Crise économique argentine

La crise économique argentine est une crise économique de grande ampleur survenue en Argentine entre 1998 et 2002, et dont de nombreuses conséquences se prolongent jusque dans les années 2010 et 2020. Du fait de ses ramifications, cette crise a eu des répercussions politiques et sociales majeures.
La cause immédiate de la crise se trouve dans la politique de caisse d'émission mise en place par les autorités argentines au début des années 1990 pour lutter contre l'inflation importante qui frappe l'économie. Cette caisse d'émission a pour conséquence un taux de change fixe entre le dollar américain et le peso argentin ; la banque centrale se voit retirer sa capacité à monétiser les déficits publics, qui était à l'origine d'une partie de l'inflation du pays.
En garantissant la parité entre le dollar et le peso, cette politique fonctionne plusieurs années. Toutefois, la crise économique asiatique (1997) met sous pression ce système en causant des mouvements erratiques et violents sur le marché des changes qui rendent coûteux le maintien de la parité entre le dollar et le peso. De plus, l'éclatement de la bulle Internet sur les marchés financiers américains (2001) déstabilise plus avant l'économie argentine.
La récession amplifiée par les mesures d'économie drastiques exigées par le Fonds monétaire international (FMI), en contrepartie de son aide en dollars, est extrêmement violente et entraîne une hausse spectaculaire de la pauvreté ainsi que d'importants mouvements sociaux et de rapides changements politiques. Le plan argentin de conversion de dette a pour conséquence des pertes sévères pour les créanciers privés. Le pays sort de la partie la plus aigüe de la crise dès 2003. Les conséquences les plus durables sont les difficultés récurrentes des gouvernements à financer leurs budgets, le départ du pays de certains investisseurs industriels, une nette diminution de la confiance des créanciers privés et de longs contentieux avec des fonds vautours américains, contentieux qui se poursuivent jusque dans les années 2010 et 2020.
Entre et , le peso argentin (ARS) a perdu 99,91 % de sa valeur face à l'euro. Alors que mille pesos valait environ 1 055 euros au début de la période, la même somme ne représente plus aujourd'hui qu'environ 1 euro.
Histoire
[modifier | modifier le code]Contexte (1946-1991)
[modifier | modifier le code]L'Argentine est, entre 1946 et 1955, sous le régime péroniste. Le pays perd sur cette période les avantages économiques dont il disposait avant la Première Guerre mondiale. Si Péron soutient l'État providence en favorisant notamment la subvention des transports publics, l'aide à l'accès à la propriété privée et la protection sociale, c'est au prix de difficultés économiques croissantes. La fin du péronisme conduit à des dictatures militaires (« Révolution libératrice » de 1955, « Révolution argentine » de 1966) et des gouvernements civils maintenus sous étroite surveillance de l'armée, puis, après les élections de 1973, au retour du péronisme au pouvoir, notamment sous la férule d'Isabel Perón. Le , le commandant en chef des armées, le général Videla, s'impose par un pronunciamiento militaire et une répression qui poussent des millions d'Argentins à l'exil, tandis que le ministre de l'économie José Alfredo Martínez de Hoz met en place un programme néolibéral, à l'instar des Chicago Boys du général Augusto Pinochet.
Le retour de la démocratie en 1983 avec l'élection du radical Raúl Alfonsín est suivi de désordres économiques. À la fin des années 1980, le pays est traumatisé par l'hyperinflation : les prix augmentent de 4 924 %[1] en 1989, puis de 1 344 % en 1990[2]. Ce désastre provoque une réaction radicale. Les dirigeants font appel à des économistes de l’école de Chicago qui s'inscrivent dans le courant monétariste. L'Argentine applique à la lettre les recettes du Fonds monétaire international (« consensus de Washington »), qui imposent de redresser les comptes publics en supprimant les déficits structurels. Ils prônent la privatisation de nombreux secteurs économiques, d'Aerolineas Argentinas au service des eaux, en passant par l'électricité ou les retraites. Carlos Saúl Menem (Parti justicialiste), président de 1989 à 1999, affirme ainsi que « l'État fédéral ne devra plus s'occuper que de la justice, de l'éducation, de la santé, de la sécurité et des relations internationales »[3].
