Dédiabolisation du Front national

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La dédiabolisation du Front national est une expression de rhétorique politique formée à la fin des années 1980 par les responsables du parti politique français Front national en réponse aux critiques disqualifiantes et « diabolisantes » dont le parti a fait l'objet[1]. Bien que considérablement médiatisée et renforcée par Marine Le Pen depuis son élection à la tête du parti en 2011, la stratégie de dédiabolisation n’est pas une nouveauté, elle s’inscrit dans la continuité d’actions passées et de discours modérés visant à afficher une façade de respectabilité[2]. Afin de donner aux membres du parti et à son programme une image s'éloignant ou prétendant s'éloigner de l'extrême droite, et d'être plus acceptable aux yeux des électeurs, Marine Le Pen s'inscrit contre les propos polémiques antisémites, racistes et négationnistes de son père Jean-Marie Le Pen, fondateur du mouvement.

Histoire[modifier | modifier le code]

Dans Le Monde du 2 septembre 1989, le terme apparaît pour la première fois dans un article sur le Front national qui, lors de son université d'été, a décidé d'entreprendre sa « dédiabolisation »[3]. Le terme est construit à partir de celui de « diabolisation » qui est également un néologisme[1].

Pour les universitaires Alexandre Dézé et Valérie Igounet, la notion elle-même, sans avoir toujours été dénommée ainsi, serait « consubstantielle » au FN : le premier souligne que « la création de l'organisation frontiste en 1972 procède de l'adoption même de cette stratégie — même si le terme n'existe pas encore. Le FN fut en effet fondé par les responsables du mouvement nationaliste-révolutionnaire Ordre nouveau dans le but de se constituer une façade politique légaliste et de participer aux élections législatives de 1973 »[4]. Valérie Igounet précise que « dès son apparition, ce qui n'est encore qu'un groupuscule tente de s’affranchir de la dénomination d’extrême droite et de son lien avec l'organisation néo-fasciste Ordre nouveau »[5].

Valérie Igounet considère que cette démarche « se concrétise réellement aux lendemains des régionales du printemps 1992 », par le biais d'« une note interne — méconnue — rédigée à la suite d'une réunion de travail du cercle mégrétiste (17 avril 1992) ». Celle-ci dresse comme objectif d'acquérir une image « moins péjorative et plus nationaliste »[5].

Selon Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg, spécialistes de l'extrême droite, c'est « après les manifestations-fleuves appelant à la défense de la République contre la « menace » de la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2002 [que] les cadres entourant Marine Le Pen (Louis Aliot, Marie-Christine Arnautu, etc.) sont convaincus que le parti doit engager une stratégie connue sous le nom de « dédiabolisation » : évacuation de l'antisémitisme, de l'antisionisme, du racialisme, évacuation ou soumission des radicaux présents dans le parti à la ligne définie, soumission ou évacuation des militants nationaux-catholiques afin de « déringardiser » et « déconfessionnaliser » le FN, offre politique plus sociale, accentuation des propositions de République référendaire afin de contrer l'accusation de fascisme ». Les deux universitaires citent le passage d'Alain Soral au FN comme l'un des « ratés » de cette stratégie[6]. Marine Le Pen esquisse les traits de sa stratégie de dédiabolisation dans son ouvrage À contre flots, rédigé en 2006[7].

Louis Aliot, vice-président du FN, affirme : « La dédiabolisation ne porte que sur l’antisémitisme. En distribuant des tracts dans la rue, le seul plafond de verre que je voyais, ce n’était pas l’immigration, ni l’islam… D’autres sont pires que nous sur ces sujets-là. C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. Il n’y a que cela… À partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste [...] »[8].

Le terme de dédiabolisation est apparu parmi les 150 nouveaux mots proposés par Le Larousse au printemps 2016[5]. Valérie Igounet relève en 2015 que « depuis quelques années », ce mot est régulièrement associé au FN[5].

En août 2015, peu avant son exclusion du FN, Jean-Marie Le Pen indique avoir « toujours dit que la dédiabolisation était un leurre, puisque ce sont nos adversaires qui nous diabolisent »[9].

