Drague gay

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La drague gay ou drague homosexuelle décrit le fait de rechercher des relations sexuelles avec des partenaires du même sexe, dans des lieux publics ou privés, dans la vraie vie ou sur le web, de manière impersonnelle ou non.

De la même façon que les sociétés ne donnent pas la même signification aux relations homosexuelles selon les contextes sociaux et culturels, les lieux et les codes de la drague homosexuelle varient eux-aussi grandement dans le temps et dans l'espace.

Selon Michael Pollak, « la drague homosexuelle traduit une recherche d'efficacité et d'économie comportant, à la fois, la maximisation du "rendement" quantitativement exprimée (en nombre de partenaires et d'orgasmes) et la minimisation du "coùt" (la perte de temps et le risque de refus opposés aux avances). »[1]

Drague gay dans les lieux publics[modifier | modifier le code]

Les modes de drague gay dans les lieux publics, basés sur la communication non-verbale, l'investissement clandestin de territoires publics et la recherche d'un plaisir sexuel immédiat sans engagement affectif, en font une subculture urbaine à part entière[2].

Une étude sociologique fondatrice sur le sujet est celle publiée par Laud Humphreys en 1970 et qu'il dédie aux pissotières ("tasses") du Middle West des États-Unis.

(Il semblerait que la drague urbaine dans les lieux publics soit une spécificité masculine.) [réf. nécessaire]

Plusieurs éléments pourraient expliquer pourquoi les femmes recherchant des relations sexuelles avec des femmes ne privilégient pas la drague urbaine dans les lieux publics, probablement les mêmes qui expliquent pourquoi les quartiers gay des centres urbains sont des lieux d'entre-soi masculins.

Enfin, si comme Didier Eribon on estime que l'espace public est par définition hétérosexuel[3], notamment parce que les formes d'expression homosexuelles y sont durement réprimées, il n'est pas étonnant que les lieux de drague gay soient des espaces liminaux (plages, aires d'autoroute). Dans ce contexte de répression homophobe, les lieux publics investis par les hommes cherchant des relations sexuelles avec des hommes sont des lieux producteurs d'identité[4], au même titre que les lieux gay communautaires, militants, festifs ou privés.

La drague dans les lieux publics permet également de satisfaire simultanément des désirs exhibitionistes et voyeuristes[1]. Elle permet aussi à des homosexuels de rencontrer des hommes extérieurs au « milieu gay », pour des raisons d'anonymat ou par désir, et à d'autres de s'extraire des critères normatifs et discriminant de ce même milieu (l'âge, la classe sociale, le look, la couleur de peau)[5].

Les foulards de couleur permettent la recherche efficace d'un partenaire sexuel.

Les codes de la drague gay dans les lieux publics[modifier | modifier le code]

Parce qu'elle se base sur des modes de communication corporels et non-verbaux et qu'elle a pour but la recherche rapide et efficace de plaisir, la drague gay en extérieur suppose l'utilisation de signaux de reconnaissance et de scripts élaborés.

Certains codes cryptés peuvent signaler un goût ou une pratique sexuelleː un trousseau de clés porté sur la poche arrière gauche signifiera que l'homme est actif ; sur la porche arrière droite, qu'il est passif. Un mouchoir de couleur sortant de la poche arrière est également un signal cryptéː bleu clair, il signifie la recherche d'un rapport oral, bleu foncé, d'un rapport anal, rouge, d'un fist-fucking, etc.

Article détaillé : Code foulard (LGBT).

Les lieux publics traditionnels de la drague gay[modifier | modifier le code]

Les composantes esthétiques propres à chaque lieux de drague en extérieur (luminosité, insalubrité, étrangeté) font partie intégrante de la tension érotique qui s'y opère et des fantasmes qui s'y attachent[6], ce qui pourrait expliquer leur persistance malgré la numérisation des modes de rencontre homosexuelle.

Cinéma et salles de spectacles[modifier | modifier le code]

Les salles de cinéma et les promenoirs des théâtres et des music-hall sont des lieux de rencontres homosexuelles traditionnels dans les grandes villes européennes et américaines du XXe siècle[7],[8].

Quais[modifier | modifier le code]

En France, que ce soit à Paris ou dans les grandes villes de province comme Lyon, les quais fluviaux sont des lieux privilégiés de drague homosexuelle masculine, si bien que l'expression « faire les quais » est entré dans l'argot gay[9].

Pissotières[modifier | modifier le code]

Pissotières françaises (Villeneuve-sur-Yonne).

Les toilettes publiques, surnommées « tasses » ou « tea room » (salon de thé) en argot homosexuel masculin, sont les lieux de rencontre privilégiés des hommes cherchant des relations sexuelles anonymes et éphémères avec d'autres hommes[10].

Laud Humphreys noteː

« Facilement accessible à la population masculine, elles peuvent se retrouver dans n'importe quel lieux publicsː grands magasins, stations d'autobus, bibliothèques, hôtels, YMCA ou tribunaux »[10].

D'après cette même étude, les pissotières les plus fréquentées sont celles accessibles depuis la route ː plages, jardins publics et aires de repos d'autoroute.