La mise en place de la caisse d'émission (1991)
[modifier | modifier le code]Le niveau élevé de l'inflation atteint en 1990, à savoir 1 344 %, conduit les autorités argentines à chercher un moyen de mettre fin à la crise inflationniste. Une loi constitutionnelle est adoptée en 1991 pour mettre en place une caisse d'émission. Ce système est tel que les pesos ne peuvent être créés qu'en fonction des entrées de dollars américains dans l'économie ; en d'autres termes, la banque centrale ne peut plus financer le déficit public directement (financement monétaire, ou « planche à billets »). L'impression d'un peso exige que l'Argentine dispose de l'équivalent en dollar américain[4]. Pour accompagner cette politique, le nouveau peso est créé le du , en remplacement de l'austral (créé en 1985) ; Domingo Cavallo, ministre de l'Economie, aligne ce nouveau peso sur le dollar américain. La contrepartie de ce système de caisse d'émission, toutefois, est que l'économie argentine devient dépendante des flux de dollars entrants, c'est-à-dire des investissements étrangers en Argentine d'une part, et des exportations argentines (libellées en dollars)[4].
Réussite de la caisse d'émission dans la stabilisation macroéconomique (1991-1995)
[modifier | modifier le code]Les résultats de la politique du currency board sont immédiats : le taux d'inflation passe sous les 10 % en 1992[5]. Les investissements étrangers s'accroissent soudainement, car les entreprises, banques et fonds d'investissement n'ont plus à craindre, comme c'était le cas naguère, de chute de la valeur du peso, et donc de la valeur de leurs investissements en Argentine. Le FMI annonce que la communauté financière peut désormais avoir confiance et doit investir en Argentine. La croissance du PIB, négative en moyenne au cours des années 1980 (-0,5 % en moyenne), dépasse 10 % en 1991 et 1992, et reste très forte entre 1991 et 1998[6]. C'est à cette époque que s'implantent des entreprises comme Suez, avec la privatisation de l'eau par Menem, Ford, Carrefour, EDF, Lockheed Martin (privatisation de Fábrica Militar de Aviones). Les propriétaires du campo (la campagne, c'est-à-dire les grands propriétaires terriens) et les entreprises qui exportent qui, par tradition et précaution, laissaient leurs avoirs à l'étranger, rapatrient l'essentiel de leurs réserves monétaires dans le pays. On parle alors de « miracle argentin ».
Le système de la caisse d'émission est favorable à l'économie Argentine tant que le dollar ne s'apprécie pas par rapport aux monnaies des pays avec lesquels l'Argentine commerce ; car si le dollar venait à s'apprécier, alors le peso s'apprécierait aussi, et cela dégraderait la compétitivité économique argentine. Or, en 1992, Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale, laisse le dollar se déprécier afin de stimuler l'économie américaine, ce qui est mécaniquement très favorable au peso et à l'économie argentine. Le « miracle argentin » se poursuit.
Premières tensions et déstabilisation du currency board (1995-1998)
[modifier | modifier le code]Les premières tensions se manifestent lors de la crise monétaire mexicaine en 1995. Alors que le Mexique est un partenaire commercial de premier plan pour l'Argentine, le peso mexicain voit sa valeur chuter, ce qui renchérit le peso argentin, et fait perdre en compétitivité l'Argentine[4]. En 1997, les systèmes monétaires asiatiques explosent en premier, avec une dévaluation de leurs devises, comme le baht thaïlandais. La peur commence alors à gagner l'Amérique latine et en particulier l'Argentine, car son système monétaire exige des entrées de dollars américains à un moment où ces dollars sont rapatriés aux États-Unis par les investisseurs en quête de refuge, et parce que son économie est dégradée par une perte de compétitivité. Les investisseurs craignent ainsi que le système de la caisse d'émission soit devenue insoutenable, et que les autorités annoncent prochainement la fin de la parité dollar/peso, ce qui mènerait inévitablement à une chute de la valeur du peso, et donc de la valeur des investissements réalisés dans le pays[4].
Déstabilisation de l'économie argentine (1999)
[modifier | modifier le code]L'élément déclencheur est la dévaluation soudaine du réal brésilien en 1999, qui provoque une forte réévaluation concomitante du peso argentin. Comme l'écrit Michel Aglietta, cet évènement « suscita les doutes sur la soutenabilité des dettes, faisant monter inexorablement la prime de risque payée par l'Argentine » sur sa dette publique[4]. La chute des entrées de dollar dans le pays conduit à une baisse rapide de la masse monétaire argentine, et donc à une déflation sévère. Ne disposant plus d'une quantité suffisante de dollars, les banques se voient obligées de ralentir leur activité et réduisent leurs prêts (resserrement du crédit). Le PIB argentin chute. En 1999 l'Argentine connaît malgré cela une récession, avec une baisse du PIB de 4 %.
