Emmanuel d'Astier de La Vigerie

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Emmanuel d'Astier de la Vigerie
Photo prise le 29 août 1944 lors de la Libération de Marseille, Emmanuel d'Astier est à droite sur la photo.
Photo prise le 29 août 1944 lors de la Libération de Marseille, Emmanuel d'Astier est à droite sur la photo.
Fonctions
Député
Gouvernement IVe République
Groupe politique URR/URP
Biographie
Date de naissance
Lieu de naissance Paris
Date de décès (à 69 ans)
Lieu de décès Paris
Résidence Ille-et-Vilaine

Emmanuel d'Astier de La Vigerie est un écrivain, journaliste et homme politique français, né le à Paris où il est mort le .

Grand résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1941, il fonde le mouvement de résistance Libération-Sud et le journal Libération, puis devient, en novembre 1943 et jusqu'en septembre 1944, commissaire à l'Intérieur de la France libre. Il est l'auteur du texte de la chanson La Complainte du partisan, écrite à Londres[a] en 1943. Il a été fait compagnon de la Libération.

Devenu député après-guerre, il est l'un des « compagnons de route » du PCF, puis un gaulliste de gauche.

Origine et formation[modifier | modifier le code]

Astier naît le 6 janvier 1900, à Paris, au sein d'une famille originaire du Vivarais anoblie en 1829 sous la Restauration. Son père, le baron Raoul d'Astier de La Vigerie, ancien élève de l'École polytechnique[1], est officier d'artillerie. Sa mère, Jeanne, née Masson-Bachasson de Montalivet, est la petite-fille de Camille, comte de Montalivet — ministre de l'Intérieur et ministre de l'Instruction publique de Louis-Philippe — et l'arrière-petite-fille de Jean-Pierre de Montalivet, ami et ministre de l'Intérieur de Napoléon.

Il est le dernier d'une fratrie de huit enfants et a deux frères aînés : François né en 1886, Henri né en 1897, qui comme Emmanuel sont tous deux devenus compagnons de la Libération[b].

Il fait ses études au lycée Condorcet, puis à Saint-Jean-de-Béthune et au lycée privé Sainte-Geneviève à Versailles. Ses années de lycée sont marquées par son adhésion à l'Action française. Il entre à l'École navale en 1919.

En 1931, il démissionne de la Marine de guerre et commence une carrière de journaliste. Astier entre à l'hebdomadaire Marianne. Il effectue divers reportages en Allemagne et en Espagne pour les magazines Vu et Lu, ce qui l'amène à prendre ses distances avec son milieu familial.

Il épouse en premières noces Grace Roosevelt Temple — née en 1894 à Ashland aux États-Unis et morte en 1977.

Seconde guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Le 27 août 1939, quelques jours avant la déclaration de guerre, il est mobilisé au Centre maritime de renseignements de Lorient. En juin 1940, il rejoint le 5e bureau replié à Port-Vendres. Il est démobilisé à Marseille le 11 juillet.

Premiers actes de résistance[modifier | modifier le code]

Il choisit d'emblée de lutter contre le régime de Vichy et l'occupant et se met aussitôt à la recherche d'hommes et de femmes qui pensent comme lui. Dès septembre, il fonde à Cannes le mouvement La Dernière Colonne, qui se destine au sabotage. La première personne qui se joint à lui est le commandant d'aviation Édouard Corniglion-Molinier — coproducteur du film de André Malraux, Espoir, sierra de Teruel. Dans le même groupe se retrouvent Jean Cavaillès, Raymond et Lucie Aubrac (que d'Astier surnomme « Madame conscience »[2]), Charles d’Aragon[3]. En décembre, Corniglion-Molinier est arrêté, d'Astier gagne Clermont-Ferrand où règne une atmosphère favorable à la Résistance, notamment au sein de l'équipe de rédaction de La Montagne.

En février 1941, La Dernière Colonne étant décimée par les arrestations, il entre dans la clandestinité sous le pseudonyme de « Bernard »[3].