Pour le politologue Alexandre Dézé, « La dédiabolisation fait partie du répertoire stratégique ordinaire du parti et plus largement de tout parti. [...] Ce travail n'a jamais vraiment cessé au FN depuis sa création, avec des phases d'intensification, comme à partir de la fin des années 1980, au moment où Bruno Mégret devient délégué général, ou depuis que Marine Le Pen a pris la tête du parti[10] ». Le FN de Marine Le Pen se présente « sous les auspices d’un parti apparemment dédiabolisé tout en continuant d’exploiter les fondements radicaux de son identité[11]. »

Critiques[modifier | modifier le code]

Dans le débat public[modifier | modifier le code]

En 2011, Gaël Sliman, directeur général adjoint de BVA affirme que « l’opération de dédiabolisation et même de normalisation du FN entreprise depuis deux ans fonctionne[12] ».

SOS racisme déclarait en février 2012 que « la dédiabolisation du FN n’est qu’une farce à visée médiatique[13] ».

En mars 2013, après vingt-cinq ans au Front national, le conseiller régional d'origine antillaise Stéphane Durbec a quitté le parti en déclarant que la stratégie de dédiabolisation du FN n’était qu’une façade[14],[15].

Dans un numéro paru le 4 mars 2015, Charlie Hebdo ironise sur sa une à propos de la dédiabolisation du FN[16].

Militants et sympathisants[modifier | modifier le code]

Après une période d'infiltration de plusieurs mois en 2011 au sein du parti, la journaliste Claire Checcaglini publie en 2012 un ouvrage dans lequel elle expose une dichotomie entre la dédiabolisation annoncée et les discours extrémistes tenus par les membres du parti[17].

La politologue Nonna Mayer observe que les sondages annuels réalisés par la Commission nationale consultative des droits de l’homme « montrent un décalage certain entre le discours de la présidente du Front national et celui de ses soutiens. Les sympathisants déclarés de son parti se distinguent par un niveau record de rejet de l’Autre, rejet assumé puisque quatre sur cinq se définit comme « raciste ». Alors que Marine Le Pen a fait de l’antisémitisme un tabou, plus d’un sympathisant sur deux a des notes élevées sur une échelle de préjugés anti-juifs. Alors qu’elle prend soin de cibler le « fondamentalisme islamique » et non l’Islam, ses partisans ne font pas la différence. Ils se distinguent des proches de tous les autres partis par leur niveau exceptionnellement élevé d’« islamophobie », au sens de rejet de l’Islam, de ses pratiques, et de ses fidèles. La « dédiabolisation » entreprise par Marine Le Pen n’est pas en phase avec la vision du monde de ses sympathisants. Le « nouveau FN », à cet égard, ressemble encore beaucoup à l’ancien »[18].

L’universitaire Julien Boyadjian déclarait en décembre 2015 : « Sur Internet, le FN joue double jeu : dédiabolisation et radicalisation[19] ». On observe de plus l'apparition sur internet de militants d'extrême droite pratiquant le trolling en faveur du FN, cette pratique irait à l'encontre du mouvement de dédiabolisation du parti par les positions tranchées qu'ils adoptent contre leurs adversaires politiques. Cependant, cette participation des trolls qui cachent leur militantisme sur les media sociaux permet de créer des impressions de mouvement populaire en inondant les réseaux sociaux[réf. nécessaire][20] et ainsi de dédiaboliser ces idées. Cependant il est difficile d'établir un lien direct entre le FN et ces groupes de trolls, laissant supposer des initiatives indépendantes du parti.

Encadrement et personnalités ralliées[modifier | modifier le code]

Marine Turchi, journaliste à Mediapart, met en doute « la réalité de la « dédiabolisation » de Marine Le Pen » en soulignant sa collaboration avec Frédéric Chatillon et Axel Loustau[25], anciens responsables du Groupe union défense (GUD) qui « en ont gardé les traditions et le folklore ». Si elle « s'est bien gardée de s'afficher publiquement avec eux », la présidente du FN leur a notamment confié « les manettes des finances de son micro-parti, Jeanne »[26].

