Corps mystique du Christ

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Dans la théologie chrétienne, le Corps mystique du Christ est l'une des expressions utilisées pour désigner l'Église[1],[2], c'est-à-dire l'ensemble des baptisés et des justes de toutes les nations, à toutes les époques de l'histoire de l'humanité.

Fondements bibliques[modifier | modifier le code]

Cette définition de l'Église comme Corps du Christ apparaît dans les épîtres de Paul :

« Car, tout comme un seul corps nous avons nombre de membres et que les membres n'ont pas tous la même fonction, pareillement, malgré notre nombre, nous ne sommes qu'un seul corps dans le Christ, alors qu'individuellement nous sommes membres les uns des autres »(1 Rm 12:4-5)

« De même, en effet, que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, si nombreux soient-ils, ne forment qu'un seul corps, ainsi en est-il du Christ. Aussi bien, nous avons tous été baptisés en un seul Esprit pour ne faire qu'un seul corps, Juifs et Grecs, esclaves et hommes libres, et nous avons tous été abreuvés d'un seul Esprit »(1 Co 12:12-13)

« Pour vous, vous êtes le corps du Christ et ses membres, chacun personnellement »(1 Co 12:27)

« Maintenant je me réjouis de souffrir pour vous, et ce qui manque aux tribulations du Christ, je le complète dans ma chair au profit de son corps qui est l'Église »(Col 1:24)

Dans l'histoire de l’Église[modifier | modifier le code]

  • Cette notion de l'incorporation des fidèles chrétiens dans le Christ sera développée par les Pères de l'Église, Grecs et Latins, notamment par Augustin d'Hippone. Pour eux, la compréhension de l'Église en tant que Corps mystique de Jésus-Christ est indissociable de la doctrine de la communion des saints.
  • Le pape Pie XII développe fortement cette notion dans son encyclique de 1943 Mystici Corporis Christi, « lettre encyclique sur le corps mystique de Jésus-Christ et sur notre union en lui avec le Christ[3]. » Il entend ainsi combattre des conceptions plus matérialistes qui font de l’Église un « corps moral (...) seulement composée d'éléments et de principes sociaux et juridiques.[3] » Cette conception est définie exclusivement dans une compréhension catholique de l’Église, soumise au pouvoir temporel et spirituel du pape, vicaire (représentant) du Christ sur terre avec qui il forme la tête du corps mystique de l’Église[4].

Exemples d'enseignements tirés de la théologie catholique[modifier | modifier le code]

Saint Thomas d'Aquin[modifier | modifier le code]

Ce dogme est très présent chez Saint Thomas d'Aquin. La Somme théologique a été écrite à partir de cette idée : « Vos estis Christi, Christus autem Dei »[5]. Ce dernier connaissant très bien l'Évangile de saint Jean et les Épîtres de Paul, il est normal qu'il ait autant mis en avant le Corps mystique du Christ. À Jésus, Chef mystique de l'Église, il rattache tout le mystère de la prédestination et de la distribution des grâces, selon le mot de saint Paul : « Praedestinavit nos in adoptionem filiorum per Jesum Christum »[6].

Thomas d'Aquin n'est pas le seul à développer cette idée : Saint Augustin d'Hipponne l'avait fait bien avant lui, affirmant que l’Église est « le Christ total dans sa tête et son corps[7]. » Et saint Jean Chrysostome insiste sur cette totalité et son unité organique : « Entre le corps et la tête, il n’y a place pour aucun intervalle, le moindre intervalle nous ferait mourir[8]. »

Pie XII, dans l'Encyclique Mystici Corporis Christi[modifier | modifier le code]

«  La doctrine du Corps mystique du Christ, qui est l'Église, recueillie primitivement des lèvres du Rédempteur lui-même, et qui met dans sa vraie lumière ce bienfait, jamais assez exalté, de notre étroite union avec ce Chef si sublime, invite certainement, par son excellence et son élévation, tous les hommes mus par l'Esprit de Dieu à en faire l'objet de leurs réflexions, et par la lumière qu'elle projette dans leur esprit, les stimule fortement aux œuvres salutaires qui répondent à ces enseignements. C'est pourquoi Nous croyons de Notre devoir de vous entretenir de ce sujet dans cette Lettre encyclique, en développant spécialement ce qui concerne l'Église militante. Nous sommes poussé à le faire par la grandeur exceptionnelle de cette doctrine, et aussi par les circonstances du temps où nous vivons[9]. »

