Dissuasion nucléaire

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La dissuasion nucléaire se fonde sur la peur, dans les deux camps, du recours par l'autre à l'arme nucléaire. La dissuasion consiste à prévenir un acte en persuadant l’acteur concerné que les coûts d’une telle action excèdent ses bénéfices. Le fait que deux adversaires se dissuadent ainsi dépend avant tout de la capacité de l'agressé à conserver les moyens de frappe nucléaire contre l'agresseur après avoir subi une première frappe atomique.

Depuis la fin de la Guerre froide, la question de la légitimité et de l'efficacité de la dissuasion nucléaire est plus que jamais débattue. Il n'y a eu que peu de conflits directs depuis 70 ans entre des pays pratiquant la dissuasion nucléaire, un fait mis en avant par ses partisans mais cela ne constitue pas une preuve absolue aux yeux de ses détracteurs, qui attribuent davantage cette paix relative à d'autres facteurs comme le traumatisme immense laissé par le Second Guerre mondiale, l'accroissement spectaculaire des échanges économiques et culturels qui gomment les clivages géopolitiques traditionnels[1] la conscience du danger de "l'hiver nucléaire" qui pourrait être provoqué par une guerre nucléaire régionale, pas seulement par une telle guerre entre deux superpuissances nucléaires [2], la création de diverses organisations comme l'OTAN, l'Union européenne et les Nations unies.

De très nombreuses personnalités plaident pour le désarmement nucléaire [3] Un traité interdisant les armes nucléaires a été adopté aux Nations unies (ONU) le 7/07/2017 par 122 pays, une voix contre (les Pays-Bas, membre de l'Otan) et une abstention.[4]

La guerre froide[modifier | modifier le code]

L'élaboration et la mise en œuvre des principes de la dissuasion nucléaire remontent au début de la guerre froide. Ces principes évoluent au gré des changements politiques et technologiques, mais le principe de base consiste à conserver en toute circonstance une «capacité de seconde frappe», élément moteur de la course aux armements qui a opposé les deux superpuissances durant la guerre froide. Dans les années 1950 et 1960, la dissuasion vise essentiellement les grands centres urbains et économiques, prenant en otage les populations civiles. Des bombes thermonucléaires toujours plus puissantes sont testées, dont une seule suffirait à détruire une ville comme Paris et sa banlieue. Dans les années 1970, les progrès technologiques permettent de diversifier les cibles, sans que jamais un des deux Grands ne soit en situation de pouvoir détruire tout le potentiel militaire de l'autre et donc de rompre l'équilibre sur lequel repose la dissuasion nucléaire réciproque entre eux.

En France, le général de Gaulle fonde dans les années 1960 la politique d'indépendance française et de grandeur de la nation sur le développement d'une force de dissuasion nucléaire nationale. Ses successeurs conservent intacte cette politique de dissuasion nucléaire. Cependant, le président Chirac admet publiquement en 2006 que la France possède aussi des armes nucléaires qu'elle pourrait utiliser si ses "intérêts vitaux" étaient menacés et inclut dans ces "intérêts vitaux" les approvisionnements en pétrole[5]. Toutes les puissances nucléaires développent ces armes miniaturisées destinées à l'attaque.[6]

Depuis la guerre froide[modifier | modifier le code]

La chute de l'Union soviétique ne signifie pas pour autant que les pays disposant de l'arme nucléaire renoncent à en utiliser le pouvoir de dissuasion. Depuis 1991, d'autres pays ont acquis officieusement ou officiellement la capacité nucléaire.

Inventaire des armes nucléaires
1990 / 2014 [7]
Pays En 1990 En 2014
Russie 37 000 11 000
États-Unis 21 932 6 500
France 505 460
Grande-Bretagne 422 225
Chine 232 240
Israël 53 125
Inde 0 80
Pakistan 0 72

Même si leurs moyens nucléaires sont aujourd'hui considérablement réduits par rapport à 1990, les États-Unis conservent une force nucléaire importante et veillent à limiter la prolifération nucléaire comme le montrent l'intervention en Irak ou les négociations avec l'Iran[8],[9]. De manière générale, la posture stratégique des puissances nucléaires est strictement défensive, c'est-à-dire qu'elles affirment qu'elles ne feront pas usage en premier de l'arme nucléaire, et s'inscrit dans le concept de dissuasion minimale de contre-valeurs, c'est-à-dire de possession du nombre d'armes juste nécessaire pour pouvoir infliger à un agresseur potentiel des dommages suffisamment élevés pour l'en dissuader. Les États-Unis révisent dans ce sens en 2010 leur posture stratégique officielle [10].

