Coup d'État du 12 septembre 1980 en Turquie

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Le 12 septembre 1980, l’Armée turque, avec à sa tête le général Kenan Evren, organise un coup d’État et instaure un régime militaire qui se maintient jusqu’en 1983. Il s'agit du troisième coup d’État de l'armée turque, après ceux de 1960 et 1971[1].

Introduction et contexte[modifier | modifier le code]

Ce coup d’État fait suite à un contexte économique et sociopolitique très lourd.

Contexte économique[modifier | modifier le code]

La Turquie connaît depuis le début des années 1970 de graves difficultés économiques. L'armée avait poussé le Premier ministre Demirel à la démission le 12 mars 1971 face à l'incapacité du gouvernement à gérer le ralentissement économique que connaissait le pays. Les militaires prennent alors des mesures d'urgence qui renforcent la grande bourgeoisie industrielle et commerciale, mais au détriment de la petite bourgeoisie de province et surtout des classes populaires. D’importants crédits publics sont octroyés aux grandes entreprises et aux grands groupes commerciaux et financiers, détenus par les grands bourgeois. La loi martiale instaurée par le gouvernement militaire interdit les grèves, gèle les salaires et surtout fait dissoudre les organisations syndicales opposés à ces mesures d’austérité. Aucune mesure n'est cependant prise vis à vis de la petite bourgeoisie (qui subit la concurrence des grands groupes et la hausse de la fiscalité) et de la population (pas de réforme agraire ou d'aides sociales aux plus démunis).

En dépit de ces mesures et du retrait de l'armée de la vie politique 1 an plus tard, la situation du pays ne s'améliore pas.

Au début de l'année 1980, la Turquie connait une situation économique très grave.

Les grands groupes industriels (soutenus massivement lors du coup d'état de 1971) sont très dépendants des échanges commerciaux avec l'Europe et les États-Unis. Mais la crise économique que connait l'occident depuis le choc pétrolier de 1974 provoque un ralentissement considérable des exportations turques. Le déficit extérieur se dégrade avec le creusement de la balance commerciale et celle des paiements.

Les grands groupes industriels ne peuvent compenser les pertes à l'export avec la demande intérieure turque de part le manque de développement à l'intérieur du pays (peu de petites entreprises ou d'artisanat) et la faiblesse de la classe moyenne. Obligés de licencier en masse, la population active au chômage dépasse les 20 %. Le recours fréquent à la dévaluation de la monnaie (la 4e en 9 ans) provoque une hyperinflation qui ruine la population et les épargnants avec des taux de 100 % en 1980, année pendant laquelle le taux de croissance devient négatif. Il devient de plus en plus difficile pour la Turquie d’emprunter sur les marchés financiers extérieurs et les alliés occidentaux de la Turquie tardent à accorder une assistance financière car ils exigent l’adoption des mesures d’austérité préconisées par le FMI[2]. Enfin le déficit du secteur public est tel qu'il absorbe 11 % de la richesse nationale.

Contexte politique[modifier | modifier le code]

La Turquie connaît entre 1970 et 1980 onze gouvernements différents. Ceci peut être imputé au système proportionnel et un paysage politique très fragmenté couplé à une polarisation idéologique accrue entre les partis et où donc il n'est pas envisageable pour les deux partis majeurs (Parti de la Justice à droite et Parti républicain du Peuple à gauche) de former des grandes coalitions ou du moins coopérer[3].

Le PJ[modifier | modifier le code]

Depuis 1950, avec l'arrivée du Part Démocrate au pouvoir, une alliance s'est tissée entre la classe bourgeoise et la classe des grands propriétaires terriens pour diriger le pays. À partir de 1965, la situation économique s’aggrave avec l'accroissement des inégalités sociales et l'hégémonie politique de la grande bourgeoisie. Cette situation brise l’alliance entre la grande bourgeoise des villes (occidentale, tournée sur l'extérieur), la petite bourgeoisie de province (religieuse et tournée sur intérieur du pays) et les grands propriétaires terriens (féodales et agriculteurs, défendant l’islam). Cette rupture d'alliance est caractérisée par l’arrivée d'un parti de droite islamiste (Parti de l'Ordre National, puis Parti du Salut National) dans la vie politique. Ce part accapare des votes dans la population rurale de par son discours religieux et anti-bourgeois. Le résultat étant que le PJ se divise en son sein et qu'il perd sa majorité au parlement.