Création de Libération[modifier | modifier le code]

En juin 1941, il crée le mouvement Libération-Sud avec Jean Cavaillès dans un café à Clermont-Ferrand. Ce réseau deviendra, avec Combat et Franc-Tireur, l'un des trois plus importants mouvements de résistance de la zone sud. Libération recrute le plus souvent ses membres dans les milieux syndicaux (CGT) et socialistes . À la tête du mouvement, il fait paraître affiches, tracts. En juillet, paraît le premier numéro du journal Libération. En août, un accord est passé avec Léon Jouhaux : les dirigeants syndicalistes sont désormais associés à la direction du mouvement qui, lui-même s'engage à « donner toute son attention au problème ouvrier »[4].

En janvier 1942, une liaison est établie avec Londres par l'intermédiaire de Yvon Morandat, représentant du général de Gaulle et membre du comité rédacteur de Libération, puis par celui de Jean Moulin — qu'Emmanuel d'Astier rencontre pour la première fois à Lyon en compagnie de Raymond Aubrac[5]. En mars, a lieu à Avignon la première réunion des responsables des journaux Libération, Combat et Franc-Tireur, sous la présidence de Jean Moulin, chargé par de Gaulle d'unifier les mouvements de Résistance.

Missions à Londres et aux États-Unis[modifier | modifier le code]

Dans la nuit du 19 au 20 avril 1942, il profite de la mission de Peter Churchill pour embarquer sur le sous-marin P 42 Unbroken, et rejoindre Gibraltar d'où il s'envole pour Londres[6]. Il rencontre le général de Gaulle, au début de mai. Il l'appellera plus tard « le Symbole ». Celui-ci l'envoie en juin en mission à Washington. Il est chargé de négocier auprès de Roosevelt la reconnaissance de la France libre.

Dans le courant du mois de juillet, il rentre en France à bord d'un chalutier, avec le titre de chargé de mission de 1re classe, équivalent au grade de lieutenant-colonel.

Organisation des mouvements de Résistance[modifier | modifier le code]

En septembre 1942, il se rend de nouveau à Londres avec Henri Frenay, et c'est dans la capitale britannique qu'auront lieu, en septembre et octobre, les « conversations relatives à la coordination des mouvements et à la constitution de l'armée secrète en zone Sud[7] ». D'Astier est désigné pour siéger au Comité de coordination des mouvements de Résistance (CCMR) — aux côtés du représentant du Comité National et des chefs de Combat et de Franc-Tireur[c]. Le 11 novembre, un Lysander survole la France occupée et le ramène avec Henri Frenay, en inaugurant le terrain clandestin « Courgette », près de Lons-le-Saulnier. Ils rapportent à Jean Moulin la lettre d'instruction de mise en place du comité de coordination et une importante somme d'argent[8].

La fusion des trois mouvements de la zone sud est annoncée le 23 janvier 1943, et le CCMR devient le Comité directeur[d] des Mouvements unis de la Résistance (MUR), dont il est commissaire aux affaires politiques. En avril, il repart pour Londres mais rentre en France en juillet, après l'arrestation de Jean Moulin, rapportant avec lui le manuscrit de ce qui deviendra l'hymne de la résistance française ; Le Chant des partisans [10],[11], publié dans le no 1 des Cahiers de Libération, en septembre 1943[12].

En octobre, il repart à Londres.

Commissaire à l'Intérieur de la France Libre[modifier | modifier le code]

Il gagne Alger, en novembre 1943, et devient membre de l'Assemblée consultative provisoire. Le 9 novembre, il est nommé par le général de Gaulle commissaire à l'Intérieur du Comité français de Libération nationale (CFLN). Emmanuel d'Astier est membre du COMIDAC, Comité d'action en France, institué en septembre 1943. Il occupe ce poste jusqu'au 9 septembre 1944.

Il est chargé de définir la stratégie et les crédits affectés à l'action de la résistance métropolitaine. En janvier 1944, il rencontre Churchill à Marrakech pour lui demander des armes pour la Résistance.

Un Gouvernement provisoire de la République française est créé, en juin 1944. Il en devient ministre de l'Intérieur en août, après son retour en France. À la suite d'un désaccord avec le général de Gaulle, il quitte ses fonctions le 10 septembre après avoir refusé le poste d'ambassadeur à Washington.

À partir du 20 août, il transforme le journal Libération en quotidien.

Après la guerre[modifier | modifier le code]

Compagnon de route du PCF[modifier | modifier le code]

Compagnon de la Libération, engagé à gauche et même proche des communistes, à la différence de ses frères François et Henri, il est élu député progressiste d'Ille-et-Vilaine en 1945, et le restera jusqu'en 1958.