Entre 1998 et 2002, la situation économique en Argentine empire de jour en jour. La contraction monétaire conduit à une baisse des prix intérieurs ; mais les prix demeurent élevés dans de nombreux secteurs qui ont été privatisés les années précédentes et qui avaient connu des hausses de tarif liées à l'état souvent lamentable des installations, mal maintenues depuis la fin de la guerre. La baisse de pouvoir d'achat provoque des tensions sociales extrêmes, d'autant que la recherche de boucs émissaires étrangers bat son plein. Le gouvernement est d'autant plus paralysé que le pays largement décentralisé et que les régions refusent les sacrifices et créent des succédanés de la monnaie, comme le patacón.
Le carcan du currency board craque ainsi. À partir de 1999, une spéculation mondiale sur le dollar et les bourses américaines portent le dollar à des sommets. Le Campo, l'industrie d'exportation de produits agricoles de l'Argentine, ne peut plus exporter aussi facilement. La dépréciation forte du réal renchérit le coût des exportations argentines tandis que les produits brésiliens envahissent le pays[7].
Poursuite de la déstabilisation et premier appel au FMI (2000)
[modifier | modifier le code]Le gouvernement réfléchit à une sortie du currency board, mais elle est difficile. La dévaluation du peso est rendue impossible par le fait que tous les comptes sont libellés doublement, en dollar et en peso, et les contrats signés dans le pays prévoient que les deux monnaies sont à parité. Tout changement de la parité met en danger l'ensemble des contrats notamment avec les bailleurs de fonds étrangers et marquerait la fin de la convertibilité et la défaillance de la dette souveraine, qui a été contractée en dollar, ou en peso à valeur fixée sur le dollar. En octobre 2000, l'Argentine ne dispose plus de l'accès au marché mondial des capitaux.
Les autorités ont besoin de faire entrer des dollars dans le pays pour maintenir le currency board et éviter qu'une crise inflationniste et qu'une crise de la dette publique ne s'ajoutent à la crise économique et de change. L'exécutif négocie avec le Fonds monétaire international, qui accorde une aide d'urgence de 13,7 Md$, ainsi qu'avec d'autres institutions publiques internationales (Banque mondiale, Banque panaméricaine, l'Espagne), pour un total de 21,5 Md$ d'aide. La conditionnalité du prêt du FMI est toutefois stricte, car un ajustement budgétaire drastique est exigée, avec une baisse des dépenses publiques[8]. Le FMI organise ainsi une déflation en contrepartie de l'apport de plusieurs milliards de dollars (désignés par le terme blindaje).
Déstabilisation politique et création de monnaies parallèles (début 2001)
[modifier | modifier le code]Ces mesures ne permettent pas à l'économie de se remettre de la crise ; le PIB stagne, tandis que le chômage augmente, engendrant de plus en plus de protestations et de manifestations. Les protestataires se nomment eux-mêmes les piqueteros et deviennent, à partir de 2001, un élément important du paysage politique argentin.
La pénurie de dollars, et donc de pesos, s'aggrave. Les États fédérés prennent des des initiatives monétaires, avec des créations de nouvelles devises ; le patacon est créé dans la région de Buenos Aires. Cette création d'un succédané de monnaie est totalement incompatible avec le currency board et permet aux régions de conserver de hauts niveaux de dépenses. L'État central met en place une solution provisoire par l'émission de reconnaissances de dettes appelées LECOP. Elles sont diffusées dans le pays via le paiement des fonctionnaires. Jusqu'à 80 % du salaire finira par être versé de cette façon et près de 50 % de la masse salariale totale sera libellé dans ces papiers. Ils avaient l'apparence de billets de banque et étaient acceptés comme moyen de paiement dans beaucoup de magasins, même si souvent une surtaxe était alors ajoutée. Ils représentaient, à l'apogée de la crise en 2001-2002, une part considérable de la monnaie en circulation en Argentine (~6 Md de pesos).
À cette époque sont aussi créés beaucoup de cercles d'échange et de troc qui suivaient en partie l'idéologie de l'économie libre (économie sans intérêts), bien que la plupart se contentaient de pratiquer l'échange de biens alimentaires et de services, et ce dans le but de compenser la baisse constante du pouvoir d'achat (le salaire réel diminuant du fait de la forte inflation). À partir de 2001, ces cercles devinrent un véritable phénomène de masse, et pratiquement chaque quartier de chaque ville avait à cette époque son propre cercle d'échange. L'organisation centrale Red Argentina de Trueque alla jusqu'à émettre en 2001 une monnaie privée nommée Crédito, qui pouvait même parfois servir pour l'achat de biens immobiliers.
