Droit à la ville

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Le philosophe et sociologue français Henri Lefebvre est à l’origine de l’idée du droit à la ville, grâce à son ouvrage Le droit à la ville, publié en 1968[1]. Entendu comme un droit de base, constitutif de la démocratie[2], ce concept définit les villes comme des biens communs[2] accessibles à tous les habitants.

Dans son ouvrage, l’auteur critique la production de l’urbain de cette période, qui fait appel de manière généralisée « aux principes de planification et de fonctionnalisme qui provoquent alors l’éviction des classes populaires des quartiers centraux »[3]. Cet urbanisme est marqué par la fin de la ville industrielle, l’étalement dans les banlieues et les périphéries et l’apparition « d’une nouvelle réalité : l’urbain » [4].

Dans ce nouveau façonnement des villes, le citadin se voit imposer une homogénéisation des styles de vie[5]. Cependant, pour Lefebvre, le droit à la ville a pour but de permettre de donner la possibilité à toute la société de participer à la création de l’urbain. Il déclare que « fabriquer la ville ne doit pas être réservé aux élites : intégrer les citoyens aux processus de construction de la ville devient fondamental pour exercer l’égalité et la liberté d’agir »[6]. Toute prise de décision doit se faire en accord avec les habitants. Ce droit n’est pas un privilège ; il permet à chaque individu de « prendre part à la ville telle qu’elle existe, mais aussi à sa production et à sa transformation [et lui donne] le droit de participer à son aménagement, le droit politique de définir la ville, le droit à un environnement sain et aussi […] le droit à un logement adéquat ou à des transports collectifs accessibles »[7]. La population doit pouvoir « penser la vie de quartier et la vie en ville »[6], afin de s’approprier l’espace urbain.

Le droit à la ville est largement mobilisé dans les années 2000, autant par des scientifiques, que des mouvements sociaux urbains (lors de protestations par exemple), des alliances politiques, des organisations internationales ou des acteurs publics[5]. Cette multitude d’acteurs s’explique par le fait que le droit à la ville touche à plusieurs domaines ; c’est un concept qui permet d’analyser les processus d’exclusion en ville, une devise politique, mais aussi un thème utilisé dans les politiques publiques[3] . La diversité des utilisateurs et des domaines dans lesquels ce concept est utilisé, parfois de manière abusive[5], rend sa définition relativement compliquée. De plus, malgré l’âge de l’idée du droit à la ville, le concept n’a pas encore eu un réel impact dans le mode de fonctionnement urbain, malgré une grande revendication de ce droit.

Les trois espaces[modifier | modifier le code]

Pour Henri Lefebvre, le droit à la ville doit transformer les relations sociales et la structure de la ville. Dès lors, celle-ci « n’est pas simplement un espace matériel, mais un sentiment intégral de l’espace urbain en tant que contexte physique, que relation sociale, et que vie quotidienne »[8]. Le droit à la ville est donc un moyen d’impliquer les intérêts de toute la société et de ceux qui y habitent[8]. C’est dans cette logique qu’il distingue différentes conceptions liées à l’espace comme l’espace perçu, conçu et vécu, qui nécessitent d’être articulés les uns avec les autres plutôt que d’être analysés de manière complètement dissociée[9].

Espace perçu[modifier | modifier le code]

Définition[modifier | modifier le code]

Pour Henri Lefebvre, l’espace perçu désigne « les formes de la pratique sociale qui englobe production et reproduction, lieux spécifiés et ensembles spatiaux propres à chaque formation sociale qui assure la continuité dans une relative cohésion »[10]. Ainsi, l’espace perçu se réfère à celui de l’usager et à son ressenti. Il se différencie donc de l’espace conçu, qui lui, appartient aux planificateurs, aux urbanistes ou aux techniciens[10]. Ce sont les sentiments de l’individu face à l’espace qui priment.

L’espace est perçu et vécu différemment par les acteurs en fonction de leur niveau de vie, leur âge, leur lieu de résidence et de travail, leur mode de circulation ou encore leur caractère. Ainsi, le bagage culturel de l’individu va façonner la perception de l’espace.

Exemple[modifier | modifier le code]

De nombreux exemples peuvent être utilisés afin de démontrer l’idée d’espace perçu, tels que la place de jeux. En effet, la perception de la place de jeux n’est pas la même suivant l’individu et le moment de la journée. Un enfant envisagera cet endroit comme un espace de jeux, les parents probablement comme un espace de rencontres, alors que les jeunes peuvent également percevoir cet endroit comme une infrastructure permettant de se retrouver et de s’installer pour la soirée. Certaines personnes perçoivent également cet endroit comme un lieu propice pour le squat. Ainsi, un même endroit peut avoir une réalité très différente suivant notre bagage culturel et notre situation. Il est de même pour la temporalité. En effet, notre perception de la place de jeux changera s’il s’agit de la traverser de jour ou de nuit car elle n’accueillera ni les mêmes personnes ni les mêmes usages.

