De Provinciis consularibus

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Le De provinciis consularibus (Sur les provinces consulaires) est un discours de Cicéron prononcé devant le sénat en juin ou juillet 56 a.C.n[1].

Il marque le retournement politique de Cicéron après les accords de Lucques.

Contexte politique et contraintes institutionnelles[modifier | modifier le code]

Les accords de Lucques[modifier | modifier le code]

En 60, César, Pompée et Crassus se sont entendus, sous seing privé, pour se répartir des zones d'influence. C'est le premier triumvirat, qui rencontre l'opposition, plus ou moins forte, du parti aristocratique (les Optimates).

La fin de l'année 57 et le premier trimestre de 56 voient un retour en force de ce parti aristocratique. César et Pompée se sentent menacés dans leurs positions. Ils se réunissent à Lucques (avec Crassus) pour réagir de commun accord. Ce pacte qu'ils concluent en avril 56 est un véritable coup de force par lequel ils s'approprient le consulat pour 55 et la répartition des proconsulats (donc des forces armées[2]) pour les années à venir. Le parti des Optimates est défait. Magistrats et sénateurs se précipitent en nombre à Lucques pour faire allégeance[3].

L'attribution des provinces consulaires[modifier | modifier le code]

La Lex sempronia de provinciis consularibus de 123 (Loi sempronia sur l'administration des provinces) imposait de tirer au sort les provinces qu'administreraient les consuls à élire après leur sortie de charge. Ce tirage au sort devait avoir lieu avant les élections, cela pour éviter tout risque de concussion pendant la charge[4].

Est concernée dans ce discours l'attribution des provinces consulaires pour les consuls qui exerceront en 55.

Le premier point à débattre est de choisir les deux provinces qui seront en jeu, et donc le rappel de deux proconsuls en place[5]. Deux propositions sont déposées :

  • la Gaule Cisalpine et la Gaule Narbonnaise, toutes deux gérées par César, l'un des consuls de 59 ;
  • la Syrie et la Macédoine, respectivement détenues par Gabinius et Pison, les consuls de 58.

La position de Cicéron[modifier | modifier le code]

Attitude de Cicéron envers les trois proconsuls en charge[modifier | modifier le code]

Pison et Gabinius[modifier | modifier le code]

Cicéron leur voue une haine tenace. Il les tient pour responsables du vote de son exil et de la mise sous séquestre de ses biens, en mars 58. Depuis son retour en septembre 57, il saisit chaque occasion pour les flétrir.

César[modifier | modifier le code]

Ils sont radicalement opposés politiquement : Cicéron se veut le chef de file des Optimates, César celui des Populares.

Le représentant de César à Rome, l'agitateur Clodius Pulcher, déteste Cicéron et cherche à lui nuire à chaque occasion. En particulier, il tente de s'opposer par tout moyen à la reconstruction de sa maison sur le Palatin, rasée lors de son exil. Le dernier épisode en date de cette saga est tout récent: voir l'article De Haruspicum responsis.

Néanmoins, César et Cicéron s'estiment. Leur opposition, parfois frontale, est d'ordre politique, pas personnel. Dans le discours, Cicéron retrace tout l'historique de leurs relations, depuis leur jeunesse:

« Plus tard, quand je me suis engagé à fond dans la vie politique, nous avons eu des divergences d'opinion, mais, tout en étant séparés par les idées, nous restions unis par l'amitié. » (XVII, 40).

Jamais César ne s'en prendra à Cicéron, même au sommet de sa puissance. Il usera toujours de sa clementia à son égard.

Prise de position[modifier | modifier le code]

Sans surprise, Cicéron défend la seconde proposition. Toute la première partie du discours est une attaque en règle de l'administration des proconsuls Pison et Gabinius, ses bêtes noires. Comme d'habitude quand il parle de ces deux personnages, il démonte avec acharnement et outrance leurs comportement et réalisations : ils ont fait plus de tort à Rome qu'Hannibal eût rêvé d'en faire ! (II, 4).

Beaucoup plus étonnant est la suite : Cicéron défend l'œuvre de César en Gaules et plaide pour qu'on lui donne le temps nécessaire pour l'achever : il approche de la victoire décisive et ce serait folie pour l'État que de le rappeler. Il s'oppose également à une suggestion de ne dépouiller César que de l'une de ses provinces, la Transalpine[6].

A ceux qui s'étonnent, en pleine séance du Sénat, pendant le discours, du retournement de Cicéron[7], il réplique que l'intérêt de l'État doit primer sur tout, même sur ses ressentiments intimes[8] .

