Débat sur la norme du français québécois

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Le débat sur la norme du français québécois oppose deux camps : celui des « endogénistes » (terme forgé par Lionel Meney) ou « aménagistes », et l'autre, qu'on pourrait appeler celui des « exogénistes » ou des « internationalisants », ces derniers récusant le terme « exogéniste ». Les premiers considèrent que le français québécois doit avoir sa propre norme, distincte du français standard, les autres considèrent qu'en faisant cela, le français québécois se « ghettoïserait ». Ce débat rappelle la querelle des régionalistes et des exotistes, dans la littérature québécoise.

Il existe deux principaux « champs de bataille » pour ce débat : les dictionnaires québécois et les médias.[réf. nécessaire]

Note terminologique[modifier | modifier le code]

Quelques expressions synonymiques peuvent servir pour désigner cette notion :

  • Débat sur le français québécois ;
  • Débat du français québécois ;
  • Querelle du français québécois ;
  • Querelle sur le français québécois ;
  • Controverse du français québécois ;
  • Débat sur la qualité de la langue.

Origine[modifier | modifier le code]

Selon l'aménagiste Jean-Claude Corbeil, le débat remonterait jusqu'à 1760, mais se serait intensifié depuis 1955, soit peu avant le début de la Révolution tranquille[1].

Débat sur l’existence du débat[modifier | modifier le code]

L'existence du débat sur la norme du français québécois fait elle-même l'objet d'un débat. Dans un article paru dans Le Devoir, Jean-Claude Corbeil écrit que « trois consensus se sont dégagés »[1] sur le français québécois. Dans un autre article, Lionel Meney répond « ou bien il y a consensus, et alors il n'y a plus de débat, ou bien il y a débat, et alors il n'y a pas de consensus »[2].

Arguments employés par les deux camps[modifier | modifier le code]

Arguments
Endogénistes Exogénistes
Le français québécois vaut aussi bien que les autres variétés de français. Les francophones du monde entier essaient d'éviter les régionalismes à l'écrit et dans le style soutenu (comme en public). C'est aussi ce que devraient faire les Québécois.
Le français standard est un absolu qui n'existe pas. Le français standard est un absolu et le français de France est la variété de français qui tend le plus vers cet absolu.
Le français québécois a ses régionalismes (québécismes), et le français de France aussi (francismes) Le français de France a des régionalismes, mais beaucoup moins que n'en a le québécois. Les régionalismes ne se trouvent d'ailleurs qu'en région ou en périphérie de Paris (la province), puisque c'est Paris qui dicte la norme du français.
La culture québécoise rayonne partout dans la francophonie. C'est un signe de sa viabilité et de la facilité qu'on a à comprendre les francophones du Québec. Si les artistes québécois écrivent dans une langue qui n'est pas comprise de tous les francophones, pourquoi ces derniers se sentiraient-ils concernés et achèteraient-ils des produits québécois ?
Le français québécois est plutôt bien compris, où qu'on aille dans la francophonie. Le français québécois n'est bien compris qu'au Québec et dans les régions avoisinantes (Ontario, etc.). Le fait d'en faire une norme reviendrait à isoler le Québec et peut-être à favoriser l'anglicisation de ceux qui aspirent à une langue internationale.

Position d’institutions et de personnes notables[modifier | modifier le code]

Position de l’Office québécois de la langue française[modifier | modifier le code]

L'Office québécois de la langue française paraît pencher du côté de l'aménagisme. Lionel Meney écrit en 2005 dans Le Monde :

« Les aménagistes ont investi les lieux de pouvoir : secrétariat à la politique linguistique, Conseil et Office de la langue française, ministère de l'éducation [sic]... On peut mesurer leur progrès en comparant deux définitions officielles à vingt-cinq ans de distance : « La norme qui, au Québec, doit régir le français dans l'administration, l'enseignement, les tribunaux, le culte et la presse, déclarait l'Office de la langue française en 1965, doit, pour l'essentiel, coïncider à peu près entièrement avec celle qui prévaut à Paris, Genève, Bruxelles, Dakar... » En 1990, le Conseil de la langue française [dont on a fusionné une partie à l'Office en 2002] affirmait qu'il y a maintenant « consensus au Québec quant à l'existence d'un français standard d'ici dont la description constitue la prochaine étape obligée du projet collectif québécois d'aménagement de la langue ». En réalité, il n'y a pas de consensus. Le Conseil n'a écouté que ceux d'accord [sic] avec la création d'une « norme québécoise »[3]. »

Comme autre indication de la faveur qu'a l'endogènisme à l'Office, on peut citer le fait qu'Hélène Cajolet-Laganière, l'une des auteures du livre Le français au bureau[4] de l'Office est également l'un des auteurs de Oui... au français québécois standard[5]. Mme C.-Laganière a quitté l'Office il y a près de 30 ans et, étant à l'origine du FAB, elle conserve un privilège unique et exclusif de citation de son nom sur la page de couverture de l'ouvrage même si par suite de l'apport de Mme Guilloton le FAB a progressivement changé de facture au fil des éditions.

