Correspondance entre Albert Einstein et Max Born

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La correspondance entre Albert Einstein et Max Born est un recueil de lettres échangées par les deux célèbres physiciens du XXe siècle pendant une période allant de 1916 à 1955.

Albert Einstein et Max Born[modifier | modifier le code]

Portrait officiel d'Einstein après remise du prix Nobel de 1921
Max Born

Albert Einstein, né en 1879, contribua de manière remarquable aux deux révolutions majeures qui bouleversèrent la physique théorique dans la première moitié du XXe siècle. La théorie de la relativité pour laquelle il devint mondialement célèbre et ses travaux sur la théorie quantique pour lesquels le prix Nobel de physique lui fut décerné en 1921[1]. Il émigra aux États-Unis en 1933. Il mourut à Princeton en 1955.

Max Born, né en 1882, fut professeur de physique à l’université de Berlin, Francfort-sur-le-Main, Göttingen et Édimbourg. Le prix Nobel de physique lui fut décerné en 1954[2]pour ses travaux sur la théorie quantique. Il mourut à Göttingen en 1970.

La correspondance[modifier | modifier le code]

La correspondance entre les deux célèbres physiciens débute l'année 1916, celle de la publication par Einstein de son célèbre article sur la relativité générale, et s'achève en 1955, l'année de la mort d'Einstein. La correspondance présente des récits fascinants sur la genèse de la physique théorique moderne mais aussi sur l'histoire politique tragique qui déchira l'Europe dans la première moitié du XXe siècle. Elle contient plus de 100 lettres, 117 exactement[3], qui furent écrites sans intention de publication ultérieure. Elles sont écrites pour la plupart en allemand mais parfois aussi en anglais. Quelques lettres sont écrites par Hedwig Born, l’épouse de Max Born. Max Born conserva précieusement l'essentiel de la correspondance. Les lettres ont été enrichies de commentaires par Max Born et ont été finalement publiées à la fin de sa vie.

Einstein eut tout au début du XXe siècle l'intuition géniale qui fut à l'origine de deux révolutions scientifiques majeures : la théorie de la relativité et la théorie quantique. La théorie quantique fut par la suite développée par Max Born et ses collaborateurs et par d'autres physiciens. Le développement de la jeune théorie quantique crée petit à petit des divergences d'opinion entre les deux hommes. Les débats sur l'interprétation de cette nouvelle théorie sont fascinants. Finalement, Einstein la réfute car il la considère comme incomplète. Max Born cherche inlassablement des arguments afin de le convaincre, sans succès. De son côté, Einstein cherche une nouvelle théorie réunifiant la théorie de la gravitation et la théorie quantique, sans succès. Les physiciens encore aujourd'hui cherchent toujours cette théorie qu'ils appellent théorie quantique de la gravitation ou gravité quantique.

Le ton courtois et cordial des lettres, en dépit des divergences scientifiques profondes, témoigne de l'amitié sans faille entre les deux hommes.

Passages de la correspondance[modifier | modifier le code]

Les passages présentés dans cette section sont des exemples illustrant généralement bien le propos et les discussions que l'on peut trouver dans les lettres.

Lettre 48[modifier | modifier le code]

« La pensée qu'un électron puisse choisir librement son chemin dans l'instant m'est insupportable.
Si tel est le cas, je préférerais le métier de cordonnier ou d’employé de casino à celui de physicien.
Mes recherches dans le but de trouver une forme tangible à cette physique quantique n'ont pas encore abouti.
Je n'y abandonne cependant pas l'espoir d'y arriver un jour. »
Albert Einstein, le 29 avril 1924
« Le fait que des lois de nature statistique régissent le fondement de la physique, ce qu'il refusait, est devenu un sujet permanent de discussion difficile entre nous dont j'en résume ici l'origine.
Einstein était fermement convaincu que la physique nous permet d’accéder à la connaissance d'une réalité extérieure objective.
Qu'il n'en soit pas ainsi, je m'en suis, en compagnie d'autres physiciens, progressivement rendu compte de par les nouvelles expériences menées à l’échelle des atomes.
Nous ne pouvons seulement avoir en chaque instant qu'une connaissance approximative et grossière de cette réalité extérieure objective et nous ne pouvons en déterminer l’évolution future que de manière probabiliste en utilisant les lois de la physique quantique. »
Commentaire de Max Born sur la lettre 48

Lettre 49[modifier | modifier le code]

« Mes jeunes assistants, Heisenberg, Jordan et Hund sont absolument brillants. J’éprouve d'ailleurs souvent des difficultés à les suivre dans leurs réflexions.
Ils maîtrisent prodigieusement bien leur sujet. Le nouvel ouvrage d'Heisenberg qui va paraître bientôt me semble très mystérieux. Mais je ne doute pas de sa rigueur et de sa portée profonde. »
Max Born, le 15 juillet 1925

Lettre 52[modifier | modifier le code]

« La physique quantique est très impressionnante. Une voix intérieure me dit cependant qu'elle n'est pas satisfaisante.
Elle fonctionne bien sans pour autant s'approcher d'une compréhension réelle des choses.
De toute façon, je suis convaincu que dieu ne joue pas aux dés. »
Albert Einstein, le 4 décembre 1926
« Le jugement d'Einstein sur la physique quantique fut un coup dur pour moi. Car il la refusait non pas tellement sur la base d'un raisonnement mais bien plus sous l'appel d'une voix interieure. »
Commentaire de Max Born sur la lettre 52

