Cryptie

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Jeune homme avec une lance, un pétase et une peau de léopard sur un bras. Coupe d'Onésimos, Staatliche Antikensammlungen de Munich.

La cryptie (en grec ancien κρυπτεία / krupteía[1], κρὐπτεια / krúpteia[2] ou κρυπτή / kruptế[3], formé sur le verbe κρύπτω / kruptô, « cacher, se cacher, dissimuler ») est une épreuve de l'initiation spartiate durant laquelle les jeunes gens vivent solitaires dans la campagne, survivant par leurs propres moyens. La cryptie est fondée sur un rituel d'inversion : avant de s'intégrer dans la polis, modèle spartiate de la cité-État, le jeune Lacédémonien doit passer par le contraire de la vie civique ordonnée.

Histoire[modifier | modifier le code]

La cryptie figure parmi les pratiques spartiates les plus connues, mais son importance réelle doit être relativisée : elle n'occupe qu'une place secondaire dans le système éducatif et ne concerne qu'un nombre limité de jeunes gens[4]. Du fait de sources divergentes, voire contradictoires, sa véritable nature est sujette à discussion parmi les historiens.

Sources[modifier | modifier le code]

La cryptie est évoquée par cinq sources antiques relativement tardives, puisque la plus ancienne remonte au IVe siècle av. J.-C.[5] : d'un passage de Platon, une scholie (commentaire) de ce même passage, un passage de Plutarque faisant référence à Aristote, un fragment d'Héraclide de Lembos faisant également référence à Aristote, préservé par le grammairien Athénée (IIe - IIIe siècles), un passage de Plutarque faisant référence à Phylarque.

D'autres textes en ont été rapprochés : un papyrus fragmentaire du British Museum (no187)[6] et un passage de Justin[7]. Le premier évoque un mode de vie à la dure rappelant celle des kryptes, mais les jeunes concernés doivent accomplir des travaux de terrassement et leur mission dure deux ans. La fin du fragment cite « Agésilas le Spartiate » ; il paraît donc exclu que les propos précédents portent effectivement sur Sparte[8]. Selon le second, Lycurgue institue une retraite des enfants devenus pubères à la campagne où ils mènent une vie austère, ne rentrant à la ville qu'une fois adultes. Vu la classe d'âge concernée, il s'agit plutôt d'une dramatisation de l'agôgê plutôt que d'une évocation de la cryptie[8].

Platon[modifier | modifier le code]

Dans Les Lois de Platon, le Spartiate Mégillos énumère les différents types de vertus pratiquées dans sa cité. Après les repas en commun - les syssities - la pratique de la gymnastique et la chasse, il cite « l'endurance à la douleur ». Parmi les exercices destinés à l'acquérir, il évoque les rixes, la fête religieuse des Gymnopédies et la cryptie :

« Il y a aussi ce qu'on appelle la cryptie, exercice prodigieusement pénible et propre à donner de l'endurance, et l'habitude d'aller nu-pieds et de coucher sans couverture en hiver, celle de se servir soi-même sans recourir à des esclaves, d'errer la nuit comme le jour à travers tout le pays »

[9].,[10]

Mégillos se borne à souligner la difficulté de l'épreuve, sans entrer davantage dans ses caractéristiques (durée, public concerné, etc.). Rien n'interdit d'en déduire que la cryptie est un exercice obligatoire pour tous les jeunes gens, à l'instar du service militaire moderne[11]. Cela paraît néanmoins peu probable, Xénophon ne l'évoque pas[12]

Scholiaste de Platon[modifier | modifier le code]

Une scholie du passage de Platon insiste avant tout sur l'aspect éprouvant et solitaire de l'épreuve :

« On envoyait un jeune hors de la ville, avec consigne de ne pas être vu pendant tel laps de temps. Il était donc forcé de vivre en parcourant les montagnes, en ne dormant que d'un œil, afin de ne pas être pris, sans avoir recours à des serviteurs ni emporter de provisions. C'était aussi une autre forme d'exercice pour la guerre, car on envoyait chaque jeune homme nu, en lui enjoignant d'errer toute une année à l'extérieur, et de se nourrir à l'aide de rapines et d'expédients semblables, cela de manière à n'être visible pour personne. C'est pourquoi on l'appelait kryptie : car on châtiait ceux qui avaient été vus quelque part[13]. »