Position des Éditions Le Robert[modifier | modifier le code]

La maison d'édition Le Robert prend position dans la préface du Petit Robert 1993 :

« Ces données ne prétendent pas remplacer les descriptions spécifiques et plus exhaustives des belgicismes [...], et encore moins se substituer à des dictionnaires du français décrivant l'usage et la norme de cette langue dans une communauté sociale donnée (le Robert vient d'en faire la tentative très sérieuse au Québec, par le Dictionnaire québécois d'aujourd'hui). » [...] Le Nouveau Petit Robert, bien qu'il décrive fondamentalement une norme du français de France, inclut certains régionalismes de France et d'ailleurs pour souligner qu'il existe plusieurs « bons usages », définis non par un décret venu de Paris, mais par autant de réglages spontanés ou de décisions collectives qu'il existe de communautés vivant leur identité en Français. »

Le Dictionnaire québécois d'aujourd'hui a pour rédacteur principal l'endogèniste Jean-Claude Boulanger.

Position de l’Académie française[modifier | modifier le code]

L'Académie française semble tendre du côté de l'exogènisme. Son secrétaire perpétuel, Maurice Druon, fait des déclarations le sur les ondes de Radio France internationale qui font ensuite couler beaucoup d'encre au Québec[6],[7]. Ces déclarations ont pour effet de rallier pour l'occasion les médias québécois sous la bannière de l'aménagisme.

Dictionnaires endogénistes et exogénistes[modifier | modifier le code]

Article connexe : Lexicographie québécoise.

Certains dictionnaires s'inscrivent clairement dans l'un des deux camps, mais d'autres sont plus difficiles à cerner. La distinction est habituellement la suivante : les dictionnaires endogènistes possèdent une marque d'usage pour les francismes (parfois aussi pour les québécismes, comme c'est le cas du Grand Dictionnaire terminologique) ; les dictionnaires exogènistes ne fournissent une marque d'usage que pour les québécismes.

Le fait d'omettre la marque « québécisme » est presque toujours volontaire ; le fait d'omettre la marque « francisme » est souvent involontaire. D'ailleurs, la notion de francisme n'est pas connue en France, où on rédige des dictionnaires exogènistes sans le savoir, puisque la tradition pour le français standard est que la norme est dictée par Paris.[réf. nécessaire] Selon ce point de vue, Paris peut avoir ses particularismes comme l'argot, mais pas de régionalismes (francismes). On ne connaît probablement pas très bien d'ailleurs la conception endogèniste ou exogèniste du français en Europe.[réf. nécessaire]

Dictionnaire québécois-français[modifier | modifier le code]

Le Dictionnaire québécois-français (1999) de Lionel Meney fait clairement partie des dictionnaires exogènistes. À la manière des dictionnaires parus depuis le XIXe siècle au Québec, il compare le français québécois et le français standard, mais contrairement à eux, il se contente de décrire les québécismes sans jamais les condamner. Il est de nature descriptive, et non normative. L'une de ses innovations est de proposer des équivalences de registre correspondant, et non seulement de registre neutre ou soutenu. C'est un dictionnaire spécialisé, il ne traite donc pas de la langue générale à la manière d'un Robert ou d'un Larousse.

Dictionnaire du français plus et Dictionnaire québécois d’aujourd'hui[modifier | modifier le code]

Le Dictionnaire du français plus (1988) de Claude Poirier et le Dictionnaire québécois d'aujourd'hui (1992) de Jean-Claude Boulanger sont des dictionnaires généralistes faisant clairement partie du camp endogèniste. Ils tranchent avec la tradition établie au XIXe siècle en lexicographie selon laquelle on marque les canadianismes ou québécismes, et non les francismes (marque d'usage contestée par les exogènistes). Ils ne fournissent pas de marque d'usage désignant les régionalismes québécois, contrairement aux dictionnaires généralistes habituels (Robert, Larousse).

