Droit de cuissage

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Vassili Polenov, Le Droit du seigneur, 1874.

Le droit de cuissage, appelé aussi droit de jambage et parfois droit de dépucelage, est un droit qui aurait permis à un seigneur d'avoir des relations sexuelles avec la femme d'un vassal ou d'un serf la première nuit de ses noces. Ce « droit » réservant la défloration à un seigneur aurait été une déclinaison du droit de quittage ou de formariage, qui a réellement existé, qui obligeait un serf voulant marier sa fille en dehors du fief de son seigneur à payer au dit seigneur trois sous en échange de son autorisation symbolique du mariage[1].

Selon Marguerite Gonon, chercheuse au CNRS et historienne médiéviste, le droit de cuissage fait au contraire référence à un droit de cuisson du pain, à une époque où celle-ci était collective[2]. Selon l'historien médiéviste Alain Boureau, il s'agit d'un mythe en partie construit par les légistes royaux d'Ancien Régime, dénoncé par les révolutionnaires de 1789 et les républicains des années 1860 qui y voient une preuve de l'ignominie féodale (droit de cuissage seigneurial) et de l'influence néfaste de l'Église (droit de cuissage ecclésiastique).

Histoire[modifier | modifier le code]

Une mention mythique d'un droit similaire est présente dans la culture mésopotamienne archaïque XVIIIe au XVIIe siècle av. J.-C., au début de l'Epopée de Gilgamesh : Gilgamesh, roi divin mais tyrannique de la cité d'Uruk, « ne laisse pas la vierge à sa mère, la fille du guerrier, l’épouse du noble », et s'octroie le droit de déflorer toute jeune fille de sa cité. Ce comportement est cependant jugé néfaste par les dieux, qui lui envoient pour le punir puis le guider un rival qui deviendra son ami, Enkidu.

En Grèce antique, Hérodote, dans ses Histoires (vers 445 av. J.-C.), rapporte comme une coutume particulière aux Libyens adyrmachides, celle d'offrir la première nuit aux seigneurs (livre IV - CLXVIII)[3] :

« Seuls aussi, ils montrent au roi les vierges près d'être mariées, et, si l'une d'elles lui plaît, elle est déflorée par lui. »

Ce droit de cuissage, avec le sens qu'on lui donne aujourd'hui, fut évoqué pour la première fois en France chez le jurisconsulte Jean Papon[4] (1505 ou 1507-1590), juge royal à Montbrison, lieutenant général civil et criminel au bailliage de Forez, puis maître des requêtes de Catherine de Médicis, et qui consacra sa vie à l'étude de la jurisprudence. Il aurait conféré aux seigneurs du Moyen Âge, soit le droit de passer une jambe nue dans le lit de la mariée, soit celui de consommer le mariage. Aux XVIIIe et XIXe siècles, des écrivains et historiens comme Voltaire dans son Essai sur les mœurs[5] ou Jules Michelet ont accrédité cette thèse. Ce dernier multiplie les détails à ce sujet dans La Sorcière :

« Le seigneur ecclésiastique, comme le seigneur laïque, a ce droit immonde. Dans une paroisse des environs de Bourges, le Curé, étant seigneur, réclamait expressément les prémices de la mariée, mais voulait bien en pratique vendre au mari, pour argent, la virginité de sa femme » et plus loin, parlant des seigneurs : « On voit d’ici la scène honteuse. Le jeune époux amenant au château son épousée. On imagine les rires des chevaliers, des valets, les espiègleries des pages autour de ces infortunés. — « La présence de la châtelaine les retiendra ? » Point du tout. La dame que les romans veulent faire croire si délicate, mais qui commandait aux hommes dans l’absence du mari, qui jugeait, qui châtiait, qui ordonnait des supplices, qui tenait le mari même par les fiefs qu’elle apportait, cette dame n’était guère tendre, pour une serve surtout qui peut-être était jolie. Ayant fort publiquement, selon l’usage d’alors, son chevalier et son page, elle n’était pas fâchée d’autoriser ses libertés par les libertés du mari[6]. »

En réalité, nul n'a jamais retrouvé mention de cet usage dans le droit positif français, ni dans les coutumes de France, ni dans les archives publiques du contentieux civil ou fiscal[7]. Au contraire, on trouve des condamnations de seigneurs punis pour avoir abusé de leur position d'autorité pour commettre des abus sexuels[8]. Ce mythe du droit de cuissage est peut-être emprunté au rite du mariage par procuration[9].

On trouve peut-être en 1538, au temps de François 1er, une telle proposition, présentée à l'agrément du « seigneur souverain » du Béarn par Noble Johan, seigneur de Louvie-Soubiron-Listo et autres lieux[réf. insuffisante] :

« Art. 22. Lorsque quelques habitants de ces maisons qui seront plus bas déclarées se marient, ils sont tenus, avant de connaitre leur femme charnellement, de les présenter la première nuit à notre seigneur de Louvie pour qu'il en fasse à son plaisir, ou autrement lui payer certain tribut.