Espace conçu[modifier | modifier le code]

Définition[modifier | modifier le code]

Selon Henri Lefebvre, l’espace conçu est « celui des savants »[10]. Il s’agit d'un espace imaginé, produit, conçu par des urbanistes, des aménagistes ainsi que du marché immobilier. Le résultat attendu de cette conception est un produit matérialisé par un espace sur lequel des fonctions et usages sont attribués par ces producteurs cités plus haut[10]. Autrement dit, les représentations de l’espace sont liées aux rapports de productions, dirigées par un ordre qu’ils imposent à travers des connaissances, des signes, des codes. Enfin, selon Lefebvre, l’espace conçu est « l’espace dominant dans une société »[10]. Les représentations de l’espace sont donc une notion produite par des « savants »[10]. Ces derniers visualisent l’espace à travers des connaissances, codes, signes qui dictent l’utilisation destinée à cet espace.

Exemple[modifier | modifier le code]

Les places de jeux pour enfants s'avèrent intéressants dans le but de conceptualiser l'espace conçu. En effet, avant de créer un espace de jeux, tout un diagnostic va être fait en amont dans le but de savoir où le placer, quels utilisateurs sont ciblés et à quelle utilisation cet espace est destiné (enfants de bas âge ou plus grands). La question de l’affluence va également se poser. Une fois le diagnostic établi, et l’utilité du parc décidée, la place de jeux sera alors agencée de manière à répondre à ces décisions. Par exemple, on crée un espace à côté d’une école primaire, destiné aux enfants.

Espace vécu[modifier | modifier le code]

Définition[modifier | modifier le code]

C’est sur l’espace vécu que le conflit apparaît et se matérialise. En effet, l’espace vécu, dans sa définition lefebvrienne, résulte du rapport entre la perception et la conception et se matérialise par les pratiques socio-spatiales qui ont lieu sur un espace[9]. C’est également sur cette troisième dimension d’espace, qui joue le rôle de tampon que la notion de droit à la ville peut revenir[11]. Même si le droit à la ville en tant que théorie conceptuelle regroupe un tout, c'est-à-dire le droit de percevoir et de concevoir son espace, c’est finalement les pratiques quotidiennes et sociales qui vont traduire réellement cette perception, ainsi que l’éventuel décalage qui peut exister entre la perception commune d’un groupe d’individus et la conception réalisée par les maîtres d’œuvre de l’espace.

Exemple[modifier | modifier le code]

L’espace vécu permet ainsi de mettre en avant les décalages entre l’espace perçu et l’espace conçu.

Cette théorie de Lefebvre trouve facilement son sens à travers de nombreux d’exemples. Le simple exemple d’un lieu public comme la place de jeux peut être repris. Une place de jeux est conçue comme espace public par des autorités publiques de façon à remplir des fonctions et des usages voulus par ces mêmes pouvoirs. Sur ces espaces, les significations peuvent différer d’un individu à un autre, selon le groupe social auquel il appartient. Au niveau de la pratique, elle va être guidée par la perception. La différence existe, par exemple, entre une personne de classe moyenne et un sans-abri. Le sans-abri peut voir la place de jeux comme un lieu de refuge potentiel ou de déambulation, alors que l’individu de classe moyenne peut percevoir celui-ci comme un lieu de loisirs pour ses enfants. La différence de perception se matérialise par la pratique et donc le vécu de l’espace, qui diverge également avec la conception. Les autorités n’avaient pas forcément pour volonté d’en faire un refuge pour sans-abri.

Exemple de droit à la ville[modifier | modifier le code]

La notion de droit à la ville est très présente dans les débats urbains actuels. Les choix de la ville de Genève vis-à-vis de son développement urbain ont par exemple provoqué diverses manifestations populaires à leur encontre durant l’été 2017.

Les différents rassemblements populaires en ville de Genève se sont sensiblement renforcé depuis que la ville de Genève voulait expulser une dizaine d’occupants d’un établissement sur la rue de Malagnou, un immeuble avec plusieurs appartements inoccupés jusqu’à l’investissement des lieux par un collectif de jeunes étudiants. Ils ont transformé le bâtiment en des logements collectifs ou plus communément des « squats »[12]. La ville a décidé de construire un nouvel immeuble qui devait accueillir une population migrante incitant donc le groupe de jeunes à se faire entendre. Une première manifestation se concrétisa le premier juillet 2017 et plusieurs autres ont suivi jusque très récemment, le 17 mars 2018. Le cas de la rue de Malagnou expose un problème quant aux possibilités de logements en centre-ville de Genève qui deviennent trop couteux selon les manifestants[12]. La notion de droit à la ville est ainsi invoquée par les opposants réclamant des logements à loyers modérés en centre-ville[13].

