Effets du travail posté sur la santé humaine

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Environ 15 à 20 % de la population travaillant dans les pays industrialisés sont impliqués dans des quarts de travail en rotation (ou travail posté)[1]. Le terme ‘travail posté’ réfère au fait qu’un employeur engage deux ou plusieurs équipes dans le but d’étendre ses heures d’opérations au- delà de ce qui est conventionnel[2]. En ne travaillant pas à des heures normales de jour, plusieurs impacts négatifs peuvent survenir, car cela perturbe les rythmes circadiens des humains[3]. Ainsi, les travailleurs sont souvent amenés à dormir et à travailler à des heures auxquelles leur corps n’est pas préparé à le faire[4]. De nombreuses conséquences résultent du travail posté et prennent plusieurs formes. Parmi elles, il est possible d’y retrouver des troubles d’alimentation et de sommeil et, à plus long terme, des problèmes plus sévères incluant une augmentation des risques de développer des maladies coronariennes et même le cancer du sein chez les femmes[3]. De plus, ce type de travail interfère avec le rendement et l'efficacité au travail, entraînant parfois des erreurs et des accidents[3]. Des difficultés à maintenir des relations normales tant au niveau familial que social sont aussi des conséquences du travail posté[3]

Problèmes de santé[modifier | modifier le code]

Habitudes alimentaires[modifier | modifier le code]

L’heure des repas est une importante composante qui permet de synchroniser l’entièreté de l’horloge circadienne chez les humains[3]. Or, les habitudes alimentaires d’une personne peuvent être perturbées lorsque celle-ci ne possède pas un horaire de travail fixe durant une semaine, particulièrement lorsque des quarts de nuit sont impliqués[5]. Il a été proposé que les travailleurs de nuit ont de la difficulté à maintenir un horaire de repas normal[5]. En effet, celui- ci entre en conflit avec les horloges régissant la faim, la soif et le métabolisme, qui sont typiquement de jour chez les humains[5]. En plus, ces travailleurs ont souvent une mauvaise alimentation, comme une augmentation de la consommation de collations et de café. Il a d’ailleurs été rapporté par différentes études que chez 20 à 75 % d’entre eux cela entraîne des problèmes de digestion, d’absorption des nutriments[5], de sécrétion d’enzymes et de motilité des intestins[6]. Ces derniers mènent à de la constipation, des brûlures d’estomac et parfois des troubles beaucoup plus graves, comme des ulcères, des coliques, des gastrites chroniques, et bien d’autres[6]

Sommeil[modifier | modifier le code]

Les troubles de sommeil observés peuvent être expliqués physiologiquement par la désynchronisation des horloges endogènes[7]. Le cycle travail-repos est perturbé, de sorte qu’il ne concorde plus avec celui de la température corporelle qui s’adapte plus lentement aux changements d’horaire[7]. Cette relation se trouve inversée, causant de la fatigue lors des heures de travail[8] ainsi qu’une phase d’augmentation de la température qui cause un réveil prématuré lors du repos[2]. De plus, ce cycle travail-repos modifié entre en conflit avec le cycle sommeil- éveil endogène, de sorte qu’au moment de dormir (le jour), le corps est en fait en préparation pour débuter une nouvelle journée, ce qui cause des troubles de sommeil[8]. Certes, les causes physiologiques sont importantes, mais il y a également des causes externes menant à une période de sommeil de mauvaise qualité[3]. Travailler de nuit implique que la période de sommeil est faite durant le jour, ce qui n’est pas optimal, à cause des conditions environnantes défavorables[3]. En effet, les bruits extérieurs, comme les voitures et les enfants, font en sorte que le risque d’être réveillé est plus grand et qu’il est plus difficile de se rendormir une fois réveillé[8]. Toutes ces causes entraînent une diminution du temps de sommeil, causant dès lors une réduction de la proportion des stades 4 et paradoxal (SP) du cycle de sommeil, ainsi qu’une augmentation du nombre de réveils[8]. Dans un cycle normal, il y a une augmentation de la fréquence du SP vers la fin, cependant si le temps de sommeil est réduit, la fréquence du stade SP diminue[9]. Cela est nuisible pour l’organisme, car c’est durant cette phase que le corps récupère de la fatigue physique subie durant la journée[3].

Maladies coronariennes[modifier | modifier le code]

Depuis des années, un risque croissant de coronaropathie chez les travailleurs de nuit a été souligné et étudié par plusieurs chercheurs[10],[11]. Il y aurait une relation entre le travail de nuit et le risque de maladie coronarienne chez les femmes, plus précisément chez les infirmières[11],[12]. En effet, l’allongement de la durée du travail par quart serait associé à des risques plus élevés de coronaropathie, comparativement à celles n'ayant jamais fait de travail de nuit[12]. De plus, les femmes ayant effectué plus de 5 ans de travail de nuit sont à risque d’une augmentation significative de coronaropathie[13]. Il a été rapporté qu’il y a une augmentation de 12 %, 19 % et 27 % du risque de coronaropathie pour des femmes ayant effectué moins de 5 ans, de 5 à 9 ans, et plus de 10 ans de travail de nuit respectivement [13]. Ce type de travail aurait tendance à augmenter le risque de coronaropathie, chez la femme, et ce, particulièrement chez les infirmières. Il y a toutefois un manque de recherche chez les hommes. Des recherches supplémentaires seraient aussi nécessaires pour déterminer si le risque plus élevé de coronaropathie est lié plus spécifiquement à des caractéristiques de l’individu, comme le cholestérol et le diabète.

