Dodécaèdre romain
Un dodécaèdre romain est un petit objet creux de bronze en forme de dodécaèdre régulier. Les couches de terre dans lesquelles ont été trouvés ces objets datent du IIe au IVe siècle apr. J.-C. , ils datent donc au plus tard de ces périodes.
Description physique
[modifier | modifier le code]
Ces objets ont la forme d'un des cinq solides de Platon (polyèdres dont toutes les faces sont identiques) : le dodécaèdre, composé de douze faces, chacune étant un pentagone. Les vingt sommets se prolongent chacun d'une petite boule. Les douze faces sont chacune percées d'un trou circulaire, avec des rayons différents d'une face à l'autre. Ces objets sont très similaires les uns aux autres par leur forme, mais leur taille est variable, avec un diamètre qui va de 40 à 110 mm. Si la plupart ont des motifs gravés décoratifs, aucun ne porte de lettre, de chiffre ou de symbole particulier[1].
Découvertes
[modifier | modifier le code]Le premier objet de ce type a été décrit en 1739 par un antiquaire anglais, George North (en). Depuis, 116 objets de ce type ont été découverts dans des sites des deuxième, troisième et quatrième siècle, en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne (dans la partie du pays qui appartenait à l'Empire romain), en Suisse, en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Hongrie et en Autriche. Aucun n'a été trouvé en Italie. Cette répartition (principalement dans les zones de culture celtique) amènent certains auteurs à parler de dodécaèdres gallo-romains, plutôt que de dodécaèdres romains. Beaucoup ont été trouvés dans des camps militaires, et leur répartition semble corrélée avec la concentration de troupes gardant les frontières nord de l'Empire[1]. Plusieurs ont été trouvés dans des caches remplies de pièces de monnaie, ce qui peut s'interpréter de deux façons : soit que leurs propriétaires les considéraient comme des objets précieux à mettre à l'abri du vol, soit que leur usage était d'une façon ou d'une autre lié à l'usage de la monnaie[2].
- Dodécaèdres romains de diverses origines
-
Deux dodécaèdres et un icosaèdre. Rheinisches Landesmuseum Bonn. Les dodécaèdres proviennent de Bonn et de Frechen-Bachem, l'icosaèdre, d'Arloff.
-
Dodécaèdre en bronze trouvé à Tongres (Belgique), Musée gallo-romain de Tongres.
-
Dodécaèdre trouvé en Allemagne, en exposition au fort romain de la Saalburg, près de Bad Homburg (Hesse).
-
Dodécaèdre découvert lors de fouilles rue Rivotte à Besançon, Musée des Beaux-Arts et d'Archéologie de Besançon.
Hypothèses
[modifier | modifier le code]
La fonction et l'usage de ces dodécaèdres restent inexpliqués. Aucun texte d'époque ancien n'en fait mention, on n'en a pas non plus de représentation graphique à l'exception possible d'une pièce de monnaie (ci-contre). De très nombreuses spéculations ont été proposées, allant du chandelier, du dé, de l'instrument d'astronomie au gabarit pour conduites d'eau, mais aussi à l'outil utilisé en topographie. Un usage religieux a aussi été suggéré, basé sur le fait que nombre d'exemplaires ont été trouvés dans des temples ou des tombes gallo-romaines.
Mesure du temps
[modifier | modifier le code]Dans cette hypothèse, l'objet servait à déterminer la durée des tours de garde des soldats. Une boule de suif ou de cire était posée dans le dodécaèdre, et les trous permettaient de contrôler le débit d'air, et donc la vitesse de combustion (des traces de cire ont été trouvées sur un exemplaire). Il aurait été utilisé comme alternative aux clepsydres lorsque le gel hivernal rendait celles-ci inutilisables, ce qui expliquerait que ces objets n'aient été trouvés que dans les régions les plus froides de l'empire[2].
Mesure de distance
[modifier | modifier le code]La physicienne italienne Amelia Sparavigna a proposé un usage comme télémètre : les deux trous de taille différente sur deux faces opposées permettent de déterminer un angle de référence, qui servirait ensuite à mesurer des distances en pointant des objets de taille connue[3].
