Combat de la Shannon et de la Chesapeake

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Combat de la Shannon et de la Chesapeake
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Le combat de la Shannon et de la Chesapeake par Christoffer Wilhelm Eckersberg (1836).

Informations générales
Date
Lieu au large de Boston
Issue Victoire britannique
Belligérants
Drapeau : Royaume-Uni Royaume-Uni
Star-Spangled Banner flag.svg
États-Unis
Commandants
Capitaine Philip Broke, blessé Capitaine James Lawrence
Forces en présence
HMS Shannon
38 canons
330 hommes
USS Chesapeake
38 canons
379 hommes
Pertes
HMS Shannon endommagée
23 tués
56 blessés
USS Chesapeake capturée
~48 tués
~99 blessés

Guerre anglo-américaine de 1812

Batailles

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La Guaira (en) · Fort Bowyer (1re) (en) · 13 décembre 1814 (en) · Lac Borgne · La Nouvelle-Orléans · Fort St. Philip (en) · Fort Bowyer (2e) (en)

James Island (en) · Charles Island (en) · Nuku Hiva · Valparaiso (en)
Coordonnées 42° 39′ 02″ nord, 70° 33′ 56″ ouest

Géolocalisation sur la carte : États-Unis

(Voir situation sur carte : États-Unis)
Combat de la Shannon et de la Chesapeake

Géolocalisation sur la carte : Massachusetts

(Voir situation sur carte : Massachusetts)
Combat de la Shannon et de la Chesapeake

Le combat de la Shannon et de la Chesapeake, parfois appelé bataille de Boston Harbour, est une bataille navale livrée le , au large de Boston, pendant la guerre anglo-américaine de 1812. Durant ce bref affrontement, plus de 80 hommes sont tués. Il s'agit du seul affrontement de la guerre entre deux frégates de même taille.

La frégate américaine USS Chesapeake (38 canons) commandée par le capitaine James Lawrence quitte le port de Boston pour aller affronter la frégate britannique HMS Shannon (38 canons) du capitaine Philip Broke, qui croise au large. La Chesapeake subit très vite de lourd dégâts : des boulets emportent sa barre et la drisse du hunier de misaine, la rendant impossible à manœuvrer. Le capitaine Lawrence est mortellement blessé et descendu au pont inférieur. L'équipage, malgré le dernier ordre de son capitaine (« N'abandonnez pas le navire ! »[n 1]) est submergé par l'abordage ennemi. La bataille est particulièrement intense mais de courte durée, durant 10 à 15 minutes, durant lesquelles 252 hommes sont tués ou blessés. Le capitaine de la Shannon est grièvement blessé durant l'abordage. La Chesapeake et son équipage sont remorqués à Halifax, en Nouvelle-Écosse, où les marins sont emprisonnés ; le navire est réparé et entre en service dans la Royal Navy. En 1819, il sera revendu à Portsmouth, en Angleterre, puis démoli. Certains de ses poutres sont utilisées pour construire le moulin à eau de Chesapeake Mill à Wickham, qui peut être visité de nos jours. La Shannon est quant à elle revendue pour démolition en 1859.

Prélude[modifier | modifier le code]

Philip Broke et l'artillerie[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Philip Broke et Artillerie navale.
Gravue en noir et blanc d'un homme en costume d'officier de la marine
Le capitaine Philip Broke.

Durant sa longue période aux commande de la Shannon, le capitaine Philip Broke de la Royal Navy apporte de nombreuses améliorations à ce qu'il appelle ses « grands canons ». Il fait poser des mires à l'avant de ses canons longs de 18 livres qui améliorent substantiellement la visée en compensant la courbure extérieure du canon. Il utilise aussi un système de coins placés sous la culasse pour marquer les différents degrés de hausse afin de pouvoir tirer horizontalement malgré la gîte du navire. Les caronades subissent les mêmes modifications, les marques de hausse étant elles faites à la peinture. Les ponts des navires de l'époque étant concaves de l'avant vers l'arrière, Broke fait tailler les roues situées vers le haut de la pente afin que tous les affûts soient horizontaux. Il fait aussi graver sur le pont, à côté de chaque emplacement d'artillerie, différentes valeurs d'azimut afin que chaque peloton puisse tirer même s'il ne voit pas la cible. Cela permet aussi de concentrer le tir de tous les canons sur un même endroit[1].