À savoir : une poule et un chapon, une espaule de mouton, deux pains ou un gasteau et trois escuelles d'une sorte de bouillie appelée vulgairement "bibarou". [...]

Art. 23. ... s'il advient que le premier né soit un enfant mâle, il est affranchi, parce qu'il pourrait être engendré des œuvres dudit seigneur, dans ladite première nuit de ses susdits plaisirs.[10] »

Ce texte, par des considérations pécuniaires, avait peut-être pour but de refréner la libido du seigneur, tout en incitant le serf à offrir sa femme. En effet, un enfant affranchi avait la possibilité de devenir page ou encore mercenaire, de s'établir à son compte, de s'installer ailleurs... et d'aider financièrement la famille en retour[réf. nécessaire]. Il n'a en tout cas jamais eu la moindre valeur juridique en France (le Béarn n'était alors pas français), et il est difficile de dire s'il a été accepté et mis en application, les sanctions ecclésiastiques pour ce genre de comportement étant lourdes.

Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique, à l'article « Cuissage ou Culage, droit de prélibation, de marquette, etc. », affirme que des grands ont pu imposer dans l'Europe chrétienne la coutume par la force[11], mais ajoute : « Remarquons bien que cet excès de tyrannie ne fut jamais approuvé par aucune loi publique. Si un seigneur ou un prélat avait assigné par-devant un tribunal réglé une fille fiancée à un de ses vassaux pour venir lui payer sa redevance, il eût perdu sans doute sa cause avec dépens[12]. ». La version libertine du « droit de cuissage » a été utilisée pour servir de thème à des œuvres littéraires galantes du XVIIIe siècle comme L’Innocence du premier âge en France ou histoire amoureuse de Pierre Le Long et de Blanche Bazu ; suivie de La Rose ou la fête de Salency, de Louis-Edme Billardon de Sauvigny, 1765. Elle est ensuite reprise dans un but idéologique afin de dénigrer l'Ancien Régime et son système féodal[13], par exemple dans le Mariage de Figaro de Beaumarchais. Ainsi est né le mythe du droit de cuissage, prétexte à des récits dont les lecteurs étaient friands. C'est ainsi que dans le Voyage Agricole, Botanique et Pittoresque, dans Une Partie des Landes de Lot-Et-Garonne[14], par M. de Saint-Amans, publié à Agen chez Prosper Noubel en 1818, on peut lire à la page 61 :

« Et veut-on savoir quelle étoit la nature de ces droits dont on stipuloit la conservation? Qu'on jette les yeux sur la pièce ci-après, qu'une suite de hasards heureux m'a procurée, et dont l'authenticité m'est garantie : encore ignorée, infiniment curieuse, je ne puis m'empêcher de la rapporter ici. Elle est écrite en langue du pays telle qu'on la parloit en Aquitaine aux treizième et quatorzième siècles, et la même à peu près qu'on parle encore aujourd'hui en Catalogne. Cette pièce est relative à un territoire voisin de celui de Buch, qui, sans doute, comme on le verra bientôt, étoit soumis au même régime. Je ne la traduirai point. »

Et le texte commence ainsi : « Aso es la carta et statut deu dreit de premici et de defloroment que Io senhor de la terra et senhoria de Blanquefort a et deu aver, en et sobren totas et cascunas las filhas no nobles qui se maridan en la deita senhoria lo primier jorn de las nopsas. » Il s'agit d'un document que personne n'avait jamais vu, dont personne depuis n'a constaté l'existence et dont l'auteur du livre se contente de dire qu'on lui en a assuré l'authenticité.

Conception mythique[modifier | modifier le code]

Enfin, une conception mythique largement répandue autrefois et minutieusement rapportée par James George Frazer dans Le Rameau d'or, voulait que le vagin des vierges soit un nid de serpents (serpent dans la culture) d'où l'origine du droit de cuissage, c'est-à-dire la coutume qui voulait que, lorsqu'une vierge se mariait, elle était déflorée par le chaman ou le chef de tribu avant de partager la couche de son mari. Le sens de ce rite était alors clair car, investis d'une puissance sacrée, ces personnages étaient les seuls qui pouvaient affronter le danger mortel de la première union [15](cf. Encyclopédie des Symboles).

