Discours de Haïlé Sélassié Ier à la Société des Nations

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Hailé Sélassié en 1930.

Le discours de Haile Selassie Ier à la Société des Nations est prononcé par le négus d'Éthiopie, le 30 juin 1936 à la tribune de la Société des Nations (SdN), après l'invasion et l'occupation de son pays par l'Italie.

Dans cette allocution, Haile Selassie appelle la communauté internationale à venir en aide à son pays face à l’agression italienne et dénonce l’emploi d’armes non conventionnelles par les troupes de Benito Mussolini.

Le contexte[modifier | modifier le code]

Ce discours fait suite à la seconde guerre italo-éthiopienne, qui se déroule du 2 octobre 1935 au 5 mai 1936, et qui se solde par la victoire des troupes italiennes. Cette guerre oppose deux pays membres de la SdN et liés par un traité de paix et d’amitié signé en 1928, qui garantissait entre autres la non-agression mutuelle[1]. La guerre commence avec l’incident de Welwel du 5 décembre 1934, où s’affrontent des forces armées italiennes de Somalie aux soldats éthiopiens, dans un territoire contesté[2].

À la suite d’un premier appel du negus d’Ethiopie le 20 mai 1935 au Conseil de la Société des Nations[3], la SdN avait tenté de prévenir le conflit par un arbitrage. Fin août, le Conseil ne décide pas l'application de sanctions face à la préparation militaire italienne[4].

L’invasion italienne débute finalement en octobre 1935 et Addis-Abeba est occupée le 5 mai 1936. C'est alors qu'est créée l'Afrique orientale italienne. Le negus part en exil au Royaume-Uni, dont il part le 30 juin 1936 pour Genève afin de s’exprimer devant la SdN[5].

Ce discours a été rédigé par l'ethnologue français Marcel Griaule, qui avait déjà préparé quelques mois plus tôt une réponse à un mémoire de l'Italie mussolinienne qui affirmait sa mission civilisatrice face à l'Éthiopie «barbare» qu'elle souhaitait annexer[6],[7].

Le discours[modifier | modifier le code]

Lorsqu'il arrive dans le hall de la Société des Nations, Hailé Sélassié est introduit par le président de l'Assemblée comme « Sa Majesté impériale, l'empereur d'Ethiopie ». Cette présentation provoque de nombreux sifflets des journalistes italiens présents dans la galerie, qui en avaient été munis par Galeazzo Ciano, le gendre de Mussolini pour cette mise en scène[8].

S'il avait initialement opté pour le français, alors lingua franca de la majorité des membres de la SdN, le souverain éthiopien choisit au dernier moment de prononcer son discours en amharique[9]. La traduction n'arrive qu'une demi-heure après.

L'appel du 30 juin 1936 a pour but premier de demander l'aide de la SdN envers le peuple éthiopien. C'est d'ailleurs ainsi que Hailé Sélassié ouvre son discours[10].

Durant toute son allocution, le negus proclame la légitimité de sa demande en vertu de la violation par l'Italie de la Convention annexée au Traité de Versailles qui institue la Société des Nations[11] : « Le Conseil et l'Assemblée ont unanimement adopté la conclusion selon laquelle le gouvernement italien a violé la Convention[12]. »

Il dénonce l'illégalité de l'agression italienne au regard du droit international, mais aussi les méthodes. Il signale en particulier l'utilisation de gaz moutarde par l’armée italienne[13], non seulement à l’encontre des soldats, mais aussi des civils[14]. Par exemple, lors de la bataille de Mai Ceu, on compte plus de 11 000 soldats éthiopiens qui meurent des suites de l’utilisation de gaz toxiques par les troupes italiennes et érythréennes[15]. Le negus détaille l'horreur de ces pratiques[16].

Il rappelle aux cinquante-deux membres de la SdN les promesses de soutien qui lui ont été faites[17] et dénonce leur inaction[18]. Il leur reproche la non-application de l'article 16, paragraphe 1, du Covenant[19] selon lequel tout acte d’agression contre un État doit être considéré comme une agression envers tous, et le paragraphe 3 du même article[20], selon lequel il doit bénéficier d'une assistance financière, que l’Ethiopie n'a pas reçue.

Il remet ensuite en cause, en cas d'absence de mesures mises en œuvre en faveur de l'Ethiopie[21], le principe de sécurité collective et l'existence même de la Société des Nations[22]. Il met en doute la valeur réelle des traités dans la mesure où ils peuvent ainsi être violés sans que la communauté internationale ne réagisse[23]. Il se place aussi comme le défenseur des « petits pays » menacés par des grandes puissances[24] et évoque le danger que représente, pour l'ensemble d'entre elles, une absence de prise de décision en faveur de l'Ethiopie, étant donné qu'elle ne pourront plus avoir confiance en l’organisation pour assurer leur intégrité et leur indépendance[25]. De plus, Hailé Sélassié accuse la SdN d’un traitement plus clément envers l’Italie mussolinienne[26]. Il met ainsi en doute la neutralité de l’organisation, et prévient des risques d’une telle attitude, qui revient à accepter la primauté de la force sur le droit, et l’impossibilité de remettre en cause le fait accompli[27]. L’absence de sanctions envers le pays qui entrave ouvertement les principes de la Société des Nations censés garantir la « sécurité collective » crée ainsi un précédent, qui pourra servir de justification aux futures violations des règles internationales. Cette déclaration résonne ainsi, à la lumière des évènements qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale, comme une mise en garde lucide contre les failles de la SdN.