Broke amène son équipage à un niveau d'entraînement élevé, le faisant tirer régulièrement sur des cibles telles que des tonneaux flottants. Ces entraînements se transforment souvent en compétitions entre pelotons, à qui touche la cible en premier. Il les entraîne même « à l'aveugle », les marins ayant les yeux bandés et n'ayant pour seule information que la hausse du canon, sans aucune vue sur la cible[2].

En plus de ces manœuvres, Broke aime préparer des scénarios fictifs afin de tester son équipage. Par exemple, après avoir appelé l'équipage à son poste de combat, il leur annonce une attaque fictive afin de voir comment ils réagissent pour défendre le navire. Bien que l'utilisation d'armes blanches à l'entraînement soit proscrit, l'habileté à l'épée est travaillée grâce à la pratique régulière du singlestick : un bâton de bois est utilisé en lieu et place d'une arme tranchante, et les coups, bien que douloureux, ne sont pas dangereux. De nombreux membres de l'équipage développent ainsi leurs réflexes et leur rapidité, devenant expert dans cet art[3],[4].

James Lawrence[modifier | modifier le code]

Article détaillé : James Lawrence.
portrait d'un homme brun de trois-quarts portant un costume d'officier de marine
Le capitaine James Lawrence.

Le capitaine James Lawrence de l'United States Navy revient quant à lui d'une croisière couronnée de succès, durant laquelle il coule le sloop HMS Peacock. Il est promu capitaine pour cette victoire, et reçoit le commandement de l'USS Chesapeake. Lawrence est peu satisfait de cette affectation, ayant espéré commander une frégate plus large comme l'USS Constitution. Il se rend alors à Boston[5] pour prendre ses quartiers sur son navire, et découvre que la majorité de l'ancien équipage est parti suite à une dispute sur les parts de prise et qu'il a été remplacé depuis ; son équipage est ainsi composé de bons marins, mais ils n'ont pas l'habitude de travailler ensemble, ce qui affecte grandement leur efficacité[6]. De plus, sa récente expérience du combat lui donne de mauvais a priori sur la Royal Navy. En effet, lors de l'affrontement contre le Peacock, l'équipage se bat avec bravoure, mais l'artillerie britannique est catastrophique[7]. Ces deux facteurs vont jouer lors de l'affrontement contre la Shannon.

Le défi[modifier | modifier le code]

Impatient d'en découdre avec l'une de ces frégates américaines qui ont vaincu tant de navires britanniques en combat singulier, Broke se prépare et recherche un tel affrontement. L'USS President a déjà quitté le port sous couvert du brouillard, et évité les Britanniques. La Constitution quant à elle subit de lourdes réparations et n'est pas prête à reprendre la mer dans un futur proche. La Chesapeake, prête à appareiller depuis Boston où elle a été radoubée, devient alors la cible idéale : Broke décide de la défier en combat singulier. Alors qu'elle patrouille au large, la Shannon intercepte et capture plusieurs navires américains essayant de rejoindre Boston. Après en avoir envoyé deux à Halifax avec un équipage de prise, Broke se rend compte que cela réduit dangereusement le nombre de marins à son bord. Il décide alors de brûler ses prises suivantes afin de garder son équipage au complet, anticipant un combat singulier avec la Chesapeake. Les chaloupes des navires brûlés sont ainsi envoyée à Boston, faisant parvenir à Lawrence une invitation orale à venir combattre le navire anglais. Broke éloigne alors le HMS Tenedos, pensant que cette équilibrage de la situation pousserait les Américains à sortir, mais en vain. Il décide finalement d'envoyer une missive[8], adoptant une idée qu'avait eue son adversaire plus tôt durant la guerre : Lawrence, alors capitaine de l'USS Hornet, avait envoyé une invitation écrite au capitaine du sloop-of-war britannique HMS Bonne Citoyenne afin de le provoquer en combat singulier. Ce dernier avait décliné l'offre[9].

