Dumuzi

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Dumuzi
Mésopotamie
Empreinte de sceau-cylindre qui pourrait représenter Dumuzi pendant son séjour en enfer[1]. C'est le deuxième personnage. Sortant d'un filet, il est entouré de deux serpents et de démons Gallu. British Museum
Empreinte de sceau-cylindre qui pourrait représenter Dumuzi pendant son séjour en enfer[1]. C'est le deuxième personnage. Sortant d'un filet, il est entouré de deux serpents et de démons Gallu. British Museum
Caractéristiques
Autre(s) nom(s) Tammuz, Dumuzid, Ama-ushumgal-anna
Fonction principale Dieu de l'abondance, des végétaux et/ou du bétail
Fonction secondaire Roi de Sumer
Lieu d'origine Bad-Tibira, Uruk
Période d'origine Première dynastie archaïque sumérienne (environ )
Parèdre Inanna
Culte
Région de culte Mésopotamie
Temple(s) Akkad, Assur, Bad-Tibira, Girsu, Isin, Ur, Uruk
Famille
Mère Duttur, Ninsun
Fratrie Geshtinanna
Symboles
Astre Constellation d'Orion et Constellation du Taureau

Dumuzi (« Fils légitime » en sumérien[2]), aussi appelé Dumuzid ou, en babylonien, Tammuz est, d'après la Liste royale sumérienne, le cinquième roi de la première dynastie archaïque sumérienne (environ ) durant la période légendaire d'avant le Déluge.

Suite à son mariage avec la déesse Inanna, il est appelé le « Pasteur des peuples »[3], il est célébré à Sumer sous le nom de « Dumuzi le berger » seigneur de la ville de Bad-tibira[4].

Son épouse, au retour d'un séjour qu'elle passe dans les Enfers, le choisit pour l'y remplacer. Il meurt donc et est alors considéré comme une divinité infernale. Sa mort symbolise l'arrivée de l'été brûlant, de la sécheresse et de la pénurie de nourriture. Elle inspire l'écriture de nombreux textes de lamentations.

Il ressuscite, cependant, au début de chaque printemps et est remplacé aux enfers par sa sœur Geshtinanna. Son retour symbolise le renouveau de la vie et la réapparition de l’abondance. Ce moment est notamment marqué par le rituel du mariage sacré, pendant lequel les rois sumériens jouent son rôle et s'unissent rituellement à la déesse Inanna.

Les sources littéraires[modifier | modifier le code]

Le culte de Dumuzi est issu d'une tradition orale ancienne qui a donné naissance à un véritable « cycle de Dumuzi » et dont les premiers documents écrits en sumérien datent du IIIe millénaire av. J.‑C.. Les documents les plus tardifs datent de l'Empire néo-babylonien (XIIe siècle av. J.-C. - XIe siècle av. J.-C.), ils ont été retrouvés dans la bibliothèque du temple de Shamash à Sippar. Rédigés en sumérien et en akkadien, ils sont composés de textes de lamentations d'Ishtar ( version sémitique d' « Inanna ») relatifs à la mort de Tammuz[5].

La majeure partie des textes littéraires sont des œuvres sumériennes datant de la Période d'Isin-Larsa (du XVIIIe siècle av. J.-C. au XVIe siècle av. J.-C.)[6].

On les classe en quatre groupes :

  1. les textes mythologiques, se référant principalement à la mort de Dumuzi dont le mythe de la « Descente d'Inanna aux Enfers » pour lequel il existe deux versions principales; l'une en sumérien qui contient quatre cents lignes et l'autre, plus courte, écrite au IIe millénaire av. J.-C. en akkadien constituée de cent trente-huit lignes[7];
  2. des textes de poésie pastorale et de poésie d'amour se référant principalement au mariage de Dumuzi et Inanna. Ils étaient majoritairement utilisés lors de cérémonies de mariage ou comme littérature amoureuse ;
  3. de brèves chansons déplorant principalement la disparition et la mort de Dumuzi. Chansons se confondant parfois avec d'autres mythes. Quelques chansons sont joyeuses ou humoristiques ;
  4. des lamentations (longs poèmes rédigés en sumérien), en particulier de la Période paléo-babylonienne.

Peu de doubles, la majeure partie des textes littéraires sumériens relatifs à Dumuzi sont uniques ou presque. Beaucoup sont écrits en dialecte emesal dont les lamentations qui existent sous forme de balag (lamentations liturgiques accompagnées par des sortes de cymbales et de lyre) à la compositions très répétitives ou sous forme d'ershemmu[8] (récités par des lamentateurs accompagnés d'un tambourin). Ces derniers s'étendent plus sur des détails qui entourent les événements de la mort de Dumuzi[Note 1] et fournissent ainsi aux historiens de précieuses indications sur les rites funéraires de l'époque[9]. Il y a pas mal de textes écrits sous forme syllabique et, donc, transmis phonétiquement. Apparemment, ils ont pu être chantés par des gens qui n'ont peut-être pas pu en comprendre pleinement le sens[6].

Le nom de Tammuz apparaît également dans un verset de la Bible, dans le « Livre d'Ézéchiel » (8 : 14).

Les récits Mythologiques[modifier | modifier le code]

Les récits mythologiques concernant Dumuzi s'articulent principalement autours de deux événements principaux : son mariage avec la déesse Inanna, sa Parèdre, et l'exil dans les enfers que lui impose son épouse.

Le mariage de Dumuzi[modifier | modifier le code]

Le mariage de Dumuzi et de la déesse Inanna se présente sous plusieurs versions autours desquelles viennent se greffer de nombreux récits annexes.

L'appel d'Inanna[modifier | modifier le code]

Dans cette première version, Inanna choisit et appelle Dumuzi qu'elle élève au rang de divinité[10].

J'ai jeté les yeux sur tout le peuple,
J'ai appelé Dumuzi à la divinité du pays,
Dumuzi, le bien-aimé d'Enlil,
Ma mère le chérit,
Mon père l'exalte...

— Texte sumérien de poésie d'amour - Fin du IIIe millénaire av. J.‑C.[10]

À la suite de quoi la déesse se baigne, se frotte avec du savon et s’habille de ses « vêtements de pouvoir ». Elle convoque ensuite Dumuzi dans son sanctuaire duquel émanent des chants et des prières afin que son futur amant prenne du plaisir auprès d'elle.

La présence de Dumuzi emplit la déesse de tant de désir que, sans attendre, elle chante un poème à la gloire de sa vulve. Celle-ci devient une corne, un « vaisseau du ciel », un « croissant de la nouvelle lune », une « terre en jachère » ou un « monticule ».

