Discours de Dakar
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Relations franco-africaines (en) |
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Le discours de Dakar est une allocution écrite par Henri Guaino et prononcée par le président de la République française, Nicolas Sarkozy, le , à l'université Cheikh-Anta-Diop de Dakar au Sénégal, devant des étudiants, des enseignants et des personnalités politiques. Le discours, dans lequel Nicolas Sarkozy affirme notamment que « l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire », a choqué par ses clichés sur l'homme africain et a contribué à dégrader l'image de la France en Afrique.
Circonstances
[modifier | modifier le code]Le candidat Nicolas Sarkozy, avant son élection à la présidence française lors de l'élection de , prône la fin de la Françafrique, au profit du développement d'un simple partenariat entre la France et l'Afrique. Il n'est cependant pas sans savoir que l'image de la France en Afrique s'est dégradée depuis la loi du portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés (notamment l'article 4, finalement abrogé en , sur la reconnaissance dans les programmes scolaires du « rôle positif de la présence française outremer ») et la politique d'immigration choisie avec la loi du 24 juillet 2006 relative à l'immigration et à l'intégration[1].
C'est dans ce contexte que Nicolas Sarkozy, accompagné du ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, et de deux de ses secrétaires d'État, Jean-Marie Bockel, chargé de la Coopération et de la Francophonie, et Rama Yade, chargée des Affaires étrangères et des Droits de l'homme, se rend en voyage officiel dans plusieurs pays d'Afrique. Il débute en Libye le , pour remercier le dictateur Mouammar Kadhafi d'avoir rendu possible la libération des infirmières bulgares[2].

D'une durée de 50 minutes, le discours de Nicolas Sarkozy est rédigé par son conseiller Henri Guaino[3]. Il est prononcé à Dakar devant un parterre d'universitaires triés sur le volet, les vrais étudiants potentiellement hostiles ayant été écartés[3].
Dans ce discours[4], il qualifie « la traite négrière et l'esclavage » de « crimes contre l'homme, crimes contre l'humanité », dénonce certains effets néfastes de la colonisation : « Ils ont cru qu'ils étaient la civilisation […]. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale. […] Le colonisateur a pris, s'est servi, il a exploité, il a pillé des ressources […]. Ils ont eu tort. […] Ils se trompaient mais certains étaient sincères. » « Votre déchirure et votre souffrance sont les nôtres et sont donc les miennes » affirme-t-il. Il invite aussi l'Afrique à faire sa propre autocritique, les échecs présents du continent contrebalançant les torts des colonisateurs[3] « L'Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur : la colonisation n'est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux, des génocides, des dictateurs, du fanatisme, de la corruption et de la prévarication ». Dans le passage le plus polémique, il explique qu'il faudrait chercher les freins au développement du continent au sein d'une identité africaine[5] :
« Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire […]. Jamais il ne s'élance vers l'avenir […]. Dans cet univers où la nature commande tout, l'homme reste immobile au milieu d'un ordre immuable où tout est écrit d'avance. […] Il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès. »
Réactions
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Ce discours vaut à Nicolas Sarkozy les félicitations de Thabo Mbeki, président de l'Afrique du Sud[6], mais aussi une vague d'hostilité en Afrique[3], et de nombreuses critiques, qui peuvent être rassemblées en deux principales catégories : d'une part la quasi-absence de repentance pour les fautes françaises commises à l'époque coloniale, d'autre part, la condescendance, voire l'arrogance et le paternalisme affichés[1],[7],[3],[8].
Doudou Diène, rapporteur spécial de l'ONU sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l'intolérance qui y est associée, déclare à la tribune de l'ONU que « dire que les Africains ne sont pas entrés dans l'Histoire est un stéréotype fondateur des discours racistes des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles »[9],[10].
L'analyse faite en par 42 ambassadeurs français est que le discours a contribué à dégrader l'image de la France en Afrique[11].
Moins de trois mois après que le discours a été prononcé, son auteur Henri Guaino le défend dans un entretien accordé à Libération :
« Le discours de Dakar contient le réquisitoire le plus implacable contre la colonisation… Nicolas Sarkozy a dit aux jeunes Africains : L'héritage de la colonisation est aussi le vôtre. Il y a tous les crimes, mais il y a aussi les droits de l'homme, l'égalité hommes-femmes, l'universalisme… [...] Le discours de Dakar n'exprime aucun sentiment de supériorité. Il parle aux Africains non comme à des enfants mais comme à des frères… Quant à l'éternel recommencement, c'est un imaginaire commun à toute l'humanité à certains moments de son histoire… Chaque civilisation a fait sa propre synthèse. L'Afrique doit faire la sienne[12]... »
Il soutient également que la phrase : « L'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire » est une référence au Martiniquais Aimé Césaire déclarant : « Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l'Histoire »[13].