As the Chesapeake appears now ready for sea, I request you will do me the favour to meet the Shannon with her, ship to ship, to try the fortune of our respective flags. The Shannon mounts twenty-four guns upon her broadside and one light boat-gun; 18 pounders upon her maindeck, and 32-pounder carronades upon her quarterdeck and forecastle; and is manned with a complement of 300 men and boys, beside thirty seamen, boys, and passengers, who were taken out of recaptured vessels lately. I entreat you, sir, not to imagine that I am urged by mere personal vanity to the wish of meeting the Chesapeake, or that I depend only upon your personal ambition for your acceding to this invitation. We have both noble motives. You will feel it as a compliment if I say that the result of our meeting may be the most grateful service I can render to my country; and I doubt not that you, equally confident of success, will feel convinced that it is only by repeated triumphs in even combats that your little navy can now hope to console your country for the loss of that trade it can no longer protect. Favour me with a speedy reply. We are short of provisions and water, and cannot stay long here.

— Philip Broke , Message à Lawrence (édité par James et Chamier[10],[n 2])

« La Chesapeake ayant l'air prête à prendre la mer, je vous demande de me faire la faveur d'une rencontre face à face avec la Shannon, afin que chacun tente la chance de son drapeau respectif. La Shannon compte une bordée de vingt-quatre canons ainsi qu'une couleuvrine ; des canons de 18 livres sur son pont principal et des caronades de 32 livres sur son pont supérieur et son gaillard d'avant ; elle est manœuvrée par un équipage de 300 marins et mousses, plus trente marins, mousses et passagers récemment capturés sur des vaisseaux. Je vous implore de ne pas imaginer que ce n'est pas ma vanité qui me pousse à rencontrer la Chesapeake, ou que j'en appelle à votre ambition personnelle pour que vous acceptiez l'invitation. Nous avons tous les deux des raisons nobles. Vous prendrez peut-être comme un compliment le fait que cette rencontre serait le plus grand service que je puisse rentre à mon pays ; et je ne doute pas non plus que vous-même, confiant en votre victoire, soyez convaincu que c'est uniquement en multipliant les victoires à armes égales que votre petite Marine peut espérer réconforter votre pays pour la perte du commerce qu'elle ne peut plus protéger. Faites moi la faveur d'une réponse rapide. Nous sommes à court de provisions et d'eau, et ne pouvons rester plus longtemps. »

— Message à Lawrence (édité par James et Chamier[10],[n 2])

Gravure en couleur représentant un vaisseau de guerre à l'ancre.
La Shannon en 1855.

En fait, le capitaine Lawrence ne reçoit pas la lettre de Broke, et selon l'historien Ian W. Toll, cela n'aurait pas changé grand-chose : Lawrence avait l'intention de sortir la Chesapeake dès que le temps serait favorable[11]. Le fait qu'il n'était pas dans l'intérêt de son pays de provoquer une frégate britannique à ce moment-là de la guerre n'a pas altéré son raisonnement. Lorsque l'USS President quitte le port, il aurait dû mener une mission de harcèlement du commerce ennemi, dans l'intérêt national du pays[12]. La moitié des officiers et jusqu'à un quart de l'équipage est nouveau sur le bateau. Durant le peu de temps durant lequel Lawrence est commandant de la Chesapeake, il a mené par deux fois des exercices d'artillerie, arpentant lui-même le pont et supervisant l'entraînement. Il met aussi en place un signal, un coup de clairon, afin de lancer son équipage à aborder un navire ennemi. Malheureusement le seul membre d'équipage capable de produire un son dans l'instrument est le jeune William Brown, assistant du chirurgien et quelque peu « lent d'esprit »[13]. Lawrence pense sortir vainqueur de l'affrontement et rédige deux petites notes, l'une au secrétaire à la Marine lui annonçant ses intentions, l'autre à son beau-frère lui demandant de prendre soin de prendre de sa femme et de ses enfants dans le cas où il y resterait[11].