Pour moi, ma vulve,
Pour moi, le monticule élevé,
Pour moi, la vierge, pour moi, qui la labourera ?
Ma vulve, terre arrosée, pour moi,
Moi, la Reine, qui amènera le taureau ?

— Texte sumérien de poésie d'amour - Fin du IIIe millénaire av. J.‑C.[10]

La réplique (chantée par l'assistance[11]) ne se fait pas attendre :

Ô Dame Souveraine, le roi la labourera pour toi,
Dumuzi, le roi, la labourera pour toi.

— Texte sumérien de poésie d'amour - Fin du IIIe millénaire av. J.‑C.[10]

Inanna répond alors joyeusement : « Laboure ma vulve, homme de mon cœur ». Ensuite, la végétation tout autour des deux amants devient florissante. Inanna, jeune et heureuse épouse de Dumuzi part habiter avec son mari et s’installe dans la « maison de vie » et la « maison du roi ». Elle boit du lait frais et crémeux en échange de quoi elle protège le « divin magasin », « l'étable sacrée » et veille sur la « maison où le destin de toutes les terres se décide ».

Dans ce poème à la forte teneur érotique, Dumuzi n'est pas très actif et fait l'objet d'un choix unilatéral de la part d'Inanna. Celle-ci ne peux plus attendre d'avantage avant de rencontrer son amant afin qu'il lui « laboure » sa vulve. Mais la version suivante montre un Dumuzi beaucoup plus actif : d'abord éconduit par la déesse, il doit entrer en concurrence avec un autre prétendant.

L'agriculteur et le berger[modifier | modifier le code]

Tablette décrivant en sumérien le passage où Enkimdu et Dumuzi essayent de gagner la main de la déesse Inanna. Nippur, IIe millénaire av. J.‑C. (Musée archéologique d'Istanbul, Turquie)
Tablette décrivant en sumérien l'épisode où Enkimdu et Dumuzi essayent de gagner la main de la déesse Inanna. Nippur, IIe millénaire av. J.‑C. (Musée archéologique d'Istanbul, Turquie)

Cette version oppose « Dumuzi le berger » à Enkimdu, dieu des agriculteurs, auquel il dispute les faveurs de la déesse Inanna[Note 2]. Pour arriver à ses fins, aidé en cela par le dieu soleil Utu (le frère d'Inanna), Dumuzi oppose ses produits d'origine animale à ceux d'Enkimdu, l'agriculteur, qui apporte ses produits agricoles[5].

Le fermier, plus que moi, le fermier plus que moi,
Le fermier, qu'a-t-il plus que moi ?
S'il me donne sa farine noire,
Je lui donne, au fermier, ma brebis noire,
S'il me donne sa farine blanche,
Je lui donne, au fermier, ma brebis blanche.
S'il me verse sa bière la meilleure,
Je lui verse, au fermier, mon lait jaune...

— Texte de poésie d'amour « Le mariage d'Inanna » - Période d'Isin-Larsa (XVIIIe siècle av. J.-C.)[14]

Bien qu'au début de l'histoire Inanna préfère l'agriculteur, elle finit par choisir Dumuzi, plus riche et plus cultivé, et par l'épouser[5]. D'aucun voient également, à travers Dumuzi, un personnage à l'humeur belliqueuse, conquérant le cœur d'Inanna à grand coups d'éclat (les vers ci-dessus en sont l'illustration) alors que le personnage d'Enkimdu est plus pacifiste. En bon garçon, l'agriculteur arrête la dispute et propose de mettre ses prairies à disposition des troupeaux du berger. Dumuzi, quant à lui, invite l'agriculteur à son mariage au cours duquel Enkimdu offre les produits de ses champs en cadeaux de noces à Inanna[15].

Ici aussi, le mariage déifie Dumuzi et rapproche donc tous les rois de Sumer de l'état divin. Il assure un règne d’abondance et de richesse[16].

Lorsque le seigneur, pasteur Dumuzi, couché près de moi, la divine Inanna
Aura pétri mon sein laiteux et succulent,
Lorsqu'il aura porté la main sur ma divine vulve
Lorsqu'il aura, tel un bateau [...]
Lorsque, tel un bateau élancé, il y aura porté la vie
Lorsqu'il m'aura caressée sur le lit,
Alors, je le caresserai et lui décréterai une destinée heureuse !
Oui, je caresserai Shulgi, le bon Pasteur et lui décréterai une destinée heureuse !
Et tout en flattant ses lombes, je lui décréterai pour destin le pastorat universel !

— Hymne au Roi Shulgi Troisième Dynastie d'Ur[17]

Romance dans les jardins[modifier | modifier le code]

Dans cette version Inanna et Dumuzi sont deux jeunes amoureux. Dumuzi fait secrètement la cour à Inanna qui, de son côté, doit cacher cette liaison à ses parents. Elle doit, en effet, leur demander l'autorisation de partager le lit de son prétendant Dumuzi[18].

Le poème commence par le monologue d'Inanna amoureuse de Dumuzi qui, à l'insu de ses parents, rencontre son amoureux :

La nuit dernière, alors que moi, la Reine, je resplendissais,
La nuit dernière, alors que moi, la Reine du Ciel, je resplendissais.
Je resplendissais, je dansais à l'entour,
Je chantais à la clarté de la lumière montante,
II me rencontra, il me rencontra,
Le seigneur Kuli Anna me rencontra,
Le seigneur mit sa main dans ma main,
Ushumgal-anna m 'étreignit.

— Texte sumérien de poésie d'amour[18]

Ensuite, pour ne pas devoir mentir à sa mère, Inanna prétend s'être efforcée de se libérer de l'étreinte de Dumuzi :

Voyons, voyons, taureau sauvage, laisse-moi, je dois aller à la maison,
Kuli-Enlil (Ami d'Enlil), laisse-moi, je dois aller à la maison,
Que dirai-je pour tromper ma mère ?
Que dirai-je pour tromper ma mère Ningal ?

— Texte sumérien de poésie d'amour[18]

Dumuzi fournit, ensuite, la réponse qu'Inanna doit donner à sa mère :

Je vais te l'apprendre, je vais te l'apprendre,
Inanna, la plus rusée des femmes, je vais te l'apprendre.
Dis : mon amie m'a emmenée au jardin public,
Là, elle m'a récréée de musique et de danse,
Son chant le plus doux, elle a chanté pour moi,
En doux plaisir j'ai passé le temps.
Avec cette ruse tiens tête à ta mère,
Cependant, au clair de lune, assouvissons notre passion,
Je préparerai pour toi un lit pur, doux et noble,
Je passerai ce doux moment avec toi en plénitude et joie.