Un an plus tard jour pour jour, Henri Guaino revient sur ce discours dans une tribune au Monde, affirmant notamment que « L'homme africain est entré dans l'histoire et dans le monde, mais pas assez. Pourquoi le nier ? ». Il estime que « toute l'Afrique n'a pas rejeté le discours de Dakar » et que l'« on a beaucoup parlé des critiques, moins de ceux qui ont approuvé, comme le président de l'Afrique du Sud, M. Thabo Mbeki »[14].
Le , le président sénégalais, Abdoulaye Wade, prend la défense de Nicolas Sarkozy, selon lui « victime de son nègre »[15].
Le , Ségolène Royal, née à Dakar, présidente de la région Poitou-Charentes et candidate socialiste à l'élection présidentielle de contre Sarkozy, prononce un discours, dans la capitale sénégalaise, dans lequel elle déclare notamment : « Quelqu'un est venu ici vous dire que “l'homme africain n'est pas entré dans l'Histoire”. Pardon pour ces paroles humiliantes et qui n'auraient jamais dû être prononcées et qui n'engagent pas la France. Car vous aussi, vous avez fait l'histoire, vous l'avez faite bien avant la colonisation, vous l'avez faite pendant, et vous la faites depuis »[16].
Le , Rama Yade, native aussi de Dakar, prend ses distances avec Nicolas Sarkozy sur ce discours controversé, en affirmant que pour elle « l'homme africain est le premier à être entré dans l'Histoire »[17].
Nicolas Sarkozy se justifie longuement sur ce discours dans son livre autobiographique Le Temps des tempêtes en [18],[19].
Verbatim
[modifier | modifier le code]- « Le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy », Le Monde, (consulté le ).
- « Discours à l'Université de Dakar », sur elysee.fr (version du sur Internet Archive).
- « Déclaration de M. Nicolas Sarkozy, Président de la République, sur sa conception de l'Afrique et de son développement, à Dakar le », sur vie-publique.fr.
Notes et références
[modifier | modifier le code]- Gounin 2009.
- ↑ Jean-Marie Cambacérès, « Nicolas Sarkozy : le « discours de Dakar » en », dans Dans les coulisses des voyages présidentiels : du général de Gaulle à François Hollande, Paris, Le Cherche midi, coll. « Documents / politique », , 286 p.-8 p. de pl. (ISBN 978-2-7491-3242-6 et 978-2-7491-3243-3), p. 47 [lire en ligne].
- Philippe Bernard, « Le faux pas africain de Sarkozy », Le Monde, (consulté le ).
- ↑ Nicolas Sarkozy, le discours de Dakar.
- ↑ Philippe Bernard et Christophe Jakubyszyn, « À Dakar, Nicolas Sarkozy appelle l'Afrique à "renaître" et à "s'élancer vers l'avenir" », Le Monde, (consulté le ).
- ↑ Philippe Bernard, « Le président sud-africain Thabo Mbeki remercie M. Sarkozy pour son discours de Dakar sur l'Afrique », Le Monde, (consulté le ).
- ↑ Philippe Bernard, « Des intellectuels africains en colère », Le Monde, (consulté le ).
- ↑ « Sarko la gaffe », Courrier international, (consulté le ).
- ↑ Florian Delorme, « Du post-colonialisme à la blackness : vers une nouvelle africanité - Épisode 3/3 - La fabrique de l'exotisme », Cultures Monde, France Culture, (consulté le ).
- ↑ Sylvain Biville, « ONU : Sarkozy accusé de légitimer intellectuellement le racisme », sur Rue89, .
- ↑ Philippe Bernard, « L'image très dégradée de la France en Afrique », Le Monde, (consulté le ).
- ↑ Alain Auffray (intervieweur) et Henri Guaino (interviewé), « Le refus de lire la lettre de Guy Môquet est incompréhensible », Libération, (version du sur Internet Archive).
- ↑ Guaino 2012.
- ↑ Henri Guaino, « L'homme africain et l'histoire », tribune, Le Monde, .
- ↑ « Discours de Dakar en : Sarkozy a été “victime de son nègre” », RFI, .
- ↑ AFP, « Ségolène Royal demande “pardon” pour le “discours de Dakar” de Nicolas Sarkozy », Le Monde, .
- ↑ « Discours de Dakar : Rama Yade prend ses distances avec Sarkozy », Le Parisien, .
- ↑ Chloé Maurel, « DIENE Doudou », Le Maitron, sur maitron.fr, .
- ↑ Sarkozy 2020.
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]Monographies :
- [Ba Konaré 2008] Adame Ba Konaré, Petit précis de remise à niveau sur l'histoire africaine à l'usage du président Sarkozy, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », , 347 p. (ISBN 978-2-7071-5637-2).
- [Chrétien 2008] Jean-Pierre Chrétien (dir.), L'Afrique de Sarkozy : un déni d'histoire, Paris, Karthala, coll. « Disputatio », , 203 p. (ISBN 978-2-8111-0004-9, lire en ligne). Avec des contributions de Pierre Boilley, Achille Mbembe, Ibrahima Thioub et Jean-François Bayart.