En mai 2001, le spread (écart de taux d'intérêt sur un titre de dette publique) de l'Argentine avec le dollar dépasse les 1 000 points de base (10 %)[4]. Cela est lié à la perte de confiance des prêteurs étrangers dans la dette argentine, qui refusent de lui prêter. Le gouvernement est obligé de puiser dans ses réserves et son marché national de fonds prêtables pour obtenir les dollars nécessaires pour régler sa dette[4].
Modification de la parité dollar-peso (mi-2001)
[modifier | modifier le code]Le ministère de l’Économie planifie une sortie du currency board qui se fonde sur une sortie de la parité fixe 1:1 avec le dollar. Cette parité est remplacée par un mécanisme complexe couplant la valeur du peso non seulement au dollar mais aussi à l'euro[7]. Au lieu d'une indexation sur une seule monnaie, le peso aurait été lié à un panier de monnaies. Cette solution est d'abord introduite dans le commerce intérieur pour les transactions financières, et se traduit par une dévaluation du peso de 5 à 8 %. D'après ce nouveau mécanisme, la valeur du peso devait être établie à 50 % sur la base du dollar et à 50 % sur la base de l'euro. Par exemple, si 1€ vaut 0,83 dollar, le peso vaut (0.5X0.83)+(0.5X1)=0,915 dollar US.
Ce nouveau taux de change aurait alors été introduit dans toutes les transactions financières, quand le taux de change de l'euro au dollar aurait atteint 1 (alors, 1 euro=1 dollar=1 peso). En tout cas, cela n'aurait apporté que de vrais avantages, si l'euro — qui était très bas à cette époque — devait atteindre la parité avec le dollar pour rechuter ensuite. Aujourd'hui il est clair que l'euro, après avoir atteint la parité avec le dollar, a continué d'augmenter. Le nouveau régime de taux de change n'aurait par conséquent apporté que des inconvénients pour l'économie argentine, étant donné que la majorité du commerce extérieur de l'Argentine est réalisé dans la zone dollar et non dans la zone euro. C'est pourquoi les détracteurs du plan Cavallo proposèrent d'inclure également le réal brésilien dans la corbeille monétaire, puisque la majeure partie du commerce extérieur argentin était réalisé avec le Brésil.
Le FMI demande en juillet 2001 que le gouvernement s'engage à redresser ses finances publiques afin de stabiliser la situation macroéconomique, en atteignant un niveau de déficit de 0 % ; ce plan prévoit une baisse du traitement des fonctionnaires à hauteur de 13 %. Les prêteurs, sur les marchés financiers, sont toutefois sceptiques de la capacité du gouvernement à atteindre ces objectifs[4]. Ainsi, vers la fin de l'année, le spread entre les titres de dette publique argentine et américaine atteint 2 800 points de base (28 %)[4].
L'explosion finale du système monétaire et financier (novembre-décembre 2001)
[modifier | modifier le code]Face à la perte de confiance des prêteurs internationaux, et l'incapacité du gouvernement à piloter la situation, le gouvernement propose un moratoire sur le paiement de la dette publique ; réunissant les créanciers, il « demande à tous les créanciers d'accepter des taux d'intérêt plus bas et des échéances plus longues sur 95 milliards de dette obligataire » (Aglietta). Les prêteurs ne font pas confiance à l'Etat. Ainsi, une fuite de capitaux a lieu depuis l'Argentine et vers les pays développés. Le 30 novembre 2001, plus de 1,3 Md$ sont transférés à l'étranger, signe que les agents économiques anticipent la fin du currency board et la dévaluation du peso. La même journée, la banque centrale argentine voit ses propres réserves se réduire de 1,7 Md$[4]. Cette fuite des dollars rend impossible l'application du système de la caisse d'émission, qui exige précisément des dollars pour permettre la création des pesos[4].
Le système financier argentin finit par exploser le . Ce jour-là, Domingo Cavallo fait état de l'ampleur de la fuite des capitaux, qui provoque une pression sur le peso argentin et une contraction de la base monétaire en plus d'une crise de liquidité : l'Etat est susceptible de ne plus pouvoir rembourser sa dette publique du fait d'un manque de dollars. Il annonce par conséquent la mise en place du corralito, à savoir une limitation des retraits bancaires à 250 pesos par semaine et l'interdiction de tout envoi de fonds à l'extérieur.
