Discussions des Alliés sur la question polonaise

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Entre 1943 et 1945 trois des puissances alliées de la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni, les États-Unis et l'Union soviétique eurent des différends sur deux questions relatives à une quatrième : la Pologne, au sujet du tracé de ses frontières et de la tenue d'élections libres.

La question des frontières[modifier | modifier le code]

Carte indiquant déplacement des frontières de la Pologne

À la demande de l'URSS, les trois puissances s'accordèrent pour déplacer la Pologne vers l'ouest, mais pas sur l'importance de ce déplacement, que l'URSS voulait plus grande.

À l'origine, l'Allemagne aurait dû garder Szczecin (Stettin), tandis que les Polonais devaient recevoir la Prusse-Orientale entière avec Königsberg, comme le gouvernement polonais en exil l'avait demandé pendant la Seconde Guerre mondiale, en raison du rôle que cette région avait joué dans l'histoire de la Pologne. D'autres changements territoriaux proposés par le gouvernement polonais en exil étaient l'inclusion de la région d'Opole en Silésie et de Gdańsk, avec correction de la frontière en Poméranie occidentale et dans les régions voisines de Bytów et Lębork. La plupart de ces régions avaient une population polonaise importante. Finalement, pourtant, Staline fit savoir qu'il voulait Königsberg, port libre de glace toute l'année, pour la Marine soviétique, et proposa que les Polonais reçussent plutôt Stettin. Le gouvernement polonais en exil n'eut guère son mot à dire dans ces décisions, mais il exigea de garder la ville polonaise historique de Lwów (aujourd'hui L'viv) en Galicie. Staline refusa d'y renoncer et offrit en échange la Basse Silésie avec Breslau, les habitants de Lwów devant être déplacés pour repeupler Wrocław (Breslau) et Gdańsk (Danzig). On peut par ailleurs remarquer que la frontière actuelle ne correspond pas aux changements territoriaux les plus radicaux qui avaient été proposés. Certains plans se proposaient d'inclure encore plus de régions d'Allemagne anciennement slaves et où s'étaient installés des colons allemands au cours du Drang nach Osten, ce qui aurait déplacé encore plus vers l'ouest la frontière polonaise, jusqu'aux confins de la ville de Berlin, pour que l'État polonais pût inclure la population slave des Sorabes ; dans ces versions, l'URSS aurait conservé Białystok que lui avait déjà attribué le pacte germano-soviétique selon un tracé que les Soviétiques appelèrent « ligne Curzon B », mais qui se trouvait en plusieurs secteurs bien à l'ouest de la véritable ligne Curzon.

Conférence de Téhéran[modifier | modifier le code]

Dès la Conférence de Téhéran, à la fin de 1943, Staline exigea que la frontière occidentale de la Pologne fût reportée jusqu'à l'Oder à une époque où les Américains ne se préoccupaient pas encore des problèmes de frontières[1]. Le Ministre des Affaires étrangères britannique Anthony Eden a écrit dans son journal : « une difficulté réside dans le fait le Américains sont terrorisés par ce sujet que le conseiller de Roosevelt, Harry, a qualifié de « dynamite politique » pour leurs élections. Mais, comme je le lui ai dit, si nous ne trouvons pas de solution, les relations polono-russes seront infiniment pires dans six mois, les armées russes seront en Pologne et les élections encore plus proches »[2].

Conférence de Yalta[modifier | modifier le code]

Le bassin de l'Oder et ses affluents.

La décision de déplacer vers l'ouest les frontières de la Pologne fut prise à la conférence de Yalta, peu de temps avant la fin de la guerre, par les États-Unis, la Grande-Bretagne et l'Union soviétique. Mais le tracé exact n'était pas décidé : les trois puissances s'entendaient globalement pour faire de l'Oder la frontière occidentale de la Pologne et prévoyaient des transferts de population pour prévenir tout différend frontalier futur. Il restait à savoir si la frontière suivrait la Neisse de l'Est ou celle de l'Ouest et si Stettin, le port maritime traditionnel de Berlin, resterait allemand ou serait absorbé par la Pologne. Les États-Unis et la Grande-Bretagne voulaient faire admettre comme frontière la Neisse de l'Est, mais Staline refusa tout compromis, balayant même les propositions de compromis sur la Queis ou la Bober.

Le président Roosevelt avoua que sa politique intérieure serait grandement facilitée si Staline se montrait accommodant sur la question des frontières orientales de la Pologne[3]. Winston Churchill ajouta qu'une concession soviétique sur ce point serait admirée comme « un geste de grandeur d'âme » (a gesture of magnanimity) et déclara également que les Britanniques « ne se satisferaient jamais d'une solution qui ne ferait pas de la Pologne un État indépendant et libre »[4]. Staline fit observer que le Premier ministre polonais en exil, Stanisław Mikołajczyk, avait été heureux d'apprendre de sa bouche qu'on accorderait à la Pologne Stettin et les territoires allemands situés à l'est de la Neisse occidentale[5]. Churchill s'opposa à ce tracé et ajouta que « ce serait lamentable de gaver l'oie polonaise de tant de nourriture allemande qu'elle en aurait une indigestion. » Il ajouta que bien des Britanniques seraient choqués si on chassait de ces régions un si grand nombre d'Allemands, à quoi Staline répondit que beaucoup d'Allemands avaient déjà fui avant l'arrivée de l'Armée rouge. La question de la frontière occidentale de la Pologne fut laissée en suspens pour n'être tranchée qu'à la conférence de Potsdam.