Les préoccupations des puissances nucléaires sont de nos jours tournées essentiellement vers la limitation de la prolifération nucléaire et contre les dangers du terrorisme nucléaire.

Efficacité et légitimité[modifier | modifier le code]

Tous les pays qui développent des armes nucléaires le font au nom de leur sécurité.

Efficacité[modifier | modifier le code]

La première difficulté[11] réside dans le fait qu'il s'agit d'une théorie qui ne peut donc être démontrée et que les conséquences si elle venait à échouer seraient terribles pour les populations des pays concernés voire pour la civilisation humaine tout entière. Les partisans de la dissuasion nucléaire mettent en avant que jamais l'Europe n'a connu une aussi longue période sans guerre majeure et que l'affrontement potentiellement violent pour de multiples raisons idéologiques, politiques et économiques entre les deux Grands s'est achevé sans guerre directe entre eux. Ses adversaires mettent en avant que la relation de cause à effet n'est pas démontrée.

La capitulation du Japon quelques jours après les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki ne démontre d'ailleurs pas le caractère dissuasif de la possession de l'arme nucléaire par les États-Unis : les historiens s'accordent de nos jours pour affirmer que bien d'autres causes, plus profondes que ces bombardements, ont décidé le Japon à capituler [12].

La deuxième difficulté réside dans le caractère instable de la dissuasion nucléaire et dans le risque qu'elle échoue [13]: chaque camp a peur d'être dépassé par l'autre au plan de son potentiel militaire offensif et de la capacité à détruire celui de l'autre ce qui conduit à une spirale sans fin de course aux armements extrêmement couteuse avec deux conséquences majeures : l'économie et donc le niveau de vie des habitants des pays concernés sont affectés négativement par ces énormes budgets, et d'autre part l'accumulation des armes augmente les risques de déclenchement accidentel d'une conflagration nucléaire et surtout les conséquences pour l'humanité d'une utilisation effective de ces armes.

Légitimité[modifier | modifier le code]

Faisant suite à la résolution 49/75 K de l’Assemblée générale des Nations unies la saisissant sur « le caractère licite ou non, selon le droit international, de recourir à la menace ou à l’emploi d’armes nucléaires dans quelques circonstances que ce soit », la Cour internationale de justice rend le 8 juillet 1996 un avis consultatif qui déclare que « la menace ou l'emploi d'armes nucléaires serait généralement contraire aux règles du droit international applicable dans les conflits armés ».

Néanmoins, dans ce même avis, la Cour précise en conclusion qu'« au vu de l'état actuel du droit international, ainsi que des éléments de fait dont elle dispose, la Cour ne peut cependant conclure de façon définitive que la menace ou l'emploi d'armes nucléaires serait licite ou illicite dans une circonstance extrême de légitime défense dans laquelle la survie même d'un État serait en cause »[14]. La Cour a conclu que ni le droit coutumier ni le droit conventionnel ne contient d'interdiction spécifique et complète des armes nucléaires et que tout emploi d'une arme de cette nature serait soumis aux principes ordinaires du droit relatif au recours à la force et du droit international humanitaire[15].