Une fois ralliées, les figures des années 2010 s'inscrivant dans la stratégie de dédiabolisation, telles que Robert Ménard, Gilbert Collard ou Franck de Lapersonne, montrent cependant une propension à paraître plus extrémistes que le FN lui-même, à l'instar de Claude Autant-Lara dans les années 1980. Libération souligne que « les impératifs de la « dédiabolisation » semblent beaucoup mieux intégrés par certains militants à l’arrière-plan radical, tels que les nombreux identitaires ayant pris souche au sein du Front national, formés à la communication par leur mouvement d’origine »[27].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Dézé 2015 La « dédiabolisation », p. 28
  2. La « dédiabolisation », p. 32-34
  3. « “Dédiabolisation” », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  4. Dézé 2015 La « dédiabolisation », p. 33
  5. a, b, c et d Valérie Igounet, « La dédiabolisation, c'est quoi au juste ? », sur blog.francetvinfo.fr/derriere-le-front, (consulté le 1er juillet 2015)
  6. Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg, Les Droites extrêmes en Europe, Éditions du Seuil, , 320 p., p. 236
  7. Abel Mestre et Caroline Monnot, « Les réseaux du Front national », dans Sylvain Crépon, Alexandre Dézé, Nonna Mayer, Les Faux-semblants du Front national : sociologie d'un parti politique, Presses de Sciences Po, , p. 54
  8. Entretien du 6 décembre 2013, in Valérie Igounet, Le Front national de 1972 à nos jours, Paris, Seuil, p. 420
  9. Valérie Igounet, « Le Pen - Faurisson : un rendez-vous manqué ? », France Télévisions, (consulté le 11 avril 2016).
  10. Julien Licourt, « Dédiabolisation ? «Parler de nouveau FN relève de la fiction politique» », sur Le Figaro, (consulté le 28 août 2015)
  11. « La dédiabolisation », p. 49
  12. « La dédiabolisation du Front national est en marche », sur www.letemps.ch (consulté le 20 décembre 2015)
  13. « "La dédiabolisation du FN n’est qu’une farce à visée médiatique", selon SOS racisme », sur L'Humanité (consulté le 20 décembre 2015)
  14. « Durbec : «La dédiabolisation du FN est une façade» », sur Le Figaro (consulté le 20 décembre 2015)
  15. « Stéphane Durbec, caution noire du Front national, a démissionné du Front national », sur francetv info (consulté le 20 décembre 2015)
  16. « «Charlie Hebdo» ironise sur la dédiabolisation du FN en une de son prochain numéro », sur Libération.fr (consulté le 20 décembre 2015)
  17. « Une journaliste infiltrée au cœur du Front national », sur Le Figaro (consulté le 20 décembre 2015)
  18. Mayer 2015
  19. « Julien Boyadjian : “Sur Internet, le FN joue double jeu : 'dédiabolisation' et radicalisation” », sur www.telerama.fr (consulté le 20 décembre 2015)
  20. William Audureau, « Les trolls sur Internet, nouveaux « colleurs d’affiches » du Front national », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  21. « Nébuleuse », sur Libération.fr
  22. Le salut nazi qui gêne Le Pen Libération, 24 novembre 2014
  23. Marine Turchi, « Axel Loustau, ancien du GUD, investi par le FN aux régionales », sur mediapart.fr,
  24. Marine Turchi et Thierry Vincent, « Les preuves de la sauvagerie de proches du Front national », sur mediapart.fr,
  25. Axel Loustau, associé de Frédéric Chatillon au sein de l'agence de communication Riwal, est aussi dirigeant de le société Vendome Sécurité — activités de sécurité privée —[21] et à l'initiative d’un « cercle frontiste ; Cardinal », qui doit rassembler les responsables de PME-PMI[22]. Figurant « en troisième position sur la liste frontiste des Hauts-de-Seine »[23], Alex Loustau est élu conseiller régional en 2015, et promu secrétaire départemental du FN[24].
  26. Marine Turchi, « La “GUD connection” parade à l'université d'été du FN », sur Mediapart, (consulté le 6 septembre 2015)
  27. Dominique Albertini, « Les électrons trop libres du Front national », sur liberation.fr, (consulté le 15 mars 2017).