Compagnies de Jéhu

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Les compagnies de Jéhu (parfois appelées compagnies de Jésus) sont des groupes armés contre-révolutionnaires formés après la chute de Robespierre et participant, à Lyon et dans l'Ain, à la réaction royaliste connue sous le nom de « terreur blanche ». Évoqués dans les rapports officiels et dans certains procès, il est possible qu'ils n'aient été, au départ, qu'une fiction, confortée par la suite par les mémoires de Charles Nodier et le roman d'Alexandre Dumas.

Apparition, réalité et dénomination[modifier | modifier le code]

L'expression « compagnies de Jehu » (ou « de Jésus ») n'aurait pas de véritable base historique, d'après Jacques Godechot, historien de la contre-révolution[1]. Elles sont évoquées dans la région de Lyon à partir de 1795, dans le cadre de la « terreur blanche » qui voit les contre-révolutionnaires pourchasser les « Jacobins » compromis dans la Terreur.

Leurs expéditions punitives auraient fait plusieurs centaines de victimes.

« Quelqu’un évidemment ferré sur l’Ancien Testament les compara aux « compagnons de Jéhu », dont l’histoire se mêle à celle de Jézabel immortalisée par Racine. Jéhu, dixième roi d’Israël, molesté par ladite Jézabel, la fit jeter par la fenêtre et donna l’ordre d’exterminer tous ses enfants, tous ceux aussi de ses sujets qui avaient adoré Baal dont elle avait instauré le culte dans son royaume. L’assimilation avec les thermidoriens lyonnais était ingénieuse, mais trop savante ; le mot répété fut mal compris : Jéhu, bien oublié, ne rappelait rien au vulgaire qui entendit « Jésus » ; l’appellation de « Compagnie de Jésus » qui, comme l’a remarqué Louis Blanc, « ne s’explique pas », fut donc adoptée par corruption dans le langage populaire.

- G. Lenotre, cité par André Castelot dans Présence de l’histoire, 1969, p. 205. »

Contexte[modifier | modifier le code]

Après la chute de Robespierre, la « Terreur blanche » sévit, de janvier à juin 1795, dans toute la France, et en particulier dans le sud et le sud-est du pays. Elle cessera après l’envoi de nouveaux représentants en mission par la Convention, le remplacement des autorités municipales complices de ces actions, le désarmement de la garde nationale, le retour de l’armée et l’arrestation de certains de fauteurs de troubles.

C'est dans ce cadre que, le 4 mai 1795, à Lyon, à la suite d'une émeute, 41 prisonniers sont massacrés à la prison dite « de Roanne », puis, dans la soirée, 43 autres à la prison des Recluses et, plus tard, 15 autres à Saint-Joseph. Les jours suivants, la violence se banalise, et les meurtres se poursuivent, avec moins d’ampleur, sous la forme de bastonnades mortelles, d’égorgements à domicile ou sur la voie publique, de noyades. Des journalistes encouragent quotidiennement au meurtre des « terroristes », qualifiés de « buveurs de sang », et une « liste générale » de 90 pages, imprimée à Lausanne, désignant les victimes, circule ouvertement.

Dans le rapport (no 2170) qu'il présente, le 24 juin 1795, à la Convention nationale, au nom des comités de salut public et de sûreté générale, Marie-Joseph Chénier, retour de Lyon, impute ces massacres à une mouvement organisé qu'il nomme « compagnie de Jésus ».

« Une association de scélérats ligués pour le meurtre, s'est organisée à Lyon. Cette Compagnie, mêlant les idées religieuses aux mots de justice et d'humanité, se fait appeler compagnie de Jésus. C'est elle qui rappelle à grands cris les émigrés, qui égorge les prisonniers, etc.[2] »

Chénier fait alors adopter à la Convention un projet de décret, dont l'article 1er évoque « les assassinats commis dans plusieurs parties de la République, par les « compagnies de Jésus », les « compagnies du Soleil », et autres associations royalistes ».

À la fin du mois de mai, les victimes commençant à manquer, la compagnie de Jésus disparaît des chroniques, sauf à être évoquée ponctuellement à l'occasion d'affaires de droit commun.