Le coup d'État de l'armée en 1971 et la dissolution du parti islamiste ne permet pas une stabilisation de la vie politique qui se divise encore davantage entre classes sociales dominantes et dominés. Le Parti du Salut National se recrée et sa présence empêche le PJ de pouvoir disposer de la majorité absolue à l'Assemblée nationale. Celui-ci ne peut plus gouverner seul et se retrouve obliger de nouer des alliances précaires avec de petits partis de droite nationalistes, voir islamistes.

Le CHP[modifier | modifier le code]

Parallèlement, le parti de gauche kémaliste CHP a lui-aussi d'importantes difficultés à gouverner le pays. Depuis sa création en 1923 par Atatürk, celui-ci n'a jamais été soutenu par les courants islamistes (très influents au sein de la population rurale turque) qui le considère comme irréligieux et ennemi de l'islam. L'apparition de partis socialistes (le Parti Ouvrier Turc), voir marxistes (le Parti des Travailleurs du Kurdistan), sur la scène politique empêche le CHP de réaliser une union de la gauche turque et donc de pouvoir gouverner seul. Celui-ci, comme le PJ, doit nouer des alliances précaires et instables avec de petits partis au parlement, ce qui interdit les grandes réformes vitales pour le pays.

Contexte sécuritaire[modifier | modifier le code]

La situation politique bloquée et la crise économique s'ajoutent à une crise sécuritaire larvée. La Turquie est au bord de la guerre civile : les confrontations entre les groupes d’étudiants d’extrême-gauche et d’extrême-droite se multiplient et deviennent de plus en plus violentes. Les syndicats se renforcent considérablement et les grèves sont de plus en plus nombreuses (à titre indicatif : 22 en 1973, 227 en 1980)[4]. Des groupes clandestins de gauche et de droite qui avaient précipité le coup d’État en 1971 ré-émergent et commencent à commettre des actes de violences, du sabotage, des assauts armés, du pillage et des meurtres[5].

Le PKK[modifier | modifier le code]

En 1978, dans un village appelé Fis, non loin de la ville de Diyarbakir, l'étudiant Abdullah Öcalan tient un premier congrès qui donne naissance au Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK). Il appelle alors à indépendance du peuple kurde qu'il estime opprimé par l'État turc kémaliste. Le parti à l'idéologie anti-nationaliste se développe alors rapidement dans le sud-est du pays. La popularité du PKK devient tel que le mouvement se répand dans tout le sud-est du pays, marqué par la pauvreté et un système féodal encore puissant. L'arrivée du PKK sur la scène politique turque, conjugué à l'état de violence et de désordre que connait alors le pays, met gravement en danger la survie même de l'État nation turc.

Massacre de Marash[modifier | modifier le code]

La Turquie, à la fin des années 1970, est le théâtre de plusieurs massacres de population. Le 19 décembre 1978, le Parti d'action nationaliste, parti nationaliste turc, commet un massacre de plusieurs milliers de turcs de confession alévie dans la région de Marash dans le sud du pays. Ce massacre dure plusieurs jours et est discrètement soutenu par certains éléments des services secrets trucs et certains responsables politiques (comme le préfet du département). Les forces de l'ordre ne réagissent pas, ce qui oblige l'armée à intervenir à partir du 26 décembre. Au moins 5 000 personnes auront été tués à la fin du massacre.

Affaiblissement de l'Etat[modifier | modifier le code]

Face à ce chaos et à ces actes terroristes, la police turque manque cruellement d'équipements anti-émeutes et d’effectifs entraînées. Elle subit elle aussi l'influence des courants islamistes et marxistes et ne parvient pas à gérer la situation de manière efficace. Les procédures judiciaires sont de plus extrêmement longues[6] et une impunité se développe parmi les différents protagonistes de la lutte armée qui ensanglante le pays.