Voici ce qu'en dit Mireille Elchacar de l'Université de Sherbrooke :

« Le Dictionnaire du français Plus à l'usage des francophones d'Amérique (DFP) est paru en 1988. Il s'agit d'une adaptation par Claude Poirier et l'équipe du Trésor de la langue française au Québec d'un dictionnaire de la maison Hachette. Ce dictionnaire a d'abord été bien accueilli, en tant que premier dictionnaire général d'orientation descriptive (il y avait déjà eu des dictionnaires généraux plus normatifs), puisqu'il répondait à un besoin du public québécois d'avoir un ouvrage de référence pour la langue standard parlée au Québec. Mais le public a changé d'avis lorsqu'il s'est rendu compte que les emplois québécois n'étaient pas identifiés comme tels. En effet, dans sa politique éditoriale, le DFP choisit de ne pas marquer les québécismes mais plutôt les francismes. Le Dictionnaire québécois d'aujourd'hui (DQA), adaptation d'un dictionnaire de la maison Robert par Jean-Claude Boulanger, paru en 1992 allait encore plus loin dans la description de la langue française parlée au Québec. On a jugé que trop d'emplois et de mots familiers, très familiers, voire vulgaires parsemaient la nomenclature, alors qu'aucun ouvrage décrivant la langue standard ne faisait encore office d'ouvrage de référence en matière de langue au Québec. Ceci, couplé au fait que les québécismes n'étaient pas clairement identifiés, comme dans le DFP, a été la cause du peu de succès commercial de ce dictionnaire[8]. »

Le Grand dictionnaire terminologique[modifier | modifier le code]

Le Grand dictionnaire terminologique est une banque de données terminologiques endogèniste. Il ne donne pas toujours de marque d'usage pour les « québécismes », et en donne souvent une pour les « francismes ».

Franqus (Le Dictionnaire de la langue française – Le français vu du Québec)[modifier | modifier le code]

Franqus est un groupe de recherche dirigé par les endogénistes Hélène Cajolet-Laganière et Pierre Martel, professeurs à l'Université de Sherbrooke. Ce groupe a été mis sur pied afin de créer le Dictionnaire de la langue française – Le français vu du Québec, un ouvrage qui sera publié en version électronique et en version papier.

La nomenclature comprendra principalement des mots du français d'usage standard au Québec et en France. On y trouvera les marques « UQ » (usage québécois) et « UF » (usage français) pour identifier les mots qui sont caractéristiques d'un ou l'autre de ces usages respectifs. Par exemple, le mot « triangle » (commun à l'usage français et québécois) ne portera pas de marques ; « banc de neige » (terme québécois) portera la marque « UQ » alors que « congère » (mot français) portera la marque « UF ». Certaines des expressions particulières à d'autres aires de la francophonie, par exemple les helvétismes (usage suisse) seront consignés dans des articles thématiques inclus dans le dictionnaire.

Quelques endogénistes et exogénistes[modifier | modifier le code]

Endogénistes Exogénistes
Alain Dubuc André Major
Arthur Buies Annette Paquot
Chantal Bouchard Camille Roy
Claude Poirier Diane Lamonde
Hélène Cajolet-Laganière Georges Dor
Henri Wittmann André Laurendeau
Jacques Leclerc Jean-Paul Desbiens
Jean-Claude Boulanger Lionel Meney
Jean-Claude Corbeil Lysiane Gagnon
Jules-Paul Tardivel Raoul Rinfret
Louis-Alexandre Bélisle Jacques Maurais
Marie-Éva de Villers Robert Dubuc
Marty Laforest
Marthe Faribault
Michel Tremblay
Narcisse-Eutrope Dionne
Pierre Martel
Louis Mercier
Claude Verreault
Léandre Bergeron
Anne-Marie Beaudoin-Bégin

Il convient également de noter que, sur le plan des institutions, l'Office québécois de la langue française favorise l'endogénisme comme politique linguistique et que le "camp" des endogénistes est extrêmement hétéroclite alors que celui des exogénistes est relativement homogène.