— Texte sumérien de poésie d'amour[19]

Mais, tôt ou tard, Dumuzi, ayant goûté à l'amour d'Inanna, doit promettre de prendre la déesse comme épouse légitime. Soutenu ensuite par sa sœur Geshtinanna et le dieu soleil Utu, il demande et obtient la main de la déesse auprès de ses parents Nanna et Ningal.

À cette version, s'ajoutent plusieurs épisodes indépendants où Inanna s'interroge sur les origines familiales de son nouveau mari, où Dumuzi construit la maison du couple et où Inanna découvre une servante dans le lit de son époux[Note 3].

La mort de Dumuzi[modifier | modifier le code]

Sceau-cylindre : Dieu soleil en été brûlant les plantes et Dumuzi le dieu de la fertilité emmené aux enfers (à droite). - Girsu - Époque d'Akkad, vers 2340 - 2150 av J.-C. Chlorite
Sceau-cylindre : Dieu soleil en été brûlant les plantes et Dumuzi le dieu de la fertilité emmené aux enfers (à droite). - Girsu - Époque d'Akkad, vers 2340 - 2150 av J.-C. Chlorite Musée du Louvre - OA 11566.

L'autre événement qui compose le mythe de Dumuzi se situe à la fin du mythe de la « Descente d'Inanna aux Enfers ». À son retour des Enfers, Inanna, accompagnée des sept gardiens des portes des Enfers (les démons ou brigands « Gallu »), cherche quelqu'un pour l'y remplacer. Après quelques investigations, elle découvre son époux, Dumuzi, confortablement installé sur « une estrade majestueuse » près du pommier de Kulaba[Note 4].

Bon, dirent les démons, nous allons poursuivre
jusqu’au grand pommier du plat-pays de Kulaba !
Il l’escortèrent (Inanna) donc jusqu’au grand pommier
du plat-pays de Kulaba !
Dumuzi s’y trouvait confortablement installé
sur une estrade majestueuse !

— Descente d'Inanna aux Enfers - Littérature sumérienne[24]

Furieuse, car Dumuzi n'a pas respecté le deuil qu'il aurait du suivre à la disparition de son épouse quand elle se trouvait dans les Enfers, Inanna ordonne aux Gallu de le capturer afin qu'il la remplace aux Enfers. Dumuzi pleure et demande à son beau frère Utu de le transformer en serpent, celui-ci, ému par les pleurs du berger, accepte de l'aider. Dumuzi s'enfuit dans la steppe.

À cet endroit le texte se trouve en mauvais état, la suite du récit est donc encore mal connue. Apparemment, Dumuzi, s'en va chez sa sœur Geshitinanna et, malgré son aide, est capturé et emmené dans le monde inférieur par les Gallu[25].

D'autres récits concernant la mort de Dumuzi ont été retrouvés et traduits. S'ils présentent de légères différences avec la « Descente d'Inanna aux Enfers », il nous permettent de reconstituer la trame du récit[26]. Dans un texte retrouvé dans l'ancienne ville d'Ur, Inanna revient seule des enfers et reprend sa vie normale. Au bout de quelques jours, elle est rejointe par les Gallu qui lui rappellent qu'elle doit encore trouver quelqu'un afin de la remplacer dans le monde inférieur. Dans cette version, Inanna livre Dumuzi sans même donner de raison, sinon qu'elle a peur de retourner dans le monde d'en bas[27]. Les démons sont ici plus cruel et battent Dumuzi pendant qu'il implore l'aide d'Utu. Celui-ci, contrairement à la « Descente d'Inanna aux Enfers », lui accorde assistance plus par justice que par pitié. Par contre, il transforme toujours Dumuzi en serpent[28].

Dans un autre texte, le mythe du « Le Rêve de Dumuzi », on retrouve Dumuzi seul dans la steppe où il se lamente après avoir été damné par Inanna.

Son cœur se gonfla de larmes, il sortit vers la steppe.
L'homme — son cœur se gonfla de larmes —, il sortit vers la steppe.
Dumuzi — son cœur se gonfla de larmes —, il sortit vers la steppe.
(Son) bâton est suspendu à son cou, il se lamente.
« Élève une plainte, élève une plainte, steppe, élève une plainte !
Steppe, élève une plainte, marais, pousse un cri!
Écrevisse de la rivière, élève une plainte !
Grenouille de la rivière, pousse un cri!
Ma mère va certainement le demander à grands cris,
Ma mère, ma Duttur va certainement le demander à grands cris
Ma mère va certainement demander à grands cris ce que je lui apportais (habituellement)
Ma mère va certainement demander à grands cris tout ce que je lui apportais (habituellement). »

— Le Rêve de Dumuzi - Littérature sumérienne[29]

C'est au cours de cette fuite qu'il s'endort dans la bergerie de sa sœur et fait un rêve prémonitoire.

Il se coucha parmi les fleurs, il se coucha parmi les fleurs, le pâtre se coucha parmi les fleurs.
Comme un pâtre se couche parmi les fleurs, il se coucha, (lui,) pour rêver.
Il bondit sur ses pieds —«  Dans un rêve ... » —, il frissonna, il était hébété.
Il se frotta les yeux, un profond silence régnait .
« Amenez la, amenez la, amenez ma sœur ! Amenez ma Geshtinana, amenez ma sœur !
Amenez mon scribe experte en tablettes, amenez ma sœur !
Amenez ma musicienne qui connaît les chants, amenez ma sœur !
Amenez ma vive petite qui connaît le fond des choses, amenez ma sœur !
Amenez ma femme d'expérience qui connaît le sens caché des rêves, amenez ma sœur ! »

— Le Rêve de Dumuzi - Littérature sumérienne[29]

La sœur de Dumuzi, Geshtinanna, interprète le rêve comme étant le signal de la mort prochaine de Dumuzi. Elle découvre que les sept gardiens des portes des Enfers qui accompagnaient Inanna sont à la poursuite de son frère pour l'emmener aux enfers. Elle cache Dumuzi entre les plantes au fond de son jardin. Les démons arrivent chez Geshtinanna et la questionnent en lui promettant une rivière pleine d'eau et un champ plein de graines. Elle ne dit rien, mais c'est par un tour de tromperie auprès d'un ami de Dumuzi que les démons prennent connaissance de l'endroit où se trouve le berger. Dumuzi est retrouvé et capturé par les démons à l'aide d'un filet comme s'il s'agissait d'un animal.