Tous ces éléments pris ensemble démontrent que l’autorité de l’État est sur le déclin puisqu'il se révèle incapable de maintenir l'ordre public (terrorisme et mouvements sociaux violents) et de lutter efficacement contre la crise économique.

La haute hiérarchie militaire percevant l’évolution du pays comme « explosive » décide d’extirper la subversion du corps social et de mettre fin à cette guerre civile dévastatrice par tous les moyens. Les tensions sociales qui traversent le pays traversent aussi l'armée turque. Nombre de militaires manifestent ouvertement leur sympathie, voir leur soutien à certaines factions islamistes ou marxistes, obligeant l'armée à recourir à de nombreuses purges visant à les exclure. Les affrontements sanglants que connait le pays, le plus important étant le massacre de Marash (voir plus haut) achèvent de convaincre l'armée à prendre le pouvoir. Le coup d’État est planifié de longue date puisque, le , une lettre d’avertissement est envoyée au gouvernement pour le prévenir que si la situation ne rentrait pas rapidement dans l’ordre, les militaires seraient obligés d’agir[7].

Coup d'État[modifier | modifier le code]

Le , l’armée s’empare directement du pouvoir et démet de ses fonctions l'ensemble des responsables gouvernementaux. Une administration militaire est mise en place, en remplacement de l'administration civile, que les militaires jugent inefficace et "infiltrée" par les courants anarchistes et marxistes. Elle assure la direction du pays jusqu'en 1983, date où l'armée se retire de la vie publique et autorise de nouvelles élections législatives. Le gouvernement est déchu, l’Assemblée nationale dissoute et tous les partis politiques interdits. La constitution est abrogée, les dirigeants militaires estimant que le libéralisme excessif de la constitution de 1961 avait dépouillé l'État turc de ses moyens de maintenir l'ordre républicain et laïc d’Atatürk.

Une nouvelle constitution est alors rédigée par les militaires et entre en vigueur en 1982, approuvée par référendum.

Mesures économiques[modifier | modifier le code]

La situation économique que connait la Turquie, avec une forte inflation, un déficit public très élevé et un taux de chômage important, est dramatique. Les autorités militaires entament une réorientation radicale de la politique économique de l'État avec un désengagement graduel et une libéralisation de l'économie. Le gouvernement militaire lance une réforme fiscale avec une simplification de la fiscalité direct (fusion de plusieurs taxes, réduction du nombre de tranches des impôts, extensions des exonérations) et une majoration des impôts indirects dont la TVA. Ces mesures, couplées à un gel des dépenses publiques (pas de revalorisation des salaires des fonctionnaires et coupes dans les subventions industrielles) ramènent le déficit public à 6 % du PIB. Les emprunts de l'État à la Banque Centrale sont limitées et l'octroi de crédits par les banques publiques sont plafonnées pour limiter l'émission de masse monétaire qui alimentent l’inflation. Parallèlement, une baisse des droits de douanes et une libéralisation du contrôle étatique sur les prix est entreprise, avec des déductions fiscales sur les investissements étrangers et privés, pour attirer les capitaux des investisseurs étrangers. Les Entreprises Economiques d'État les moins rentables sont privatisées pour augmenter leur rentabilité et pour accroître le recettes non fiscales de l'État. Les dépenses publiques effectuées à l'investissement sont fortement réduites et réorientées vers le développement de l’agriculture, du tourisme et des infrastructure sociales. Enfin, les autorités militaires dévaluent la livre turque de 60 % pour faciliter les exportations turques.

Ces mesures permettent de diviser par deux le déficit du budget et de réduire l'inflation de 100 à 40 %. Mais le chômage reste malgré tout à des niveaux préoccupants (autour de 15 %) et la politique fiscale et monétaire du gouvernement aboutit à un appauvrissement de la classe moyenne turque. Malgré ces mesures, la libéralisation de l'économie a pour conséquences une augmentation des importations et une aggravation de la balance des paiements.