Aristote et Plutarque[modifier | modifier le code]

Héraclide Lembos rapporte un fragment d'Aristote décrivant des expéditions en armes pour tuer les Hilotes :

« On dit que [Lycurgue] introduisit aussi la kryptie, lors de laquelle, encore maintenant, on sort de la ville pour se cacher le jour, et, la nuit, en armes (…) et massacrer autant d'Hilotes qu'il convient[14]. »

De même, Plutarque rattache à Aristote la description suivante :

« Dans tout cela, on ne trouve aucune trace de l'injustice ou de l'arrogance que certains reprochent aux lois de Lycurgue, en disant qu'elles sont propres à inspirer le courage, mais laissent à désirer en ce qui concerne la justice. C'est peut-être ce qu'on appelle chez eux la « kryptie », s'il s'agit vraiment, comme l'affirme Aristote, d'une institution de Lycurgue, qui aurait inspiré à Platon lui-même ce jugement sur la constitution et sur Lycurgue. Voilà en quoi consistait la kryptie. Les chefs envoyaient de temps à autre les jeunes qui leur semblaient les plus intelligents dans différents endroits du pays : on ne leur donnait rien, sauf des poignards et des vivres. Le jour, ils se dispersaient dans des endroits secrets et y demeuraient cachés sans bouger ; la nuit, ils descendaient sur les routes et ils égorgeaient les Hilotes qu'ils pouvaient capturer. Souvent aussi ils parcouraient les champs et tuaient les plus robustes et les plus forts. Dans sa Guerre du Péloponnèse[15], Thucydide raconte que des Hilotes furent sélectionnés par les Spartiates pour leur bravoure ; ils se crurent devenus des hommes libres, se couronnèrent et firent le tour des sanctuaires ; mais peu de temps après, ils avaient tous disparu, alors qu'ils étaient plus de deux mille ; personne, ni sur le moment ni par la suite, ne put dire comment ils avaient péri. Aristote affirme même qu'à leur entrée en fonction, les éphores déclaraient la guerre aux Hilotes, afin que ce ne fût pas un sacrilège de les tuer[16]. »

Plutarque ne cite explicitement Aristote qu'à deux endroits, l'attribution de la cryptie à Lycurgue et la déclaration de guerre annuelle ; il semble résumer une section consacrée à cette institution dans la Constitution des Lacédémoniens[17]. Certains éléments de sa description semblent renvoyer à des préoccupations personnelles : la défense de Lycurgue, l'idée que Platon ait concentré sa critique de l'éducation spartiate sur la cryptie et le lien entre le massacre des 2 000 Hilotes et la cryptie[17]. Sur les autres points, comme pour le texte d'Héraclide Lembos, il est difficile de savoir ce qui peut être rattaché à Aristote et ce qui est un apport de l'auteur.

Phylarque[modifier | modifier le code]

Plutarque note à propos de la bataille de Sellasia (-222) :

« Phylarchos, d'autre part, affirme qu'une trahison fut la principale cause de la défaite de Cléomène. (…) Il appela Damotélès, le chef de la kryptie, et lui ordonna d'aller voir et examiner ce qui se passait à l'arrière et autour des lignes[18]. »

Phylarque présente ici la kryptie non comme un exercice, mais comme un corps d'éclaireurs, probablement composé de néoi, c'est-à-dire de jeunes gens, comme il en existe dans d'autres cités grecques à la même époque[19]

Interprétation[modifier | modifier le code]

Les textes ne s'accordent pas sur le caractère solitaire ou non de l'épreuve, ni sur son niveau de sévérité (avec ou sans vivres ou nourriture). Compte tenu de la difficulté de l'expérience, elle est probablement réservée aux jeunes gens les plus aguerris. Il est certain que tous ne réussissaient pas l'épreuve : le scholiaste de Platon indique bien qu'« on châtiait ceux qui avaient été vus quelque part. » Les vainqueurs intégraient peut-être les hippeis, l'élite de l'armée civique, mais cela n'est pas certain.