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. (fr) Bruno Tertrais, « Défense et illustration de la dissuasion nucléaire », sur Fondation pour la recherche stratégique, (consulté le 13 décembre 2013)
  2. http://www.politicoboy.fr/geopolitique/deux-minutes-avant-la-fin-du-monde-comprendre-hiver-nucleaire/ Cet article est très bien documenté.
  3. De très nombreuses personnalités qualifiées plaident pour le désarmement nucléaire. Voir leur liste, très impressionnante, sur https://blogs.mediapart.fr/peter-bu/blog/010318/deux-minutes-de-la-guerre-nucleaire
  4. https://www.rts.ch/info/monde/8761933-lonu-adopte-un-traite-contre-larme-atomique-sans-les-etats-nucleaires.html
  5. « C'est la responsabilité du chef de l'Etat d'apprécier, en permanence, la limite de nos intérêts vitaux. L'incertitude de cette limite est consubstantielle à la doctrine de dissuasion. L'intégrité de notre territoire, la protection de notre population, le libre exercice de notre souveraineté constitueront toujours le cœur de nos intérêts vitaux. Mais ils ne s'y limitent pas. La perception de ces intérêts évolue au rythme du monde, un monde marqué par l'interdépendance croissante des pays européens et aussi par les effets de la mondialisation. Par exemple, la garantie de nos approvisionnements stratégiques ou la défense de pays alliés, sont, parmi d'autres, des intérêts qu'il convient de protéger. Il appartiendrait au Président de la République d'apprécier l'ampleur et les conséquences potentielles d'une agression, d'une menace ou d'un chantage insupportables à l'encontre de ces intérêts. Cette analyse pourrait, le cas échéant, conduire à considérer qu'ils entrent dans le champ de nos intérêts vitaux. La dissuasion nucléaire, je l'avais souligné au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, n'est pas destinée à dissuader des terroristes fanatiques. Pour autant, les dirigeants d’États qui auraient recours à des moyens terroristes contre nous, tout comme ceux qui envisageraient d'utiliser, d'une manière ou d'une autre, des armes de destruction massive, doivent comprendre qu'ils s'exposent à une réponse ferme et adaptée de notre part. Et cette réponse peut être conventionnelle. Elle peut aussi être d'une autre nature. (…) les forces nucléaires sont parfois qualifiées "d'armes de non emploi". Cette formule ne doit cependant pas laisser planer le doute sur notre volonté et notre capacité à mettre en oeuvre nos armes nucléaires. La menace crédible de leur utilisation pèse en permanence sur des dirigeants animés d'intentions hostiles à notre égard. Elle est essentielle pour les ramener à la raison, pour leur faire prendre conscience du coût démesuré qu'auraient leurs actes, pour eux-mêmes et pour leurs États. Par ailleurs, nous nous réservons toujours, cela va de soi, le droit d'utiliser un ultime avertissement pour marquer notre détermination à protéger nos intérêts vitaux. (…) Ainsi, le M51, grâce à sa portée intercontinentale, et l'ASMPA nous donneront, dans un monde incertain, les moyens de couvrir les menaces d'où qu'elles viennent et quelles qu'elles soient. ».... Extrait du site officiel de la présidence française: http://www.elysee.fr/elysee/francais/interventions/discours_et_declarations/2006/janvier/allocution_du_president_de_la_republique_lors_de_sa_visite_aux_forces_aeriennes_oceanique_et_strategiques-landivisiau-l_ile_longue-finistere.38406.html Ce discours ne figure plus sur le site de la Présidence de la République mais on peut encore le trouver sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2006/01/19/proteger-nos-interets-vitaux_732429_3232.html
  6. Cf les précisions sur le site https://blogs.mediapart.fr/peter-bu/blog/010318/deux-minutes-de-la-guerre-nucleaire
  7. (en) « Global nuclear weapons inventories, 1945-2014 », sur Bulletin of the Atomic Scientists Site de référence
  8. (fr) Stéphane Delory, « Dissuasion et défense antimissile, l’évolution de la perspective américaine », sur Fondation pour la recherche stratégique, (consulté le 13 décembre 2013)
  9. (fr) Louis Gautier, « Dissuasion nucléaire et conflictualités », Colloque Sénat Participation et Progrès Démocraties, (consulté le 13 décembre 2013)
  10. (en) U.S. Department of Defense, « Nuclear Posture Review Report », sur U.S. Department of Defense / Publications Site de référence
  11. (en) David Krieger, « Ten serious flaws in Nuclear Deterrence Theory », sur Nuclear Age Peace Foundation Site de référence
  12. (en) Ward Wilson, « Rethinking the Utility of Nuclear Weapons », sur Strategic Studies Institute Site de référence
  13. (en) Leon Wieseltier, « When Deterrence Fails », sur Council on Foreign Relations Site de référence
  14. (fr)-(en)[PDF] « Licéité de la menace ou de l'emploi d'armes nucléaires », Cour internationale de justice, (consulté le 23 octobre 2009), p. 44 (85 du PDF)
  15. (fr) « L'avis consultatif sur les armes nucléaires et la contribution de la Cour internationale de Justice au droit international humanitaire », Revue internationale de la Croix-Rouge, (consulté le 23 octobre 2009)

Liens externes[modifier | modifier le code]