Actant l'impossibilité de la survie du currency board, le FMI annonce refuser de débloquer une tranche de 1,26 Md$ de prêts, le 5 décembre 2001, comme cela avait été prévu dans le plan blindage[9]. Il était risqué pour le FMI de continuer à soutenir un pays qui, avec environ 200 papiers monnaie de circonstance, continuait à dépenser par le biais d'un déficit devenu infinançable. Ce refus approfondit la défiance dans le système monétaire argentin, alors même que le pays est frappé par une épidémie qui met en difficulté ses exportations de viandes, une des principales sources d'obtention du dollar par le pays. Une panique bancaire a lieu, avec une ruée sur les comptes en dollars.
Instabilité politique (fin décembre 2001-2002)
[modifier | modifier le code]Le 13 décembre 2001, une grève générale a lieu pour protester contre le corralito, de la part de la classe moyenne coupée de son épargne. Elle se transforme, les 19 et , par une série de manifestations massives, pendant lesquelles 300 magasins sont pillés (cacerolazo)[10]. La répression fait 31 morts[11]. Cette crise sociale pousse Cavallo à démissionner, imité, quelques jours plus tard, par le président Fernando de la Rúa.
Un nouveau président est nommé, le péroniste Adolfo Rodríguez Saá. Son mandat ne dure que cinq jours. Il définit un plan qui prévoyait notamment un ajustement budgétaire drastique, ainsi que la création d'une seconde monnaie (l’argentino). Le refus de quelques gouverneurs de provinces de le soutenir dans sa politique économique le pousse à se retirer le .

Le péroniste Eduardo Duhalde le remplace le 1er janvier 2002. Du plan de son prédécesseur, il ne maintient que la déclaration d'insolvabilité (défaut de paiement) à l'attention des créanciers du pays, qui accusent une perte sur leurs prêts à l'Argentine. Il met en place une dévaluation du peso. Les banques sont fermées administrativement pendant plusieurs jours, afin d'enrayer la vague d'achat de dollars. La dévaluation est effective le , et le change du peso est fixé à 28 % (1,40 Peso = 1 Dollar). Ce cours « officiel » ne s'applique qu'au commerce extérieur : pour le commerce intérieur, le taux de change pouvait varier librement (« cours libre »). La conversion forcée en peso des comptes libellés en dollar fait perdre en une fraction de seconde une très grosse partie de leur épargne aux argentins. Tous les contrats en dollars devinrent immédiatement caducs, provoquant des pertes très importantes pour les banques étrangères et surtout pour les nombreuses entreprises notamment françaises et espagnoles qui avaient investi souvent massivement dans le pays, ouvrant un très long contentieux international.
Dans le détail le Corralón consistait à convertir tous les comptes courants, au-dessus d'un certain seuil, en comptes d'épargne à revenu fixe, dont la date de restitution avait été repoussée à 2010 (empêchant ainsi les retraits d'argent). La situation des comptes en dollars, introduits sous le mandat de Menem, se serait révélée particulièrement problématique, car leur valeur s'en serait trouvée démultipliée. Ainsi, il fut décidé que les comptes en dollars seraient traités comme des comptes en pesos avec une valeur de 1,4 peso pour 1 dollar, et qu'ils ne pourraient être restitués que sous des délais de plusieurs mois, voire plusieurs années dans le cas des comptes disposant de sommes importantes. En revanche, les dettes pouvaient être remboursées immédiatement au taux de change 1:1. Cette « pesification asymétrique » occupa beaucoup les tribunaux argentins, à la suite de quoi il fut établi que même les dettes pouvaient être converties à un taux 1:1 (plus un indice d'inflation, le CER).

Le flottement du peso et les conséquences de la crise (2002-2004)
[modifier | modifier le code]Dans les mois suivants, le gouvernement conçut fébrilement des solutions pour essayer de résoudre la crise. Pour apaiser la population, il créa une aide sociale de 100, et un peu plus tard 150 pesos, adressée aux chefs de famille au chômage (le plan Jefes y Jefas de Hogar). Mais l'inflation grignotait inéluctablement ces aides.
Le cours du peso continuait à varier, et atteignit vers le milieu de l'année des valeurs de près de 4 pesos pour un dollar, valeurs auxquelles il stagna grâce au soutien de la monnaie mis en place par la Banque centrale.