Mesures politiques[modifier | modifier le code]

Estimant les autorités politiques civils incompétentes et "infiltrées" par des éléments subversifs et anarchistes, l'armée entame une importante purge des administrations publiques de l'État. Plusieurs lois d'exception sont votées, comme la loi no 1402 de 1982 sur l'État de siège. Ces textes autorisent le gouvernement à démettre de ses fonctions tout fonctionnaire ou tout agent travaillant pour l'État soupçonné de propager des idéologies subversives ou marxistes. Ainsi, plusieurs centaines d'universitaires, d'enseignants, de juges et de policiers perdent leur emplois, de par leur participation à des organisations jugées subversives par les militaires.

La loi du 4 novembre 1980, votée par le régime militaire entame une importante réforme de l'enseignement. Les cours de religion deviennent obligatoires aux collèges et lycées. Les changements les plus profonds ciblent l'université. L'armée crée le Conseil de l’Enseignement Supérieur (YÖK), organisme chargée du contrôle des fonctionnaires de l'université, de la recherche et de l’enseignement dispensé à l'université. L'enseignement du kémalisme et du nationalisme turc est renforcé au contraire d'autre cours comme les science sociales ou philosophiques, accusées d'encourager la subversion. L’objectif pour les militaires étant de créer une génération d’étudiants fidèles à l'héritage d’Atatürk et à la nation turque. Les réformes entreprises sur l'enseignement doivent garantir la pérennité de l'idéologie kémaliste dans la population turque. Enfin, la laïcité est réaffirmée dans l'espace public (dans les écoles et universités notamment) et chez les fonctionnaires où le port de tenues religieuses (voile notamment) est proscrit.

Le Conseil de Sécurité Nationale (organe de l'armée), chargé à l'origine de conseiller les autorités politiques sur les question sécuritaires reçoit de nouvelles attributions. Il devient un organe de contrôle politique sur les mesures que prennent le gouvernement et le parlement vis à vis des principes d’Atatürk. Il peut, le cas échéant, forcer le gouvernement à se démettre par le vote d'une motion de censure (ce qu'il fera en 1997).

Enfin, les militaires considèrent que l'occidentalisation du pays mené depuis Atatürk avait en quelque sorte brisé l'identité nationale du peuple turque qui ne se reconnait plus dans les valeurs de son pays (trop éloigné de la religion musulmane). L'armée lance alors la synthèse turco-islamique visant à réinstaurer un lien entre le nationalisme laïque d’Atatürk et l’islam qui reste la religion ultra-majoritaire (98 % de la population étant musulmane) du pays et ainsi apaiser les tensions qui traversent la société.

Mesures sécuritaires[modifier | modifier le code]

La junte militaire se fait un devoir de réprimer toute révolte. L'armée turque déploie 500 000 hommes dans le pays afin de mettre fin à toute tentative d'insurrection. Des lois d'exception sont votées. La police nationale turque, jugée inefficace et peu fiable, est placée sous contrôle militaire directe et purgée de ces éléments jugés "douteux". Des pouvoirs de police sont confiées à l'armée et à la gendarmerie turque qui bénéficient de l'impunité pour maintenir l'ordre et réprimer toute révolte. Des tribunaux d'exception sont crées pour juger tout infraction portant atteinte à la sûreté de l'État. Les juridictions militaire sont habilités à juger les civils coupables de violences contre les militaires où les institutions militaires. Le recours à la torture et l’emprisonnement sans jugement deviennent la norme. Toutes les associations et partis politiques existants sont dissous par l'armée et la plupart de journaux turcs se voient interdire de paraître. Enfin, la liberté d'expression, de manifestation et d’association est sévèrement limitée et encadrée par la junte au pouvoir.

