Coréennes

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Coréennes est un livre de photos du cinéaste et photographe Chris Marker, publié aux éditions du Seuil en 1959 à l'issue de son voyage de 1958 en Corée du Nord[1]. Textes et photos mettent en valeur la reconstruction de la République populaire démocratique de Corée, cinq ans après la fin de la guerre de Corée, et mettent en vedette les habitants du Nord, dont quelques beautés prolétariennes, dans leurs activités de tous les jours.

Contexte international[modifier | modifier le code]

Le conflit s’est achevé le . Le pays est détruit. On estime le nombre de morts, militaires et civils confondus, à près de 4 millions. Dans le contexte de la guerre froide, il est diabolisé par l'Occident car faisant partie du bloc communiste[2]. Marker évoque « un pays anéanti hier par la guerre, mais qui repousse “à la vitesse d’une plante au cinéma” entre Marx et les fées »[3].

Circonstances du voyage[modifier | modifier le code]

En , Marker accepte de se joindre à une délégation de journalistes et d'intellectuels français qui se rendent à Pyongyang à bord d'un Tupolev d'Aeroflot. Le voyage, qui doit durer six-jours, est organisé par le Parti communiste français. La délégation est composée de Claude Lanzmann, rédacteur-philosophe aux Temps Modernes[4], de Francis Lemarque, auteur-compositeur-interprète[5], de Chris Marker, écrivain-cinéaste, d'Armand Gatti, journaliste, et de Claude-Jean Bonnardot, acteur-cinéaste. Si Lanzmann eut une aventure avec une infirmière coréenne, Gatti et Bonnardot pour leur part tournèrent le premier long métrage franco-nord-coréen, Moranbong, tandis que Marker prenait les photos qui devaient être publiées en 1959 sous la forme d'un recueil intitulé Coréennes[6].

Sujets et interactions[modifier | modifier le code]

Peu de visiteurs ont joui d'autant de liberté d'interaction avec la population nord-coréenne que Chris Marker et ses compagnons. Quelque cinquante ans plus tard, en 2009, le photographe se remémorait : « On nous servait une bonne dose de propagande mais entre deux séances obligatoires de courbettes au socialisme, nos hôtes nous laissaient déambuler avec un degré de liberté inégalé à ce jour. »[7].

Selon Colin Marshall, si Marker photographia nombre de jeunes filles, il prit sur le vif également une foule de citoyens nord-coréens : enfants, chercheurs, soldats, vendeurs, farceurs. Le titre de l'édition nord-coréenne du livre (북녘사람들, « Gens du Nord ») en reflète plus fidèlement le contenu (l'édition en langue anglaise garda toutefois le titre de l'édition initiale en français)[8]. En fait, selon les indications de Chris Marker lui-même, en page 4 de couverture de l'édition française, « Coréennes doit s’entendre ici au sens de Gnossiennes ou Provinciales, c’est-à-dire “pièces d’inspiration coréenne” ». Il ajoute toutefois : « On y trouvera, outre les dames de Corée (qui à elles seules vaudraient plus d’un long-métrage), des tortues qui rient, des géants qui pleurent, un légume qui rend immortel, trois petites filles changées en astres, un ours médecin, un chien qui mange la lune, un tambour qui fait danser des tigres, plusieurs chouettes [...]. »[3].

Forme de l'ouvrage[modifier | modifier le code]

Le livre photo Coréennes est paru dans une collection intitulée « Court-Métrage », ce qui semble indiquer une volonté de la part de Marker de brouiller les différences entre média cinématographique et livre imprimé[9]. Lui-même décrit d'ailleurs son ouvrage comme « un court-métrage fait avec des images fixes »[10]. Le recueil contient quelque 130 photographies, sans compter les gravures, cartes, planches de BD, accompagnées d’une trentaine de pages de texte[2].