En définitive fut appliqué le Plan Bonex II ou Plan BODEN, par lequel les comptes en dollars étaient convertis en une large palette de valeurs avec une durée de validité de 5 à 10 ans (Boden).
Le corralón étouffa aussi des pans entiers de l'économie, dont le marché immobilier et l'industrie automobile. Ainsi mesurait-on au début de l'année 2002 une récession de 10,9 % du PIB[12].
Mais la dévaluation eut un effet positif sur les exportations et permirent au secteur agro-industriel de rétablir sa prospérité. L'Argentine put rembourser quoique avec retard sa dette vis-à-vis du FMI.
En revanche le pays mena une véritable politique de rupture avec les bailleurs internationaux privés et les difficultés croissantes suscitées aux entreprises étrangères conduisirent nombre d'entre elles à se désengager du pays.
Le plan argentin de conversion de dette (canje) fut en effet drastique pour les créanciers privés. En 2004, des propositions prévoyant une réduction de capital de 75 %, et plus tard 65 %, ont été à plusieurs reprises soumises aux représentants des créanciers. Ces propositions se sont heurtées au refus des créanciers étrangers qui réclamaient plus de 55 % du volume des dettes, et altérèrent les relations entre l'Argentine et le FMI.
Le processus de la conversion de dettes devait, à l'origine, débuter fin , mais il ne commencera qu'en retard le . Il conduisit à une réduction du capital de 50 % en moyenne ; cela a été rendu possible par l'introduction de trois nouveaux types de bons, parmi lesquels les créanciers devaient choisir.
Les trois types de valeurs sont :
- le Bono Par sans réduction de capital
- le Bono Cuasi Par avec une réduction de 30 %
- le Bono de Descuento avec une réduction de 70 %
Les trois types de bons avaient ceci en commun qu'ils impliquaient une détérioration essentielle de la position juridique des créanciers. En particulier, contrairement aux prêts antérieurs, aucune juridiction allemande n'est précisée[pas clair] : cela signifie que, dans le cas où l'Argentine n'honorerait à nouveau plus ses dettes, il faudrait porter plainte devant les juridictions étrangères.
Alors que le Bono Par n'offre qu'un taux d'intérêt très faible et un délai de paiement élevé, le Bono de Descuento a le taux d'intérêt le plus élevé et le délai de paiement le plus court. Encore une fois, une partie des bons sont liés au taux d'inflation, mais comptée en pesos et non plus en dollars. D'après le quotidien Clarín, ces bons représentaient après la fin de l'offre de conversion des dettes, environ 40 % des bons [réf. nécessaire].

Le ministre de l'Économie Roberto Lavagna insista plusieurs fois sur le fait que ceci serait l'unique et dernière offre proposée par l'Argentine aux créanciers. Le premier groupe de créanciers à entrer en négociations pour le projet fut celui des créanciers argentins, dont une grande partie des titres de dettes portaient sur les fonds de pension (AFJP).
Fin 2002, l'économie montrait une évolution clairement positive, les effets favorables de la dévaluation devenant réellement observables (principalement la compétitivité des produits argentins sur le marché international). Début 2003, le corralito, le corralón et, peu après, la plupart des monnaies alternatives furent abolies, au moyen de bons de dettes (par exemple LECOP), ce qui relança la consommation. Cependant, le président Duhalde annonça de nouvelles élections, afin que les institutions étatiques reprennent leur légitimité.
En , Néstor Kirchner, candidat de gauche du Parti justicialiste-Front pour la victoire, remporta les élections présidentielles. Par ses actions, il maintint l'essentiel de la politique économique de ses prédécesseurs. Le taux de croissance de l'économie fut maintenu dans des valeurs positives, atteignant même 8,9 % en 2003.
Vers la mi-, les négociations étaient terminées. À la fin de la période de conversion des dettes, le , 76,15 % des créanciers avaient accepté l'offre.
Après la fin de l'offre, des demandes isolées se firent entendre, aussi bien de la part de groupes de créanciers que du FMI, exigeant une nouvelle offre de conversion de dettes, ce qui fut rejeté par Buenos Aires.
Sortie progressive de la crise et problèmes persistants (2004-2010)
[modifier | modifier le code]Crise de l'énergie (2004)
[modifier | modifier le code]Depuis la fin 2003, ont lieu des pénuries d'énergie qui trouvent leur origine dans le taux de croissance relativement élevé de l'économie, le prix du pétrole également très haut, et le manque d'investissement dans les décennies précédentes dans l'infrastructure énergétique.
