanismes du vivant éminemment décentralisés et adaptatifs pour faire face à la complexité toujours grandissante de l'environnement dans lequel elles évoluent. Redonner du sens à l'action devient une priorité. La fragmentation du travail et le contrôle ont, du point de vue de l'entreprise libérée, fait perdre le sens des actions du quotidien. De ce point de vue encore, les décisions prises en haut de la pyramide à grand renfort d'indicateurs simplificateurs ne peuvent restituer la réalité du monde qui nous entoure. L'entreprise libérée fait donc le pari de l'intelligence collective pour faire face aux enjeux de demain.

Elles revendiquent de ne plus dire "comment travailler' à leurs salariés mais plutôt "pourquoi". Elles partent aussi du principe que c'est celui qui "fait" qui "sait". Elles attachent une grande importance à la notion de vision[15] d'entreprise et œuvrent de manière collaborative à l'élaboration d'un cadre du vivre ensemble dans l'entreprise. Elles mettent en avant la transparence et valorisent la diversité de pensée. Elles renouent avec l'apprentissage par l'erreur[16] qui doit favoriser l'apprentissage de son environnement.

Le management est affecté par une profonde transformation des rôles, le manager devient une servant leader[17],[18] au service de ses équipes. Les fonctions RH évoluent elles aussi pour passer dans une position de facilitation aux service des ressources de l'entreprise.

L'entreprise libérée n'est pas un modèle, il s'agit plus d'une philosophie humaniste de conception de l'entreprise. En ce sens, des pratiques valables et utiles pour une entreprise ne le seraient pas forcement pour une autre. Il n'y a donc pas d'uniformité de la forme que prennent ces entreprises et du chemin pour y parvenir, ceci serait même incompatible avec la notion de complexité. Chaque entreprise doit pouvoir mettre en œuvre ses propres solutions adaptées à son contexte.

Il n'y a pas non plus de méthode pour libérer son entreprise, car elle devrait tenir compte de la diversité des besoins et de la spécificité du contexte de chaque entreprises. Au même titre qu'il n'y pas deux entreprises identiques, il ne peut y avoir un processus copiable d'une entreprise à une autre. De manière générale ces entreprises adoptent, à l'instar du vivant, des façons empiriques pour trouver leur façon de faire en gardant en tête les grands principes.

L'entreprise libérée propose un changement de paradigme tant au niveau de la gouvernance que du management qu'il s'agit d'embrasser sans perdre de vue sa vision humaniste au risque de conduire aux mêmes dérives que le lean management.

Critiques[modifier | modifier le code]

L'entreprise libérée n'est pas exempte de critiques et plusieurs auteurs[19],[20] et experts sociaux, tels que Vincent Berthelot[21] commencent à s'élever contre les dérives d'un modèle qui s'appuyant sur les principes de l'autonomisation et de la responsabilisation des individus en oublie néanmoins les errances et erreurs. Sont notamment mis en avant les dérives suivantes :

  • Autocratie[22]
  • Désignation de boucs émissaires tels que les managers et les fonctions support.
  • Méthode servant à masquer la réduction des coûts et des effectifs grâce à un modèle économique spécifique[23], dont la partie investissement est rarement mise en œuvre dans la pratique.
  • Application des principes de la « Servitude volontaire » dont les effets s'apparentent, selon les contradicteurs précités, à de la maltraitance organisationnelle pouvant générer risques psycho-sociaux et burn-out[24].
  • Fonctionnements internes pouvant être parfois qualifiés de sectaires[25] ou "religieuses"[26] et cherchant la maitrise de l'identité professionnelle des collaborateurs.

Ces critiques sont généralement complétées par la mise en avant de l'existence d'un très petit nombre d'entreprises vitrines, le manque d'informations sur les résultats réels de ce mode de fonctionnement[27], l'utilisation controversée de chiffres relevant d'études[28] et la pratique de l'amalgame avec les notions de bonheur au travail dont les fondements théoriques sont tout autant contestés[29].

Sources et influences[modifier | modifier le code]

Les sources et influences les plus citées par les patrons ayant mis en place une entreprise libérée[30] sont :

Le recueil d'Isaac Getz La liberté, ça marche ! (Flammarion, 2016) présente les principaux textes d’auteurs qui ont influencé les leaders libérateurs.

