Dominique Fourcade

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Photo Dominique Fourcade.jpg
Marque-page par Simon Hantaï, 1990

Dominique Fourcade est un écrivain français né en 1938. Avec une inventivité qui s’improvise de livre en livre, sa poésie explore la parole en tant que corps qui nous met au contact du monde. C’est une poésie moderne, sans métaphores ni sujets privilégiés, qui travaille d'abord à partir du son des syllabes et des mots qui sont placés sur la page conçue comme un espace dépourvu de centre. Sur cette page où ne se déroule aucun récit linéaire, s’articulent librement les rapports entre les divers éléments du poème. C’est aussi une lyrique sans subjectivité, qui œuvre dans le corps de la langue pour laisser toutes les facettes du réel se transcrire – simultanément et sans hiérarchie – sur la page devenue « plaque sensible », à l’instar de la surface picturale de Cézanne. C’est une poésie, enfin, qui, par son corps à corps avec la langue (lequel peut être à la fois d'une grande sensualité et d'une grande violence), est constamment en prise avec son époque, dont elle explore les possibles et dont elle ne cesse d'interroger le sens.


À partir de 1958, Dominique Fourcade a entretenu pendant une quinzaine d’années une amitié très étroite avec René Char dont il dirige en 1971 le Cahier de l’Herne. « En quête de quoi un jeune homme pour qui la poésie était l’expression essentielle de la vérité de la vie, en quête de quoi pouvait-il être sinon de la rencontre d’une œuvre qui pose les choses de l’époque, en soit l’écho très crédible, les traverse et les transcende ? Fureur et mystère a été ce livre. Je ne savais pas que ça pouvait exister et n’aurais pas osé le penser, c’était l’inattendu même, la parole. Nous étions quelques-uns d’une solitude et d’une vulnérabilité telles que je pense que nous serions morts s’il n’y avait pas eu cette écriture. » écrira-t-il en 2007 dans Citizen Do (P.O.L, 2008). À la fin de l'été 1966, il contribue avec René Char à la préparation de l'accueil de Martin Heidegger en Provence pour le premier Séminaire du Thor.

De cette première période datent quatre recueils de poèmes dans lesquels Dominique Fourcade n’est pas encore vraiment devenu poétiquement lui-même (Épreuves du pouvoir, José Corti, 1961 ; Lessive du loup, GLM, 1966 ; Une vie d’homme, GLM, 1969 ; Nous du service des cygnes, Claude Aubry, 1970).


En même temps qu’il côtoie cet « aîné merveilleux », Dominique Fourcade suit son chemin, allant de découvertes en découvertes, qui n’entrent pas dans le spectre de René Char. Parmi ces choses qui vont jouer un rôle décisif dans l’élaboration de sa propre poétique, il y a notamment : la peinture de Matisse, la danse moderne (Balanchine, Merce Cunningham) et la poésie américaine (c’est en 1969 qu’il découvre notamment Freely Espousing de James Schuyler publié par la Paris Review). En 1972, il achève un travail commencé quatre ans plus tôt en publiant les Écrits et propos sur l’art de Matisse aux éditions Hermann.

À mesure que s’approfondit son travail sur le moderne tel qu’il s’est réalisé en peinture, en danse ou en sculpture, la distance avec la poétique de René Char ne fait que s’agrandir. Ce dernier apparaît peu à peu comme « le dernier grand représentant d’une tradition fabuleuse, celle du poème centré au milieu de la page, et de l’intention du poème centrée au milieu du texte, avec sujet début fin. » écrit Dominique Fourcade dans Citizen Do. À propos de son propre travail, il a déclaré dès 1976 dans une enquête sur Rimbaud : « Notre dire n’est pas un récit, il n’a ni commencement ni fin. Notre phrase n’a réellement ni sujet, ni verbe, ni complément : notre syntaxe est celle des rapports. » Une autre manière d’écrire de la poésie est alors en gestation.

“le ciel pas d'angle”, affiche réalisée avec Pierre Buraglio, 1981

Pendant une dizaine d’années, entre 1972 et 1982 environ, Dominique Fourcade ne publie pas de poésie et n’en écrit que très peu. La poésie est alors à l’œuvre en lui sur un mode autre que la seule écriture. Elle se réfléchit à travers tout le travail qu’il mène sur les différents arts, et se découvre peu à peu un corps et une spatialité nouvelle. C’est principalement en dialogue avec les figures du moderne en peinture (Matisse, comme le montre son essai republié aux éditions du Centre Pompidou Rêver à trois aubergines, mais aussi Cézanne, comme le montre le n° 43 de Le ciel pas d’angle, ainsi que le dernier Monet, Jackson Pollock ou Simon Hantaï), en danse ou en sculpture que Dominique Fourcade élabore une poétique entièrement nouvelle dont Le ciel pas d’angle et Rose-déclic sont les deux coups d’envoi, publiés respectivement en 1983 et 1984 aux éditions P.O.L.