Au début du mois de , la situation du marché énergétique retrouva sa stabilité, en particulier à cause de la hausse progressive des températures et des efforts en matière d'économie d'énergie.
Vers la fin de l'année 2004, plusieurs contrats sont signés avec des entreprises du secteur énergétique, et une société publique de gestion du pétrole a été créée, afin d'éviter qu'une telle situation ne se reproduise.
Coopératives et autogestion
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De nombreux investisseurs retirèrent leurs capitaux d'Argentine pendant la crise, conduisant à la fermeture de beaucoup de PME, provoquant une montée du chômage. De nombreuses personnes licenciées ont alors décidé de rouvrir elles-mêmes les usines et entreprises où elles avaient travaillé, sans la présence de l’ancien propriétaire et de son capital, formant ainsi des coopératives autogérées.
Parmi celles-ci, l’usine de céramique Zanon (FaSinPat, Fábrica sin patrón), l’hôtel quatre étoiles Bauen (en), l’usine de vêtements Brukman (es), l’imprimerie Chilavert, etc. En 2007, quelque 10 000 personnes travaillaient dans des entreprises autogérées représentant une source d’emploi et une croissance économique non négligeables[réf. nécessaire]. Dans certains cas, l’ancien propriétaire fit appel à la police pour déloger les ouvriers des ateliers, parfois avec succès, souvent avec une résistance de la part des ouvriers. Quelques entreprises autogérées ont été maintenant acquises légalement, d’autres sont toujours occupées par les employés sans statut légal vis-à-vis de l’État, argumentant que leur travail productif justifie cette situation. Le gouvernement argentin étudie actuellement[Quand ?] une loi d’expropriation qui permettrait le transfert légal des usines occupées aux travailleurs[13].
Perspectives (2010...)
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Dès le milieu de l'année 2003 puis les années suivantes, la croissance économique montre des valeurs élevées, ce qui doit avant tout être attribué aux effets positifs de la dévaluation, qui renforce les exportations et favorise la substitution des importations par les produits de l'industrie argentine.
Certains éléments de la crise perdurent : le taux de pauvreté (23,4 % en [réf. nécessaire], qui a diminué de moitié en quatre ans[14]) et le taux de chômage (8,7 % en ) restent toujours élevés. Le gouvernement est constamment à court de fonds.
Cristina Kirchner, qui a succédé à son mari en 2007, a recours à tous les expédients possibles pour financer son budget. Son projet d'une taxe sur les exportations du soja et du tournesol, seul secteur réellement prospère depuis la dévaluation, provoque des troubles sérieux avec les organisations patronales rurales, et a finalement été abandonné[14].
Les principaux éléments hérités jusqu'à nos jours de la crise de 1999-2002 sont la peine de l'État argentin à financer son budget, la disparition de la confiance de la communauté internationale et des contentieux importants avec des créanciers privés, notamment les fonds d'investissement américains[15].
Chiffres clés
[modifier | modifier le code]- La dette publique a dépassé les 280 milliards de dollars fin 2024[16].
- En , le taux de change du peso argentin (ARS) avec l'euro (EUR) était d'environ 0,001 contre 1,055 en juin 2000, ce qui représente une diminution d'un facteur de 1 055[17]. Durant cette période, le peso a donc perdu 99,91 % de sa valeur face à l'euro.
- Les quatre années de récession ont conduit à un fort recul du PIB entre 1998 et 2002 jusqu'à environ 98 milliards de dollars avant une remontée de celui-ci jusqu'en 2017, où il atteint près de 644 milliards de dollars, pour redescendre à 487 milliards de dollars en 2021. Le PIB de l'Argentine en 2023 est de 646 milliards de dollars[18].
- Au plus fort de la crise, en 2002, le taux de pauvreté a atteint 57 %.
- Le taux de chômage a atteint 23 %.
- Cinq présidents se sont succédé à la tête du pays en un peu plus d'un an.
Dans la culture
[modifier | modifier le code]- Le cinéaste Fernando E. Solanas a réalisé deux documentaires sur la crise argentine, Mémoire d'un saccage (Memoria del saqueo) et La dignité d'un peuple.
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Armony, Victor : L'Énigme argentine. Images d'une société en crise, Montréal, Athéna, 2004.