Cancer du sein[modifier | modifier le code]

Une exposition à la lumière artificielle durant la nuit, et ce, à long terme, serait grandement associée au risque de développer un cancer du sein[14],[15],[16],[17]. Plusieurs études menées auprès de femmes travaillant en permanence la nuit ou en rotation durant la nuit, telles que des infirmières, ont rapporté que leur risque était plus élevé que chez celles travaillant exclusivement de jour[14],[16]. Celui-ci s'accentue considérablement lorsque le nombre d’années de travail de nuit augmente[14],[15],[16]. À vrai dire, les chercheurs ont conclu que ce risque est relié à une diminution de mélatonine sécrétée par la glande pinéale[14],[15],[16],[18], dont le niveau est normalement à son maximum vers 1 à 2 heure du matin[14]. Dû à leur exposition à la lumière lors de leur quart de travail de nuit, elles sont incapables d’atteindre le niveau maximal de mélatonine[14],[16]. Or, la production de cette substance semblerait réduire l’incidence, la propagation et le développement de tumeurs qui peuvent mener à un cancer du sein[16],[18]. Même si plusieurs études ont trouvé des liens entre le travail de nuit et le cancer du sein, il serait préférable de faire davantage de recherches afin de démontrer s'il y a bel et bien une relation réunissant ces deux éléments[14],[15],[16],[17].

Problèmes interpersonnels[modifier | modifier le code]

Au travail[modifier | modifier le code]

Chez les travailleurs à horaires variables, le manque de sommeil et la fatigue intense entraînent une désynchronisation de leur horloge circadienne[6]. Ainsi, plusieurs facteurs en relation avec le manque de sommeil peuvent engendrer des baisses de vigilances et de performances, ce qui résulte souvent en des erreurs ou des accidents de travail[6]. Cependant, les nombreuses études sur ce sujet sont controversées: Langlois et al (1985) a pu prouver qu’il y avait bel et bien plus d’accidents la nuit, Costa et al (1978) a cependant établi qu’il y avait plus d’accidents le jour, alors que Wanat (1962) a démontré qu’il y en avait plus le jour, mais de plus sérieuses la nuit[3]. Donc, de nombreuses recherches restent à faire à ce sujet. Pour continuer, le contrôle temporal de la performance cognitive dépend de l’action combinée de trois processus : l’horloge circadienne, les conditions homéostatiques et l’inertie présente au réveil[19]. Lorsqu’une personne a un horaire de travail normal, impliquant des heures de sommeil normales, tous ces processus sont alignés et coordonnés. Or, lors de quarts de travail à toutes heures de la journée, un désalignement se produit et entraîne de la fatigue extrême et des déficits au niveau cognitif, ce qui semble nuire à la qualité de l’exécution du travail [19].

En dehors du travail[modifier | modifier le code]

Travailler de nuit semble poser problème pour plusieurs employés au niveau de leurs relations interpersonnelles[20],[21],[22],[23]. À vrai dire, une étude s’intéressant à la qualité de vie a démontré qu’elle était moindre chez les travailleurs de nuit[20], car ceux-ci considéraient qu’ils passaient peu de temps avec leur famille et leurs amis[21],[22]. D’ailleurs, ces derniers jugeaient ne pas s’adonner suffisamment à leurs loisirs[22] limitant par le fait même leur épanouissement personnel[21],[22]. En effet, travailler de nuit nuisait à leur vie sociale et domestique[20],[21],[22], parce que leur horaire ne concordait pas avec celui de leurs proches [20],[21],[22],[24]. Une étude portant sur des infirmières travaillant la nuit a établi que 82 % d’entre elles ne possédaient pas un horaire coïncidant avec celui de leur partenaire[24]. Certains chercheurs ont conclu que les personnes travaillant de nuit ont en effet davantage de difficultés à remplir leurs devoirs conjugaux[22], alors que d’autres ont établi qu’il est possible de constater une certaine aliénation sociale chez celles-ci [20],[22],[24].

Références[modifier | modifier le code]

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  2. a et b T Akerstedt, « Psychological and psychophysiological effects of shift work. », Scandinavian Journal of Work, Environment & Health, vol. 16, no 1,‎ , p. 67–73 (ISSN 0355-3140 et 1795-990X, DOI 10.5271/sjweh.1819, lire en ligne)
  3. a, b, c, d, e, f, g, h et i (en) Giovanni Costa, « The impact of shift and night work on health », Applied Ergonomics, vol. 27, no 1,‎ , p. 9–16 (DOI 10.1016/0003-6870(95)00047-x, lire en ligne)
  4. Ch. Gadbois, « L'EXACTE MESURE DES SITUATIONS DE TRAVAIL POSTÉ : AU-DELA DES SIMILITUDES FORMELLES, DES RÉALITÉS DIFFÉRENTES », Le Travail Humain, vol. 53, no 4,‎ , p. 329–345 (DOI 10.2307/40657569, lire en ligne)
  5. a, b, c et d Arne Lowden, Claudia Moreno, Ulf Holmbäck et Maria Lennernäs, « Eating and shift work – effects on habits, metabolism and performance », Scandinavian Journal of Work, Environment & Health, vol. 36, no 2,‎ , p. 150–162 (ISSN 0355-3140 et 1795-990X, DOI 10.5271/sjweh.2898, lire en ligne)
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