Controverse du 11e panchen-lama

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La controverse du 11e panchen lama est un différend concernant le détenteur légitime actuel du titre de panchen-lama, second dirigeant du bouddhisme tibétain après le dalaï-lama. Après la mort du 10e panchen-lama, un différend entre les dirigeants chinois et le 14e dalaï-lama en exil en Inde a donné lieu à deux candidats en lice. Le processus du comité de recherche impliquant moines au Tibet sous la stricte supervision du régime communiste chinois a été perturbé lorsque le 14e dalaï-lama, selon la tradition tibétaine, a annoncé unilatéralement sa sélection de Gedhun Choekyi Nyima. La direction chinoise arrêta immédiatement Gedhun Choekyi Nyima, officiellement pour le mettre à l'abri des partisans du dalaï-lama, et revint au processus de sélection de l'urne d'or datant de la dynastie Qing pour choisir Gyaincain Norbu, qui remplit actuellement les fonctions du panchen-lama en Chine.

Historique du tirage au sort[modifier | modifier le code]

Les empereurs mandchous de la dynastie des Qing, qui vénéraient les dalaï-lamas en tant que guides spirituels, leur offrirent leur soutien dans l'esprit du rapport prêtre-patron (Chö-yon) existant entre eux. En 1792, en réponse à la demande du gouvernement tibétain, l'empereur mandchou envoya une grande force pour aider l'armée tibétaine à repousser les envahisseurs Gorkha. La même année, un système fut institué pour choisir les réincarnations de hauts lamas par tirage au sort. Un événement en Mongolie, où le Tibet avait une grande influence spirituelle, fut la cause de l'introduction de ce système. À la mort du lama mongol Erdini Pandita Khutuktu, un conflit surgit au sujet du choix de sa réincarnation. Afin d'éviter de telles complications à l'avenir, un tirage au sort fut introduit[1].

Selon le gouvernement tibétain en exil, il n'y a aucune preuve historique démontrant que le tirage au sort ait été établi pour choisir les réincarnations des dalaï-lama et des panchen-lama. Il fait valoir que les Mandchous de la dynastie des Qing étaient un peuple bouddhiste asiatique central distinct, une puissance étrangère occupant la Chine et que les Chinois eux-mêmes les identifiaient comme une force étrangère de métier. En 1911, quand la révolution nationaliste renversa la dynastie Qing, le Dr. Sun Yat-sen indiqua que la Chine avait été occupée à deux reprises par des puissances étrangères : d'abord par les Yuans et en ensuite par les Qings. Aussi le gouvernement tibétain en exil n'accepta-t-il pas les réclamations chinoises prétendument héritées du rapport historique de prêtre-patron entre le Tibet et les Mandchous[1].

La tibétologue Anne Chayet indique qu'à de nombreuses reprises le tirage au sort ne fut pas utilisé ou respecté pour désigner le dalaï-lama et le panchen-lama. Ainsi à la mort, en 1804, de Jamphel Gyatso, le 8e dalaï-lama, son successeur est reconnu sans utiliser l'urne. Ce fut aussi le cas pour Thubten Gyatso le 13e dalaï-lama. Et quand l'urne fut utilisée son résultat ne fut pas respecté, les Qing ne pouvant imposer cette tradition[2].

Enjeux[modifier | modifier le code]

Le différend entre le gouvernement tibétain en exil et le gouvernement chinois au sujet du choix du 11e panchen-lama revêt un enjeu crucial dans la nomination du futur 15e dalaï-lama[3],[4],[5],[6],[7]. Gilles Van Grasdorff considère qu'il existe deux autres raisons. D'abord déconsidérer le dalaï lama en prouvant qu'il se trompe. Puis faire en sorte que le panchem-lama ait un rôle plus important que le dalaï-lama[3].

Controverse[modifier | modifier le code]

Point de vue des exilés tibétains[modifier | modifier le code]

