Enfumades d'Algérie

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Les enfumades sont une technique utilisée en Algérie par le corps expéditionnaire français durant la conquête du territoire de la régence d'Alger en 1844 et 1845[1]. Le terme d'« enfumades » est souvent associé à Bugeaud bien que le général Cavaignac ait déjà eu recours à cette pratique[2] .

La technique consiste à asphyxier les personnes réfugiées ou enfermées dans une grotte en allumant devant l'entrée des feux qui consomment l'oxygène disponible et remplissent les cavités de fumée. Des « tribus » entières auraient été ainsi annihilées[3].

Guerre non conventionnelle[modifier | modifier le code]

Il s'agirait du premier usage connu de la guerre asymétrique pratiqué par une armée régulière sur le territoire algérien.

Des milliers d'Algériens (y compris des femmes et des enfants) sont enfumés ou emmurés dans les grottes d'Algérie[4],[5]. En effet, les populations civiles se réfugiaient souvent dans des grottes pour échapper aux combats.

Doctrine Bugeaud[modifier | modifier le code]

À Orléanville, le 11 juin 1845, à la suite de la première enfumade, le général Bugeaud, commandant en chef, conseille ceci à ses subordonnés pour réduire les partisans de l'émir Abd El Kader peuplant la région du Chélif : « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Enfumez-les à outrance comme des renards. »

Enfumades des Sbéhas (11 juin 1844)[modifier | modifier le code]

Lefeuvre : Canrobert évoque un précédent, auquel il a personnellement participé, un an auparavant[6].

« J'étais avec mon bataillon dans une colonne commandée par Cavaignac. Les Sbéahs venaient d'assassiner des colons et des caïds nommés par les Français ; nous allions les châtier. Après deux jours de course folle à leur poursuite, nous arrivons devant une énorme falaise à pic [...] Dans la falaise est une excavation profonde formant grotte. Les Arabes y sont, et, cachés derrière les rochers de l'entrée, ils tiraillent contre nous. [...] À ce moment, comme nous nous sommes fort rapprochés, nous commençons à parlementer. On promet la vie sauve aux Arabes s'ils sortent. La conversation fait cesser les coups de fusil. [...] Le capitaine Jouvencourt sort du rocher derrière lequel il est caché et s'avance seul devant l'entrée. [...] Déjà il leur parle, lorsque ceux-ci font une décharge, et il tombe raide mort, atteint de plusieurs balles. Il fallait prendre d'autres moyens. On pétarda l'entrée de la grotte et on y accumula des fagots, des broussailles. Le soir, le feu fut allumé. Le lendemain, quelques Sbéahs se présentaient à l'entrée de la grotte demandant l'aman à nos postes avancés. Leurs compagnons, les femmes et les enfants étaient morts. Les médecins et les soldats offrirent aux survivants le peu d'eau qu'ils avaient et en ramenèrent plusieurs à la vie ; le soir les troupes rentraient à Orléansville. Telle fut la première affaire des grottes. »

Enfumades du Dahra (18 juin 1845)[modifier | modifier le code]

Les Grottes du Dahra, eau-forte de Tony Johannot[7].

Le 18 juin 1845, une semaine après la déclaration de la doctrine Bugeaud, le colonel Pélissier fait asphyxier plusieurs centaines de personnes des Ouled Riah, hommes, femmes et enfants, qui s'étaient réfugiées dans les grottes de Ghar-el-Frechih, dans la région du Dahra[8].

Un soldat de la colonne écrit à sa famille[9][10] :

« Quelle plume saurait rendre ce tableau ? Voir au milieu de la nuit, à la faveur de la lune, un corps de troupes français occupé à entretenir un feu infernal ! Entendre les sourds gémissements des hommes, des femmes, des enfants et des animaux ; le craquement des rochers calcinés s’écroulant, et les continuelles détonations des armes ! Dans cette nuit, il y eut une terrible lutte d’hommes et d’animaux ! Le matin, quand on chercha à dégager l’entrée des cavernes, un hideux spectacle frappa des yeux les assaillants. J’ai visité les trois grottes, voici ce que j’y ai vu : A l’entrée, gisaient des bœufs, des ânes, des moutons ; leur instinct les avait conduits à l’ouverture de la grotte pour respirer l’air qui manquait à l’intérieur. Parmi ces animaux, et entassés sous eux, on trouvait des hommes, des femmes et des enfants. J’ai vu un homme mort, le genou à terre, la main crispée sur la corne d’un bœuf. Devant lui était une femme tenant son enfant dans ses bras. Cet homme, il était facile de le reconnaître, avait été asphyxié, ainsi que la femme, l’enfant et le bœuf, au moment où il cherchait à préserver sa famille de la rage de cet animal. Les grottes sont immenses ; on a compté hier sept cent soixante cadavres ; une soixantaine d'individus seulement sont sortis, aux trois quarts morts ; quarante n'ont pu survivre ; dix sont à l'ambulance, dangereusement malades ; les dix derniers, qui peuvent se traîner encore, ont été mis en liberté pour retourner dans leurs tribus ; - ils n'ont plus qu'à pleurer sur des ruines. »

Après ce massacre, Pélissier se justifie[8] : « La peau d'un seul de mes tambours avait plus de prix que la vie de tous ces misérables. »

« Emmurades » des Sbehas (Ouled Sbih) de Aïn Merane (du 8 au 12 août 1845)[modifier | modifier le code]