Lettre 80[modifier | modifier le code]

« La pensée qui me déprime le plus est ce sentiment que notre science, une chose pourtant si extraordinaire en soi, et qui pourrait apporter tant de bénéfices à l’humanité, est exploitée pour fabriquer des outils de destruction et des engins de mort.
Beaucoup de scientifiques ont collaboré avec les nazis et même Heisenberg a travaillé d'arrache-pied pour ces scélérats.
Je n'accuse personne. Car en de telles circonstances, il n'y a plus rien d'autre à faire pour sauver ce qui reste de notre civilisation.
Je pense que nous devrions mettre sur pied une organisation internationale et même un code international d’éthique en vue de prévenir de telles exploitations. »
Max Born, le 15 juillet 1944

Lettre 84[modifier | modifier le code]

« Je suis convaincu que la physique devrait représenter une réalité dans l'espace et le temps, sans aucun effet de sorcellerie à distance. »
Albert Einstein, le

Lettre 107[modifier | modifier le code]

« J’espère bien finalement te convaincre que la physique quantique est complète et suffisamment réaliste comme les faits l'indiquent. »
Max Born, le

Lettre 110[modifier | modifier le code]

« Selon moi, le principe de localité impose que la fonction d'onde Ψ soit interprétable comme un ensemble d’entités et non pas comme la description complète d'une entité individuelle. Cette interprétation statistique permet aussi de faire disparaître le paradoxe d'un couplage apparent entre deux entités qui sont séparées dans l'espace. De plus, on a l'avantage qu'une telle interprétation nous donne une description objective indépendante de l'observation et ayant un sens clair pour l'observateur. »
Albert Einstein, le

Lettre 114[modifier | modifier le code]

« A l’époque, en 1932, je fus très attristé de ne pas avoir reçu le prix Nobel en même temps qu'Heisenberg[4]. Lorsque nous fumes rentrés en Allemagne, cette blessure s'était refermée depuis longtemps. Ma surprise et ma joie en furent d'autant plus fortes que le prix ne fut non pas attribué pour mon travail en collaboration avec Heisenberg et Jordan mais bien pour mon travail sur l’interprétation statistique de la fonction d'onde de Schrödinger.
Que cette reconnaissance n'arrive que 28 ans plus tard n'est pas étonnant. En effet, tous les grands de cette première période de la physique quantique étaient des adversaires de mon interprétation statistique; Planck, De Broglie, Schrödinger et Einstein lui-même.
L’académie suédoise n'oserait certainement pas aller à l'encontre de ces voix pleines de notoriété. Il me fallut donc attendre longtemps pour que mes travaux soient finalement reconnus par la communauté dans son ensemble, ce qui advint surtout grâce à l'action de Niels Bohr et son école de Copenhague.
L’interprétation de Copenhague, dont je suis l'un des créateurs, est la référence que l'on donne dans le monde entier aujourd'hui à cette nouvelle direction de pensée dans laquelle la physique s'est engagée. »
Commentaire de Max Born sur la lettre 114

Lettre 117[modifier | modifier le code]

« Il a quitté ce monde sans sentimentalité ni regret. Face à la mort, il fut décidé, paisible et sans crainte comme durant sa vie.
Avec lui, nous perdons, mon épouse et moi, l'ami le plus cher. »
Commentaire de Max Born sur la lettre 117

Personnalités citées[modifier | modifier le code]

Cinquante prix Nobel et d'autres personnes notables, issues principalement du monde scientifique mais aussi des domaines politique, littéraire et artistique, sont mentionnés dans la correspondance :

Traductions[modifier | modifier le code]

  • Correspondance 1916-1955, traduction par Pierre Leccia, Collection Science Ouverte, Le Seuil (1972) (ISBN 2-020-02813-1)
  • The Born-Einstein letters : Correspondence between Albert Einstein and Max and Hedwig Born from 1916 to 1955 with commentaries by Max Born, traduction par Irène Born, Walker and Company (1971), (ISBN 0-802-70326-7)
  • The Born-Einstein letters : friendship, politics, and physics in uncertain times : correspondence between Albert Einstein and Max and Hedwig Born from 1916 to 1955 with commentaries by Max Born, traduction par Irène Born, Macmillan (2005) , (ISBN 1-403-94496-2)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Prix Nobel de physique 1921
  2. Prix Nobel de physique 1954
  3. (de) Max Born et Albert Einstein, Albert Einstein - Max Born, Briefwechsel 1916-1955, München, Langen Müller, (ISBN 978-3-784-42997-7 et 3-784-42997-1, OCLC 85350353)
  4. Prix Nobel de physique 1932

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Banesh Hoffmann, Albert Einstein, créateur et rebelle, Collection Points-Sciences, Le Seuil (1975) (ISBN 978-2-020-05347-1). Biographie au format poche, par un ancien collaborateur d'Einstein.
  • Françoise Balibar, Einstein la joie de la pensée, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », (1993) (ISBN 978-2-070-53220-9).
  • Philippe Frank, Einstein – Sa vie et son temps, Collection Les savants & le monde, Albin Michel (Paris 1950). Réédition en poche dans la collection Champs, Flammarion (1993), (ISBN 978-2-080-81242-1).