En 1947, il épouse en secondes noces Lioubov Krassine[e], née en 1908 à Saint-Pétersbourg et morte en 1991, fille de Leonid Krassine, révolutionnaire bolchévique. Deux fils sont issus de son mariage avec Lioubov : Christophe né le 23 août 1947[f] et Jérôme né le 23 avril 1952[g].

Il fait partie de la présidence du Mouvement de la paix et du Conseil mondial de la paix dans les années 1950 et à ce titre reçoit le Prix Lénine pour la paix en 1958.

En 1954, il s'oppose à la ratification de la CED et, en 1957, au traité de Rome.

Toutefois, en 1956, se différenciant des communistes par son neutralisme, il condamne l'intervention soviétique en Hongrie. Il condamne également l'expédition franco-britannique de Suez. Il n'en demeure pas moins un conseiller prisé par de Gaulle pour les Affaires soviétiques à la fin des années 1950 et au début des années 1960.

Gaulliste de gauche[modifier | modifier le code]

Dans la tourmente de la fin de la IVe République, il vote la confiance au gouvernement Pflimlin le 13 mai 1958, puis l'état d'urgence en Algérie le 16 mai, et la révision constitutionnelle proposée par Pflimlin. Le 1er juin, il refuse de voter la confiance au général de Gaulle, président du Conseil désigné.

Il se rapproche ensuite progressivement du général de Gaulle dont il apprécie les politiques étrangère et de décolonisation.

Il apparaît tous les mois à la télévision pendant un Quart d'heure, ce qui fait de lui un personnage connu du public. Il s'y exprime en toute liberté tout en maintenant une attitude de respect à l'égard du général de Gaulle.

Il joue un rôle fondateur dans la genèse du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC)[13],[14], qui fait partie de l’Organisation mondiale de la santé.

En novembre 1964, le quotidien Libération, qu'il avait fondé en 1941, disparaît quand le PCF lui retire son soutien. Il crée ensuite le mensuel L’Événement, qui paraîtra de février 1966 à juin 1969.

Compagnon de route des gaullistes de gauche, son dernier acte politique est d'écrire dans L’Événement en 1969 : « Je vote pour Pompidou-la scarlatine ».

Il meurt à Paris 15e le 12 juin 1969. Il est inhumé au cimetière d'Arronville dans le Val-d'Oise. Pierre Viansson-Ponté écrit dans Le Monde : « C'était un homme qui ne ressemblait à personne. Il ne se considérait ni comme homme d'État, ni comme homme de gouvernement, ni comme idéologue ».

Œuvres[modifier | modifier le code]

La Complainte du Partisan[modifier | modifier le code]

En 1943, il écrit à Londres le texte de La Complainte du partisan, ensuite mis en musique par Anna Marly[15]. Cette complainte devient une chanson populaire dans les années 1950[16]. Elle acquiert une renommée internationale quand elle est reprise, dans une version anglaise sous le titre The Partisan, en 1969 par le chanteur canadien anglophone Leonard Cohen[h], puis en 1972 par la chanteuse américaine Joan Baez[i].

Il ne faut pas la confondre avec Le Chant des partisans, l'hymne officiel de la Résistance française, dont la musique est également due à Anna Marly mais dont les paroles françaises ont été écrites par Joseph Kessel et Maurice Druon.

Œuvres écrites[modifier | modifier le code]

  • Passage d'une Américaine, Paris, 1927
  • Sept jours en été, Alger, 1944
  • Avant que le rideau ne tombe, Paris, 1945
  • Sept jours en exil, Paris, 1946
  • Sept fois sept jours, Paris, 1947 (illustré par son ami Jean Hugo)
  • Les Dieux et les Hommes 1943-1944, Paris, 1952
  • L’Eté n'en finit pas, Paris, 1954
  • Le Miel et l’Absinthe, Paris, 1957
  • Les Grands, Paris, 1961. Ce livre contient de brillants et vifs portraits de Staline, Churchill, de Gaulle, Eisenhower et Khrouchtchev.
  • Sur Saint-Simon, Paris, 1962
  • Sur Staline, Paris, 1963
  • De la chute à la libération de Paris, 25 août 1944, Gallimard, Paris, 1965
  • La Semaine des quatre jeudis, Paris, 2011

