Communauté tibétaine en Suisse

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Suisses tibétains

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Le 14edalaï-lama lors de son discours du 10 avril 2010 pendant la manifestation « La Suisse pour le Tibet - le Tibet pour le monde » sur la place Münsterhof à Zurich.

Populations significatives par région
Population totale 4 000 (2011)[1]
Autres
Régions d’origine Drapeau du Tibet Tibet
Langues Tibétain, allemand, français, italien
Religions Bouddhisme tibétain
Ethnies liées Peuple tibétain, Communauté tibétaine en France, Communauté tibétaine aux États-Unis

La communauté tibétaine en Suisse, aussi désignée sous le nom de Suisses tibétains[1], remonte aux années 1960, où, pour répondre à l'attente de l'opinion publique suisse et à la demande du dalaï-lama d'accueillir des orphelins tibétains dans le pays, le gouvernement suisse accorda l'asile à des enfants tibétains exilés qui furent placés dans des familles d'accueil suisses ou au village d'enfants Pestalozzi à Trogen sous la garde de parents de substitution. Entre 1961 et 1964, 160 enfants obtinrent la permission de se rendre en Suisse. Ils furent suivis de 1 000 adultes qui s’installèrent avec l'aide du gouvernement, de sources privées et de la Croix-Rouge suisse. Les années 1980 virent l'installation d'un nouveau contingent de plusieurs centaines de Tibétains[2].

Au début des années 2010, la communauté tibétaine en Suisse, forte d'environ 4 000 individus, est la plus importante d'Europe et la 3e au monde après celle de la région de l’Himalaya et celle des États-Unis[3],[1].

Implantation géographique[modifier | modifier le code]

De nombreux Tibétains se sont installés dans les Alpes suisses, leur terrain et climat étant, par leur caractère montagneux, similaires à ceux de l'Himalaya[4].

L'action de Toni Hagen pour les réfugiés[modifier | modifier le code]

Dès 1961, soutenu par le Ministère des Affaires étrangères népalais et le dalaï-lama, le Suisse Toni Hagen (en) qui coordonnait, à la demande du CICR, l'aide d'urgence des réfugiés tibétains au Népal s'engagea avec succès pour leur accueil en Suisse[5]. Après la fuite des Tibétains en 1959 au Népal, Hagen organisa la réinstallation d'un petit groupe de réfugiés tibétains en Suisse[6], ayant été le premier à entrer en contact avec le dalaï-lama et le lui proposer[7]. Toni Hagen et son épouse proposèrent même qu'une communauté monastique tibétaine s'établisse en Suisse[8]. Il réussit à faire venir environ 1 000 à 1 500 Tibétains en Suisse[9].

L'action Aeschimann[modifier | modifier le code]

Selon les journalistes Titus Plattner et Sabine Pirolt et l'écrivain Gilles van Grasdorff, en août 1961, par l’entremise de l’alpiniste autrichien Heinrich Harrer, Charles Aeschimann, un industriel d'Olten, fait venir dans son pays, un premier groupe de 16 enfants tibétains[10],[11]. Grâce à l’entregent d’Aeschimann, un statut juridique spécial est créé à leur intention car ils ne sont pas des réfugiés, le Tibet n’existant pas en tant que nation. Jusqu’en 1964, l’action Aeschimann accueillera 158 enfants. Les familles d’accueil sont quelques-unes des familles les plus puissantes de Suisse, connaissances de l’industriel, et des membres des professions libérales (médecins, dentistes, ingénieurs) mais aussi des familles plus simples. L’action Aeschimann envoie à Dharamsala les dossiers et photos des familles d’accueil, les Tibétains se chargent du choix des enfants et de leur répartition dans les familles suisses. Parallèlement, le village d'enfants Pestalozzi à Trogen, accueille, dès les premiers mois de 1960, d’autres enfants tibétains encadrés par un couple de Tibétains, parents de substitution. Aux yeux des parents suisses, les enfants sont orphelins ou leurs parents sont dans l’incapacité de les prendre en charge. En 1964, un accord est passé entre l’action Aeschimann et le dalaï-lama, prévoyant que les enfants apprendront le tibétain et retourneront au pays une fois formés à un métier, ce qui exclut l’adoption. Dans la pratique, les parents adoptent officiellement les enfants et ceux-ci ne peuvent pas ou ne veulent pas apprendre le tibétain. Comme il n’y a pas de nom de famille au Tibet, les enfants prennent celui de leur famille d’accueil[10],[11].