Une nouvelle constitution est rédigée, remplaçant celle de 1961 pour réaffirmer les principes fondateurs de la République turque (laïcité de la société, unité de l'État). La nouvelle constitution, adoptée par référendum en 1982, octroi d'importants pouvoirs à l'armée afin que celle-ci puisse continuer d'exercer un contrôle sur la voie publique et politique du pays pour limiter les dérives marxistes et islamistes. Elle contribue à façonner une société plus hiérarchisée et mieux disciplinée, nécessaire pour apaiser les tensions.

Le bilan de trois ans de régime militaire :

  • 650 000 gardes à vues ;
  • 250 000 inculpations ;
  • 1 500 condamnations à mort dont 50 exécutées ;
  • 1 683 000 personnes fichées ;
  • 30 000 turcs exilés ;
  • près de 24 000 fondations et associations suspendues, tous les partis politiques dissous, la plupart des grands journaux frappés par la censure (139 tonnes de journaux détruits) ;
  • près de 4 000 enseignants, 1 100 unversitaires, 50 juges et 9 400 fonctionnaires mis à la retraite forcée.
  • 10 000 policiers démis de leur fonctions

Ce bilan semble démontrer, mis à part les méthodes sans scrupules employées, qu'au-delà de la lutte contre l'anarchie, la junte essayait en même temps de transformer le pays et l'État dans le but de créer une société plus disciplinée et hiérarchisée : cela passait par des réglementations plus contraignantes sur l'habillement des fonctionnaires, la refonte profonde de l'enseignement et surtout par l'adoption de la Constitution turque de 1982[8].

Justifications[modifier | modifier le code]

C’est par un communiqué du général Kenan Evren, diffusé à la radio et la télévision, que la Turquie prend connaissance de la nouvelle intervention militaire :

« En vertu de la loi du service interne de l’armée qui lui donne la mission de sauvegarder la République turque, les forces armées turques ont pris le pouvoir ce matin à 5 heures pour préserver l’intégrité territoriale et l’unité nationale, enrayer la menace d’une guerre civile fratricide, restaurer l’autorité de l’État ainsi que pour faire disparaître tous les obstacles qui empêchent le bon fonctionnement de la démocratie. Les forces armées turques demandent au pays d’avoir confiance en son armée, sortie de son sein[9]. »

— Kenan Evren

À la fin du communiqué, le chef d’état-major demande également aux membres des forces armées de respecter la hiérarchie militaire, de se comporter comme des patriotes disciplinés et de lutter activement contre l’anarchie, les menées séparatistes, la terreur mais aussi contre les idéaux communistes et fascistes pour défendre les principes d’Atatürk.

La brève justification devant le Secrétaire Général du Conseil de l’Europe le 12 septembre 1980 précise que les motifs du coup d’État sont : « les graves menaces pesant sur la paix intérieure, la paralysie totale du régime démocratique, la situation qui mettait en danger les droits et les libertés fondamentaux dans le pays »[10].

Motivations[modifier | modifier le code]

Les motivations du général Evren et de l'Armée ne sont pas antagonistes aux justifications mais des éléments peuvent venir s’ajouter à son discours comme facteur explicatif.

Tout d'abord, le haut commandement craignait que, s’il restait passif dans la situation de 1980, les querelles politiques puissent se propager aussi au sein de l'Armée et effriter le dernier bastion de la République. Il y avait ensuite la crainte de répéter les erreurs du premier coup d'État et de voir des officiers de grade inférieur se rebeller et exécuter le coup à la place du haut commandement comme ce fut le cas en 1960[11].

Certains auteurs ajoutent l'intérêt personnel parmi les motivations car le général Evren se fit élire Président de la République, sous la nouvelle constitution de 1982, mais il ne semble pas que les intérêts personnels au sens strict du terme aient pu jouer un rôle prépondérant dans ses motivations. Ce serait en tout cas une grosse exagération que de penser qu’il ait organisé ce coup d’État seulement pour réaliser ses ambitions[11].