Le débat et la question de la qualité de la langue dans les écrits et dans les médias[modifier | modifier le code]

Nom du document Auteur Date de parution
« La langue que nous parlons », Le Devoir, 21 octobre 1959, p. 4 André Laurendeau septembre 1959
Les Insolences du frères Untel Jean-Paul Desbiens septembre 1960
Hors de l'État, point de salut Radio-Canada décembre 1960
Les Belles-Soeurs Michel Tremblay 1968
Le joual c'est-tu un créole? Henri Wittmann 1973
La Normalisation favorise-t-elle l'implantation terminologique?, Le Terminogramme Office de la langue française 1982
Oui, mais quelle langue?, La Presse Lysiane Gagnon 1er avril 1989
Nos misères linguistiques Diane Lamonde 21 mai 1992
Les Misères de la langue française Denis Monière 1991-1992
Anna braillé ène shot Georges Dor 1996
Ta mé tu là? Georges Dor 1997
États d'âme, états de langue: essai sur le français parlé au Québec Marty Laforest 1997
À quoi bon des campagnes de bon parler si on livre l'école aux tenants du français d'ici? Diane Lamonde 12 juin 1997
Le Maquignon et son joual Diane Lamonde 1998
La langue et le nombril Chantal Bouchard 1998
La langue nationale Robert Saletti 21 mars 1998
Le Délanguissement: Perdre ses mots, avoir tout faux Jean-Luc Gouin 11 juillet 1998
Le plus gros et le meilleur Michel Lapierre septembre 2000
Les Langues françaises Jean-Luc Gouin automne 2001
Polémique à propos du Dictionnaire québécois-français Lionel Meney 2002
Dictionnaire québécois français Marthe Faribault septembre-décembre 2002
Louise Beaudoin a-t-elle « commis » un anglicisme? Claude Poirier 21 février 2003
Parler français comme un vrai Québécois? Lionel Meney 7 janvier 2004
Le français des Québécois - notre différence est devenue un atout Claude Poirier 16 janvier 2004
La Qualité de la langue et la norme Lionel Meney 26 janvier 2004
La m... à Guy A. Lionel Meney 29 janvier 2004
Le français d'ici, langue de Rabelais Claude La Charité 29 janvier 2004
La question linguistique au Québec. Faut-il rapatrier la norme? Lionel Meney juillet 2004
Le débat derrière la « qualité de la langue » au Québec Lionel Meney juillet 2004
Comparaison entre Le Devoir et Le Monde - Une illustration de la norme réelle du français québécois Marie-Éva de Villers 4 janvier 2005
Comparaison avec Le Monde pour établir la norme réelle du français québécois - Les mots et expressions propres au Devoir Marie-Éva de Villers 5 janvier 2005
Un autre dictionnaire québécois, pourquoi? Lionel Meney 7 janvier 2005
Un cas de révisionnisme linguistique Jean-Claude Corbeil 14 janvier 2005
Libre opinion: Décrire le français québécois ou en faire une norme? Lionel Meney, 20 janvier 2005
Dictionnaire et norme linguistique: la fiction et la réalité Annette Paquot 26 janvier 2005
Finie la quarantaine pour les lexicographes québécois! Claude Poirier 26 janvier 2005
Le dictionnaire du français standard en usage au Québec: un projet scientifique d'envergure Hélène Cajolet-Laganière 26 janvier 2005
Libre opinion : La soirée des Jutra : francophonie ou joualophonie ? Lionel Meney 23 février 2005
L'inquiétante hostilité québécoise au français Lionel Meney 20 mars 2005
Les Québécois racistes à l'endroit des Français? Le Canal Nouvelles (LCN) 28 mars 2005
Quand surgit le doute!? Le Devoir 1er et 2 octobre 2005
Comité des plaintes et de l'éthique de l'information - Decision - Numéro de dossier: D2005-04-071 et D2005-04-078 Conseil de presse du Québec 9 janvier 2006
Féminisation québécoise des termes: Maurice Druon jette un pavé dans la mare Radio-Canada 16 janvier 2006
Maurice Druon écorche le parler québécois Presse canadienne 16 janvier 2006
Le Bicorne de M, Druon... Marie-Éva de Villers 20 janvier 2006
Maurice Druon et nous Pierre Rioux 26 janvier 2006
La Mythologie de la parole par-devant Didier Fessou 19 août 2006
Le Conseil de presse rend onze décisions en matière d’éthique journalistique Conseil de presse du Québec 5 septembre 2006
Le joual et le québécois Paul Roux 1er août 2006
Oui... au français québécois standard Hélène Cajolet-Laganière et Pierre Martel 28 décembre 2006
Le clavardage, massacre de la langue ou renaissance linguistique? Frédérique Doyon 1er février 2007
Les Bilinguistes - Grands sorciers des langues phagocytaires Jean-Luc Gouin Hiver 2007
Bravo, Toc Toc? René Leclere 29 juillet 2007
La langue rapaillée: Combattre l'insécurité linguistique des Québécois Anne-Marie Beaudoin-Bégin Printemps 2015

Notes et références[modifier | modifier le code]

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]