Saint-Arnaud fera pire que Cavaignac et Pélissier. Le 8 août 1845, il découvre 500 Algériens qui s'abritent dans une grotte entre Ténès et Mostaganem (Aïn Merane). Ils refusent de se rendre. Saint-Arnaud ordonne à ses soldats de les emmurer vivants. « Je fais boucher hermétiquement toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne n'est descendu dans les cavernes. Personne que moi ne sait qu'il y a dessous 500 brigands qui n'égorgeront plus les Français. Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal, sans poésie terrible ni images. Frère, personne n'est bon par goût et par nature comme moi. Du 8 au 12, j'ai été malade, mais ma conscience ne me reproche rien. J'ai fait mon devoir. »[11]

Réactions de Paris et de l'Armée d'Afrique[modifier | modifier le code]

À Paris, on s'indigne lorsqu'on apprend les « enfumades » des grottes du Dahra. Napoléon Joseph Ney, prince de la Moskowa, fils du maréchal Ney, fait une interpellation à la Chambre des pairs[12]. Le général Bugeaud, interpellé, en assume la responsabilité et répond au ministre : « Et moi, je considère que le respect des règles humanitaires fera que la guerre en Afrique risque de se prolonger indéfiniment ».

Sur le terrain également les méthodes de « pacification » préconisées par Bugeaud sont contestées par certains de ses subordonnés, en particulier Eugène Dubern.

Postérité[modifier | modifier le code]

Un siècle plus tard, durant la guerre d'Algérie (1956-1962), l'armée française fut à nouveau confronté à des groupes rebelles se réfugiant dans des grottes à l'abri de l'aviation et l'artillerie française. Les combattants rebelles furent fréquemment tués dans leur abri par des tirs de roquettes ou de missiles effectués par des avions ou des hélicoptères armés français, sans laisser à l'adversaire la possibilité de se rendre. La différence avec les enfumades du XIXe siècle est que les victimes étaient exclusivement des combattants, sans femmes, enfants ou vieillards les accompagnant.

« Les grottes du djebel Grouz servaient de repaire aux rebelles et celles-ci étaient attaquées à la roquette. Ce sport dangereux donna des sueurs froides à plus d’un pilote de la 5/72 car le T-6 devait tirer dans l’orifice des cavités et à bonne distance, ni trop près ni trop loin, et prendre garde à la vitesse, car il fallait, après le tir, effectuer la ressource qui permettait de sauter les crêtes[13]. »

Références[modifier | modifier le code]

  1. Usage l'expression « enfumades d'Algérie » dans la littérature francophone
  2. Voir page 5 in Algeria, 1830-2000: a short history, Benjamin Stora, Cornell University, 2001 — l'expression utilisée en anglais est smoke out.
  3. Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser Exterminer — Sur la guerre et l'État colonial, Fayard, 2005, pp. 138-145.
  4. Voir page 301 in From Japan to Granada: Sketches of Observation and Inquiry in a Tour Round the World: 1887-8, James Henry Chapin, Bibliolife, 2009 (édition originale 1889)
  5. Voir pages 192-93 in Travelling gent: the life of Alexander Kinglake (1809-1891), Gerald De Gaury, Routledge & Kegan Paul Ltd., 1972.
  6. L'enfumade des Sbehas date de 1844. Commentant l'enfumade par Pélissier contre les Ouled Riah de juin 1845, Pellissier de Reynaud écrit : « Il eut alors recours à un moyen extrême, employé l'année précédente par le colonel Cavaignac, dans une semblable occurrence... » — In Annales Algériennes - Nouvelle édition de 1854 - t. 3, page 168. L'affaire était passée inaperçue, car la presse était focalisée sur les événements aux frontières du Maroc.
  7. Pitois 1846, entre les pages 440 et 441.
  8. a et b Tur 2012, p. 23.
  9. Pitois 1846, p. 442.
  10. Pierre Christian,, L'Afrique française, A. Barbier, 1846, p. 142
  11. Saint-Arnaud. Lettre à son frère du 15 août 1845.
  12. Darmon 2009, p. 100-101.
  13. Mister Kit et De Cock Jean-Pierre, Le T-6 dans la guerre d’Algérie, Éditions Atlas, 1981, p. 52

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Christian Pitois, L'Afrique française, l'Empire du Maroc et les déserts de Sahara : Conquêtes, victoires et découvertes des Français, depuis la prise d'Alger jusqu'à nos jours, A. Barbier, , 500 p., p. 439-446
  • Jeannine Verdès-Leroux, Les Français d'Algérie de 1830 à aujourd'hui : Une page d'histoire déchirée, Fayard, , 506 p. (ISBN 9782213640822), p. 118-119, 72 (note 41), 82 (note 146)
  • Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser. Exterminer : Sur la guerre et l'État colonial, Fayard, , 374 p. (ISBN 9782213647241), « Sur les enfumades », p. 138-144
  • Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, Flammarion, (1re éd. 2006), 234 p. (ISBN 9782081234857), p. 25-27
  • Pierre Darmon, Un siècle de passions algériennes : Histoire de l’Algérie coloniale (1830-1940), Fayard, , 936 p. (ISBN 9782213653990), « Les « enfumades » du Dahra », p. 100-102
  • Jean-Jacques Tur, Ombres et lumières de l'Algérie française, L'Harmattan, , 202 p. (ISBN 9782296969728), « Les enfumades de 1844-1845 », p. 22-23

Articles connexes[modifier | modifier le code]