- (de) Birle, Peter / Carreras, Sandra (Hrsg.): Argentinien nach zehn Jahren Menem. Wandel und Kontinuität, Frankfurt a. M.: 2002, (ISBN 3-89354-586-7)
- Brand, Ulrich (Hrsg.) / Armborst, Stefan (Übersetzer): Que se vayan todos, 2003, (ISBN 3-935936-19-2)
- (de) Huppertz, Cornelius: Korruption in Argentinien. Eine netzwerkanalytische Erklärung der Finanzkrise - Schriften zur internationalen Politik, Bd. 8, Verlag Dr. Kovac, Hamburg: 2004, (ISBN 3-8300-1359-0)
- (de) Jost, Christoph: Argentinien: Umfang und Ursachen der Staatsverschuldung und Probleme der Umschuldung in: Auslandsinformationen 11/2003, Konrad-Adenauer-Stiftung: Sankt Augustin, (ISSN 0177-7521) (zum Herunterladen: [1])
- (de) Schweickert, Rainer: Neue Krise – alte Probleme in: Brennpunkt Lateinamerika 17/2002, Institut für Iberoamerika-Kunde: Hamburg, (ISSN 1437-6148) (zum Herunterladen: [2])
- (en) o.A.: A survey of Argentina in: The Economist vom 15. Juni 2004, Economist Group: London, (ISSN 0013-0613)
- (en) Berlemann, M., N. Nenovsky: Currency Boards and Financial Stability: Experiences from Argentina and Bulgaria, in: Sovereign risk and financial crisis, Frenkel, M., Karmann, A., Scholtens, B., Eds, Spinger - Verlag, 2004, p. 237–257.
- (en) Nenovsky, N., D. Koleva: Le Currency board comme institution: une comparaison des expériences bulgare, estonienne et lithuanienne, (2007), in: Nouvelles Europes. Trajectoires et enjeux économiques, Koleva, P., N. Ridet-Kroichvilli, J. Vercueil, Eds., UTBM, France, p. 109–138.
- Bortot, F.: "Frozen savings and depressed development in Argentina", Savings and Development, Vol. XXVII, n. 2, 2003.
- Maxime Quijoux, "Néolibéralisme et autogestion, l'expérience argentine", Éditions de l'IHEAL, Paris, 2011
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ (en) Famous inflation rises and falls, telegraph.co.uk, 13 mai 2011
- ↑ Le péronisme de Perón à Kirchner: Une passion argentine, Bruno Susani, L'Harmattan, 2014, p. 159
- ↑ source : Universalis v.11
- Michel Aglietta, Macroéconomie financière, la Découverte, coll. « Repères », (ISBN 978-2-7071-4505-5 et 978-2-7071-4506-2)
- ↑ (en) Lessons from the crisis, FMI, 2003 : page 6
- ↑ (en) Lessons from the crisis, FMI, 2003 : page 6 et 7
- Le FMI et la crise financière internationale depuis les années 80, Jean Bruno RAKOTOMALALA, Université Montesquieu Bordeaux IV, DEA 2004
- ↑ Faillite d'un pays : le cas d'école de l'Argentine, journaldunet.com, 8 novembre 2011
- ↑ El FMI decidió no enviar los 1.260 millones a Argentina, Clarín, 6 décembre 2001
- ↑ Natalia Pecoraro, "[Breva historia de los Cacerolazos]", La Nacion, 12 novembre 2012
- ↑ Maurice Lemoine, "Cacerolazo", Le Monde diplomatique, 27 décembre 2001
- ↑ La gestion de la crise argentine de 2001-2002, Jean-Marc Siroën, Université Paris-Dauphine, mars 2009
- ↑ Voir l'ouvrage de Maxime Quijoux, "Néolibéralisme et autogestion, l'expérience Argentine", éditions de l'IHEAL, Paris, 2011
- Patrick Bèle, L'Argentine ne croit plus en Cristina Kirchner, Le Figaro, 18 juillet 2008
- ↑ A Buenos Aires, les Argentins se réveillent sous le choc, lemonde.fr, 31 juillet 2014
- ↑ « Argentina Total External Debt - 2023 Data - 2024 Forecast - 1994-2022 Historical », sur tradingeconomics.com (consulté le )
- ↑ CalcProfi.com, « Peso argentin à Euro : historique des taux de change (2000) », sur www.calcprofi.fr (consulté le ).
- ↑ (en) « GDP (current US$) - Argentina », sur World Bank Open Data (consulté le )
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
[modifier | modifier le code]- (de) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en allemand intitulé « Argentinien-Krise » (voir la liste des auteurs).