Commodien

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Commodien (en latin : Commodianus) est un poète latin chrétien, potentiellement le premier, ayant probablement vécu au IIIe siècle.

Biographie[modifier | modifier le code]

C'est un personnage historique très mystérieux, sur le contexte, la géographie ou le statut, il est très allusif sur lui-même. C'est le témoin d'une tradition primitive originale et potentiellement le premier poète latin chrétien[1]. Pour le contexte, une fourchette très large fut envisagée étant donné le peu d'indices qu'il donne. Cependant, à partir du lexique et du style, plusieurs poèmes font références à l'église de Carthage du temps de Saint Cyprien et de Victorin de Poetovio, se plaint de l'omniprésence judaïque et de l'invasion des huns paiens. On a une fourchette probable entre 250 et 313, en sachant que le corpus est étalé[2],[3]. L'origine géographique est difficile à déterminer, peut être l'Orient Sémitique ou bien un voyageur qui migre souvent ou bien habitant du carrefour culturel qu'est Rome[4].

Œuvre[modifier | modifier le code]

Son écrit principal est les Instructiones, défendant la foi chrétienne contre le paganisme et contre le judaïsme, et donnant des recommandations (instructiones) aux divers ordres du peuple chrétien.

Le titre Instructio est authentique, en latin, cela signifie instruire ou armer contre les idoles et le malin[5]. C'est une compilation de 80 pièces (6 à 48 vers) en deux livres, on est proche du Ad Quirinum de Saint Cyprien, le premier livre pour les infidèles du dehors, les païens, le second pour les chrétiens. Plusieurs indices indiquent que le premier livre forme un tout cohérent et achevé, comme si le second été un ajout ultérieur[6].

Pour le livre I, le plan étant les dieux du paganisme, particulièrement la mythologie romaine, considérés comme immoraux, moqués avec un ton satyrique. Commodien aborde également l'astrologie, puis les adversaires du christianisme et enfin annonce la fin des temps, condamne les hommes car dans le péché avec l'Antéchrist[7].

Le second livre est un manuel de savoir vivre pour les chrétiens, face aux persécutions et problèmes doctrinaux, il s'adresse au catéchumène, les temps sombres d'alors impliquent une conception paulienne, pour fuir les choses du siècle, prônant la bienfaisance et attaquant le schisme[8].

Son style interroge, son latin est vulgaire et grossier. La langue écrite est conforme mais influencé par les habitudes de l'oral. Pourtant Commodien est cultivé, il connait les textes majeurs de la bible, Tertullien et Cyprien. Ses hexamètres (alors que visiblement son lectorat est large) sont corrects mais il s'exprime comme dans la vie quotidienne avec des vulgarités[9]

Les Instructions sont marqués comme une suite d'acrostiche, procédé bien connu de la poésie latine, plusieurs s'inspirent clairement des Disticha catonis. Son originalité est que les acrostiches concernent bien plus de vers. Tout cela avec un souci didactique, de plénitude et de cohérence, ce n'est pas un moyen mémotechnique comme le psaume abécédaire de saint Augustin[10].

Ses vers sont cohérents mais utilise à plusieurs reprises des altérations[11]. Le style et surtout la métrique de Commodien ne correspondent pas aux canons classiques : l'auteur tient davantage compte de l'accent d'intensité et du nombre des syllabes que de leur quantité (syllabe longue ou brève). Pour les structures de la versification, le schéma métrique et des clausules, Commodien s'inspire de plusieurs auteurs, on est proche d'un koinè poétique[11]. Les nombreux emprunts potentiels, mais pas tous certains concernent les fameux poètes Lucrèce, Virgile et Ovide ainsi que Phèdre, des poèmes de l'Appendix Vergiliana dont l'Éloge à Mécène, Consolation ad Liuinam, Illias Latine, des pièces de l'Anthologie Palatine, Germanicus, Serenus Sammonicus, Laus Pisonis (en), Ennius, Lucilius, Horace, Martial, Juvénal, Manilius, Lucain, Catulle, Tibulle, Properce et Stace[12].