La motivation principale serait donc un manque de confiance dans l’habileté du régime démocratique à contenir le terrorisme. Il fallait un État fort pour faire face à ces problèmes et le manque d’argent couplé à la forte politisation de tout le système a rendu inaptes les forces de sécurité et la bureaucratie civile à travailler de manière adéquate. Ajoutons à cela une multitude de gouvernements instables et deux partis qui même face à une telle guerre civile n’ont pas été capables de coopérer. Tout cela a motivé le coup d’État[12].

Le dernier élément nécessaire au coup d’État était que son action apparaisse légitime au plus large pan possible de la société. Pour cette raison, les auteurs ont attendu le moment où cela semblait inévitable à leurs yeux. Ils souhaitaient que le peuple puisse accepter voire accueillir avec faveur le coup d’État. Le fait que le peuple perçoive l’armée (et qu'elle-même se perçoive ainsi) comme le dernier gardien de l’État a aidé dans cette recherche de légitimité. Ils étaient aussi à l’écoute d’autres acteurs : ainsi la presse, les hommes d’affaires, les syndicats et même certains États étrangers ont soutenu directement ou indirectement le coup d'État ou à la limite n’ont pas contesté la légitimité de l’intervention.

Réactions internationales[modifier | modifier le code]

Les réactions à chaud des États Occidentaux, en général, à l’exception de quelques pays, vont toutes dans le même sens : ils ne condamnent pas le coup d’État, se déclarent préoccupés par la situation en Turquie mais également qu’ils font confiance dans les autorités militaires sur leurs promesses de rétablir la démocratie. Les États-Unis sont de loin le pays le plus complaisant envers la Turquie et le sont jusqu’à la fin.

Les pays européens s’alignent sur la prise de position américaine mais par la suite, les tensions diplomatiques se font nombreuses, dues notamment au fait que les parlements nationaux et le Parlement européen faisaient pression sur les exécutifs respectifs pour qu’ils adoptent une position plus ferme.

Les États-Unis d'Amérique[modifier | modifier le code]

Via le porte-parole du Département d'État des États-Unis, John Trattner, les États-Unis ont déclaré qu’il n’y aurait pas d’arrêt de l’aide militaire et financière fournie à la Turquie et qu’ils croyaient la junte militaire dans sa promesse de rétablir la démocratie. Ils ont ajouté entre autres que l’entreprise d’assainissement et de stabilisation était devenue nécessaire en Turquie[13].

Pour comprendre cette prise de position, il faut replacer le coup d’État dans son contexte international et géopolitique : la Turquie en 1980 est de la plus haute importance pour les États-Unis et l’OTAN à cause de la place géographique stratégique qu’elle maintient, surtout après les événements de 1979 : la révolution iranienne et l’invasion soviétique en Afghanistan. La Turquie partage en effet des frontières avec l’Iran, l’Irak, la Syrie, l’URSS et la Bulgarie. Elle a une situation privilégiée sur la Mer Noire et se trouve à proximité du Golfe Persique.

Avec la fin de la Détente due à l’intervention de l’URSS en Afghanistan et la perte de leur allié en Iran où les États-Unis avaient des bases militaires, la Turquie est la pièce maîtresse dans la stratégie atlantique et américaine : les Américains y ont stocké des centaines de têtes nucléaires, c'est l'endroit d’où l’OTAN surveille toute activité d’armes ou de missiles en URSS mais elle est de plus appelée la « Grande oreille » de l’alliance atlantique de par ses installations d’écoutes. L’importance de la relation américano-turque s’était déjà faite pressentir avec la signature du « Defence and Economic Cooperation Agreement » (DECA) signé en entre la Turquie et les États-Unis. De plus, la Turquie est le troisième, après Israël et l’Égypte, plus grand bénéficiaire de l’assistance militaire américaine[14].

Soutenir la Turquie va donc dans le sens de la logique bipolaire de la Guerre froide, dans la continuité de la doctrine Truman qui soutient militairement et financièrement tout État s’opposant aux pressions soviétiques mais cela va aussi dans le sens de la doctrine Carter proclamée en janvier 1980 qui précise que les États-Unis useraient de la force militaire pour défendre ses intérêts nationaux dans le Golfe Persique. Avoir un allié à proximité de cette région est de toute évidence un atout.