Conférence de Potsdam[modifier | modifier le code]

À la conférence de Potsdam les États-Unis, le Royaume-Uni et l’URSS décidèrent de placer officiellement sous administration polonaise les territoires allemands à l’Est de la ligne Oder-Neisse. Les Polonais appelèrent ces régions les « Territoires Recouvrés », parce qu’ils avaient jadis fait partie de l’État polonais des Piasts et que c’était seulement plus tard dans leur histoire qu’ils avaient subi une intense germanisation. Il était prévu qu’un traité de paix final devait bientôt suivre et confirmer cette frontière ou déterminer des modifications à convenir. Il avait aussi été décidé que tous les Allemands habitant dans les anciens et dans les nouveaux territoires polonais soient expulsés, afin de prévenir toute revendication de droits par une minorité. Finalement pour 172 171 km2 qui furent cédés aux Soviétiques, la Pologne reçut 96 460 km² d’anciens territoires allemands, sortant de la guerre amputée de 75 711 km2. Malgré la mauvaise qualité des sols, le terrain gagné par la Pologne était en général bien développé et riche en ressources minérales, en bonnes routes et en voies ferrées. À l’est en revanche, de part et d’autre de la ligne Curzon, les terres étaient meilleures grâce au tchernoziom, mais les voies de communication étaient moins denses et en moins bon état. Le tiers nord-est de la Prusse orientale soit 15 125 km² fut également annexé par l’URSS et reste à ce jour partie intégrante de la Russie (enclave de Kaliningrad). Les volontés des populations vivant dans ces territoires furent complètement ignorées par les puissances victorieuses.

Une des raisons pour la décision finale sur le tracé ouest fut sa faible longueur : seulement 472 km entre le point le plus au nord de la République tchèque et le point les plus au sud de la Baltique dans l’île d’Uznam. À Potsdam, Staline plaida en faveur de la ligne Oder-Neisse en arguant que le gouvernement polonais avait revendiqué cette frontière et qu’il ne restait plus d’Allemands à l’Est de cette ligne, ce qui fit dire à l’amiral William Leahy, chef d’état-major du Président américain Harry Truman, à l’oreille de son chef : « les Bolchos les ont tous tués »[6]. Plus tard, les Soviétiques reconnurent qu’il restait encore au moins un million d’Allemands dans ces territoires. Le 24 juillet 1945, plusieurs dirigeants polonais parurent à la conférence pour présenter des arguments en faveur d’une frontière Oder-Neisse occidentale. Ayant été privés de Königsberg, ils réclamèrent le port de Stettin pour les exportations de l’Europe de l'Est : si Stettin n’était pas polonaise, les bouches de l’Oder resteraient sous contrôle allemand et le fleuve pourrait être bloqué[7].

Le 25 juillet, le Président américain et le Premier ministre britannique déclarèrent tous deux qu’ils ne toléreraient ni une administration polonaise sur une partie des zones d’occupation en Allemagne (ce qui aurait implicitement reconnu à la Pologne son statut de cinquième puissance Alliée), ni l’expulsion de millions de personnes vers d’autres territoires[8]. Staline répondit que les Polonais « prenaient leur revanche des avanies que les Allemands leur avaient faites au cours de siècles »[9].

Le 29 juillet James Byrnes, nouveau Secrétaire d'État américain, communiqua aux Soviétiques que les États-Unis étaient prêts à concéder à la Pologne les territoires à l’Est de l’Oder et de la Neisse orientale à l’administration polonaise et à ne plus les considérer comme une partie de la zone d’occupation soviétique en Allemagne, en échange d’une modération de exigences soviétiques de livraisons industrielles à titre de réparations, dans les zones d’occupation occidentales en Allemagne[10]. Le choix de la Neisse orientale comme limite aurait laissé en gros à l’Allemagne le tiers occidental de la Silésie. Les Soviétiques insistèrent sur le fait que les Polonais ne l’accepteraient pas (bien qu’en fait ils aient déjà informé les Américains qu’ils le feraient). Le lendemain Byrnes dit au ministre des Affaires étrangères soviétique Vyacheslav Molotov que les Américains accepteraient à contrecœur de concéder la Neisse Occidentale[11]. La concession de Byrnes sapait la position britannique si bien que le ministre des Affaires étrangères britannique Ernest Bevin éleva des objections[12], mais les Britanniques durent finalement s’aligner sur la position américaine.

Winston Churchill n’assista pas à la fin de la Conférence en raison de son échec aux élections législatives britanniques. Il affirma plus tard qu’il n’aurait jamais accepté la ligne Oder-Neisse occidentale et, dans son discours de Fulton sur le Rideau de fer, déclara que « le Gouvernement polonais contrôlé par l'URSS a été encouragé à causer à l’Allemagne des torts énormes et injustifiés, et des expulsions en masse de millions d’Allemands ont lieu maintenant à une échelle terrible et supérieure à tout ce que l’on aurait pu imaginer. »

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Département d'État américain, les Relations Étrangères des États-Unis : la conférence du Caire et de Téhéran en 1943, Tripartite Dinner Meeting, 28 Novembre 1943, pp. 509–14
  2. Anthony Eden, The Reckoning, Londres, 1965, p. 427.
  3. US Dept of State, Foreign Relations of the US, The Conferences at Malta and Yalta, 1945, Third Plenary Meeting 6 Feb 1945, Matthews Minutes, p. 77.
  4. Ibid., Bohlen Minutes, p. 669.
  5. Llewellyn Woodward, British Foreign Policy in the Second World War, Londres, 1962.
  6. Harry Truman, Year of Decisions, New York, 1955, p. 296.
  7. US Dept of State, Foreign Relations of the US, The Conference of Berlin (Potsdam) 1945, vol. II, pp. 1522-1524.
  8. Ibid., p. 381
  9. Ibid., p. 384.
  10. Ibid., p. 1150.
  11. Ibid., p. 480.
  12. Ibid., p. 519.