C'est à ce moment que son beau frère Utu le sort d'affaire et le transforme en gazelle (et non plus en serpent). Mais après une courte fuite et quelques péripéties, il se cache dans sa bergerie où il est retrouvé par les démons et emmené dans les enfers. Sa bergerie est, par la même occasion, complètement saccagée[9].

Lorsque le (premier) des démons gallu entra dans la bergerie et le parc à bestiaux,
il jeta dans le feu [...]
Lorsque le deuxième entra dans la bergerie et le parc à bestiaux,
il jeta dans le feu le (bâton de) bois manu.
Lorsque le troisième entra dans la bergerie et le parc à bestiaux,
il brisa le [...] de la splendide baratte.
Lorsque le quatrième entra dans la bergerie et le parc à bestiaux,
de l'eau fut versée sur ses braises rougeoyantes.
Lorsque le cinquième entra dans la bergerie et le parc à bestiaux,
le magnifique gobelet fut décroché du clou d'où il pendait.
Après que le sixième fut entré dans la bergerie et le parc à bestiaux,
les barattes gisaient à terre, on n'y versait plus de lait.
Après que le septième fut entré dans la bergerie et le parc à bestiaux,
les gobelets gisaient à terre, Dumuzi n'était plus là, la bergerie était vouée à l'abandon.

— Le Rêve de Dumuzi - Littérature sumérienne[29]

Dans le texte d'Ur, Geshtinanna, après avoir soigné Dumuzi, lui recommande de se cacher dans sa bergerie au cœur de la steppe. Mais les Gallu, sous les conseils de petits démons, arrivent chez Geshtinanna pour la torturer. Elle ne leur révèle pourtant pas la cachette de son frère. Ici aussi, c'est un ami de Dumuzi qui, sous la tromperie des démons, leur révèle l'endroit où le berger se cache. Dans le texte de la « Descente d'Inanna aux Enfers », il semblerait que l'ami traître malgré lui soit une mouche[28].

Quoi qu'il en soit, Dumuzi meurt et est emmené dans le « KUR » (qui veut dire à la fois « montagnes » et « Enfers »)[Note 5] et est alors considéré comme une divinité infernale[4].

Lamentations de la sœur de Dumuzi - Époque amorrite vers 2000-1600 avant J.-C. Terre cuite.
Lamentation de la sœur de Dumuzi - Époque amorrite vers 2000-1600 avant J.-C. - Terre cuite - Musée du Louvre - OA 3023.

Mais, arrivé dans les Enfers, Dumuzi voit sa peine allégée : il est autorisé à retourner sur terre six mois par an à condition d'être remplacé par sa sœur Geshtinanna pendant ce temps. Reste à savoir qui décide de cet allègement et pourquoi. En fonction des lacunes de la « Descente d'Inanna aux Enfers » tout est à lire entre les lignes : il se pourrait que ce soit Ereshkigal, déesse des enfers, qui, apitoyée par les larmes de Dumuzi, adoucit le destin du malheureux. Elle décide donc qu'il ne restera qu'une partie de l'année dans les enfers et qu'il sera remplacé par sa sœur, Geshtinanna, le restant de l'année[25]. Ou il est possible de deviner que c'est Geshtinanna qui demande à Inanna de pouvoir remplacer son frère la moitié de l'année dans les enfers. Face aux pleurs de la sœur de Dumuzi, Innanna accepte d’intercéder auprès d'Ereshkigal afin de soulager la peine du berger[30]. La conclusion du texte d'Ur manque et, de ce côté, il n'est pas possible de savoir grâce à qui le destin de Dumuzi est soulagé. Il semble même qu'une tablette entière soit encore manquante[31].

Dans la version akkadienne de la « Descente d'Inanna aux Enfers » — intitulé « Descente d'Ishtar aux Enfers » —, Ereshkigal donne instructions aux démons de faire en sorte qu'Ishtar soit remplacée aux enfers par Tammuz. L'un d'eux a aussi pour instructions de faire parfumer Tammuz, de le faire laver et soigner et de lui faire rencontrer des filles de joie afin qu'il soit enjoué quand il rencontre Ishtar à son retour.

Pour ce qui est de Tammuz, l’époux de son premier amour,
Fais-le se laver d’eau claire, se frotter de parfum,
Se revêtir d’une tenue d’éclat :
Qu’il batte de la Baguette bleue
Et que des filles de joie lui animent le cœur !

— Descente d’Ishtar aux Enfers - Littérature akkadienne[32]

Dans cette version, Ereshkigal semble avoir manigancé pour que Tammuz n'aie pas l'air trop affligé par la disparition de sa femme. Par cette manœuvre, elle crée la colère d'Ishtar au moment où celle-ci rencontre un mari enjoué au lieu d'un époux éploré, endeuillé. La déesse des Enfers endosse donc une plus grande part de la responsabilité du sort du berger. La sœur de Tammuz — « Belili » en akkadien —, quant à elle, est horrifiée à l'idée d'être arrachée à son frère et Ereshkigal ajoute qu'il remontera sur terre escorté pas les pleureuses[33].

Or, Belili, ayant parachevé sa parure,
Sa poitrine était recouverte
D'un collier de perles d'onyx.
Lorsqu'elle ouït l'appel désespéré de son frère,
Elle arracha de son corps la parure
Et les perles d'onyx qui lui recouvraient le giron :
« C'est mon unique frère (criait-elle) :
Ne me l'arrachez pas! »
Lorsque remontera Tammuz
Baguette bleue et Cercle rouge
remonteront avec lui!
Remonteront, pour l'escorter, ses pleureurs et pleureuses.

— Descente d’Ishtar aux Enfers - Littérature akkadienne[32]

Il existe également des lamentations d'Inanna à propos de son mari mort. Elles sont en sumérien. Parmi celles-ci, deux poèmes sont traduits en anglais par Thorkild Jacobsen où Inanna voit le corps sans vie de son mari dans la steppe et pleure[34]. Deux autres récits qui commencent par les lamentations d'Inanna sur la mort de son mari sont traduits en français par Jean Bottéro et Samuel Noah Kramer : « Inanna et Bilulu » et un autre, plus troublant, dans lequel, malgré les lamentations de la déesse, Inanna livre elle-même son mari aux démons en faisant abattre sur lui un véritable ouragan. Les vents furieux emportent Dumuzi à Uruk où l'attendent les démons. La ville d'Uruk est par la même occasion ensevelie[35].