- [Gassama 2008] Makhily Gassama (dir.), L'Afrique répond à Sarkozy : contre le discours de Dakar, Paris, Philippe Rey, , 540 p. (ISBN 978-2-84876-136-7 et 978-2-84876-317-0, lire en ligne). Avec des contributions de Zohra Bouchentouf-Siagh (d), Demba Moussa Dembélé, Mamoussé Diagne (d), Souleymane Bachir Diagne, Boubacar Boris Diop, Babacar Diop Buuba, Dialo Diop, Makhily Gassama (d), Koulsy Lamko, Gourmo Abdoul Lô, Louise-Marie Maes Diop, Kettly Mars, Mwatha Musanji Ngalasso, Patrice Nganang, Djibril Tamsir Niane, Théophile Obenga, Jean-Luc Raharimanana, Bamba Sakho, El Hadj Ibrahima Sall, Mahamadou Siribié, Adama Sow Dièye, Odile Tobner et André Yoka Lye Mudaba.
- [Mbem 2007] André Julien Mbem, Nicolas Sarkozy à Dakar : débats et enjeux autour d'un discours, Paris, L'Harmattan, coll. « Études eurafricaines », , 112 p. (ISBN 978-2-296-04637-5 et 978-2-296-18793-1, lire en ligne).
Articles et chapitres :
- [Agier 2008] Michel Agier, « L'Afrique en France après le discours de Dakar », Vacarme, no 42, , p. 79–81 (ISBN 978-2-354-80009-3, DOI 10.3917/vaca.042.0079, lire en ligne) ; republié dans Michel Agier (dir.) et Rémy Bazenguissa Ganga (dir.), L'Afrique des banlieues françaises (colloque organisé à l'EHESS le par le Centre d'études africaines et articles postérieurs), Paris et Brazzaville, Makitec / Pan-africaine revue de l'innovation (Paari), coll. « Germod », , 186 p. (ISBN 978-2-84220-054-1), p. 51–55 [lire en ligne [PDF]].
- [Barthélémy 2011] Pascale Barthélémy, « « Nul ne peut faire comme si rien n'était arrivé. » : Retour sur la réception du « discours de Dakar » », Écrire l'histoire, no 7, , p. 33–42 (ISBN 978-2-35698-024-3, DOI 10.4000/elh.371).
- [Chrétien 2007] Jean-Pierre Chrétien, « Le discours de Dakar : Le poids idéologique d'un « africanisme » traditionnel », Esprit, no 339 « Qu'est-ce que le sarkozysme ? », , p. 163–181 (ISBN 978-2-909210-60-5, DOI 10.3917/espri.0711.0163, HAL halshs-00700244).
- [Diop et Marcoux 2014] Aladji Madior Diop et Richard Marcoux, « De la conception néo-malthusienne du « discours de Dakar » de Sarkozy : note de recherche », African Population Studies, vol. 28, no 3, , p. 1380–1388 (DOI 10.11564/0-0-633, lire en ligne).
- [Gounin 2009] Yves Gounin, chap. 2.2.1 « Le discours de Dakar », dans La France en Afrique : le combat des anciens et des modernes, Bruxelles, De Boeck, coll. « Le point sur... / Politique », , 192 p. (ISBN 978-2-8041-0221-0, 978-2-80418-000-3 et 978-2-80734-869-1, DOI 10.3917/dbu.gouni.2009.01), p. 77–81 [lire en ligne].

- [Kounkou 2010] Charles Kounkou, « L'ontologie négative de l'Afrique : Remarques sur le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar », Cahiers d'études africaines, EHESS, vol. 50, nos 198-200, , p. 755–770 (ISBN 978-2-7132-2252-8, DOI 10.4000/etudesafricaines.16349, JSTOR 29782788, lire en ligne).
- [Lecolle 2009] Michelle Lecolle, « Le discours de Dakar : Représentations et stéréotypes dans un discours en Afrique sur l'Afrique », Le Discours et la Langue : revue de linguistique française et d'analyse du discours, t. 1, no 1 « Ethnotypes et sociotypes : normes, discours, cultures », , p. 39–57 (ISBN 978-2-87525-004-9, HAL halshs-03132914).
Réponses de l'auteur et de l'orateur du discours :
- [Guaino 2012] Henri Guaino, La Nuit et le Jour, Paris, Plon, , 281 p. (ISBN 978-2-259-21969-3).

- [Sarkozy 2020] Nicolas Sarkozy, Le Temps des tempêtes, Paris, Éditions de l'Observatoire, , 522 p. (ISBN 979-10-329-1716-9 et 979-10-329-1718-3, lire en ligne)
; rééd. J'ai lu, coll. « Document » (no 13266), , 510 p. (ISBN 978-2-290-25750-0).
Articles connexes
[modifier | modifier le code]- Stéréotypes sur l'histoire de l'Afrique
- Idéologie coloniale française
- Politique étrangère de la France
- Histoire de l'Afrique
- Liste des voyages présidentiels à l'étranger de Nicolas Sarkozy
Liens externes
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