République fédérale d’Allemagne[modifier | modifier le code]

Le chancelier Helmut Schmidt déclare que la République fédérale continuera son aide à la Turquie car son peuple en a besoin mais est en droit d’attendre un rétablissement rapide de la situation[15].

France[modifier | modifier le code]

Un porte-parole du Quai d’Orsay déclare le lundi 13 septembre que la France prend note des garanties données par le régime à propos du retour à la démocratie et ajoute qu'elle souhaitait un rétablissement rapide de la démocratie conformément à son appartenance au Conseil de l’Europe et à l’alliance atlantique ainsi qu’à son association à la Communauté européenne[15].

Suède et Danemark[modifier | modifier le code]

Ces pays ont été les plus critiques de tous les pays occidentaux car ils sont fermement opposés à toute atteinte à la démocratie. Le Danemark déclare même que les livraisons d’armes à destination de la Turquie seraient suspendues immédiatement[15].

URSS[modifier | modifier le code]

Dans ses déclarations officielles, l’URSS évite toute critique et encourage même un approfondissement de la coopération économique entre les deux pays. Mais une « autre voix » communiste est bien plus critique envers le régime turc à travers une station radio de l’Allemagne de l’Est, « Bizim radio », que le Parti Communiste Turc en exil utilise comme moyen de propagande[15].

OTAN[modifier | modifier le code]

Un envoyé spécial, M. Van der Stoel, de l’Assemblée Nord Atlantique est envoyé durant le courant du mois d’octobre en Turquie afin d'évaluer la situation. Aucune déclaration du Secrétariat de l’OTAN n’est faite juste après le coup d'État[16].

Les organes européens[modifier | modifier le code]

Ces quatre instances européennes (dont les trois premières font partie de la Communauté Européenne) ont des avis divergents. Pour être plus précis, les deux premiers organismes font des déclarations plus complaisantes envers la Turquie car ils ont plus de pouvoir en politique extérieure ; c’est notamment le cas pour la déclaration commune des ministres des affaires étrangères. En ce qui concerne la Commission Européenne, cela est plus dû aux relations commerciales et au processus d’intégration de la Turquie au sein de la CE. Les deux Assemblées européennes se montrent beaucoup plus critiques envers la Turquie et brandissent la menace de l’exclusion de la Turquie (Conseil de l’Europe) et l’arrêt du processus d’intégration (Parlement Européen).

La Commission européenne[modifier | modifier le code]

La Commission européenne déclare le 12 septembre 1980 qu’elle suit avec la plus grande préoccupation l’évolution de la situation et exprime le ferme espoir que les droits de l’homme soient respectés et les institutions démocratiques rapidement restaurées[17].

Les ministres des Affaires étrangères des Neuf[modifier | modifier le code]

Dans le cadre d’une réunion concernant la coopération politique en date du , ils font une déclaration commune concernant la situation en Turquie dans laquelle ils déclarent avoir pris connaissance avec préoccupation de l’évolution de la situation dans ce pays et qu’ils prennent note des assurances données par les autorités militaires. En réponse à la résolution du Parlement Européen datée du 18 septembre, ils ajoutent qu’ils n’interrompent pas le programme d’aide financière et de coopération économique avec la Turquie compte tenu des assurances données par l’autorité turque sur le rétablissement des institutions démocratiques et le respect des droits de l’homme[17].

Le Parlement européen[modifier | modifier le code]

À l’issue d’un débat sur les évènements en Turquie, le Parlement européen vote le 18 septembre une résolution dans laquelle elle se dit préoccupée par l’avènement d’un pouvoir militaire et demande une série d’engagements de la part du gouvernement turc sur le respect et le rétablissement des droits de l’homme et des institutions démocratiques en ajoutant que la situation la place en contradiction avec sa demande d’intégration à la CEE et sa place au sein du Conseil de l’Europe et enfin en en appelant aux ministres des affaires étrangères des Neuf pour remettre des rapports sur la situation de la Turquie aux commissions compétentes du Parlement et aussi à ce qu’ils en débattent en bonne et due forme[17].