Le Mythe d'Adapa[modifier | modifier le code]

Sous un autre de ses aspects, que l'on retrouve notamment dans le « Mythe d'Adapa », Dumuzi est l'un des deux gardiens, avec Ningishzida, du palais céleste d'Anu[36].

Coupable d’avoir terrassé Shutu, l'oiseau-vent du sud et de lui avoir brisé les ailes, Adapa doit se rendre au palais d’Anu afin de rendre compte de son forfait. Enki, craignant pour la vie de son serviteur, lui explique la conduite qu'il doit tenir pour s'en sortir vivant : il doit d'abord amadouer les portiers d'Enlil pour s'attirer leur soutien auprès d’Anu.

Avant de se mettre en route pour le palais céleste, Adapa s’habille pour le deuil. Il se présente à la porte des cieux et salue les deux divinités Dumuzi et Ningishzida. Les deux dieux lui demandent pourquoi il porte des vêtement de deuil. Adapa leur répond qu'il porte le deuil de deux divinités qui sont mortes : Dumuzi et Ningishzida. Après quoi les deux gardiens satisfaits ouvrent le passage à Adapa en lui promettant de parler en sa faveur[37].

En relation avec ce mythe, Dumuzi est rattaché à ce que nous connaissons aujourd'hui comme la constellation d'Orion[38]. D'après la série de Mul Aplin (Ier millénaire av. J.‑C.), cela correspond à la constellation mésopotamienne du « Fidèle Pasteur d'Anu »[39].

Dumuzi et Gilgamesh[modifier | modifier le code]

Le personnage de Tammuz est cité dans l'« Épopée de Gilgamesh ». Gilgamesh, revient du combat au cours duquel il a tué Houmbaba, il se lave et s’habille d'une large ceinture et d'une robe. Ce qui séduit Ishtar.

Mais Gilgamesh ne se laisse pas séduire par la déesse (appelée « princesse » dans le récit). Il se garde de son amour et lui reproche de n'avoir jusqu'alors créé que le malheur de ses amants dont il énumère ensuite la liste qui commence par Tammuz[40].

Pas un de tes amants
Pas un de tes favoris,
Qui aurait échapé à tes pièges !
Viens ça, que je te récite
Le triste sort de tes amoureux !
[...]
Tammuz, Le chéri de ton jeune âge,
Tu lui a assigné
Une déploration annuelle !
...

— L'épopée de Gilgamesh (version Ninivite)[41]

Les origines[modifier | modifier le code]

Le personnage de Dumuzi est assez complexe ; il apparaît à la fois comme roi légendaire de Sumer d’avant le déluge, modèle du roi-pasteur[Note 6] de son peuple et comme dieu de l'abondance, mêlant diverses traditions religieuses[43]. En ce qui concerne ce dernier aspect, Dumuzi semble être le fruit de syncrétismes — probablement préhistoriques[44] — réunissant plusieurs dieux de Sumer en relation avec le bétail[4] :

  • un dieu berger de Bad-tibira ;
  • fils de Duttur, déesse de la chèvre ;
  • fils de Ninsun, déesse du bétail.

Mais il semble aussi intégrer des fonctions de dieux végétaux ou, pour le moins, reliés à l'alimentation[45] :

  • Damu (un dieu de la végétation représenté par un enfant) qui incarne la sève des arbres et des plantes ;
  • Ama-ushumgal-anna, la puissance des dattiers et de ses fruits[Note 7] ;
  • Dumuzi du Grain, le pouvoir des grains et de la bière ;
  • Dumuzi le Berger, représentant le pouvoir du lait.

En outre, Dumuzi reste une partie de l’année aux Enfers durant la période sèche et l’autre partie sur terre, pour la période des cultures et des moissons, ce qui rattache le personnage au calendrier agricole[21]. La relation entre Dumuzi et le retour du printemps se confirme par la position de la constellation du Taureau (le « Taureau du Ciel » en relation avec Dumuzi[47]) qui, au IIIe millénaire av. J.‑C. sumérien, disparaît derrière le soleil entre les mois de janvier et avril. Dumuzi apparaît également comme un jeune homme physiquement fort qui s'enrichit de la production des étables et des champs qu'il possède[4].

Dattiers près de l'Euphrate dans la région de Bagdad (Irak).

Dans une étude consacrée à Dumuzi, l'historien Thorkild Jacobsen place Dumuzi dans la catégorie des divinités qu'il appelle « intransitives »[48]. Contrairement aux autres dieux, Dumuzi n’est pas un dieu actif qui a le pouvoir de récompenser et/ou de punir les humains ou d’exaucer directement leurs prières. À part désirer et courtiser Inanna, Dumuzi ne « fait » rien de sa propre volonté. Par contre, il « est » l'esprit, le dieu-force ou la puissance qui s'incarne dans la sève des arbres (Damu) et des dattiers (Ama-ushumgal-anna), dans les grains de blé ou dans le lait du bétail. Il s'agit d'une représentation très archaïque de l'idée de dieu : Dumuzi est un esprit qui ne « fait » rien pour les mortels, mais « habite » la plante, le lait ou ne « l'habite pas » (ou plus). Il « est » ou « n'est pas ». Il est « présent » ou « absent ». Dans cette optique, la meilleure façon de favoriser sa présence — et, donc, de favoriser l'abondance de nourriture — est de l'aimer, de le chérir quand il est présent[Note 8] et de le pleurer, le désirer quand il est absent. Comme le font Inanna et Geshtinanna dans le mythe de Dumuzi.

Mais les origines végétales de Dumuzi sont contestées[50] :

  1. c'est seulement dans la mesure où il a emprunté certaines caractéristiques au dieu Damu (à l'origine une divinité indépendante et une véritable divinité de la végétation) que l'on suppose que Dumuzi est apparenté aux divinités de la végétation ;
  2. la vraie nature de Dumuzi est celle du berger, cela est illustré par la lutte qui oppose Dumuzi et Enkimdu ;
  3. Dumuzi est un roi humain transformé en dieu par son union avec la déesse Innana. En cette qualité, il est repris, au mieux dans la Liste royale sumérienne en tant que « Roi berger » (Première dynastie archaïque avant le déluge) ou, plus tardivement, comme le petit fils de Enmerkar et père de Gilgamesh (Première dynastie d'Uruk) sous le nom de « Roi pêcheur » (ce qui pose d'autres questions du fait que Dumuzi n'est habituellement pas associé à la chasse ou à la pêche) ;
  4. la disparition ou le mariage de Dumuzi liés aux cycles de la végétation ne signifie pas nécessairement que Dumuzi est un dieu de la végétation. Sa disparition peut tout aussi bien symboliser le moment où la saison chaude rend la terre complètement stérile qui implique la fin de la saison de production de lait de la bergerie.