La situation actuelle de la ville de Genève illustre les idées que Lefebvre expose dans son œuvre Le droit à la ville. Les manifestants idéalisent la ville comme un bien commun auquel ils ont droit et peuvent contribuer. Ils dénoncent une politique élitiste par la création de logements et villas à fort loyer empêchant ces collectifs de vivre selon leurs souhaits. Genève était, en effet, réputée pour ses nombreux squats, mais elle tend plutôt à les éliminer à travers les récents aménagements urbains[14]. Le conflit entre les deux fronts se retrouve sur les diverses échelles que propose Lefebvre. L’espace perçu par les manifestants est une ville accessible à tous à toutes les échelles alors que la ville tente d’exploiter de tels espaces pour éviter de fortes pressions immobilières sur la périphérie[12]. La conception d’un espace autogéré n’entre donc pas en compte dans une logique d’agglomération ce qui provoque un conflit entre deux espaces vécus distincts par les manifestants – pratiques collectives et autogérées - et la ville de Genève et ses urbanistes – densification et requalification du centre urbain.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Costes, L., Le Droit à la ville de Henri Lefebvre : quel héritage politique et scientifique ?, Espaces et sociétés, (lire en ligne), p. 140-141(1) : 177-191
  2. a et b « Une seule planète (n.d). Le droit à la ville, un moyen de résister ? » (consulté le 25 février 2018)
  3. a et b Morange, M. & Spire, A. (2014). Droit à la ville. Repéré à http://www.hypergeo.eu/spip.php?article698 [consulté le 25.02.18]
  4. Costes, L. (2014). Néolibéralisation et évolution du « Droit à la ville ». Justice spatiale – spatial justice, 6. Repéré à https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01512536/document [consulté le 02.03.18]
  5. a, b et c Schmid, C. (2012). Henri Lefebvre, the right to the city, and the new metropolitan mainstream. In Brenner, N. et al. (2012). Cities for People, Not for Profit: Critical Urban Theory and the Right to the City. Oxon, Routledge.
  6. a et b Deville, D. (2018). Redécouvrons le droit à la ville. Repéré à http://theconversation.com/redecouvrons-le-droit-a-la-ville-89123 [consulté le 02.03.18]
  7. Gauthier, E. et al. (2007). Le droit à la ville. A babord, 22. Repéré à https://www.ababord.org/Le-droit-a-la-ville [consulté 02.03.18]
  8. a et b Purcell, M. (2009). Le droit à la ville et les mouvements urbains contemporains. Rue Descartes. 1(63) : 40-50. Repéré à https://www.cairn.info/revue-rue-descartes-2009-1-page-40.htm [consulté le 20.04.18].
  9. a et b Martin, J-Y. (2006). Une géographie critique de l’espace du quotidien. L’actualité mondialisée de la pensée spatiale d’Henri Lefebvre. Articulo - Journal of Urban Research, 2 : 1-13. Repéré à http://journals.openedition.org/articulo/897 [consulté le 18.03.18]
  10. a, b, c, d, e et f Caprani, I. (2008). La construction urbaine des formes de représentation dans le contexte des relations interethniques : les leçons d’un quartier du centre-ville de Nice. Bern, Éditions scientifiques internationales. Repéré à https://books.google.ch/books?id=ChrcH2dM5e4C&pg=PA133&lpg=PA133&dq=lefebvre+espace+per%C3%A7u&source=bl&ots=eRAyWe9_1w&sig=3_dAIi6DQhMTo80OZRD3XxAkRlE&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjt67HB14faAhWEbRQKHQIXCQIQ6AEIhAEwCQ#v=onepage&q=lefebvre%20espace%20per%C3%A7u&f=false [consulté le 23.04.18]
  11. Damiani, A. L. (1999). As contradições do espaço : da lógica (formal) a (lógica) dialetica. In Damiani A. L. et al. (1999). O espaço no fim de século, a nova raridade. São Paulo, Contexto.
  12. a, b et c Moulin, M. (2017). Le droit à la ville sera revendiqué dans la rue. Tribune de Genève. Genève, Suisse. Repéré à https://www.tdg.ch/geneve/Le-droit-a-la-ville-sera-revendique-dans-la-rue/story/22270359 [consulté le 20.04.18]
  13. DRA (2018). Ils affichent leur colère sur les murs de l'Hôtel de Ville. 20 Minutes. Genève, Suisse. Repéré à http://www.20min.ch/ro/news/geneve/story/Ils-affichent-leur-colere-sur-les-murs-de-l-H-tel-de-Ville-15004967 [consulté 02.03.18]
  14. Harari, A. (2017). À Genève, les irréductibles squatters conchois. Le Temps. Lausanne, Suisse. Repéré à https://www.letemps.ch/suisse/geneve-irreductibles-squatters-conchois [consulté 02.03.18]