Dans l’amérique pré-Stonewall où Humphreys réalise son étude, les pissotières sont des lieux de rapports sexuels oraux entre hommes hétérosexuels, bisexuels et peu d'hommes s'identifiant comme gay. Humphreys qualifie ce public masculin de "monsieur-tout-le-monde", des hommes blancs, mariés, pères de famille, de culture catholique et plutôt conservateurs. Une pissotière pouvait être le théâtre de plusieurs dizaines de fellations par jour et ces pratiques s'organisaient selon des rôles plus ou moins flexibles et des pratiques codifiées. Les fellations se répartissaient ainsi entre "pointeurs" (un homme plus jeune qui reçoit la fellation), "pointés" (un homme plus agé qui la donne, comme un "service rendu") et "guetteurs", sans oublier tout un catalogue de masturbateurs, agents de police et badauds participant volontairement ou non à l'action.

Bien qu'elles soient le plus souvent le lieu de pratiques sexuelles impersonnelles dénuées d'investissement sentimental, les tasses forment des espaces où se nouent une sociabilité gay et des réseaux d'amitiés durables entre hommes marginalisés par leurs désirs et leurs pratiques.

Les toilettes publics des universités, des gares et centres commerciaux sont également des lieux de rencontres masculines.

Dans sa chanson Tata teutonne, Serge Gainsbourg dépeint un personnage homosexuel, Otto, qui « fait les tasses à tâtons ».

Article détaillé : Vespasienne.

Aires d'autoroute, parking et bords de route[modifier | modifier le code]

Les aires de repos et bords de route sont des lieux de drague homosexuelle notoires, parfois représentés dans les fictions de façon humoristique ou scabreuse. En 1974, dans le sillage de Laud Humphreys, l'anthropologue Richard R. Troiden publie une étude réalisée sur une aire d'autorouteː Homosexual Encounters in a Highway Rest Stop. A la différence d'Humphreys, Troiden note que les pratiques sexuelles s'accompagnent souvent de gestes d'affection et d'échanged verbaux, ce qui le conduira à rejeter le terme de « sexe impersonnel dans des lieux impersonnels »[11].

Dans le sud de la France, les aires de repos de l'autoroute A9 à proximité de Montpellier sont des lieux de drague très fréquentés, que ce soit de jour (où les rapports se font plus nombreux mais discrets) ou de nuit (où la drague s'affiche très librement)[5].

Bains Soufflot, établissement d'Hydrothérapie, 1860 (détail).

Piscines, saunas et bains publics[modifier | modifier le code]

Piscines, saunas et bains publics forment des lieux « semi-publics » privilégiés de rencontres homosexuelles et de sociabilité.

On doit une première étude scientifique réalisée sur le sujet à l'américain Joseph Styles, lui-même homosexuel, qui prit le parti de s'investir sexuellement dans son terrain de recherche [11].

Dans le Paris des années 1920, les piscines, bains de vapeur et bains turcs sont des lieux de rencontres homosexuelles notoires. L'historien de l'anarchisme Daniel Guérin raconte ː

« J'allais très souvent à la piscine avec des copains ; quand un gars me plaisait, je le faisais rentrer dans ma cabine pour faire l'amour. »[7].

Les Bains de vapeur rue d'Alsace et rue de Cambronne étaient également des lieux de drague homosexuelle.

Parcs[modifier | modifier le code]

Dans les grandes villes, les parcs publics sont souvent des lieux de rencontres et de pratiques homosexuelles.

À New-York, les abords du Ramble and Lake à Central Park sont un lieu de drague gay historique.

À Toulouse, le parc de l'île du Ramier est un lieu de drague homosexuelle fréquenté de jour comme de nuit[5].

Les Dunes du Touquet.

Plages[modifier | modifier le code]

Les plages isolées, souvent naturistes, peuvent être des lieux de drague homosexuelle. Le film l'Inconnu du Lac se déroule sur les berges d'un lac où des hommes se rencontrent.

Emmanuel Jaurand suggère que les plages gays fonctionne comme le négatif des plages familiales et des loisirs balnéaires traditionnelsː la mer et la baignade sont ainsi délaissées au profit des dunes, où ont lieu les relations sexuelles[12].

Les plages de la Pointe de l'Espiguette et du Touquet sont des lieux de rencontre homosexuelle mondialement connus[1].

Lieux de drague par pays[modifier | modifier le code]

France[modifier | modifier le code]

En France, les « tasses » disparaissent du paysage urbain au milieu des années 80. Une fermeture qui, d'après Antoine Idier, coinciderait avec le développement des bars, boites et autres lieux commerciaux gay[9].

A Paris[modifier | modifier le code]

Les quais de Seine, lieu historique de drague homosexuelle parisien.

Le cimetière du Père-Lachaise[13], les quais d'Austerlitz[6], le jardin du Luxembourg, du Palais Royal et des tuileries sont des lieux historiques et privilégiés de drague homosexuelle masculine.

Le jardin des tuileries est connu pour être un lieu de drague homosexuelle depuis le début du XVIIIème siècle[2].

