Edward Hallett Carr

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Hallett et Carr.

Edward Hallett Carr, né à Londres le , mort le , est un historien anglais, un journaliste et un théoricien des relations internationales. Il est connu surtout pour son ouvrage sur l'entre-deux-guerres : The Twenty Years’ Crisis: 1919-1939.

Biographie[modifier | modifier le code]

Carr a été diplomate au Foreign Office britannique de 1916 à 1936. Cela lui a permis d’assister à la Conférence de la paix à Versailles en 1919 en tant que membre de la délégation anglaise. De 1925 à 1929, il a occupé un poste de diplomate dans les pays baltes et, en 1933, a atteint le poste de premier secrétaire du service diplomatique. Il est devenuensuite professeur en relations internationales à Aberystwyth de 1936 à 1947 et historien à l'université de Birmingham. Il a publié de nombreux articles et comptes rendus d’ouvrages dans le Times Literary Supplement, en particulier sur l’Union soviétique[1].

La carrière de Carr a beaucoup pâti du fait de son refus d’adhérer, dans l’après-guerre, au consensus sur la guerre froide. Considéré comme pro-soviétique dans les cercles officiels, il n’a été élu en 1947 ni à la direction de la School of Slavonic and East European Studies de Londres ni à la chaire d’histoire russe de la faculté, alors que tout semblait l’indiquer.

Il a eu beaucoup de peine à retrouver un poste permanent de professeur d’université, ce qui lui a causé des problèmes financiers[2]. C’est G.H. Bolsover qui a été nommé à la place de directeur de la School of Slavonic and East European Studies au lieu de Carr : il était considéré comme un universitaire moins brillant mais « plus sûr »[3]. Zbigniew Brzezinski, conseiller politique au Département d'État américain de 1966 à 1968, puis assistant de la Maison-Blanche pour la sécurité nationale de 1977 à 1981, soucieux d’« endiguer » et de combattre l’influence que pouvait avoir l’URSS en Occident, a déclaré que les universitaires « les plus dangereux » en Grande-Bretagne étaient Edward Carr, Isaac Deutscher et Rudolf Schlesinger[4].

Recherches[modifier | modifier le code]

Il a publié une étude en 1939 qui est restée un classique dans l’étude des relations internationales de l’entre-deux-guerres. Il était un des penseurs, avec Hans Morgenthau, Raymond Aron et Henry Kissinger, du courant du réalisme en relations internationales. Adversaire féroce de l'approche empiriste de l'histoire[5], il s’est aussi beaucoup intéressé à l’histoire intellectuelle des dix-neuvième et vingtième siècles et à l’histoire diplomatique et à la philosophie de l’histoire.

Carr a enfin exercé un grand poids sur la soviétologie d'après-guerre. La plupart de sa carrière d’historien a été consacrée aux 14 volumes de son History of Soviet Russia, qui couvrent les douze premières années de l'URSS et sur lesquels il a travaillé de 1944 à 1977. La fondation Rockefeller a accordé des financements à Carr pour qu’il puisse travailler sur les archives de Trotsky à l'université Harvard. L'historien Deutscher a eu une influence considérable sur Carr durant la période où celui-ci rédigeait les premiers volumes de son History of Soviet Russia[6].

D’après Carr, c’était à la fois la société et l’État soviétique qui avaient entraîné le phénomène du stalinisme. Il a accordé peu d’importance au rôle des individus dans l’histoire et a estimé qu’ils étaient avant tout le fruit de leur temps et du lieu dans lequel ils vivaient. En 1949, Carr apportait cette analyse iconoclaste, en précurseur des historiens dits « révisionnistes » : « Staline... ne pourrait pas avoir exécuté sa tâche colossale s’il n’avait pas pu s’appuyer sur un large soutien populaire »[7]. Dans son histoire de la révolution bolchévique, Carr se détachait d’une histoire événementielle pour dresser le tableau de l’ordre politique, économique et social en émergence. Selon lui, le pouvoir bolchevique avait été confronté à d’importants obstacles dans sa marche vers le socialisme. Il avait été handicapé par l’absence de traditions démocratiques, un système industriel faiblement développé et un environnement international hostile. La mise en place d’un État fort et autoritaire pour faire face à l’arriération russe était donc la condition de la survie du régime soviétique.

Les interprétations historiques de Carr ont été très controversées. Il existait d’importantes tensions et une hostilité réciproque entre Carr et d’autres historiens, comme Isaiah Berlin, Leonard Schapiro ou Robert Conquest, défenseurs de la tradition de pensée libérale. Les membres de ce courant de pensée ont stigmatisé les partis pris politiques de Carr, estimant par exemple que, dans les premiers volumes de son History of Soviet Russia, il adoptait systématiquement le point de vue de Lénine[8]. D’après Robert Conquest, Carr se prononçait fortement en faveur de Staline dans sa présentation des principaux leaders soviétiques des années 1920. Il aurait exprimé une opinion très négative sur Boukharine, présenté, dans une phraséologie typiquement stalinienne, comme « objectivement contre-révolutionnaire »[9]. Il est néanmoins notable que même les plus grands détracteurs de Carr, comme le soviétologue américain Bertram Wolfe, partisan de la théorie du totalitarisme, admiraient l’ampleur et la qualité de ses recherches[10].

Pour sa part, Schlesinger félicitait Carr pour sa présentation des luttes politiques après la mort de Lénine car son travail dépassait la querelle entre Trotsky et Staline, à propos de laquelle l’historiographie occidentale avait l’habitude de se déchirer[11].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Ferdinand Mount (éd.), Communism. A TLS Companion, University of Chicago Press, 1992, 321 p.
  2. Robert William Davies, « Edward Hallett Carr, 1892-1982 », Proceedings of the British Academy, vol. 69, 1983, p. 491.
  3. Jonathan Haslam, The Vices of Integrity : E.H. Carr, 1892-1982, Londres, Verso, 1999, p. 133.
  4. J. Haslam, The Vices of Integrity, op. cit., p. 223.
  5. Voir Qu'est-ce que l'histoire ?.
  6. C’est ce que révèle la correspondance entretenue par les deux historiens. Voir Anthony d’Agostino, « Stalin Old and New », The Russian Review, vol. 54, no 3, juillet 1995, p. 447.
  7. E.H. Carr, « Stalin Victorious », The Times Literary Supplement, 10 juin 1949.
  8. Bertram Wolfe, « Professor Carr’s "Wave of the Future". Western Academics and Soviet Realities », Commentary, vol. XIX, no 3, mars 1955, p. 288.
  9. Robert Conquest, « Agit-Prof », New Republic, 1er novembre 1999, vol. 221, no 18, p. 32-38.
  10. B. Wolfe, « Professor Carr’s "Wave of the Future"... », art. cit., p. 290.
  11. Rudolf Schlesinger, « The Turning Point », Soviet Studies, vol. XI, no 4, avril 1960, p. 393.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages sur Edward Carr[modifier | modifier le code]

  • (en)Walter Laqueur, The Fate of the Revolution. Interpretations of Soviet History, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1967, 216 p.
  • (en) Chimen Abramsky et Beryl J. Williams (éd.), Essays in Honour of E.H. Carr, Londres, Macmillan Press, 1974, 387 p.
  • (en)Jonathan Haslam, The Vices of Integrity : E.H. Carr, 1892-1982, Londres, Verso, 1999, 306 p.
  • (en)Michael Cox (éd.), E.H. Carr : A Critical Appraisal, Londres, Palgrave, 2000, 352 p.