Cependant, le dalaï-lama, dans son autobiographie Au loin la liberté, mentionne avoir demandé l'aide à son ami le Dr. Aeschimann pour qu'il propose au gouvernement suisse d'accueillir des orphelins tibétains en Suisse[citation nécessaire][12].

Les 1000 réfugiés tibétains[modifier | modifier le code]

Grâce au précédent que constitue l'action Aeschimann et à la demande de l'association de Toni Hagen, le Conseil fédéral décide, le 29 mars 1963, d'accueillir 1 000 réfugiés tibétains, venus par familles entières, essentiellement en Suisse orientale[13],[14]. Ils s'installent avec l'aide du gouvernement suisse, qui couvre 75 % des dépenses, et de la Croix-rouge helvétique[5].

Les 10 enfants de Dharamsala[modifier | modifier le code]

En 1963, alors que nombre d'enfants tibétains mourraient en exil, du fait de la pauvreté et du manque d’hygiène, le dalaï-lama lance un appel international pour qu'ils soient adoptés. La Croix-Rouge suisse sélectionne un groupe de 60 Tibétains, incluant 10  enfants de Dharamsala dont Kelsang Gyaltsen alors âgé de 10 ans. Deux moines accompagnent le groupe. Les dix  enfants, installés à Toggenburg (SG), sont dispersés dans des familles d’accueil deux ans plus tard. Kelsang Gyaltsen est envoyé à Zurich, et reste en contact avec la communauté tibétaine et les moines qui jouent le rôle de « beaux-pères »[15].

Vague des années 1980[modifier | modifier le code]

Dans les années 1980, arriva en Suisse une vague de plusieurs centaines de Tibétains[5].

« Le plan secret du dalaï-lama »[modifier | modifier le code]

En 2005, deux journalistes de L'Hebdo de Lausanne, Titus Plattner et Sabine Pirolt, publient les résultats de leur enquête sur ce qu'ils appellent « le plan secret du dalaï-lama », à savoir l'envoi par celui-ci et son entourage, de petits Tibétains en Suisse pour en faire « l'élite du Tibet libéré ». Mais ce plan va échouer : aucun des 158 enfants n'est retourné définitivement en Inde, pour aider le gouvernement en exil à Dharamsala. De plus, on apprend que certains enfants ont été séparés de leurs parents naturels contre la volonté de ceux-ci et à l'insu des familles suisses. Un frère et une sœur ont été séparés dès leur arrivée en Suisse et placés dans des familles différentes[16].

En 2010, un film évoquant ces adoptions est réalisé par Ueli Meir sous le titre Tibi und seine Mütter (« Tibi et sa mère »). On y apprend que parmi les 156 enfants adoptés entre août 1961 et avril 1968, seulement 19 étaient des orphelins, 92 avaient encore leurs deux parents et 45 au moins l’un des deux[17],[18].

En 2012, l'écrivain Gilles van Grasdorff, revient, dans son livre Opération Shambhala, sur cet épisode qui a vu des dizaines d'enfants tibétains, présentés comme orphelins, être proposés à l'adoption (et non au parrainage) alors que leurs parents naturels travaillaient en Inde dans les communautés tibétaines ou construisaient des routes sur les contreforts himalayens. Plus tard, apprenant la vérité, certains adoptés se sont suicidés, d'autres ont sombré dans la drogue ou l'alcool. Grasdorff attribue la responsabilité de cet état de choses à l'auteur du projet, Heinrich Harrer, qui, « enfermé dans une direction spirituelle et idéologique SS », aurait clairement poussé à faire adopter des enfants dans l'intention d'en faire une élite, grâce à l'éducation qu'ils allaient pouvoir recevoir dans les meilleures écoles et les meilleures universités occidentales[19]. Toutefois, le livre Opération Shambhala malgré son sujet original, ne parvient pas à captiver le lecteur. Bien documenté, il comporte une fastidieuse accumulation de faits, de « name dropping » et de références qui égare le lecteur[20].

Intégration dans la société[modifier | modifier le code]

La Suisse entreprit une politique d’intégration particulière avec les Tibétains, en les logeant dans des communautés et en les aidant à conserver leur culture, notamment avec le monastère bouddhiste de Rikon[4].