Décorations[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Conjointement avec Anna Marly qui est l'auteure de la musique.
  2. Cette situation — trois frères faits compagnons de la Libération — a évidemment un caractère exceptionnel.
  3. Respectivement ; jean Moulin, Henri Frenay et Jean-Pierre Lévy.
  4. Le Comité directeur, rapidement appelé « Directoire », comprend Jean Moulin (président, avec voix prépondérante), Frenay, d'Astier et Jean-Pierre Lévy[9].
  5. Elle est divorcée de Gaston Bergery et mère du journaliste et scénariste Jean-François Bergery (1927-1977).
  6. Il devint journaliste à Libération, le journal créé par Serge July.
  7. Il épouse en 1974 Judith Simonka (née le 25 février 1945), dont un fils : Julien né le 26 avril 1974.
  8. Dans l’album Songs from a Room.
  9. Dans l’album Come from the Shadows.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Site de la bibliothèque de l'École polytechnique, onglet « Catalogues de la BC, Famille polytechnicienne », recherche « Raoul d'Astier de La Vigerie », résultat : « Astier de la Vigerie, Raoul Ollivier d' (X1870 ; 1850-1921) » ; sa fiche précise qu'il a été capitaine d’artillerie et qu'il est lui-même fils et petit-fils de polytechnicien et également qu'un de ses frères — donc oncle d’Emmanuel — l'a aussi été : Emmanuel Raoul (X1864).
  2. « Lucie Aubrac, une conscience s'est éteinte », sur liberation.fr,
  3. a et b Michel Boissard, « Emmanuel d’Astier de La Vigerie "L’aristocrate dandy de la liberté" », sur humanite.fr,
  4. Henri Noguères, Histoire de la Résistance en France, t. 2 : L'armée de l'ombre (juillet 1941-octobre1942), Robert Laffont, , 733 p. (ASIN B000F7T1DU), p. 98
  5. Noguères 1969, p. 307
  6. Brooks Richards, Flottilles secrètes, p. 637-638 et 925.
  7. Noguères 1969, p. 609
  8. Henri Noguères, Histoire de la Résistance en France, t. 3 : Et du nord au midi… (novembre 1942-septembre 1943), Robert Laffont, , 628 p. (ISBN 2221009762), p. 54
  9. Noguères 1972, p. 169
  10. Pierre Seghers, « Le Chant des partisans », Icare, revue de l'aviation française « Aviateurs et résistants, tome I », no 141,‎ , p. 82-89.
  11. Hugh Verity, Nous atterrissions de nuit, France Empire, (ISBN 978-2-7048-0024-7), (fr)Nous atterrissions de nuit, France Empire, 1982, 1988, 1989 ; Éditions Vario, 1999, 2000, 2004 revue et augmentée (ISBN 2-913663-10-9)
  12. « Cahiers de Libération », sur gallica.bnf.fr. En p. 16, « Le chant des partisans »
  13. R. Saracci et C. P. Wild, « Centre international de recherche sur le cancer : Les 50 premières années, 1965–2015 », IARC publications,‎ , p. 11-15 (lire en ligne).
  14. R. Sohier et A.G.B. Sutherland, « La genèse du CIRC/IARC », Rapport technique du CIRC no 6,‎ , p. 7 (lire en ligne).
  15. Historique complet, textes de La Complainte du partisan/The Partisan et des extraits sonores.
  16. La Complainte du partisan/The Partisan.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Francis Crémieux, Entretiens avec Emmanuel d'Astier, Paris, Belfond, (ASIN B003X9EBLO)
  • Jean-Pierre Tuquoi (préf. Lucie Aubrac), Emmanuel d'Astier. La plume et l'épée, Paris, Arléa, (ISBN 978-2869590229).
  • Geoffroy d'Astier de La Vigerie (préf. Raymond Aubrac), Emmanuel d'Astier de La Vigerie, combattant de la Résistance et de la Liberté, 1940-1944, France-Empire, (ISBN 978-2-7048-1066-6)
  • Charles Geoffroy, Emmanuel d'Astier de la Vigerie, ministre de la Résistance (9 novembre 1943-9 septembre 1944)- Maîtrise d'Histoire - Panthéon-Sorbonne 2000 - Direction : Pascal Ory et Claire Andrieu

Filmographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]