Absence d'une pensée idéologique[modifier | modifier le code]

Coréennes ne relève pas plus que l’ensemble de son œuvre d’une pensée idéologique. Si Chris Marker n'aborde pas les aspects idéologiques de la Corée du Nord, c'est volontairement : « Je ne traiterai pas des Grandes Questions », écrit-il dans la lettre destinée au chat G. (sans doute Armand Gatti) à la fin du livre[11]. Il s'abstient de toute disgression politique, de tout jugement de valeur. On chercherait en vain, dans son recueil, une quelconque ressemblance à la matrice obligée des reportages médiatiques sur le pays un demi-siècle plus tard[12]. Dans son adresse au chat G., il a une pensée pour ses amis du moment : « Je sais aussi que tu ne me demanderas pas perché sur le fléau de Dieu, de distribuer l’éloge et le blâme, de faire des comptes, et -surtout- de donner des leçons. Cela non plus ne manque pas. Mes amis coréens (et chinois, et soviétiques), vous n’avez pas fini d’en recevoir – des leçons de réalisme politique des honnêtes scribes de la Grande Agonie, des leçons de tolérance sous la robe des Inquisiteurs, et du fond des banques, on vous dira que, vraiment, vous vous attachez trop aux réussites matérielles. L’homme trompé ricanera de la pureté de vos filles, le demi lettré de l’enfance de votre art, et chacun vous tressera une couronne d’épines avec ses propres échecs. »[13].

Accueil[modifier | modifier le code]

Dans les deux Corées[modifier | modifier le code]

Le livre fut cependant rejeté des deux côtés du 38e parallèle. Pour la Corée du Nord, un livre ne mentionnant pas le nom de Kim Il-Sung n'existait simplement pas. Pour la Corée du Sud, le fait que le Nord ait donné son feu vert au livre faisait de celui-ci un ouvrage de propagande et de son auteur un « chien marxiste »[14]. Finalement, une édition en coréen vit le jour en 1989, sous le titre Pungnyok saramdu, aux éditions Ch'o'pan à Séoul (traduction par Kim Mu-Gyong)[15] : son succès fut immédiat auprès des photographes du Sud, fascinés par les scènes de vie au Nord[16].

En Occident[modifier | modifier le code]

Les photographies accompagnant le texte témoignent d'une beauté visuelle et sensible. Le texte explique, selon Max-Pol Fouchet à l'émission Lectures pour tous du , « des choses merveilleuses, comme par exemple que les caractères mobiles d'imprimerie, avant d'être inventés par Gutemberg, ont été inventés en Corée, de même que la première encyclopédie nationale [...], ou bien que les Coréens ont également inventé au XVIe siècle les cuirassés », et Max-Pol Fouchet de poursuivre, citant l'auteur dans sa lettre au chat G., « accompagnons Chris Marker, écoutons-le : "au fond de ce voyage, il y a l'amitié humaine, et le reste est silence" »[12],[17].

Évoquant l'ouvrage dans The Guardian, la journaliste Joanne Hogg trouve que les interactions entre le texte et l'image sont un délice[18].

Éditions[modifier | modifier le code]