Les Tibétains furent bien accueillis en Suisse dès leur arrivée, l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés recevant même quantité d'appels téléphoniques de citoyens souhaitant savoir quand ces réfugiés allaient arriver[4]. Les débuts de la communauté tibétaine en Suisse ont été difficiles, les enfants tibétains ayant rencontré des difficultés scolaires du fait de la barrière linguistique entre l'allemand et la langue tibétaine. Mais les Tibétains ont rapidement acquis une maîtrise de la langue allemande leur permettant d'aller à l'école avec les autres Suisses[21]. Au fil du temps, les Tibétains se sont intégrés dans la société suisse, développant pour la plupart une double culture[22]. Certains Suisses ont même appris à parler tibétain[21]. En Suisse, la communauté tibétaine finance sept écoles tibétaines, publie une revue et organise des fêtes traditionnelles tibétaines, dans le but de préserver la langue et la culture tibétaine[3].

Célébrations « Merci la Suisse »[modifier | modifier le code]

En avril 2010, le dalaï-lama participe aux célébrations « Merci la Suisse » organisées à Zurich par l'association Amitié helvético-tibétaine et la communauté tibétaine de Suisse et du Liechtenstein[23] fondée en 1973 et qui compte 6 500 membres, formant la plus grande communauté tibétaine en Europe[24].

Population actuelle[modifier | modifier le code]

En 2005, 2000 à 2500 Tibétains vivaient en Suisse. Environ un tiers d'entre eux étaient nés dans le pays et un quart avaient obtenu leur naturalisation[25].

Dans la diaspora tibétaine, la communauté suisse est la plus importante d'Europe et la 3e au monde après celle de la région de l’Himalaya et celle des États-Unis[3].

Elle comprend maintenant environ 4 000 individus, ce qui fait d'elle le deuxième plus grand groupe d'immigrants asiatiques en Suisse, derrière la communauté philippine[1].

Dans le village de Rikon im Tösstal (en) est installé depuis 1968 l’Institut tibétain de Rikon, le seul monastère tibétain de Suisse[3].

Polémique[modifier | modifier le code]

En octobre 2013, Hua Chunying, porte-parole du Ministère des Affaires étrangères de la République populaire de Chine, accuse le dalaï-lama d'avoir « forcé des centaines d’enfants à quitter leurs parents pour être adoptés » et « envoyés en Suisse, déchirant des centaines de familles, foulant aux pieds les droits de l’enfant et violant la morale. » Les médias chinois ajoutent que certains de ces enfants se sont ensuite suicidés. Pour Renaud Michiels, journaliste au quotidien Le Matin, il s'agit de récupération politique, de propagande, bien que l’accusation ne soit pas sans fondement. L'origine, selon lui, en est un documentaire (Tibi und seine Mütter) du Suisse Ueli Meier sorti début 2013, relatant l’histoire de Tibi, venu à l'âge de 7 ans de Dharamsala en 1963 et adopté à Zurich bien qu'ayant une mère. Il existe d'autres cas : parmi les 158 enfants amenés en Suisse avec l'accord du dalaï-lama par Charles Aeschimann, 137 avaient au moins un parent, et certains se sont en effet suicidés[26].

Pour Tseten Samdup Chhoekyapa, représentant du Bureau du Tibet à Genève, la situation des enfants à Dharamsala était tragique. Six des adoptés des années 1960 écrivent : « Nous trouvons scandaleux que Charles Aeschimann et le dalaï-lama, qui ont répondu à une situation d’urgence, soient maintenant présentés comme des trafiquants d’enfants », ajoutant qu'à Dharamsala, « les enfants dormaient à cinq ou sept sur un matelas » dans des orphelinats. En raison de conditions sanitaires déplorables, de la malnutrition et des maladies, il y avait un « taux de mortalité infantile extrêmement élevé ». Dans ces orphelinats, ils étaient de toute façon déjà séparés de leurs familles[26].