Réginald Garrigou-Lagrange, dominicain[modifier | modifier le code]

«  « Dieu, dit saint Paul, a constitué le Christ la Tête de toute l'Église, l'Église est le Corps du Christ et sa plénitude[10]. » Dans ces paroles de l'apôtre se trouve condensée toute la doctrine du Corps mystique de Jésus-Christ. Cette doctrine si profonde a depuis lors occupé la pensée des Pères, fixé l'attention des grands théologiens et nourri la piété des fidèles. Aujourd'hui plus que jamais l'Esprit de Dieu invite l'Épouse du Christ à contempler et à vivre intensément ce beau mystère[11]. »

Exemples d'enseignements tirés de la théologie orthodoxe[modifier | modifier le code]

Vladimir Soloviev, théologien orthodoxe écrit :

«  L'union de la divinité et de la nature dans la personne de Jésus-Christ en sa qualité de centre spirituel et de chef de l'humanité doit être réalisée par l'humanité tout entière considérée comme le corps du Christ. Unie à son principe divin par l'entremise de Jésus-Christ, l'humanité est Église et si, dans le monde de l'éternité et des principes, l'humanité idéale est le corps du Verbe divin, dans le monde de la nature l'Église apparaît comme étant le corps de ce même Verbe, mais déjà incarné, c'est-à-dire ayant trouvé son individualité historique dans la personne divine et humaine de Jésus-Christ. […] Aussi, quand nous concevons l'Église comme étant le corps du Christ (et ce n'est pas là une métaphore, mais une formule métaphysique), il faut se rappeler que ce corps grandit nécessairement, se développe et par suite change et se perfectionne. L'Église est le corps du Christ, mais elle n'est pas encore son corps glorieux et entièrement divinisé[12]. »

Le Christ lui-même avait laissé entrevoir que son Corps serait le lieu de rassemblement de ses fidèles, lors de son procès devant Caïphe : « Détruisez ce temple et en trois jours je le relèverai », et saint Jean ajoute : « Mais Lui parlait du sanctuaire de son Corps[13]. » Après la destruction du temple de Jérusalem par les armées romaines, quarante ans plus tard, désormais, le seul Temple, le lieu où se rassembleront les vrais adorateurs du Père sera son Corps de Ressuscité[14]. Ainsi, l’Église locale manifeste l’Église universelle : rassemblée dans l’eucharistie, elle actualise le corps du Christ, et le Corps du Christ est indivisible[15].

Théologie protestante[modifier | modifier le code]

Protestantisme luthérien et réformé[modifier | modifier le code]

Tout en s'appuyant sur les mêmes bases bibliques que la théologie catholique, le protestantisme a toujours nettement séparé la conception spirituelle de l’Église, « corps du Christ » ou « église invisible », et son pouvoir institutionnel. Les réformateurs (Luther, Zwingli, Calvin...) ont en particulier estimé que la soumission de l’Église au pape par l'intermédiaire de la hiérarchie catholique comme la multiplication des nouveaux dogmes proclamés par des conciles successifs, constituaient des abus d'autorité, où la volonté des hommes se substituait à celle de Dieu, et qu'il fallait par conséquent d'une part se référer aux textes bibliques, et d'autre part toujours limiter les pouvoirs temporels au sein de l’Église[16]. Les doctrines du corps mystique du Christ exposées par Pie XII n'ont donc guère de sens pour eux. Il est par exemple symptomatique que le grand théologien Albert Schweitzer ait pu consacrer un important ouvrage à « La mystique de l'apôtre Paul » sans jamais évoquer cette notion[17]. Toutefois, le fait que Mystici Corporis Christi utilise une base biblique a pu faciliter le dialogue œcuménique.