Prix et distinctions[modifier | modifier le code]

Robert McDermott, qui a libéré l’assureur USAA, entre en 1989 dans l'American National Business Hall of Fame (ANBHF) qui récompense quelques patrons américains par an pour leur leadership inspirant et leur éthique[31].

Ricardo Semler, qui a libéré son entreprise brésilienne Semco, est nommé en 1990 par le Wall Street Journal America Economia, Homme d’Affaires de l’année en Amérique Latine. Il a été également nommé à deux reprises, en 1990 et en 1992, Homme d’Affaire de l’année du Brésil[32].

Bill Gore, fondateur de W.L. Gore, première entreprise libérée de l’histoire, intègre, en 2003, à titre posthume, l'American National Business Hall of Fame[33].

Vineet Nayar qui a libéré HCL Technologies, géant Indien de services IT, a reçu en 2011 le prix CEO Of The Year de l’Inde[34]. En 2013, il obtient aussi le prix « Olivier Lecerf » de l’Académie des sciences morales et politiques[35].

Frank Van Massenhove, qui a libéré le ministère de la Sécurité sociale belge, est élu « Manager 2007 du secteur public » de la Belgique[36]. Laurence Vanhée, qui a contribué à libérer ce ministère, a été élue DRH de l'année 2012 en Belgique[37].

Carlos Verkaeren, qui a libéré le groupe Poult, a reçu le « Prix du Management de l'innovation » en 2010[38], le « Prix des Espoirs du management » en 2013[39].

Eric Boël, PDG des Tissages de Charlieu, a reçu en novembre 2016 le prix « Philibert-Vrau » de la fondation des Entrepreneurs et dirigeants chrétiens pour avoir libéré son entreprise et « enlevé la cloche sous laquelle étouffent les salariés »[40].