Jeu
[modifier | modifier le code]André Steyert propose de voir sur l'as colonial de Lyon un dodécaèdre romain qu'il identifie avec un dé à douze faces. En faisant un rapprochement avec le jeu médiéval du dodéchédron de fortune, il explique sa présence sur la pièce romaine comme un symbole de fortune, accompagné par ailleurs de la massue d'Hercule qui représenterait la force[4]. Pour d'autres auteurs, l'utilisation comme dé à douze faces est improbable, car les trous de tailles différentes en feraient un dé déséquilibré. D'autres usages ludiques ont été proposés, comme casse-tête ou comme jeu d'adresse[3].
Objets comparables
[modifier | modifier le code]Un dodécaèdre en argent rempli de plomb datant du IVe siècle a été découvert aux abords de la cathédrale Saint-Pierre de Genève en 1982. C'est un objet différent, plein, adapté à un usage comme dé à douze face. Sur chaque face est marqué le nom d'une des constellations du Zodiaque[5]. D'autres dés à douze faces de l'époque gallo-romaine ont été découverts, souvent en os[6].
Un icosaèdre romain a également été découvert près d'Arloff (en), en Allemagne, après avoir longtemps été classé à tort comme dodécaèdre. Cet icosaèdre est actuellement exposé au Rheinisches Landesmuseum de Bonn[7].
Louis Malleret rapporte en 1961 la découverte d'artefacts du même type dans le delta du Mékong[8]. D'autres objets, bien que plus petits et faits en or, ont été trouvés depuis dans le sud-est de l'Asie. Leur fonction décorative est hors de doute[9].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- (en) Michael Guggenberger, « The Gallo-Roman Dodecahedron », The Mathematical Intelligencer, vol. 35, no 4, , p. 56–60 (ISSN 0343-6993 et 1866-7414, DOI 10.1007/s00283-013-9403-7, lire en ligne, consulté le )
- Masashi Ishihara, « The Roman Dodecahedron: A Comprehensive Scientific Inquiry », www.academia.edu, (lire en ligne, consulté le )
- Amelia Carolina Sparavigna, A Roman Dodecahedron for measuring distance, (DOI 10.48550/ARXIV.1204.6497, lire en ligne)
- ↑ André Steyert, Nouvelle histoire de Lyon : et des provinces de Lyonnais, Forez, Beaujolais, Franc-lyonnais et Dombes, t. 1, Lyon, Bernoux et Cumin, , p. 133.
- ↑ Isabelle Cervi-Brunier, « Le dodécaèdre en argent trouvé à Saint-Pierre de Genève », Revue suisse d'art et d'archéologie, vol. 42, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Jean-Philippe Chimier, Alain Ferdière, Olivier Marlet et Grégory Silberstein, « Un dé à jouer dodécaédrique en os découvert à Esvres (Indre-et-Loire) », Instrumentum : bulletin du groupe de travail européen sur l'artisanat et les productions manufacturées dans l'Antiquité, vol. 59, , p. 36–46 (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Benno Artmann, Euclid – The Creation of Mathematics (2012), p. 307–308.
- ↑ L. Malleret L., Les dodécaèdres d'or du site d'Oc-Eo, Artibus Asiae, vol. XXIV, 3/4, Ascona 1961, 343-350.
- ↑ Anna T. N. Bennett, Gold in early Southeast Asia, ArcheoSciences, 33, 2009, 99-107; Xiong Zhaoming, The Hepu Han tombs and the maritime Silk Road of the Han Dynasty, Antiquity, Vol.88, Iss.342, décembre 2014, p. 1229-43
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Paul-Marie Duval, « Comment décrire les dodécaèdres gallo-romains, en vue d'une étude comparée », Gallia, t. 39, no 2, , p. 195-200 (lire en ligne).
- (en) C. Hill, « L Gallo-Roman Dodecahedra: a progress report », The Antiquaries' Journal, vol. 74, , p. 289–292
Liens externes
[modifier | modifier le code]- Encyclopédie en ligne des petits objets archéologiques Dodécaèdre bouleté DOD-4001
- Musée de Tongres en Belgique
- Le musée d'Avenches en Suisse
- Laurent Denajar, L'Aube, Éditions MHS, 2005 (ISBN 2877540936 et 9782877540933) - une mention
- Video de démonstration d'un usage du dodécaèdre par Amy Gaines.
- La perfection du dodécaèdre