Les temples dédiés à Dumuzi[modifier | modifier le code]

Clou de fondation portant une inscription du roi En-metena de Lagash commémorant la construction du temple de Dumuzi à Bad-Tibira, musée du Louvre.

Nous connaissons deux temples majeurs dédiés à Dumuzi : un à Bad-Tibira et un à Girsu. À Bad-Tibira, il a pour nom cérémoniel Emush(kalamma) (« Maison qui est l'éclat (du pays) »). Il est attesté dès la période pré-sargonide (), lorsqu'il est construit ou reconstruit par En-metena de Lagash pour Lugal-Emush (« Roi de l'Emush », un nom local qui désigne Dumuzi en lien avec son temple) et Inanna[51],[52]. Ce temple est encore renseigné durant la période paléo-babylonienne. Le temple à Girsu est documenté durant la période de la Troisième Dynastie d'Ur[53].

Les sources cunéiformes indiquent par ailleurs que Dumuzi disposait d'autres sanctuaires dans d'autres cités du sud mésopotamien (Ur, Uruk, Isin, etc.), dans l'Eanna à Uruk[54], dans le nord d'une chapelle dans le temple du dieu Assur à Assur ainsi que d'une paire de ziggurats jumelles dans le temple d'Ishtar d'Akkad[51].

La découverte en d'un fragment de statue revêtue de l'inscription d'Ama-Ushumgal et la présence de documents attestant des rites de lamentations, font également penser que le sanctuaire de Belet-ekallim — sanctuaire intégré au palais de Mari au IIe millénaire av. J.‑C. — était probablement dédié à Dumuzi[55].

Les rites relatifs à Dumuzi[modifier | modifier le code]

Le cycle de la nature et la nature du roi[modifier | modifier le code]

Vie et fêtes du printemps[modifier | modifier le code]

Les plus anciens rites et célébrations relatifs à Dumuzi pour lesquels nous avons des informations sont ceux qui symbolisent son union avec la déesse Inanna dans le courant du IIIe millénaire av. J.‑C. L'union de la déesse et de Dumuzi semble issue d'un rituel lié à la récolte des dates dans lequel Inanna, protectrice des greniers et des silos attire et accueille Dumuzi producteur de dattiers. Cette union crée ainsi prospérité et abondance auprès de la collectivité[3].

A l'origine, la célébration de cette union découle d'une croyance, antérieure à Dumuzi, dans laquelle il existe un lien établi entre, d'une part, le mariage de la déesse avec un principe masculin et, d'autre part, la reproduction des animaux, le renouveau des plantes et des fruits. Cette croyance est issue d'anciennes traditions rattachées aux premiers âges d'Uruk[44] et au Néolithique[56]. La particularité des mésopotamiens est d'adjoindre la personne du roi à ce rite[57]. C'est notamment marqué par le rituel mésopotamien du Mariage sacré dans le temple d'Inanna au cours duquel les rois sumériens interprétant Dumuzi s'unissent rituellement à la déesse Inanna, pour marquer le retour du printemps[58] ou lors de leur intronisation[3].

Il existe cependant des récits dans lesquels deux rois (Enmerkar et Lugalbanda) s'unissent avec la déesse Inanna sans qu'il soit fait référence à un quelconque Dumuzi. Le personnage de Dumuzi n’apparaît qu'au cours des générations après celles d'Enmerkar et Lugalbanda[59]. Il semble que ce n'est qu'à partir de la troisième dynastie d'Ur que les rois s'identifient pleinement à Dumuzi suite à l'attachement qu'ils ressentent sans doute pour les anciennes littérature et religion d'Uruk[60].

Hymne à Iddin-Dagan, roi de Larsa. Argile inscrite en sumérien, v. 1950 av. J.-C., musée du Louvre.

C'est sous la première dynastie d'Isin que le rite du Mariage sacré, jusque là centré sur le retour de la belle saison et de l'abondance, semble glisser vers un aspect plus politique : il donne au roi de Sumer, où que se trouve sa capitale, non seulement le titre de « mari d'Inanna » mais il devient aussi le Dumuzi incarné sur terre. Il occupe ainsi sa position de roi en tant qu’intermédiaire entre les dieux et les hommes[61]. Ce changement est notamment avéré dès le règne du roi Shulgi[62]. À partir de la période d'Isin-Larsa, le lieu du rite est fort probablement déplacé du temple d'Inanna vers le palais royal[Note 9] de la capitale d'Isin[63].

L'hymne au roi Iddin-Dagan apporte de nombreuses informations sur le déroulement du rite du Mariage sacré au début du IIe millénaire av. J.‑C. : il se déroule au nouvel-an pendant deux jours de liesse très semblables à nos carnavals (travestissements, musique et parade du roi et de la déesse). Au premier jour, la déesse Inanna, habillée d'un halo de lumière, est supposée descendre sur terre. Le roi et Inanna paradent ensuite devant les habitants de la ville. Un lit royal est préparé et l'union de la déesse avec le roi — qui incarne Ama-ushumgal-anna (Dumuzi) — se déroule au palais[Note 10]. Au cours de cette union la lumière qui enveloppe Inanna est censée être transmise au roi. La cérémonie se termine par un grand banquet au palais à la suite de quoi tout le monde s'en va pour une nuit de repos au cours de laquelle on dort sur les toits et sur les remparts de la ville. Inanna apparaît alors dans les rêves des « têtes noires » (les sujets), y bénit les bienfaisants et y punit les malfaisants. Le lendemain, les entrepôts sont réputés remplis et les offrandes au temple de la déesse peuvent commencer[61].

Même si ce rite perd nettement de son importance à la fin du IIe millénaire av. J.‑C., la vision du roi époux de la déesse semble s'être perpétuée longtemps. Ainsi, un texte du VIIe siècle av. J.-C. décrit le roi Sargon d'Akkad en ces termes : « Alors que (moi, Sargon) j'étais ainsi jardinier, la déesse Ishtar se prit d'amour pour moi, et c'est ainsi que, pendant cinquante-six ans, j'ai exercé la royauté »[66].

Mort et lamentations[modifier | modifier le code]

Cependant, malgré son mariage avec une déesse, Dumuzi n'a jamais vraiment rejoint les divinités urbaines de Sumer. En tant que berger, il reste mortel et sa place est donc dans la steppe avec son troupeau[60].