Interprétations[modifier | modifier le code]

D'après G. Lenotre[3], les compagnons de Jéhu n'auraient en fait jamais existé. Les massacres et les vols qui leur sont imputés confondent toute une série d'incidents indépendants les uns des autres, à commencer par la chasse aux « mathevons »[4],[5], ces ultra-Jacobins responsables, jusqu'à la chute de Robespierre, d'une répression terrible contre les Lyonnais, coupables de s'être rebellés contre la Convention et d'avoir soutenu un siège de plusieurs mois contre les troupes de la Révolution.

Entre le 9 octobre 1793, date de la reddition de la ville, et le 3 mai 1794, date de la dissolution des commissions révolutionnaires, on estime que près de 2 000 exécutions eurent lieu à Lyon.

Après cette terrible répression, la réaction thermidorienne est l'occasion de violentes vengeances et le nom de compagnons de Jéhu aurait été donné, a posteriori, aux contre-révolutionnaires qui exécutèrent sommairement, souvent pour les jeter à la Saône, nombre de mathevons.

Après la réaction thermidorienne, les compagnons de Jéhu furent recherchés activement et de nombreux assassins thermidoriens furent arrêtés, mais il se trouva qu'ils étaient complètement indépendants les uns des autres. Aucune forme de mouvement coordonné ne les reliait entre eux. Le tribunal, pourtant surveillé par Legris, envoyé spécial du ministre de la Justice, conclut qu'il n'existait ni liste de membres de la conspiration ni registres de la prétendue compagnie de Jésus.

Dans l'ambiance conspirationniste de l'époque, les théories du complot font en effet florès pour attribuer les meurtres, la violence et les attaques de diligences à une myriade de sociétés secrètes. Alors que la plupart de ces désordres relèvent du simple banditisme, selon la région, on évoque ainsi la société des Amis, la compagnie des Ribotteurs, celle de l'Étoile, du Cordon, des Fils aînés de Louis XVIII, la bande Noire, la bande Blanche, la bande du Sac, celle du Poignard, etc. Toutes sont supposées être extrêmement organisées, dirigées de l'étranger, entièrement au service du Roi, protégées par des complices occupant des postes de responsabilité et soumises à de redoutables rituels d'affiliation. Il semble que, pour ce qui concerne les compagnons de Jéhu, ce soit Charles Nodier qui, dans ses Souvenirs[6], ait forgé la légende à partir de quelques incidents réels, distordus et assemblés dans un esprit romantique[3].

AlexandreDumas et les compagnons de Jéhu[modifier | modifier le code]

Alexandre Dumas, qui avait entendu parler des compagnons de Jéhu, romança l’histoire de ces contre-révolutionnaires dans son roman éponyme, publié en 1857 et dont le héros est Charles de Sainte-Hermine. Il en aurait pris l'idée dans les mémoires de Charles Nodier, qui avait lui-même regroupé, sous une même dénomination, des épisodes étrangers les uns aux autres, en les enjolivant au passage[3]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Jacques Godechot, La Contre-Révolution - Doctrine et action - 1789-1804. Paris, Presses universitaires de France, 1984, 462 p.
  2. In Bibliographie historique de la ville de Lyon pendant la Révolution française, M. Gonon, Lyon, 1844, p.421.
  3. a, b et c G. Lenotre, La Compagnie de Jéhu - Épisodes de la réaction lyonnaise 1794-1800. Chapitre VI : Lendemains tourmentés in Revue des deux mondes, mars 1930.
  4. Du nom du « Compère Mathevon » journal terroriste qui constituait l'équivalent lyonnais du « Père Duschesne ». Le nom aurait été repris d'un personnage de comédie localement populaire.
  5. Du Puitspelu, Dictionnaire Etymologique Du Patois Lyonnais, 1890, Slatkine Reprints, Genève, 1970, p. 251.
  6. Charles Nodier, Souvenirs, épisodes et portraits pour servir à l'histoire de la Révolution et de l'Empire, A. Levavasseur, Paris, 1831.