Dans le cadre du travail sur Matisse, il se rend à la fin des années 1960 aux États-Unis où il se lie notamment avec Clement Greenberg et découvre de manière générale l’art moderniste de son temps, en particulier dans la sculpture alors inconnue en France : celle de David Smith auquel il a consacré un texte dans le catalogue de l’exposition de 2006 au Centre Pompidou, celle d'Anthony Caro dont il fait à cette date la connaissance, et celle de Michael Steiner dont il fut également proche et à qui il a consacré plusieurs textes.

À New York, il rencontre aussi des poètes de cette ville, dont John Ashbery, par exemple, qu’il lit depuis déjà longtemps. Mais il fait également la connaissance de James Schuyler, dont il introduit la poésie en France grâce aux traductions qu’il publie dans l’anthologie Vingt poètes américains éditée par Michel Deguy et Jacques Roubaud en 1980 aux éditions Gallimard. Il fera plus tard la connaissance de Susan Howe dont il partage notamment la grande proximité avec la poésie d’Emily Dickinson, et il encourage la diffusion de sa poésie en France.

Présents dans toute sa poésie depuis Le ciel pas d’angle, les États-Unis donnent lieu au vaste poème « Amérique » dans Le sujet monotype (P.O.L, 1997).


C’est également dans le cadre du travail sur Matisse qu’il fait la connaissance de Jean Fournier qui lui fait rencontrer Simon Hantaï au moment de la parution des Écrits et propos sur l’art de Matisse. À partir de cette date, qui inaugure une grande amitié, Dominique Fourcade n’aura de cesse de faire connaître l’importance de l’œuvre de Hantaï, jusqu’à la première grande rétrospective qu’il organise en 2013 après la mort du peintre au Centre Georges Pompidou avec Isabelle Monod-Fontaine et Alfred Pacquement. Le n° 44 de Le ciel pas d’angle, le livre sans lasso et sans flash (P.O.L, 2005) et « Simon Hantaï (thème, motif, motet, parenthèses) » (dans manque, P.O.L, 2012) sont des poèmes écrits à partir de et en écho à l’œuvre de Hantaï à laquelle il a également consacré des études, qui sont à leur manière aussi des poèmes, notamment dans les catalogues des expositions de 1977 et 2013 au Musée national d’art moderne.

En 2013, année de l’exposition Hantaï, nous sommes vingt ans après la grande exposition Henri Matisse 1904-1917, que Dominique Fourcade a organisée avec Isabelle Monod-Fontaine également au Centre Pompidou. Cette exposition est venue parachever des années de travail consacrées à rendre visibles et compréhensibles la poétique et le modernisme de Matisse. Au cours de ces années, Dominique Fourcade a réalisé trois autres expositions de premier plan : Henri Matisse. Dessins et sculpture au Musée National d'Art Moderne du Centre Pompidou en 1975 (avec P. Hulten, D. Bozo, N. Barbier et I. Monod-Fontaine) ; Matisse : The Cut-Outs en 1977 à Washington avec Jack Cowart, Jack D. Flam et John Hallmark Neff, la première rétrospective consacrée aux Papiers découpés, et en 1986, à Washington également, avec Jack Cowart : Henri Matisse : The early years in Nice, 1916-1930. En plus des nombreux travaux qu’il a consacrés au peintre, Dominique Fourcade appartient à la génération de ceux qui ont eu à cœur de constituer une collection Matisse cohérente au Musée national d’art moderne du Centre Georges Pompidou.


À travers ses essais consacrés à Matisse, mais aussi à d’autres peintres (Monet, Hantaï, Buraglio ou les peintres du Color Field tels Jules Olitsky, Helen Frankenthaler et Morris Louis) et à des sculpteurs (Smith, Caro ou Steiner), Dominique Fourcade ne travaille pas seulement à rendre mieux connue une production artistique ; il fait œuvre de poète en rendant visible, par l’écriture et par l’exposition, la manière dont les œuvres déploient un espace poétique dont les résonances mettent en jeu le cœur de l’existence humaine. C’est par ce regard porté sur les œuvres en tant que poèmes que les œuvres d’art deviennent une possibilité d’exposer et de traduire l’implication de l’existence humaine dans son rapport au monde et au temps. Si « histoire de l’art » il y a chez Dominique Fourcade, ce n’est pas au sens courant (une histoire dont l’art est l’objet), mais au sens où une œuvre d’art fait événement dans une vie humaine et dans une époque. Jamais l’œuvre d’art n’est pour lui un objet, mais toujours un poème, c’est-à-dire à la fois une syntaxe (dont il est possible d’étudier la logique, voire de la transférer dans l’écriture poétique) et l’événement d’une présence qui engage la lisibilité du monde et l’exposition de notre corps à même ce monde.