  • Chris Marker, Coréennes, Le Seuil, coll. « Court Métrage », No 1, 1959, 141 p. (le seul et unique numéro de cette collection).
  • (ko) Chris Marker, Pungnyok saramdu (traduction par Kim Mu-Gyong), éditions Ch'o'pan, Séoul, 1989 ; 2e édition : Coréennes (Korean Women), éditions Noonbit, Séoul, 2008, (ISBN 8974091895 et 9788974091897).
  • Reprise du texte et des photographies dans le cédérom Immemory réalisé par Chris Marker et publié en 1998[13],[19].
  • Réédition partielle : deux extraits dans La Corée, le voyage vers l'Est, Anthologie d'Éric Bidet et Stéphane Bois, éditions La Bibliothèque, Paris, 2007.
  • (en) Texte seul en anglais, Wexner Center for the Arts, The Ohio State University at Columbus, 2008.
  • Chris Marker, Coréennes, l'Arachnéen, 2018, fac-similé de l'édition initiale de 1959, postface de Chris Marker de 1997, 152 p., 146 photographies et documents (en bichromie), format à l’italienne (19,5 x 24,5 cm), (ISBN 978-2-37367-014-1)[2].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Chris Marker, Coréennes, Paris, Seuil, coll. « Court Métrage », No 1, 1959.
  2. a b et c Présentation de la réédition de Coréennes en fac-similé, 20 août 2018, par la maison d'édition L'Arachnéen.
  3. a et b Truly Rare, Chris Marker. Notes from the era of imperfect memory, par blindlibrarian, 22 avril 2008.
  4. Futur maître du documentaire moderne.
  5. Il devait participer, dix ans plus tard, à la création de « Paris-Pyongyang », association d'amitié franco-coréenne.
  6. (en) Colin Marshall, When Chris Marker Freely Photographed, and Briefly Fell in Love With, North Korea, Blog//Los Angeless Review of Books, 19 février 2017 : « But Marker also made it, camera in hand, to the Korean Peninsula as well — and the northern half of the Korean Peninsula at that. He’d accepted an invitation in 1957 to join a delegation of French journalists and intellectuals including Claude Lanzmann, Armand Gatti, and Jean-Claude Bonnardot: Lanzmann, so the legend has it, fell in with a nurse there. Gatti and Bonnardot, more productively, made the feature film, the first and only North Korean-French co-production, Moranbong (not to be confused with the North Korean girl group of the same name). Marker took the pictures that would [...] appear as the photobook Coréennes, titled with the feminine form of the French noun meaning “Koreans.” »
  7. Colin Marshall, op. cit. : « Seldom has any observer, foreign or local, expressed the Korean condition, North or South, so succinctly. But then, few have enjoyed the degree of unfettered human interaction North Korea granted to Marker and his cohort [...] We were subjected to a sizable dose of propaganda, but between two obligatory sessions of Socialist kowtowing, our hosts allowed us an amount of free walking unequalled since. »
  8. Colin Marshall, op. cit. : « While he could and did photograph plenty of girls (though, apart from historical representations of Korea’s much-mythologized tiger, no cats), he also captured the images of a host of other North Korean citizens besides: children, scholars, soldiers, vendors, pranksters. The title of Coréennes‘ Korean edition, 북녘사람들 or “Northern People,” thus more accurately reflects the content of the book, although its English-language edition stuck, as many of the English-language releases of Marker’s movies have, with the original French one. »
  9. (en) Nora M. Alter, Chris Marker, University of Illinois Press, 2006, 205 pages, p. 9 : « The subtitle of Coréennes is "Court-Métrage" (short film), indicating the author's attempt to blur distinctions between the media of film and print ».
  10. Fiche de Chris Marker, sur cinema.encyclopedie.personnalites.bifi.fr.
  11. Colin Marshall, op. cit. : « But Coréennes' lack of engagement with the ideological aspect of North Korea comes less out of delusion than deliberate omission. “I will not deal with the Big Issues,” Marker says in a letter to his cat at the book’s end. ».
  12. a et b "Coréennes", de Chris Marker : une amitié franco-coréenne, site de l'Association d'amitié franco-coréenne, 2 janvier 2009.
  13. a et b Coréennes de Chris Marker 북녘 사람들-크리스 마커 사진집, revue Tangun du Centre de recherches internationales sur les Corées (CRIC), 2015 (association fondée par André Fabre et Patrick Maurus).
  14. Colin Marshall, op. cit..
  15. Bibliographie de Chris Marker, sur chrismarker.ch.
  16. (en) Talia Lavin, Chris Marker’s Groundbreaking Photos Illuminate Life In North Korea, HuffingtonPost, 2 février 2015 : « First released in 1989, [...] Coréennes [...] was an immediate hit in South Korea's photography community for its fascinating portaits of North Korean life. »
  17. Présentation de Coréennes par Max-Pol Fouchet à Lectures pour tous, 20 janvier 1960 (INA).
  18. (en) Joanne Hogg, 'Thrilling and prophetic': why film maker Chris Marker's radical images influenced so many artists, The Guardian, 15 avril 2014 : « This interplay between text and image is at its most delightful in Marker's photo-essay book Coréennes (1958), and in Commentaires (1961), a collection of early film scripts. »
  19. Annick Rivoire, Tranche d'immémoire, Libération, 8 janvier 1999.

Liens externes[modifier | modifier le code]