La postérité du discours[modifier | modifier le code]

Pour Paul Henze, l'impact de ce discours est dû à l'éloquence de Haile Selassie qui lui « valut les applaudissements de la salle et la sympathie du monde entier »[28]. Pour Gontran de Juniac, « son discours fit sensation. »[29]. Malgré le « retentissement »[30] de cet appel, il semble n'avoir eu aucun effet direct[28].

Ce discours a joué un grand rôle dans la construction de l’image d’Haïlé Selassie comme figure emblématique du mouvement rastafari. Pour les Rastafaris, il est considéré comme un dieu et un roi, en partie pour avoir tenu tête avec dignité à la presse du monde entier et aux représentants des plus puissants pays du monde, alors qu’il était encore le seul chef d’État noir en Afrique[31].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Bahru Zewde, A History of Modern Ethiopia, 1855-1991, Oxford, and Addis Ababa University Press, 2002, p. 151
  2. N. D. Houghton, Situation actuelle de la Société des Nations, Publication de la Conciliation internationale, Bulletin n° 1-2, Paris, 1936, p. 41.
  3. « Nous demandons instamment que le Conseil prennent des mesures pour assurer l’application de la convention et pour arrêter les préparatifs militaires de l’Italie auxquels on attribue faussement un caractère défensif » (N. D. Houghton).
  4. Ibid, p. 43
  5. Gérard Prunier (did.), L’Ethiopie contemporaine, Karthala, 2007, p. 117.
  6. Marcel Griaule, La peau de l'ours, Paris, Gallimard, 1936, 222p.
  7. André Lewin, «Les Africains à l'ONU», 18/7/2016, sur le site guineeconakry.info, consulté le 27/10/2016.
  8. Ray Moseley, Mussolini's Shadow: The Double Life of Count Galeazzo Ciano, Yale University Press, 1999, p. 27.
  9. John H. Spencer, Ethiopia at bay : a personal account of the Haile Selassie years, Reference Publications Inc., 1987, p. 74.
  10. « I, Haile Selassie I, Emperor of Ethiopia, am here today to claim that justice which is due to my people, and the assistance promised to it eight months ago » voir le site.
  11. « Les Membres de la Société s'engagent à respecter et à maintenir contre toute agression extérieure l'intégrité territoriale et l'indépendance politique présente de tous les Membres de la Société », article 10 du Pacte de la Société des Nations, in Pierre Gerbet, Le rêve d'un ordre mondial, de la SDN à l'ONU, Imprimerie nationale, 1996, p. 19.
  12. «  The Council and the Assembly unanimously adopted the conclusion that the Italian Government had violated the Covenant », voir le site
  13. « The Italian aircraft then resorted to mustard gas », ibid
  14. « It has above all attacked populations far removed from hostilities, in order to terrorize and exterminate them », ibid
  15. Antonicelli Franco, Trent'anni di storia italiana 1915–1945, p. 79.
  16. « It was thus that, as from the end of january, 1936, soldiers, women, children, cattle, tivers, lakes and pastures were drenched continually with this deadly rain », « the deadly rain that fell from the aircraft made all those whom it touched fly shrieking in pain », voir le site.
  17. « I ask the fifty-two nations not to forget today the policy upon wich they embarked eight months agos », voir le site
  18. « What real assistance was given to Ethiopia by the fifty two nations who had declared the Rome Governement guilty of a breach of the Covenant and had undertaken to prevent the triumph of the aggressor ? », voir le site
  19. « Si un Membre de la Société recourt à la guerre, contrairement aux engagements pris aux articles 12, 13 ou 15, il est ipso facto considéré comme ayant commis un acte de guerre contre tous les autres Membres de la Société », Pacte de la Société des nations, sur [1].
  20. « Les Membres de la Société conviennent, en outre, de se prêter l'un à l'autre un mutuel appui dans l'application des mesures économiques et financières à prendre en vertu du présent article pour réduire au minimum les pertes et les inconvénients qui peuvent en résulter », ibid
  21. « I have asked for financial aassistance for the purchase or arms. That assistance has been constantly refused to me. What, the, in practice, is the meaning of Article 16 of the covenant and of collective security ? », https://www.mtholyoke.edu/acad/intrel/selassie.htm
  22. « I assert that the problem submitted to the Assembly today is a much wider one. It is not merely a question of the settlement of Italian aggression. It is collective security : it is the very existence of the League of Nations.», ibid
  23. « It is the confidence that each State is to place in international treaties », ibid
  24. « I did not hesitate to declare […] that in that struggle I was the defender of the cause of small States exposed to the greed of a powerful neighbour », ibid
  25. « It is the value of promises made to small States that their integrity and their independence shall be respected and ensured », ibid
  26. « Unhappily for Ethiopia this was the time when a certain Government considered that the European situation lmade it imperative at all costs to obtain the friendship of Italy », ibid
  27. « That is why I decided to come myself […] to give Europe a warning of the doom that awaits it, if it should bow before the accomplished fact », ibid
  28. a et b Paul B. Henze, Histoire de l'Éthiopie, Moulin du pont, 2004, p. 221
  29. Gontran de Juniac, Le dernier Roi des Rois. L'Éthiopie de Haïlé Sélassié, Paris, L'Harmattan, 1994, p. 187.
  30. Berhanou Abebe, Histoire de l'Éthiopie d'Axoum à la révolution, Édition Maisonneuve & Larose, 1998, p. 183.
  31. Leonard E. Barrett, The Rastafarians, p. 252

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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