Les suites[modifier | modifier le code]

Quelle que soit l'interprétation que l'on donne au "revirement" de Cicéron, force est de constater qu'il voit sa situation s'améliorer sur plusieurs points, en particulier:

  • on n'entend plus parler de difficulté quant à la reconstruction de sa demeure du Palatin. César a dû donner ses ordres à Clodius de stopper la guérilla;
  • son frère Quintus rejoint l'état-major de César en Gaule, en qualité de légat. On le voit occuper des postes de commandement de légion.

Notons aussi qu'il peut continuer son oeuvre de vengeance contre les consuls de 58, ces proches de César et de Pompée, qu'ils jugent responsables de son exil[9].

Durant les années qui suivent, Cicéron ne joue plus de rôle politique de premier plan. Il s'investit dans ses tâches d'avocat et d'écrivain[10].

Jugement[modifier | modifier le code]

Les historiens ont jugé souvent sévèrement ce retournement de Cicéron.

Lui-même n'en était guère fier. Dans une lettre[11] contemporaine à son ami Atticus, datée de fin juin / début juillet, lettre qui accompagne la copie d'un ouvrage (vraisemblablement le discours), il décrit son attitude comme subturpicula, « un peu honteuse », puis il écrit :

« ... et puisque ceux qui ne peuvent rien ne veulent plus de moi, je chercherai des amis parmi ceux qui ont la puissance. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous le conseille, allez-vous dire encore. Oui, je le sais, et je n'ai été qu'un âne. Enfin, le temps est venu où je veux, à défaut d'autres amis, m'aimer un peu moi-même. » »

Pierre Grimal, grand connaisseur de Cicéron, résume ainsi son sentiment :

« Même si la "palinodie" servait ses intérêts les plus immédiats, les plus égoïstes, peut-on lui reprocher, après qu'il eût subi les épreuves de l'exil, de ne pas s'être engagé dans une lutte perdue d'avance et d'avoir renoncé à ce qui n'eût été qu'un entêtement stérile, ruineux non seulement pour lui mais pour son frère[12] et tous les siens ?[13]. » »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  • Les citations du discours, dans le corps ou les notes, reproduisent la traduction de Jean Cousin (CUF).
  1. Pour une discussion sur la datation, voir Cousin 1962, p. 172-173.
  2. Les provinces consulaires sont celles qui concentrent les armées du fait des activités militaires qui s'y déroulent. En l’occurrence, ici, la Syrie et la confrontation avec les Parthes, les Gaules et la Macédoine, clé du front balkanique. Les autres provinces sont dévolues aux préteurs.
  3. Voir l'article Accords de Lucques pour les détails et références.
  4. Dans peu de temps, en 52, une nouvelle loi imposera un délai de 5 ans entre la charge et la procharge. Ce n'est donc pas encore le cas en 56 : les consuls prennent leur proconsulat dès la fin de leur charge, voire quelques semaines avant.
  5. Ce ne sont donc pas des conditions géopolitiques ou géostratégiques qui guident le choix que doit opérer le sénat, mais, comme souvent dans la politique romaine, des questions de personne. Cicéron est explicite dès la première phrase du discours: « ... quelles sont, de préférence à toute les autres, les personnalités qu'il y a lieu, selon moi, de rappeler de leurs provinces. »
  6. Et donc de le priver du commandement militaire de la guerre. C'est bien l'enjeu qui se cache derrière cette proposition, désarmer César.
  7. Le consul en charge L. Marcus Philippus le lui objecte en l'interrompant: que Cicéron s'en prenne vivement à Pison et Gabinius, on peut le comprendre, mais qu'il louange César qui lui fit beaucoup de tort aussi, c'est plus difficile à suivre !.
  8. VIII,18 - IX, 23. Par exemple: « Je dois être l'ami, comme je l'ai toujours été, de la République. Eh quoi ? Si dans l'intérêt de l'État je mets de côté mes inimitiés, qui donc aura le droit de me blâmer ?  »
  9. Voir par exemple son attaque haineuse Contre Pison, prononcée en 55.
  10. Il s'attelle au De oratore, par exemple. Sur la période qui suit, voir Grimal 1986, chapitre XI, p. 229 - 258.
  11. Ad Atticum, IV, 5. Traduction en ligne (lettre 106 erronément datée) - texte latin en ligne.
  12. Quintus Cicero était allé plaider auprès de César la cause de son frère, alors en exil. On ne connait pas la teneur du pacte conclu, mais César leva son veto. Il pressait à présent pour obtenir le retour prévu de la part de Quintus.
  13. Grimal 1986, p. 225.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Grimal 1986 : Pierre Grimal, Cicéron, Paris, 1986.
  • Cicéron, Discours, Tome XV (Pour Caelius - Sur les provinces consulaires - Pour Balbus), texte établi et traduit par Jean Cousin, Paris, CUF, 1962.
  • Cousin 1962 : Jean Cousin, Notice au De provinciis consularibus, dans le précédent, p. 149-177.