Didier Eribon noteː

« Des rapports de police et des archives judiciaires attestent que, depuis le XVIIIème siècle, différentes parties des quais de la Seine sont des lieux de rencontres homosexuelles. »[2]

Dans les années 1920, les hommes pouvaient se rencontrer aux pissotières rue de la Chapelle.

A Lyon[modifier | modifier le code]

Le sociologue et historien Antoine Idier à consacré une part de son ouvrage Dissidance Rose aux lieux de sociabilité homosexuelle et de sexualité entre hommes à Lyon dans les années 70[9]. Il mentionne notamment les très nombreuses pissotières du centre ville, celles des quais de Saône, celles du parc de la Tête d'Or, du quai Général Sarrail, du pont Wilson, de la place Antonin Poncet, du quai Victor Augagneur ou encore celles du pont de la Guillotière.

Drague en ligne[modifier | modifier le code]

Comme le suggèrent Yves Raibaud et Arnaud Allessandrin, l'usage généralisé des applications de rencontre signifierait le passage d'un mode de drague gay par lieux de rencontre à un mode de drague gay déterritorialisée par outils de rencontre (smartphone, applications)[14].

Article détaillé : Grindr.

Violences homophobes[modifier | modifier le code]

Lorsqu'ils sont identifiés comme tels par des personnes souvent extérieures à la recherche de rapports sexuels entre hommes, les lieux de drague gay peuvent être le théâtre d'agressions homophobes.

Répression policière[modifier | modifier le code]

Les lieux de drague gay sont marqués par l'histoire de l'homophobie d'État et des violences policières envers les homosexuels.

Au Cinéma[modifier | modifier le code]

Dans la littérature[modifier | modifier le code]

  • Jean Genet décrit abondamment les activités homosexuelles se tenant dans les urinoirs (Querelle de Brest, Journal d'un voleur).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Michael Pollak, « L'homosexualité masculine, ou le bonheur dans le ghetto ? », Communications, vol. 35, no 1,‎ , p. 37–55 (DOI 10.3406/comm.1982.1521, lire en ligne)
  2. a, b et c Eribon, Didier., Haboury, Frédéric. et Lerch, Arnaud., Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Larousse, (ISBN 9782035051646, OCLC 300482574, lire en ligne)
  3. Eribon, Didier., Réflexions sur la question gay, Flammarion, (ISBN 9782081231627, OCLC 828241733, lire en ligne)
  4. Guy Di Méo, « Composantes spatiales, formes et processus géographiques des identités // Spatial components, geographical forms and process of identities », Annales de Géographie, vol. 113, no 638,‎ , p. 339–362 (DOI 10.3406/geo.2004.21628, lire en ligne)
  5. a, b et c Laurent Gaissad, « L'air de la nuit rend libre ? Lieux et rencontres dans quelques villes du sud de la France », Les Annales de la recherche urbaine, vol. 87, no 1,‎ , p. 36–42 (DOI 10.3406/aru.2000.2333, lire en ligne)
  6. a et b Rommel Mendès-Leite et Bruno Proth, « Pratiques discrètes entre hommes », Ethnologie française, vol. 32, no 1,‎ , p. 31–40 (ISSN 0046-2616, lire en ligne)
  7. a et b Carassou, Michel, Paris gay 1925, Non Lieu, (ISBN 9782352700494, OCLC 845666056, lire en ligne)
  8. Thorens, Jacques., Le Brady, cinéma des damnés., Editions Gallimard, (ISBN 9782070107483, OCLC 927159828, lire en ligne)
  9. a, b et c Idier, Antoine, 1988-, Aury, Françoise, 1948- ..., Éditions Michel Chomarat (Lyon) et Société Valmy (Le Coteau, Loire), Dissidanse rose. Fragments de vies homosexuelles à Lyon dans les années 70., Éditions Michel Chomarat, (ISBN 2908185954, OCLC 851906666, lire en ligne)
  10. a et b Humphreys, Laud., Le commerce des pissotières : pratiques homosexuelles anonymes dans l'Amérique des années 1960, La Découverte, (ISBN 9782707152039, OCLC 319215316, lire en ligne)
  11. a et b Christophe Broqua, « Enjeux des méthodes ethnographiques dans l’étude des sexualités entre hommes », Journal des anthropologues. Association française des anthropologues, no 82-83,‎ , p. 129–155 (ISSN 1156-0428, lire en ligne)
  12. Emmanuel Jaurand, « « Territoires de mauvais genre ? Les plages gays » », Géographie et cultures, n° 54,‎ , p. 71-84. (lire en ligne)
  13. Michelangelo Giampaoli, « Rock Around the Grave. La tombe de Jim Morrison au Père-Lachaise », Ethnologie française, vol. 42, no 3,‎ , p. 519–529 (ISSN 0046-2616, lire en ligne)
  14. Arnaud Alessandrin et Yves Raibaud, « Espaces homosexuels dans la ville », Hermès, La Revue, no 69,‎ , p. 152–154 (ISSN 0767-9513, lire en ligne)

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]