Le , dans son monastère de Tashilhunpo, à Shigatse au Tibet, le 10e panchen-lama, Choekyi Gyaltsen, meurt à l’âge de 50 ans. Après sa disparition, le Parti communiste chinois chargea Chadrel Rinpoché, le responsable du monastère du Tashilhunpo, croyant qu'il leur était favorable, de trouver la réincarnation du panchen-lama. Le dalaï-lama propose à Pékin de dépêcher une délégation de hauts dignitaires religieux pour « assister » Chadrel Rinpoché. Mais l’offre est rejetée par la Chine, qui la qualifie de « superflue ». Le dalaï-lama et les autorités tibétaines commencent à organiser les recherches pour trouver sa réincarnation suivant les traditions tibétaines. Au Tibet, Chadrel Rinpoché retient trois enfants aux qualités remarquables. Parmi eux, le petit Gendhun Choekyi Nyima, âgé de six ans, fils de nomades tibétains. Chadrel Rinpoché informe une équipe envoyée clandestinement au Tibet par le dalaï-lama. Gendhun aurait reconnu sans hésiter les biens du défunt Lama. Il aurait d'ailleurs déclaré à ses parents « Je suis le panchen-lama. Mon monastère est le Tashilhunpo. » Le 14 mai 1995, après avoir étudié les différents candidats, le petit Gendhun Choekyi Nyima fut officiellement reconnu par le dalaï-lama comme étant le onzième panchen-lama[8]. Fils de Kunchok Phuntsok et Dechen Choedon, il est né le dans la ville de Nagchu.

Trois jours plus tard, le 17 mai 1995, Gendhun Choekyi Nyima et ses proches furent portés disparus et certaines rumeurs laissèrent croire qu'ils auraient été kidnappés et emmenés à Pékin. Chadrel Rinpoché, lui, est immédiatement arrêté et emprisonné pour avoir informé le dalaï-lama. Un an plus tard, Pékin avouait détenir le panchen-lama, ce qui en fait le plus jeune prisonnier politique au monde. En 1996, son cas a été examiné par le Comité des Droits de l'Enfant de l'ONU et les autorités chinoises avaient admis pour la première fois avoir « pris l'enfant pour sa sécurité » quand la question du panchen-lama fut abordée. Le Comité a demandé à rendre visite à Gendhun, mais les autorités chinoises ne l'ont pas invité. Le dossier n'a pas avancé depuis lors. Aujourd'hui, il serait toujours détenu par les autorités chinoises. Pour les Tibétains et les bouddhistes de l'école tibétaine, il est le onzième panchen-lama, l'un des plus hauts dignitaires du bouddhisme tibétain. Une alerte AMBER mondiale a d'ailleurs été lancée par le monastère de Tashilhunpo en Inde et une récompense est offerte à toute personne fournissant une information permettant d'entrer en contact avec le panchen-lama[9].

Selon Thubten Samphel, à l'époque ministre des affaires étrangères du gouvernement tibétain en exil, ce dernier refusant de reconnaître Gendhun Choekyi Nyima comme successeur du 10e panchen-lama, le gouvernement chinois mit en place un tirage au sort dans une urne d'or au monastère de Jokhang à Lhassa et désigna ainsi, le , son propre candidat, Gyancain Norbu, nommé Erdini Qoigyijabu. Erdini est un terme mongol qui signifie précieux joyau, titre offert en 1713 par l'empereur Kangxi au 5e panchen-lama. Il s'agit en fait d'un titre élogieux partagé par de nombreux lamas mongols[1].

Point de vue du gouvernement chinois[modifier | modifier le code]

La République populaire de Chine, se référant aux coutumes de la dynastie Qing, soutient que le panchen-lama doit être désigné par un tirage au sort effectué dans une urne d'or avant d'être reconnu par le gouvernement central[10].

Une déclaration du 10e panchen-lama citée dans une publication officielle chinoise affirme que « selon l'histoire tibétaine, les réincarnations du dalaï-lama et du panchen-lama doivent être mutuellement reconnues. »[11].

Point de vue de Melvyn Goldstein[modifier | modifier le code]

Pour l'anthropologue Melvyn Goldstein, la décision du dalaï-lama de court-circuiter le gouvernement chinois ne fut guère judicieuse sur le plan politique. Certes, les Tibétains et leurs sympathisants occidentaux furent réconfortés de voir le dalaï-lama faire montre d'autorité dans cette affaire mais le prix en a été considérable et le bénéfice insignifiant. Dans la pratique, le garçon choisi s'est vu condamné à passer sa vie sous surveillance. Cela crée un problème de droits de l'homme puissant pour les exilés, même si cela alimente la méfiance et l'animosité que beaucoup en Chine ressentent à son égard, à un moment où la pression s'accentue sur lui pour qu'il persuade la Chine d'assouplir sa politique au Tibet. De plus, l'annonce a sapé la crédibilité des responsables chinois modérés qui avaient persuadé le Conseil d'État que la méthode de sélection sensible aux facteurs ethniques était dans l'intérêt de la Chine. Les tenants de la ligne dure se sont trouvés renforcés dans leur idée que la Chine ne pouvait faire confiance au dalaï-lama et les perspectives d'une reprise du dialogue se sont éloignées[12].