Edmond Lévy, en 1988, distingue deux étapes dans la cryptie : tout d'abord une sélection, puis une utilisation des cryptes, ceux qui ont réussi, contre les Hilotes, voire à la guerre : Plutarque mentionne dans sa Vie de Cléomène[20] des éclaireurs cryptes lors de la bataille de Sellasia. L’objectif de l'épreuve est également peu clair. Le scholiaste de Platon en fait un entraînement à la vie militaire. Koechly (1835) et Wachsmuth (1844) ont pu rapprocher ainsi la cryptie des peripoles athéniens[21].

Henri Jeanmaire y voit plutôt un rite d'initiation comparable à ceux existant dans les sociétés secrètes : hommes-loups et hommes panthères d'Afrique noire. Il observe ainsi que « toute l'histoire militaire de Sparte proteste contre l'idée de faire de l’hoplite spartiate un rampeur de brousse, un grimpeur de rochers et de murailles[22]. Pierre Vidal-Naquet retourne cette remarque : selon lui, la cryptie n'est pas étrangère à la vie des hoplites, mais son exact contraire[23]

  • le crypte est nu ou faiblement armé, l'hoplite l'est lourdement ;
  • le crypte vit seul ou presque, l'hoplite est membre de la phalange ;
  • le crypte mange ce qu'il trouve, l'hoplite participe aux syssities (banquets obligatoires) ;
  • le crypte vit dans la montagne, l'hoplite dans la plaine ;
  • le crypte vit la nuit, l'hoplite le jour ;
  • le crypte tue par ruse en embuscade, l'hoplite est un combattant loyal, etc.

De ce point de vue, la cryptie peut être rattachée à la notion, dégagée par Arnold van Gennep, de rite de passage en trois phases successives : exclusion, inversion, intégration[24] ; le jeune initié est de fait exclu du groupe auquel il appartient, amené à vivre dans les conditions inverses qui seront les siennes en tant que citoyen, puis, citoyen de plein droit, intégré à la communauté adulte. Pierre Vidal-Naquet rapproche également la cyprtie de l'enlèvement pédérastique[25] du jeune Crétois, amené par son amant à la campagne, dans l'isolement, pour chasser.


Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Chez Platon et Plutarque dans la Vie de Lycurgue, XXVIII, 1-7.
  2. Chez Plutarque dans la Vie de Cléomène.
  3. Chez Héraclide Lembos.
  4. Ducat-Brulé 1997, p. 43
  5. Lévy 1988, p. 65
  6. Paul Girard, « Un texte inédit sur la kryptie des Lacédémoniens », Revue des études grecques 11 (1898), p. 31-38.
  7. Justin, Abrégé des Histoires philippiques de Trogue Pompée [détail des éditions] [lire en ligne], III, 3, 6.
  8. a et b Ducat-Brulé, p. 60.
  9. Platon, Les Lois [détail des éditions] [lire en ligne], I, 633 b–c.
  10. Brisson 2008, p. 690
  11. Girard, p. 872 : « Nous savons par Platon que la cryptie était obligatoire pour tous les jeunes Lacédémoniens. »
  12. Lévy 1988, p. 65, note 1
  13. Trad. Piérart 1997, p. 54-55
  14. Trad. citée par Ducat, p. 49. Héraclide Lembos, frag. 10 Dilts = Aristote, frag. 611, 10 Rose.
  15. Thucydide, La Guerre du Péloponnèse [détail des éditions] [lire en ligne], IV, 80, 3-4.
  16. Trad. d'Anne-Marie Ozanam pour Gallimard, Plutarque, Vie de Lycurgue, XXVIII, 1-7.
  17. a et b Ducat, p. 50.
  18. Trad. citée par Ducat, p. 53. Plutarque, Vie de Cléomène, XXVIII, 2 et 4.
  19. Ducat-Brulé 1997, p. 54
  20. 28, 4
  21. éphèbe
  22. Jeanmaire 1913, p. 142
  23. Vidal-Naquet 1991, p. 162
  24. Maurice Sartre 2006, p. 156
  25. harpagê