Dora Bruder

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Dora Bruder
Image illustrative de l’article Dora Bruder
Avis de recherche pour Dora Bruder paru dans Paris-Soir le 31 décembre 1941.

Auteur Patrick Modiano
Pays Drapeau de la France France
Genre Biographie
Éditeur Gallimard
Collection Blanche
Date de parution
Nombre de pages 160
ISBN 978-2070748983

Dora Bruder est un récit à la fois biographique et autobiographique de Patrick Modiano publié le aux éditions Gallimard.

Écriture de l'œuvre[modifier | modifier le code]

La période de l'Occupation et la situation des Juifs à Paris durant cette période est depuis le premier roman de Patrick Modiano un thème central et récurrent de son œuvre. L'origine du livre est liée à une discussion entre ce dernier et Serge Klarsfeld[réf. nécessaire] qui n'est pas mentionné. C'est, pour l'auteur, une tentative de reconstitution de la vie d'une jeune fille parisienne d'origine juive, Dora Bruder, qui participe, d'une certaine façon, au travail de mémoire. L'élément déclencheur fut que Patrick Modiano, en 1988, « tombe à la page trois du journal Paris-Soir du 31 décembre 1941, sur une rubrique D'hier à aujourd'hui[1] » sur une petite annonce ainsi formulée :

« PARIS. ON RECHERCHE une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m. 55, visage ovale, yeux gris marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41, boulevard Ornano, Paris[2]. »

Patrick Modiano rédigera quelques années plus tard la préface au Journal d'Hélène Berr, une jeune Française juive, auteur d'un journal pendant l'Occupation et, comme Dora Bruder, morte en déportation.

Résumé[modifier | modifier le code]

Les troupes allemandes sur les boulevards extérieurs de Paris en 1940.

Patrick Modiano, ayant retrouvé un avis de recherche dans un numéro de Paris-Soir du 31 décembre 1941, décide d'enquêter sur la jeune Dora Bruder, née le 25 février 1926 à l'hôpital Rothschild dans le 12e arrondissement de Paris et domiciliée au 41, boulevard Ornano, qui a disparu à l'âge de 15 ans à la suite de fugues répétées puis d'arrestations par la police française. Cherchant à retracer le plus d'éléments possibles de la vie de cette jeune fille — à laquelle Modiano s'identifie de plus en plus intimement — l'auteur analyse toutes les données retrouvées (souvent sous forme d'extraits de documents officiels de la période 1941-1942), entrecoupées de passages de sa propre existence et de celle de son père, mises en relation avec celle de Dora.

Dora Bruder et son père, juif d'origine autrichienne, furent à quelques mois d'intervalle arrêtés, emprisonnés à la caserne des Tourelles du boulevard Mortier, puis internés au Camp de Drancy avant d'être déportés à Auschwitz le , date du convoi qui les emporta vers les camps de la mort.

Lors de sa naissance ses parents, Ernest Bruder et Cécile Burdej étaient domiciliés à Sevran, dans le quartier de Freinville, au 2, avenue Liégeard. Le recensement de Sevran de 1926 nous informe que les parents de Cécile, Erickel Burdej et Dincze Kutinéa étaient également Sevranais à cette époque[3]. Erickel Burdej était tailleur. Trois autres enfants du couple vivaient au foyer : Joseph (tailleur) Rosa (photographe) et Marguerite.

Le style[modifier | modifier le code]

L'apparente objectivité et l'écriture de la suggestion

« J’essaye de glisser des brèches de silence entre les phrases. De provoquer un écho de vibration à la fin de chacune d’elle. Comme en acupuncture, je pique à certains endroits précis pour que la sensation se propage. En tant que lecteur, j’aime les styles plus virtuoses et plus oratoires que le mien. Mais le risque alors est d’étouffer le lecteur, de l’étourdir. Je préfère suggérer les choses, en laissant des ombres. Au cinéma, l’œil se pose instinctivement vers les zones de pénombre pour mieux voir[4]. »