Une autre oeuvre fut tardivement recouvrée. En 1852, le cardinal Pitra édita dans son Spicilegium Solesmense un poème qui ressemble aux Instructions et dont on l'attribue à Commodien. Un titre forgé le désigne comme le Poème Apologétique (Carmen apologeticum aduersus Iudaeos et gentes ou Carmen de duobus populis). Le poème veut transmettre les inscriptions bibliques aux rudes, avec un épilogue qui annonce l'apocalypse et la fin du monde. Les deux œuvres sont extrêmement similaires, si ce n'est que le Carmen annonce deux antéchrist. Il est probable que le principe de l'Antéchrist est double avant d'avoir été réduit à une unité, donc il est probable que si c'est le même auteur le Carmen précède les Instructions[13].

Des similitudes sont également repérés pour le Carmen aduersus Marcionem qui cependant lui est postérieur[14].

Postérité et transmission[modifier | modifier le code]

Il fait à part parmi les lettrés chrétiens, il est quasiment absent ds témoignages antiques. Le seul témoignage étant celui de Gennade, qui visiblement ne connaissait pas le second livre des Instructions, le considérant comme un écrivain médiocre[15].

Un seul manuscrit transmis les Instructions, un seul pour le Poème Apologétique, le mediomontanus[14]. L'établissement du texte est ainsi compliqué : un seul manuscrit, pas de témoignages et le système métrique est plutôt libre, peu analogue à un autre poète pour combler une lacune[16]. Les manuscrits ont beaucoup d'erreurs de transcriptions du scribe, plus d'un millier pour les deux œuvres de Commodien[17].

Pour les Instructions, la source unique est le Codex C, du IXe siècle, conservé à Berlin, le Berolinensis 167, écrit à Vérone et contemporain de l'archidiacre Pacificus, puis ayant appartenu au monastère de Saint Aubin à Angers. Étienne Baluze le consulta. Il fut vendu avec la bibliothèque de l'abbaye de Clermont en 1764 et finalement est découvert par Thomas Phillipps. Au XVIIe siècle, Jacques Sirmond en fit une copie, l'apographe est perdu mais servit de base aux manuscrits Parisinus lat. 8304, sigla B et le Leidensis Vossianuanus lat. 49, sigla A et l'edito princeps de Nicolas Rigault en 1649[18]. À noter que Bernard de Montfaucon signala que Lorenzo Pignoria possédait un manuscrit des Instructions, mais n'a pas été recouvré[16].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Édition des œuvres de Commodien[modifier | modifier le code]

  • Les Instructions de Commodien, traduction et commentaire de Joachim Durel, Paris, Ernest Leroux, 1912. Cette édition contient beaucoup d'erreurs pour l'établissement du texte[19] : Livre I [lire en ligne] et Livre II [lire en ligne]
  • Commodien (trad. Jean-Michel Poinsotte), Instructions, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Collection des Universités de France (CUF), Série latine », (ISBN 978-2-251-01452-4)
  • Corpus Christianorum series latina (CCSL) t. 128, éd. Joseph Martin
  • Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum dit « Corpus de Vienne », éd. Dombart, 1887. C'est la première édition à utiliser le manuscrit médiéval que Dombart nomme Cheltenhamensis, membran. 1825, il ne savait pas que c'était le manuscrit d'Anger qu'il croyait perdu[20].
  • Collana di studi latini, t. 17

Sur Commodien[modifier | modifier le code]