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d (en) Y. C. Dhardowa, Tibet PM Thanks Swiss for 50 years of Refugee Shelter, Tibet Post (en), février 2011.
  2. (en) Stephanie Roemer, The Tibetan Government-in-Exile: Politics at Large, Routledge, 2008, (ISBN 0203928148 et 9780203928141), pp. 76-77.
  3. a, b, c et d Marzio Pescia, Sur les traces des Tibétains de Suisse, Swissinfo, 9 mars 2004.
  4. a, b et c Corine Buchser, Les Tibétains, des réfugiés bienvenus en Suisse, 9 avril 2010, Swissinfo
  5. a, b et c Julien Cleyet-Marel, Le développement du système politique tibétain en exil, préface Richard Ghevontian, Fondation Varenne, 2013, (ISBN 2916606726 et 9782916606729), p. 558 « Au Népal, le Suisse Toni Hagen avait coordonné l'aide d'urgence aux réfugiés tibétains, sur mandat du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). C'est lui qui s'est s'engagé avec succès en faveur de l'accueil de réfugiés tibétains en Suisse, avec le soutien du Ministère népalais des affaires étrangères et du Dalaï-lama. [...] Lettre de Toni Hagen, délégué de l'IKRK au Népal aux ambassadeurs suisses à Washington, 14 Februar 1961 »
  6. (en) Michael M. Cernea (en), Chris McDowell, Risks and Reconstruction: Experiences of Resettlers and Refugees, World Bank Publications, 2000 (ISBN 0821344447), p. 64
  7. (en) Peter Grieder, Exile. Not Empty-handed in Tibet: Buddhas, Götter, Heilige, ed Clara Barbara Wilpert, Maria Angela Algar, Museum der Kulturen Basel, Éditeur Prestel, 2001, (ISBN 3791325035 et 9783791325033), p. 153 : « It was Toni Hagen, a Swiss development aid volunteer in Nepal, who first got in touch with the Dalai Lama and proposed resettling Tibetan with the possibility of even building them a monastery. »
  8. (en) Frank J. Korom, Constructing Tibetan culture: contemporary perspectives, World Heritage Press, 1997 (ISBN 1896064124 et 9781896064123) p. 180 : « The idea of establishing a Tibetan monastic community in Switzerland had already been proposed by the geologist Toni Hagen and his wife, who, through their work in Nepal, were well-acquainted with Tibetan culture »
  9. (en) Morven McLean, Renowned geologist and Nepal expert Hagen dies, Swissinfo, 22 avril 2003
  10. a et b Titus Plattner et Sabine Pirolt, Le plan secret du dalaï-lama, L'Hebdo, 4 août 2005.
  11. a et b Gilles van Grasdorff, Opération Shambala. Des SS au pays des dalaï-lama, Presses du Châtelet, 2012, p. 375-376 : « Ouvrons le dossier. En Suisse, le journaliste Titus Plattner et Sabine Pirolt, de L'Hebdo, ont ouvert ce dossier dramatique et grave : celui des enfants tibétains adoptés sans être orphelins... ».
  12. Dalaï-lama, Au loin la liberté, Éditeur Fayard, 1990, ISBN 2213025614 p. 236
  13. Titus Plattner et Sabine Pirolt, op. cit..
  14. Le dalaï lama remercie la Suisse, Swissinfo, 8 avril 2010
  15. Frédéric Koller, Le sherpa suisse du dalaï-lama, Le Temps, 31 mars 2009.
  16. Titus Plattner et Sabine Pirolt, op. cit. : « certains enfants ont été séparés de leurs parents contre la volonté de ceux-ci. Et évidemment, les Suisses n'en savaient rien [...] Un frère et une sœur ont par exemple été embarqués dans le même avion, mais ont été séparés dès leur arrivée à Kloten. Le petit garçon a été placé dans une famille à Bâle et la fille à Winterthur. Ils ne se sont retrouvés que voici trois ans. » ; « Sigrid Joss, coordinatrice de l'aide aux Tibétains pour la Croix-Rouge, durant plus de quarante ans : « Ces sacrés Tibétains nous ont envoyé des enfants qui avaient encore des parents. Ce n'était pas des orphelins comme nous le pensions ». »
  17. Présentation du film d'Ueli Meier, Tibi und seine Mütter, sur le site SinOptic
  18. (de) Tibifilm.
  19. Gilles van Grasdorff, Opération Shambhala. Des SS au pays des dalaï-lama, Presses du Châtelet, 2012, p. 379-383.
  20. Jean-Christophe Laurence Opération Shambhala : fastidieuse accumulation de faits
  21. a et b (en) Tibetans in Switzerland, The Observer, 27 juin 1964.
  22. (en) Julia Meredith Hess, Immigrant ambassadors: citizenship and belonging in the Tibetan diaspora, Stanford Universitary Press, 2009, (ISBN 9780804760171), p. 98.
  23. Le dalaï-lama témoigne de sa reconnaissance
  24. Le Dalaï Lama en visite à Bâle ce week-end, 20 minutes, 3 février 2015
  25. Titus Plattner et Sabine Pirolt, op. cit.
  26. a et b Renaud Michiels, En Suisse, «le dalaï-lama a violé la morale», Le Matin, 16 octobre 2013.