Dora Bruder est une œuvre hybride, dans laquelle Modiano mêle une enquête sur une jeune fille qui a fugué sous l'Occupation avec ses propres souvenirs. L'auteur-narrateur enquête sur la disparition de Dora Bruder en s'appuyant sur de nombreux documents d'archives, qui balisent ainsi le récit et tissent le lien entre son histoire personnelle et celle de la jeune fille disparue. Mais Modiano n'est pas historien. La dimension historiographique sert ici la narration. Le lecteur entrevoit l'Histoire à travers la petite histoire : celle du destin hypothétique de la jeune fille et des morceaux de vie de l'auteur. L'écriture est sobre et est relativement neutre, afin de retranscrire au mieux la notion d'absence et de vide. Dans Dora Bruder, les effets stylistiques laissent place à une écriture documentaire qui paraît éloignée de toute marque de subjectivité. Par exemple, « On relève plus de 320 mentions de lieux : noms de rue, adresse, hôpitaux, gares, jardins publics, mairies, portes de Paris. Ainsi, la démarche de Modiano va rapidement se démarquer de celle de l’historien[5]. »

Grâce un travail d'écriture précis, d'utilisation de formules et de mots simples, l'auteur de Dora Bruder souhaite mettre l'accent sur le pouvoir des mots. Dora Bruder est absente physiquement du récit et l'enquête du narrateur-auteur n'aboutira pas. Une absence que l'auteur semble vouloir combler, en écrivant simplement son histoire et pour mettre en lumière l'ombre de son existence.

Le style modalisé

Dora Bruder est un récit d’enquête. Pourtant, son auteur dispose très peu de matériaux sur les circonstances et les épreuves de l’objet d’enquête qui est la fugue de Dora d’où les ellipses nombreuses. En effet, cette omniprésence du blanc, du vide provient d’une part de l’absence de documents : « Ce sont des personnes qui laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes. » (p.28). D’autre part elle s’explique par le fait que certaines archives « honteuses » ont été brûlées de peur d’être découvertes. Modiano tente tant bien que mal de construire un raisonnement qui serait valable, et par là, d’atteindre la vérité. L’auteur émet des hypothèses pour combler les trous ; elles sont parfois sous forme d’interrogations (« j’essaie de reconstituer… », « Je suppose que c’est là qu’il a connu Cécile… », « Je me demandais… », « j’en étais réduit aux suppositions », etc.). Les modalisateurs se situent à deux niveaux. Les modalisateurs de l’incertitude et parfois le sentiment de rapprochement à la réalité des faits (« sans doute », « peut-être », « certainement », « il semble que », « il est probable que », « il se peut que », « cela doit être »). L’incertitude des propositions émises et l’extrême prudence du narrateur sont renforcées par la récurrence des verbes (« se demander » et « supposer »). Le dernier passage du livre qui est aussi reproduit à la quatrième de couverture laisse apparaître le champ lexical du mystère («ignorerai, se cacher, fugue, s’échapper »).

Une rhétorique de comparaison

La tentative de reconstitution de la vie de Dora avec des bribes d’information incite l’auteur à révéler quelques aspects de sa propre vie. Ainsi, dans la biographie de Dora, apparaît une sorte d’autobiographie ou du moins quelques aspects autobiographiques, d’où des nombreuses interférences avec la vie de Modiano. Il transpose des souvenirs, des fragments d’autobiographie pouvant aider à comprendre les circonstances de la fugue de Dora restées inconnues. Le récit ne cesse de comparer des vies appartenant à des époques différentes, mais aussi des lieux : le Paris d’aujourd’hui et celui du temps de la guerre : « J’ai l’impression d’être tout seul à faire le lien entre le Paris de ce temps-là et celui d’aujourd’hui, le seul à me souvenir de tous ces détails. » (p.50) L’originalité de Dora Bruder réside dans ce va-et-vient permanent.

La narration et l’énonciateur multiple

L’énonciateur se diversifie parfois. Modiano insère d'autres discours que le sien à différents moments de la narration : « D’après ce qu’on m’a dit, les Sœurs des écoles chrétiennes de la rue de Picpus avaient créé une colonie de vacances à Béthisy. Était-ce à Béthisy-Saint-Martin ou à Béthisy-Saint-Pierre ? Les deux villages sont dans l’arrondissement de Senlis, dans le Valois. Dora Bruder y a peut-être passé quelques jours avec ses camarades, l’été 1941. » (p.40) Ici, le discours de l’autre est lui-même incomplet, passant par l’interrogation et finalement la modalisation. On trouve aussi des passages introduits par les verbes apprendre, entendre et recopier : (« J’ai appris que le ressortissant français (aryen) Jean Jausion… » (p.118), « J’ai entendu dire que… » (p.120), « J’ai appris qu’il était né à Odessa… »), et d’autres encore « J’ai trouvé, par hasard, il y a deux ans […] la dernière lettre d’un homme qui était parti dans le convoi du 22 juin […] Je recopie sa lettre, ce mercredi 29 janvier 1997, cinquante-cinq ans après. » (p.121).