Mural, avec Pierre Buraglio pour l'Arche de la Défense, 1988

Ainsi, dans tout ce que fait Dominique Fourcade, c’est la condition humaine qui est en jeu à travers la vie de la poésie et la compréhension du moderne sous toutes ses formes à toutes les époques. Car le moderne n’est pas pour Dominique Fourcade une période déterminée, mais bien, comme le dit le mot, un modus, c’est-à-dire une mesure et une certaine modulation des choses. C’est une modalité éminente de l’exposition du poème, celle où le poétique fait effraction en tant que tel, affranchi des conventions de la représentation que produit chaque époque. En ce sens, sont également modernes les sculptures qu’on appelle faute de mieux « idoles de la préhistoire » vers lesquelles Dominique Fourcade s’est très tôt tourné et qui l’ont amené à suivre dans les années 1950 les cours de Leroi-Gourhan au Musée de l’Homme.

Engagé par la poésie dans le corps des mots, Dominique Fourcade est engagé – politiquement – dans son époque pour « se vouer à réduire la tragédie de notre temps. Vivre en arrière de soi-même est la tragédie de notre temps, alors qu’il appelle un amour éclatant. » (Le ciel pas d’angle, n° 43). Avec la poésie de Dominique Fourcade, c’est le sens de notre époque – moderne ? – qui se trouve ainsi interrogée, notre présent. Dans en laisse (P.O.L, 2005), il écrit :

« Non seulement il n’y a pas d’appartenance de la poésie au passé, mais le passé lui-même n’est pas – il n’y a qu’un long présent, dont l’étrangeté nous est familière, long délit à qui il faut la poésie pour être présent. Il a constamment besoin de toute la poésie. Réciproquement la poésie meurt si elle n’est pas branchée sur la stridence de l’actuel ; stridence extrémisme plénitude inacceptabilité exaltation – calme. Im lieblicher Bläue. Seule changera la modulation par le poète, seule varie dramatiquement la forme, et même c’est elle qui donne au présent son contenu. »    

Au travail ma chérie, avec Pierre Buraglio, Imprimerie Nationale, 1992.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Épreuves du pouvoir, Paris, José Corti, 1961
  • Lessive du loup, Paris, GLM, 1966
  • Une vie d'homme, Paris, GLM, 1969
  • Nous du service des cygnes, Paris, Claude Aubry, 1970
  • Le ciel pas d'angle, Paris, POL, 1983
  • Rose-déclic, Paris, POL, 1984
  • Son blanc du un, Paris, POL, 1986
  • Xbo, Paris, POL, 1988
  • Outrance utterance et autres élégies, Paris, POL, 1990
  • Décisions ocres, Paris, Michel Chandeigne, 1992
  • Au travail ma chérie (illustré par Pierre Buraglio), Paris, Imprimerie Nationale Editions, 1992
  • IL, Paris, POL, 1994
  • Tiré à quatre épingles (illustré par Frédérique Lucien), Paris, Michel Chandeigne, 1995
  • Le sujet monotype, Paris, POL, 1997
  • Été après avoir écrit "Le sujet monotype" (illustrations de Pierre Buraglio), Michel Chandeigne, Paris, 1997
  • MW (chorégraphie de Mathilde Monnier et photographies d'Isabelle Waternaux), Paris, POL, 2001
  • Est-ce que j'peux placer un mot ?, Paris, POL, 2001
  • Mascunin fémilin, Paris, Michel Chandeigne, 2003
  • sans lasso et sans flash, Paris, POL, 2005
  • en laisse, Paris, POL, 2005
  • éponges modèle 2003, Paris, POL, 2005
  • Citizen Do, Paris, POL, 2008
  • manque, Paris, POL, 2012
  • Madame Cézanne, Paris, Michel Chandeigne, 2014
  • “après les attentats…”, Paris, Michel Chandeigne, 2015
  • Rodin question présence, Paris, Michel Chandeigne, 2016
  • le cap C, Paris, Michel Chandeigne, 2017

Des textes et des plaquettes de Dominique Fourcade sont régulièrement publiés aux éditions Michel Chandeigne et se trouvent à la librairie des Éditeurs associés.

Marque-page pour Xbo, 1988


Liens externes[modifier | modifier le code]