Point de vue de Serge Kœnig[modifier | modifier le code]

L'alpiniste et vice-consul français à Chengdu (Sichuan) Serge Kœnig, se demande, dans un témoignage à contre-courant[13], comment le gouvernement tibétain en exil et l'oracle de Nechung ont pu ne pas anticiper la réaction chinoise et savoir que l'absence de concertation avec Pékin signifiait « 'sacrifier' l'enfant... et provoquer un battage médiatique contre la Chine »[14].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c (en) Tempa Tsering, Xinhua's allegations baseless claims, Department of Information & International Relations, 24 juin 1996
  2. Anne Chayet, Le Tibet est-il chinois ?, sous la direction d'Anne-Marie Blondeau & Katia Buffetrille (2002) page 63 et suivantes
  3. a et b Gilles Van Grasdorff, A la recherche du quinzième Dalai-Lama
  4. Romain Franklin Le onzième panchen-lama en otage à Pékin. Pour asseoir sa mainmise sur le Tibet, la Chine cherche à contrôler l'autorité religieuse, Libération, 22 septembre 1995.
  5. (en) Thubten Samphel, Tibet's Panchen Lama: 25 Years After, 29 janvier 2014.
  6. (en) John B. Roberts II, Elizabeth A. Roberts, Freeing Tibet: 50 Years of Struggle, Resilience, and Hope, AMACOM Div American Mgmt Assn, 2009, (ISBN 0814413757 et 9780814413753), p. 234
  7. (en) Arch Puddington, Aili Piano, Camille Eiss, Katrina Neubauer, Tyler Roylance, Freedom in the World 2008: The Annual Survey of Political Rights & Civil Liberties, Rowman & Littlefield, 2008, (ISBN 0742563065 et 9780742563063), p. 804
  8. Gedhun Choekyi Nyima, réincarnation du panchem lama Libération, 25 mai 1995
  9. (en) L'alerte ambre sur le site du monastère Tashi Lhunpo et (fr) Traduction française.
  10. (en) Melvyn Goldstein, The Snow Lion and the Dragon: China, Tibet and the Dalai Lama, University of California Press, 1997, p. 101 : « The custom of a golden urn lottery was begun by the Qing dynasty emperor Qian Long in 1792. »
  11. (en) Panchen Lama, On Tibetan Independence, China Reconstructs (actuellement appelé China Today), vol. 37, 1988, No. 1 (janvier), p. 8–15.
  12. (en) Melvyn Goldstein, The Snow Lion and the Dragon, China, Tibet, and the Dalai Lama, University of California Press, Berkeley, Los Angeles, Oxford, 1997, pp. 109-110 : « While many in exile and in the West see this as a victory for the Dalai Lama, it is hard to understand their logic. To be sure, it made Tibetans and their Western supporters feel good to see the Dalai Lama exert his authority over this issue, but the price he paid was substantial and the gains were minuscule. In practical terms, the Panchen Lama he selected is not safe in exile under his tutelage, so he has in effect relegated the boy he chose to a life of house arrest. This creates a powerful human rights issue for the exiles, but only at the cost of further fueling the distrust and animosity that many in China already feel toward him, just at the time when he is under increasing pressure to persuade China to soften its policies in Tibet. Moreover, his announcement has badly undermined the credibility of the more moderate Chinese officials who sold the State Council on the idea that an ethnically sensitive selection process would be in China's best interests. It has therefore reinforced the hard-liners' contention that China cannot trust or work with the Dalai Lama and set back chances that China will agree to renew talks with him. And it has allowed the "prize" — the new Panchen Lama — to fall under the control of China ».
  13. http://www.20minutes.fr/livres/1183173-20130927-20130702-j-entends-battre-coeur-chine-alpiniste-diplomate-serge-koenig-chez-glenat-grenoble-france
  14. Serge Kœnig, Alpiniste et diplomate, j’entends battre le cœur de la Chine, Glénat, 2013, 280 p., p. 212 : « Mais dans l’affaire de ce jeune panchen[-lama], personne ne s’est demandé comment le ‘gouvernement’ en exil, qui est composé de fins politiques et d’un oracle d’État attitré (Nechung), qui connaît les Chinois et le dossier Chine-Tibet par cœur, a pu ne pas anticiper sur la réaction chinoise en désignant officiellement depuis Dharamsala et sans concertation préalable avec Pékin, un enfant réincarné d’un haut dignitaire du Tibet, en Chine ! Il ne faut quand même pas être devin pour savoir que, dans la situation actuelle, cela signifiait assurément ‘sacrifier’ l’enfant… et provoquer un battage médiatique sur la planète contre les Chinois. »