Le Conseil de l’Europe[modifier | modifier le code]

L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe adopte le la Recommandation 904 dans laquelle elle se dit préoccupée par l’intervention militaire en Turquie et de ses conséquences sur les droits de l’homme et la démocratie. Elle rappelle entre autres l’incompatibilité du régime non démocratique de la Turquie avec son maintien au sein du Conseil et en appelle au gouvernement turc pour qu’il respecte la Convention européenne des droits de l’Homme, qu’il libère les hommes politiques et rétablisse la démocratie. Et enfin elle en appelle au Comité des Ministres pour surveiller l’évolution de la situation et lui rappelle que le Comité est tenu d’agir si la Turquie ne rétablit pas les institutions démocratiques, en d’autres termes qu’elle sera obligée de l’exclure du Conseil de l’Europe[18].

Retour au régime civil[modifier | modifier le code]

Le succès de la répression et l'apparent apaisement de la société amène l'armée à autoriser de nouvelles élections législatives le 6 novembre 1983.

3 partis sont autorisés à se présenter par les militaires :

  • Le Parti de la mère patrie, parti de centre droit, libéral et conservateur, héritier du Parti de la justice et du Parti Démocrate, tout deux dissous lors des précédents coups d'Etat.
  • Le Parti Populaire, parti de gauche, héritier du parti kémaliste CHP
  • Le Parti national-démocrate, héritier des mouvements nationalistes turcs, impliqués dans de nombreux massacres de population dans les années 70.

Le Parti de la mère patrie remporte largement les élections législatives, en dépit des attentes de l'armée (qui aurait préféré la victoire du parti kémaliste).

Dans les années qui suivent, le retour à l'islam s'accentue et et la synthèse turco-islamique initiée par les militaires se retourne en fait contre eux avec la montée en puissance des partis islamistes et la remise en cause de plus en plus forte du régime laïc turc. La victoire en 2002 d'Erdogan et de l'AKP (parti islamo-conservateur) consacre en quelque sorte l'échec des kémalistes à instaurer un régime laïc, qui, en dépit de sa force, n'a jamais été complètement soutenu par la population turque.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Clément Marceau, "Dans le jeu des Grands", dans Le Monde, 13 septembre 1980
  2. ÜNSALDI, Levent, Le militaire et la politique en Turquie, Paris, L'Harmattan, 2005, p. 105-106
  3. GIL, Ata, "La Turquie à marche forcée", dans Le Monde Diplomatique, no 323, février 1981
  4. ÜNSALDI, Levent, Le militaire et la politique en Turquie, Paris, L'Harmattan, 2005, p. 107
  5. DEMIREL, Tanel, "The Turkish military's decision to intervene – 12 September 1980" dans CARKOGLU, Ali, et al., The Politics of Modern Turkey, vol. 2, London, Routledge, Critical Issues in modern politics, 2008
  6. DEMIREL, Tanel, op. cit., p. 335
  7. ÜNSALDI, Levent, op. cit., p. 108
  8. ÜNSALDI, Levent, op. cit., p. 111
  9. ÜNSALDI, Levent, op. cit., p.109
  10. Conseil de l’Europe, Annuaire de la Convention Européenne des Droits de l'Homme, 1980, vol.23, p. 15
  11. a et b DEMIREL, Tanel, op. cit., p. 337
  12. DEMIREL, Tanel, op. cit., p. 338-341
  13. Department of State, Department of State Bulletin, November 1980, vol. 80, No 2044, p. 50
  14. HALE, William M., Turkish Foreign Policy, 1774-2000, London, Frank Cass Publishers, 2000, p. 165
  15. a, b, c et d “La Turquie après le coup d’État militaire”, Le Monde, 14-15 septembre 1980
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