Le point de vue pentecôtiste[modifier | modifier le code]

L'Église pentecôtiste est en accord avec les catholiques et les orthodoxes quant à l'incorporation des fidèles dans l'Église, qui est en même temps le Corps et l'Épouse du Christ[18], ne différent pas en cela des autres protestants.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Pierre Bonnard, « L'Église corps de Christ dans le Paulinisme », Revue de Théologie et de Philosophie, vol. 8, troisième série, no 4,‎ , p. 268-282 (lire en ligne)
  2. Hervé Legrand, « Christ, Corps mystique du », Encyclopædia Universalis (consulté le )
  3. a et b « Texte de la lettre encyclique Mystici Corporis Christi », sur https://www.vatican.va/ (consulté le )
  4. Encyclique Mystici Corporis Christi, versets 60 à 63 : « Que le Christ et son Vicaire ne forment ensemble qu'une seule Tête, Notre immortel Prédécesseur, Boniface VIII, l'a officiellement enseigné dans sa Lettre apostolique Unam sanctam et ses successeurs n'ont jamais cessé de le répéter après lui, Ceux-là se trompent donc dangereusement qui croient pouvoir s'attacher au Christ Tête de l’Église sans adhérer fidèlement à son Vicaire sur la terre. Car en supprimant ce Chef visible et en brisant les liens lumineux de l'unité, ils obscurcissent et déforment le Corps mystique du Rédempteur au point qu'il ne puisse plus être reconnu ni trouvé par les hommes en quête du port du salut éternel. Ce que Nous venons de dire de l’Église universelle doit être également affirmé des communautés particulières de chrétiens, tant orientales que latines, qui forment ensemble une seule Église catholique: c'est Jésus-Christ qui les gouverne par la voix et la juridiction de chaque évêque. (…) Pourtant, dans leur gouvernement, ils ne sont pas pleinement indépendants, mais ils sont soumis à l'autorité légitime du Pontife de Rome, et s'ils jouissent du pouvoir ordinaire de juridiction, ce pouvoir leur est immédiatement communiqué par le Souverain Pontife. Aussi doivent-ils être honorés par le peuple comme les successeurs des Apôtres par institution divine… »
  5. I Cor., III, 23.
  6. Eph., 1, 5, et III, q. 24, a. 3 et 4.
  7. Patrologia Latina, 35, 1622.
  8. Patrologia Graeca, 61, 72.
  9. MYSTICI CORPORIS CHRISTI, lettre encyclique du pape Pie XII, 29 juin 1943.
  10. Eph., 1, 22-23.
  11. P. Réginald Garrigou-Lagrange, « Le Christ Chef mystique de l’Église », sur salve-regina.com, La Vie Spirituelle n° 182, .
  12. Vladimir Soloviev, Leçons sur l'Humanité-Dieu, Recueil de conférences données à Saint-Pétersbourg en 1877-1878, traduction de J.-B. Séverac.
  13. Évangile selon Jean, 2, 19.
  14. Dieu est vivant : Catéchisme pour les familles par un groupe de chrétiens orthodoxes, Cerf, , 502 p., p. 309.
  15. Olivier Clément, L’Église orthodoxe, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », (1re éd. 1961), p. 66-67.
  16. André Gounelle, « Sur l’Église - L'autorité » (consulté le )
  17. (de) Die Mystik des Apostels Paulus, Mohr, Tübingen, 1930
    Trad. : La mystique de l'apôtre Paul (traduction de l'allemand par Marcelle Guéritot), éd. Albin Michel, Paris, 1962, 338 pages.
  18. Donald Stamps, La Bible, Esprit et Vie, 2012, version de Louis Segond 1910, retravaillée et enrichie par Donald Stamps, pages 1550, 1551, 1796 et 1797.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Émile Mersch S. J., Le Corps mystique du Christ, t. I et II, Louvain, Museum Lessianum, coll. « Études de théologie historique », , 477 et 445 p. (présentation en ligne)
  • Pierre Bonnard, « L'Église corps de Christ dans le Paulinisme », Revue de Théologie et de Philosophie, vol. 8, troisième série, no 4,‎ , p. 268-282 (lire en ligne)
  • H. du Manoir, « L'Église, Corps du Christ, chez Saint Cyrille d'Alexandrie », Gregorianum, vol. 20, no 2,‎ , p. 161-188 (lire en ligne)
  • Pierre Benoit, « Corps, Tête et Plérôme dans les épîtres de la captivité », Revue Biblique, vol. 63, no 1,‎ , p. 5-44 (lire en ligne)
  • Hervé Legrand, « Christ, Corps mystique du », Encyclopædia Universalis (consulté le ).
  • Denis Fahey, Le corps mystique du Christ et la réorganisation de la société, t. I et II, ESR, 1945, trad. 2011, 907 p. (ISBN 281620118X et 978-2816201185).

Articles connexes[modifier | modifier le code]