Situation contemporaine[modifier | modifier le code]

De nos jours, l'expression est largement utilisée, souvent de manière crédule, parfois en guise de métaphore. Ainsi dira-t-on qu'un supérieur s'est arrogé un droit de cuissage sur une employée quand il a abusé de sa position hiérarchique pour obtenir un acte sexuel. De tels abus sont considérés comme des délits graves puisqu'ils constituent des cas de harcèlement sexuel sur le lieu de travail (sollicitation de rapport sexuel au travail sous peine de sanction) ou de viol (rapport sexuel imposé par la menace).

L’écrivain belge David Van Reybrouck rapporte dans son livre Congo, une histoire (2010) que dans les années 1980 l’ex-président zaïrois Mobutu a fait encore avidement usage de son jus noctis primae (« droit de la première nuit ») en vertu de son rôle de « chef traditionnel » : « S’il était en tournée à travers le pays les chefs locaux lui offraient toujours une vierge. C’était un grand honneur pour la famille si la jeune fille était déflorée par le chef suprême »[16]. Van Reybrouck indique à ce sujet qu’il s’agirait d’une vieille coutume congolaise.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Quid.fr, 2007, Histoire de France / Féodalité.
  2. Marguerite Gonon et Jean Michel Barjol, Le Moyen Age, BQHL, documentaire, 2000
  3. On le retrouve dans le Dictionaire théologique, historique, poétique, cosmographique et chronologique de D. de Ivigné Broissinière à la p. 66.
  4. Alain Boureau, dans The Lord's First Night: the Myth of the Droit de Cuissage, publié par University of Chicago Press le 1 sept. 1998, cite à la page 203 un passage de Jean Papon (retraduit en français) qui se trouve dans son Recueil d'arrests notables (1556). Commentant un arrêt du Parlement de Paris de 1401 sur un conflit entre les citoyens d'Amiens et leur évêque il écrivait : « Il est exécrable qu'en certains lieux de ce royaume, et même en Auvergne, nous puissions trouver la coutume observée et tolérée que le seigneur du lieu a le droit de coucher avec la mariée la première nuit. Voilà qui n'est pas loin de ce que Diodore de Sicile a écrit dans le livre VI de son histoire, que dans certains lieux de Sicile une fille qui se mariait pour la première fois était prostituée à plusieurs jeunes célibataires et restait avec celui qui l'avait connue le dernier. Ce sont là des actes barbares et brutaux, indignes non seulement de chrétiens, mais d'êtres humains. »
  5. Chapitre 52,édition de Louis Moland, t. 11, p. 428. Consultable sur Wikisource
  6. La Sorcière publiée par l'Université du Québec à Chicoutimi, p. 43 et suiv.
  7. Alain Boureau, Le Droit de cuissage. La Fabrication d'un mythe, XIIIeXXe siècle, 1995, Editions Albin Michel, (ISBN 2-226-07634-4),
  8. Voir par exemple "Mémoires sur les Grands jours d'Auvergne d'Esprit Fléchier, ou la biographie du Marquis de Sade
  9. Alain Boureau, Le Droit de cuissage, Albin Michel, , p. 114
  10. Hubert Monteilhet, De plume et d'épée, Éditions de Fallois, livre de poche, , 476 p. (ISBN 2-253-15003-7), pp. 91 et 92
  11. http://www.monsieurdevoltaire.com/article-dictionnaire-philosophique-c-comme-cuissage-ou-culage-84651088.html
  12. Selon http://www.zetetique.ldh.org/cuissage.html, le droit de cullage n'avait rien à voir avec ce qu'on appelle aujourd'hui cuissage, mais était un contrôle du seigneur sur le mariage hors-seigneurie. Il serait associé au cuissage pour des raisons d'homonymie uniquement.
  13. Lire sur le Blog Dalloz, qui émane du grand éditeur juridique, Droit de cuissage et autres gaillardises. « La controverse a vraiment pris corps au XIXe siècle et on pourrait la résumer par l'affrontement opposant les libéraux et anticléricaux - tenants de l'existence du droit de cuissage, et donc ses pourfendeurs -, aux catholiques, pour certains royalistes, avides de réhabiliter l'honneur du système féodal. L'enjeu ? Politique évidemment, puisque dénigrer l'Ancien Régime en dénonçant ses abus, sa barbarie et son oppression revenait, implicitement, à louer la République. »
  14. Saint-Amans, Jean-Florimond Boudon de, Voyage agricole, botanique et pittoresque dans une partie des landes de Lot-et-Garonne et de celles de la Gironde..., Agen, P. Noubel, , 224 p. (lire en ligne) [1]
  15. Hans Biedermann, Encyclopédie des symboles, La Pochothèque - Le Livre de Poche, , 812 p. (ISBN 2-253-13010-9), p.624
  16. David Van Reybrouck : Congo, une histoire, [« Congo. Een geschiedenis »], trad. d'Isabelle Rosselin, Arles, France, Actes Sud, p. 408 (ISBN 978-2-330-00930-4)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]