Ainsi, l'autre aspect du culte de Dumuzi consiste en des lamentations sur sa mort. Cela remonte également au IIIe millénaire av. J.‑C.. Des lamentations pour Dumuzi sont attestées pour les villes de Mari[6] et de Ninive[1] (période paléo-babylonienne). On a découvert, à Mari, l'usage d'une grande quantité de céréales pour les pleureuses (3 600 litres d'orge leurs sont alloués[67]), ainsi que le nettoyage régulier des statues d'Ishtar et de Dumuzi. Ces rites de lamentations avaient lieu au cours du quatrième mois, à la mi-été et servaient à interpréter le deuil dans lequel sont plongées la mère de Dumuzi, Ninsun (ou Duttur, la brebis divine), sa sœur Geshtinanna et même son épouse Inanna[68].

D'autres documents indiquent aussi que des cérémonies de lamentations à Dumuzi ont encore cours au IIe millénaire av. J.‑C. dans le royaume de Mari, notamment l'enregistrement d'une dépense d'huile « pour l'enterrement de Dumuzi » et d'un autre enregistrement « pour Dumuzi, lorsqu'il est ressuscité ». Plusieurs entrées de Dumuzi dans le sanctuaire de Belet-ekallim sont également mentionnées[55].

Le passage du « Livre d'Ézéchiel » où il est mentionné un groupe de femmes pleurant Tammuz (Ezechiel 8 : 14) pourrait donner un indice sur le caractère féminin de ce rite[2].

Les festivals et célébrations[modifier | modifier le code]

Il y a quelques preuves d'existence de cultes relatifs à Dumuzi à Shuruppak, Adab, Nippur, Ur et Lagash où le nom de Dumuzi était connu sous le nom de Lugal-Urukar.

Durant la troisième dynastie d'Ur, au douzième mois du calendrier (mois de mars) — portant le nom de « Dumuzi »[69] — , un festival nommé le « festival de Dumuzi » était célébré à Umma et à Ki-dingir. Tandis qu'à Lagash, le sixième mois du calendrier (fin de l'été) était alors nommé « Mois du festival de Dumuzi » (itiezem-dDumuzi), ce qui laisse supposer que cette fête s'y déroulait alors. Une seule mention de « Dumuzi » et deux listes de dépenses pour les cadeaux de mariage à Dumuzi ont été interprétées comme une preuve de célébration d'un rite du Mariage sacré à Umma. Une partie importante du culte consistait en un voyage de la statue du dieu à travers les villes voisines. Le Dumuzi local d'Uruk est connu pour avoir visité Ki-dinger et Apisal. Dans le domaine de Lagash, Dumuzi et deux autres divinités voyageaient par bateau pendant trois jours et nuits pour visiter les champs et les vergers locaux[70],[46].

Tammuz et les morts[modifier | modifier le code]

Plaquette représentant un dieu mort dans son cercueil. Probablement Dumuzi.
Plaquette représentant un dieu mort dans son cercueil. Probablement Dumuzi[5] - Époque Amorrite IIe millénaire av. J.‑C. - Terre cuite - Musée du Louvre - OA8823.

Après la chute de la dynastie d'Isin (XVIIIe siècle av. J.-C.), il semble que le rite du Mariage sacré soit presque tombé dans l'oubli. Dumuzi, appelé Tammuz par les sémites, devient alors une divinité secondaire principalement rattachée aux Enfers[38]. Dans cette optique, le mois de Tammuz passe au quatrième mois (juillet), début de la saison sèche qui correspond à la célébration de sa descente aux enfers[71]. Cette célébration devient également l'occasion d'un rite d'exorcisme où les âmes errantes (etemmu) revenues des enfers pour hanter les vivants — de même que les maladies et les troubles[60] — étaient confiées à Tammuz afin qu'il les guide, en bon berger, vers l'endroit d'où elles ne devraient plus revenir[72].

Il reste qu'à Babylone, dans le temple d'Ishtar, l'Eturkalama (en sumérien « La maison qui est la bergerie du peuple ») se déroule, durant le quatrième mois, une commémoration approximative de l'union d'Ishtar et de Tammuz. Ce rite toutefois fort éloigné du Mariage sacré initial est mélangé à d'autres mythes[71]. Tammuz donne encore aujourd'hui son nom au mois correspondant à juillet dans le monde arabe[73].

Dumuzi, le dieu mourant[modifier | modifier le code]

Le culte de Dumuzi semble revenir au goût du jour vers la fin du Ier millénaire av. J.‑C. : partiellement assimilé à Osiris, il devient Adon («  notre seigneur » ou «  notre maître »[74]). Sa disparition était alors pleurée annuellement à Chypre, Jérusalem, Byblos et, plus tard, à Rome sous le nom d'Adonis ou même en Phrygie sous le nom d'Attis[38]. Le thème de la disparition et de la renaissance de la végétation en parallèle à la descente et la remontée d'un personnage divin se retrouve également dans plusieurs de ces mythes et, plus particulièrement, dans le mythe grec de Perséphone, fille de Déméter[75].

Ces nombreuses similitudes entre ces mythes et le cycle de Dumuzi amènent les historiens à penser que Dumuzi est le dieu prototype du dieu mourant[76].

Tammuz et la Bible[modifier | modifier le code]

Le nom de Tammuz apparaît dans la Bible, dans le « Livre d'Ézéchiel » (8 : 14)[77].

« Et il me conduisit à l'entrée de la porte de la maison de l'Eternel, du côté du septentrion. Et voici, il y avait là des femmes assises, qui pleuraient Thammuz. »

— Ézéchiel 8: 14

Cette vision peut-être rapprochée du verset suivant, celle où le prophète a vu des hommes adorer le soleil à l'entrée du temple lui-même (Ézéchiel 08 : 16). Ces deux versets qui symbolisent le passage du printemps à l'été brûlant (soleil) peuvent être considérés comme des exemples d'influence babylonienne sur le culte d'Israël. Il n'y a pas d'autres indications du culte de Tammuz dans l'Ancien Testament, mais il pourrait-être rapporté au culte d'Hadadrimmon visé dans un verset du Livre de Zacharie. Verset dans lequel le prophète parle du deuil rendu au roi Josias[78] comparable à d'autres lamentations rituelles qui auraient été effectués dans la vallée de Megiddo.

« Ce jour-là, le deuil sera grand à Jérusalem, comme le deuil d'Hadadrimmon dans la vallée de Megiddo. »

— Zacharie 12: 11

Certains voient aussi un rapport entre Tammuz et la divinité « al hemdat nashîm » (« chère aux femmes ») dans le Livre de Daniel[79].