Impact du livre[modifier | modifier le code]

Considérée comme l'une des œuvres les plus importantes de son auteur[6], notamment après l'obtention du prix Nobel de littérature en 2014, le récit et son héroïne principale conduisent la maire de Paris Anne Hidalgo à proposer de nommer fin 2014 une voie du 18e arrondissement de Paris « promenade Dora-Bruder[7] ». Cette promenade, située au-dessus des voies enterrées de la Petite Ceinture, se trouve entre la rue Belliard et la rue Leibniz ; elle est inaugurée en présence de Patrick Modiano le 1er juin 2015[8],[9].

Personnages[modifier | modifier le code]

Le narrateur: il lit par hasard dans "Paris Soir" une annonce concernant la disparition d'une jeune fille

Dora Bruder: adolescente juive vivant à Paris, fugueuse, née en 1926 et domiciliée au 41 boulevard Ornano

Ernest Bruder: le père de Dora, il est né à Vienne

Cécile Bruder: la mère de Dora

Extraits[modifier | modifier le code]

On se dit qu'au moins les lieux gardent une légère empreinte des personnes qui les ont habités: marque en creux ou en relief. Pour Ernest et Cécile Bruder, je dirai: en creux. J'ai ressenti une impression d'absence et de vide, chaque fois que je me suis trouvé dans un endroit où ils avaient vécu.

Cet après-midi là, sans savoir pourquoi, j'avais l'impression de marcher sur les traces de quelqu'un.

Et il arrive qu'à la fin d'une matinée, le ciel soit d'un bleu léger et que rien ne pèse plus sur vous. Les aiguilles de l'horloge du Jardin des Tuileries sont immobiles pour toujours. Une fourmi n'en finit pas de traverser la tache de soleil.

Il remonte la rue de Clichy dans le blackout.

Éditions et traductions[modifier | modifier le code]

Controverse[modifier | modifier le code]

Dans cet ouvrage, considéré comme l'un de ses plus importants, il ne fait aucun état de l'apport capital de Serge Klarsfeld à la préparation de l'écriture. Klarsfeld en est dépité et lui en fait part dans un courrier du 3 avril 1997[10].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Incipit de Dora Bruder, éditions Gallimard, coll. « Quarto », 2013, (ISBN 9782070139569), p. 645.
  2. Consultable in : Une promenade Dora Bruder inaugurée à Paris sur le site « Réseau Modiano » de Denis Cosnard le 1er juin 2015.
  3. Christiane Ranouil, « Dora Bruder et Freinville », En Aulnoye Jadis, vol. N°44,‎ , p. 119 - 124 (ISSN 0992-8995)
  4. « Patrick Modiano, chasseur d’ombres », sur www.letemps.ch (consulté le 31 mai 2016)
  5. Gauvard Claude, Robert Jean-Louis, Être parisien, Paris, Publications de la Sorbonne, (ISBN 9782859448578, lire en ligne)
  6. Mohammed Aissaoui, « Patrick Modiano: bientôt une rue Dora Bruder à Paris », Le Figaro,‎ (lire en ligne).
  7. Une promenade Dora-Bruder bientôt à Paris par Denis Cosnard sur le blog « Réseau Modiano » le 20 janvier 2015.
  8. Denis Cosnard, « Patrick Modiano : « Dora Bruder devient un symbole » », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  9. Denis Cosnard, « À Paris, une promenade Dora-Bruder en mémoire des victimes du nazisme », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  10. « Sur les traces de Dora Bruder, 3. PAR CLAIRE PLACIAL », langues de feu'; Klarsfeld (Beate et Serge), Mémoires, Fayard/Flammarion, 687 pages, p. 629.