Le patron de Michelin, Jean-Dominique Senard, a remporté le « Prix du Leadership » 2016 pour avoir « réussi à faire évoluer le management au sein de son Groupe grâce à son leadership transformationnel » grâce à la démarche de responsabilisation proche de l’entreprise libérée[41].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Isaac Getz et Brian M. Carney (trad. de l'anglais), Liberté & Cie, Flammarion, (ouvrage initialement paru en France chez Fayard en 2012 ; édition originale américaine Freedom, Inc. parue chez Crown Business en 2009, nouvelle édition en 2016)
  2. www.academia.edu/27745214/Liberating_Leadership_How_the_Initiative-Freeing_Radical_Organizational_Form_Has_Been_Successfully_Adopted, p. 34 (consulté le 13 aout 2016).
  3. www.lemonde.fr/idees/article/2011/03/21/la-liberte-des-salaries-une-innovation-feconde_1496104_3232.html, (consulté le 2 aout 2016).
  4. www.academia.edu/27745214/Liberating_Leadership_How_the_Initiative-Freeing_Radical_Organizational_Form_Has_Been_Successfully_Adopted, p. 35 (consulté le 13 aout 2016).
  5. La liste de 18 entreprises en France, Finlande, Danemark et États-Unis : www.academia.edu/27745214/Liberating_Leadership_How_the_Initiative-Freeing_Radical_Organizational_Form_Has_Been_Successfully_Adopted, p. 53-54 (consulté le 13 aout 2016).
  6. www.capital.fr/enquetes/strategie/chez-gore-tex-chaque-salarie-est-son-propre-manager-837156, (consulté le 10 aout 2016).
  7. « Le département A380 d’Airbus Saint-Nazaire se libère » (consulté le 2 mai 2017)
  8. « Comment Axa Banque et Allianz tentent l’aventure de l’entreprise libérée » (consulté le 15 novembre 2016)
  9. « Benoist Simmat et Philippe Bercovici, Les entreprises libérées : la première BD-reportage sur l'entreprise du futur, Les Arènes, 2016 » (consulté le 15 novembre 2016)
  10. « Libération d’entreprise, pourquoi est-ce si dur de changer ? », Ekilium Coaching professionnel / Formation,‎ (lire en ligne)
  11. Gallup, Inc., « Worldwide, 13% of Employees Are Engaged at Work » (consulté le 13 septembre 2016)
  12. « Entreprises libérées et entreprises agiles, révolution managériale ou évolution sociétale », (consulté le 13 septembre 2016)
  13. « Entreprises libérées, agiles et génération Y et Z », (consulté le 13 septembre 2016)
  14. « 3 besoins psychologiques à la base de la motivation, du bien-être et de la performance », sur Psychomédia (consulté le 13 septembre 2016)
  15. « Entreprise libérée, l’importance de la vision », (consulté le 13 septembre 2016)
  16. « Entreprise libérée, le droit à l’erreur et l’échec », (consulté le 13 septembre 2016)
  17. « Robert Greenleaf, Servant Leadership : A Journey into the Nature of Legitimate Power and Greatness (25th anniversary ed.). New York: Paulist Press. Les extraits de ce livre sont traduits en français in I. Getz, La liberté, ça marche!, Flammarion, 2016. » (consulté le 8 décembre 2016)
  18. « Management agile – Le servant leader », (consulté le 13 septembre 2016)
  19. François GEUZE, « e-RH - La fin de l'illusion », sur www.e-rh.org (consulté le 27 août 2016)
  20. « Faut-il libérer l'entreprise ? - Dunod », sur www.dunod.com (consulté le 27 août 2016)
  21. « Entreprise libérée ou pensée engluée ? | Conseil Web Social », sur www.conseilwebsocial.com (consulté le 27 août 2016)
  22. « L’entreprise libérée, entre communication et imposture », (consulté le 27 août 2016)
  23. « Le business model des entreprises libérées », (consulté le 27 août 2016)
  24. François GEUZE, « e-RH - Pourquoi les équipes autogérées ne fonctionnent pas toujours… », sur www.e-rh.org (consulté le 27 août 2016)
  25. François GEUZE, « e-RH - Secte, Dogme & Rock n' roll », sur www.e-rh.org (consulté le 27 août 2016)
  26. Denis BISMUTH, « e-RH - L'entreprise libérée, une organisation congrégative ? », sur www.e-rh.org (consulté le 27 août 2016)
  27. « Liberté, Égalité & Bonheur au travail », (consulté le 27 août 2016)
  28. François GEUZE, « e-RH - RH, ouvrez les yeux !!! », sur www.e-rh.org (consulté le 27 août 2016)
  29. Carole Blancot, « 15 bonnes raisons de ne pas parler de #BonheurAuTravail », sur I love SIRH, (consulté le 27 août 2016)
  30. Isaac Getz, « La liberté d'action des salariés : une simple théorie, ou un inéluctable destin ? », Gérer et Comprendre, no 108,‎ (lire en ligne) article repris intégralement dans l'ouvrage Liberté & Cie déjà cité à partir de l'édition de poche parue en 2013 dans la collection Champs Flammarion
  31. « Brigadier Général Robert F. McDermott », sur http://anbhf.org (consulté le 5 décembre 2016)
  32. « Ricardo Semler », sur https://en.wikipedia.org (consulté le 5 décembre 2016)
  33. « The Gore story », sur https://www.gore.com (consulté le 5 décembre 2016)
  34. « Bloombergutv concludes the cxo awards 2011 », sur http://www.cxotoday.com (consulté le 5 décembre 2016)
  35. « Confiance moteur innovation », sur http://www.les-rh.fr (consulté le 5 décembre 2016)
  36. « Frank Van Massenhove manager 2007 du secteur public », sur http://www.hralert.be (consulté le 6 décembre 2016)
  37. « Laurence Vanhee chief happiness officer », sur http://business.lesechos.fr (consulté le 6 décembre 2016)
  38. « Les trophées du Management de l'innovation », sur http://lexpansion.lexpress.fr (consulté le 29 mai 2017)
  39. « Henri de Castries (AXA) », sur http://www.lesechos.fr (consulté le 17 mai 2017)
  40. « Eric Boël - l'étoffe d'un patron », sur http://www.la-croix.com (consulté le 6 décembre 2016)
  41. « Le prix du leadership 2016 attribué à Jean-Dominique Senart et Xavier Duportet », sur http://www.focusrh.com (consulté le 7 décembre 2016)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]