« Il n'aura égard ni aux dieux de ses pères, ni à la divinité chère aux femmes; il n'aura égard à aucun dieu, car il se glorifiera au-dessus de tous. »

— Daniel 11 : 37

L’historien Samuel Noah Kramer, voit une relation entre les chants du Mariage Sacré sumérien et plusieurs passages du Cantique des Cantiques. Ils sont, comme dans les chants anciens, principalement composés par des monologues et des dialogues chantés par les amants et par des refrains chantés en chœurs où l'amant y est cité à la fois comme « roi » et « berger »[80].

« Dis-moi, ô toi que mon cœur aime, Où fais-tu paître tes brebis, Où les fais-tu reposer à midi; Car pourquoi serais-je comme une égarée Près des troupeaux de tes compagnons ?

Si tu ne le sais pas, ô la plus belle des femmes, Sors sur les traces des brebis, Et fais paître tes chevreaux Près des demeures des bergers. »

— Cantique des cantiques 1 : 7 et 1 : 8

En outre, malgré les évidentes différences entre les deux cultes, il se pourrait également que le mythe de la mort de Dumuzi ait inspiré la passion de Jésus-Chirst. Certains points communs se retrouvent dans les deux mythes ; par exemple, le rôle de substitut-vicaire de l'humanité tenu par les deux personnages, des qualités comme « berger » ou « oint », une résurrection après trois jours et trois nuits dans le monde inférieur (le temps pendant lequel Inanna est restée dans les enfers) ou le rapprochement avec le dieu Damu, dieu médecin soignant à l'aide d'exorcismes[81].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Dans l'un d'eux, un court récit explique pourquoi on trouve des mouches dans les auberges, les réserves de fruits et autour du bétail[9].
  2. Trace vraisemblable d'une rivalité entre agriculteurs et éleveurs de menu bétail — principaux agents de production de l'époque — dont le contexte économique et/ou social nous échappe totalement aujourd'hui[12]. Cependant, le thème de la dispute entre laboureurs et éleveurs est fort connu. Il apparaît dans de nombreux récits mésopotamiens où tantôt le berger, tantôt l'agriculteur prend le dessus sur l'autre. Ce thème est plus connu à travers l'épisode tragique de l'ancien testament où, contrairement aux récits mésopotamiens dans lesquels la querelle finit souvent en de joyeuses réconciliations, Caïn l'agriculteur tue Abel le berger[13].
  3. D'autres textes concernant le mythe du mariage de Dumuzi et Inanna sont parus dans « The harp that once... » de Thorkild Jackobsen[20].
  4. Probablement le trône d'Uruk[21],[22] ou la bergerie sacrée dans la steppe en dehors de la ville[23].
  5. La capture de Dumuzi symbolise, d'une certaine manière, les peurs des habitants face à la menace des gens de la montagne. Ces derniers, assimilés aux démons (gallu), avaient l'habitude d'attaquer et de piller les villages des plaines de basse Mésopotamie[22].
  6. Il apparaît que la qualité de « roi-berger » bienveillant « pasteur » de son « peuple-troupeau » est déjà attribuée aux rois mésopotamiens depuis les derniers siècles du IVe millénaire av. J.‑C., bien avant l'existence du mythe du mariage de Dumuzi[42].
  7. Mais, selon d'autres sources, Ama-ushumgal-anna signifie également « Ana-ushum du ciel » ou « Seigneur grand dragon du ciel » ou « Mère-dragon céleste ». Ce qui rapproche Dumuzi de son état de gardien du palais céleste d'Anu dans le mythe d'Adapa. Le nom « Ama-ushumgal-anna » apparaît dans des listes de dieux plus anciennes que le nom « Dumuzi ». Dans les récits, Dumuzi devient parfois Ama-ushumgal-anna et inversement sans que l'on en ait découvert de raisons apparentes ; on pense donc que Dumuzi et Ama-ushumgal-anna sont un même et unique personnage[46].
  8. Dans un sens similaire, les personnages comme Dumuzi qui se manifestent souvent à travers une union avec une parèdre féminine, ne sont accessibles que par l'intermédiaire de leur épouse/mère/sœur qui habituellement joue le rôle de médiatrice bienfaisante et maternelle entre les hommes et le dieu aimé[49].
  9. Le lieu de la cérémonie d'union n'est pas encore très clair : le terme e2-gal m-ah pourrait signifier « grande maison », « grande maison exaltée », « divine résidence » ou « royale résidence » (traduits de l'anglais)[61].
  10. La façon dont se déroule concrètement l’union rituelle fait l’objet de nombreuses conjectures et il semble impossible de dire si les récits arrivés jusqu'à nous décrivent un rite au cours duquel le roi a concrètement une relation sexuelle avec son épouse ou une prêtresse qui représente la déesse ou s'il s'agit de descriptions théâtrales d'un rite qui, en fait, ne concerne que l'élévation temporaire du roi au niveau honorifique de « mari d'Inana »[64]. L’historien Jean Bottero semble pencher pour la première hypothèse. Pour lui « la nuit de noces était réellement et matériellement consommée par le roi en personne, jouant le rôle de Dumuzi, et, pour celui d'Inanna, par une lukur, une prêtresse »[65]. D'autres historiens, comme Philip Jones considèrent cette union comme une « construction intellectuelle » [61] et penchent pour la seconde hypothèse. Véronique Grandpierre souligne que le roi, même s’il se déplaçait jusqu’au temple d’Inanna, ne participait pas au rituel d’union en tant que tel[3] et Francis Joannes parle de représentation en la matière de « statues divines à l’intérieur des sanctuaires » ou d‘« humains qui incarnaient [les dieux] »[63].

Références[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Francis Joannès (dir.), Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », , 974 p. (ISBN 2-221-09207-4)
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  • Samuel Noah Kramer, Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna., Revue de l'histoire des religions, tome 181, n°2, (lire en ligne)
  • (en) Thorkild Jacobsen, Toward the Image of Tammuz and Other Essays on Mesopotamian History and Culture, William L. Morgan, , 520 p. (ISBN 1556359527, JSTOR 1062051)
  • Véronique Grandpierre, Sexe et amour de Sumer à Babylone, Paris, Gallimard - Folio Histoire, , 329 p. (ISBN 9782070446186)
  • (en) Gwendolyn Leick, A Dictionary of Ancient Near Eastern Mythology, New-York, Routledge, , 199 p. (ISBN 9780415007627)
  • Jean Bottéro et Samuel Noah Kramer, Lorsque les dieux faisaient l'homme : Mythologie mésopotamienne, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », , 768 p. (ISBN 9782070713820)

Articles connexes[modifier | modifier le code]