  • Jacques Fontaine, « Polémique et apocalypse au milieu du IIIe siècle : les deux poèmes de Commodien », Naissance de la poésie dans l'Occident chrétien : Esquisse d'une histoire de la poésie latine chrétienne du IIIe au VIe siècle, préf. de Jacques Perret, Paris, Études augustiniennes, 1981.
  • J.-M. Le Mayeur et al., Histoire du christianisme, t. II : Naissance d'une chrétienté, Desclée, 1995, p. 650.
  • L. Callebat, « Tradition et novation dans la poésie de Commodien », Pallas, XIII, 1966, pp. 85-94.
  • Jean Daniélou, Les Origines du christianisme latin : histoire des doctrines chrétiennes avant Nicée, t. III, Paris, 1978, pp. 93-110.
  • J. Martin, « Commodianus », Traditio, XIII, 1957, pp. 1-70.
  • J. Perret, « Poésie et métrique chez Commodien », Pallas, VI-3, 1957, pp. 27-42.
  • Jean-Michel Poinsotte, « Commodien dit de Gaza », REL, LXXIV, 1996, pp. 270-281.
  • Jean-Michel Poinsotte, « Un Nero rediuiuus chez un poète apocalyptique du IIIe siècle (Commodien) », Neronia, V, « Néron, histoire et légende », Actes du Ve colloque international de la SIEN (Clermont-Ferrand / Saint-Étienne, 2-), coll. Latomus, 247, Bruxelles, 1999, p. 201-213.
  • Jean-Michel Poinsotte, « Le recours aux sources ou les avatars de l’historiquement correct : le cas extrême de Commodien », Dieu(x) et les hommes : histoire et iconographie des sociétés païennes et chrétiennes de l’Antiquité à nos jours, Mél. F. Thélamon, PUR, 2005, p. 69-77.
  • Jean-Michel Poinsotte, « Commodien », Dictionnaire universel des littératures, Paris, Presses universitaires de France (PUF), 1994, p. 785.
  • C. Weyman, Beiträge zur Geschichte der christlich-lateinischen Poesie, Munich, 1926, pp. 1-16.
  • Paul Lejay, « Commodianus », The Catholic Encyclopedia, vol. 4, New York, Robert Appleton Company, 1908.
  • E. M. Y., « Commodianus », Dictionary of Christian Biography and Literature to the End of the Sixth Century, 1911.
  • Jacques Fontaine, « Commodianus, IIIe s. apr. J.-C. », Dictionnaire de l'Antiquité, Paris, Presses universitaires de France (PUF), coll. Quadrige, 2011 (2e éd.), p. 546.
  • A. Salvatore, « L’enigma di Commodiano : Considerazioni sullo scrittore, il suo ambiente e la sua época », Vichiana, III, 1974, pp. 50-81.
  • H.A.M. Hoppenbrouwers, « Commodien poète chrétien », Latinitas et Graecitas christianorum primaeua, suppl. 2, 1964, pp. 49-96.
  • K. Thraede, « Beiträge zur Datierung Commodians », JAC, II, 1959, pp. 90-114.
  • J. Gagé, « Commodien et la crise millénariste du IIIe siècle (256-262 ap. J.-C.) », RHPhR, XLI, 1961, pp. 355-378.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Commodien 2009, p. IX-X.
  2. Commodien 2009, p. XIV-XV. A noter que les motifs archaïques, le ton polémique contre les juifs et chrétiens défaillants et la grammaire proche de Grégoire de Tours, militent pour la datation haute.
  3. J.-M. Le Mayeur et al., Histoire du christianisme, t. II : Naissance d'une chrétienté, Desclée, 1995, p. 650 et note de bas de page.
  4. Commodien 2009, p. XIV, XVI.
  5. Commodien 2009, p. XXII.
  6. Commodien 2009, p. XXIII.
  7. Commodien 2009, p. XXV-XXVI.
  8. Commodien 2009, p. XXVIII-XXXII.
  9. Commodien 2009, p. XI-XIII, L.
  10. Commodien 2009, p. XXXIV, XXXVI.
  11. a et b Commodien 2009, p. XLVII.
  12. Commodien 2009, p. XXXVIII-XL.
  13. Commodien 2009, p. XVIII-XX.
  14. a et b Commodien 2009, p. XVII.
  15. Commodien 2009, p. XXII-XXIII.
  16. a et b Commodien 2009, p. L.
  17. Commodien 2009, p. LIII.
  18. Commodien 2009, p. LI-LII.
  19. Commodien 2009, p. LII.
  20. Commodien 2009, p. LI.

Liens externes[modifier | modifier le code]