Les habitants de Boston et de la région prévoient quant à eux une belle issue au combat mené par le célèbre Lawrence et son équipage. Les autorités locales réservent un emplacement sur les docks dans l'éventualité où celui-ci capture le navire ennemi ; un banquet est même prévu. Alors que a Chesapeake sort du port, les habitants rejoignent des points de vue afin de pouvoir regarder le combat ; les foules s'agglutinent sur les hauteurs, de Lynn à Malden et de Cohasset à Scituate. Les plus téméraires suivent le navire à bord de chaloupes, un journal local rapportant même que la baie se couvre d'embarcations de tous types[14].

Peinture représentant un vaisseau de ligne faisant route toutes voiles dehors
La Chesapeake peinte par F. Muller.

La HMS Shannon quant à elle est au large de Boston depuis 56 jours et commence à être à cours de provisions alors que le séjour prolongé en mer commence à fatiguer le navire. Ceci à l'opposé de la Chesapeake, sortant du port après un radoub. Une chaloupe conduite par un prisonnier américain libéré est envoyée portant l'invitation ; elle n'a pas encore atteint la rive que la Chesapeake est déjà en route, sortant du port[15]. Elle hisse trois pavillons américains et un grand drapeau blanc sur le mât de misaine sur lequel on peut voir écrit « Commerce libre et droits des marins »[16],[n 3]. La Shannon emporte alors un équipage de 276 officiers, marins et Marines, auxquels se rajoutent huit marins recapturés et 22 travailleurs irlandais présents sur le navire depuis 48 heures et dont seulement quatre parlent anglais[n 4] et 24 mousses et apprentis, parmi lesquels 13 ont moins de 12 ans. Broke a entraîné ses pelotons d'artillerie à tirer des bordées précises sur la coque des navires ennemis, dans le but de tuer les pelotons adverses plutôt que d'endommager le navire en tirant sur les mâts et le gréement. Pourtant, il s'agit de la pratique alors standard dans la Royal Navy, et seule l'efficacité de Broke lui permet de s'en affranchir. Lawrence, de son côté, a confiance en son navire, surtout qu'il possède un équipage plus nombreux. Les victoires récentes de l'United States Navy sur la Royal Navy le confortent dans son sentiment[17].

La Shannon et la Chesapeake[modifier | modifier le code]

Les deux navires ont quasiment les mêmes caractéristiques de taille et de puissance de feu, malgré les les disparités de conception et d'armement de l'époque d'un pays à l'autre[18]. L'USS Chesapeake (classée comme 38 canons) possède 28 canons longs de 18 livres, exactement comme la Shannon, et elles possèdent un pont de même longueur. La seule différence majeure réside dans la taille de l'équipage, de 379 hommes pour le navire américain contre 330 pour le navire britannique[19]

Comparaison des deux navires (dimensions[20] et armement[18])
HMS Shannon USS Chesapeake
Longueur (pont-batterie) 45,77 mètres (150,2 pieds) 46,02 mètres (151 pieds)
Maître-bau 12,17 mètres (39,9 pieds) 12,47 mètres (40,9 pieds)
Tonnage 1 065 long tons (1 082 tonnes) 1 135 long tons (1 153 tonnes)
Équipage 330 hommes 279 hommes
Armement 28 canons longs de 18 livres
16 caronades de 32 livres
2 canons de 9 livres
1 canon long de 6 livres
1 caronade de 12 livres
28 canons longs de 18 livres
20 caronades de 32 livres
1 pièce de chasse de 18 livres

La bataille[modifier | modifier le code]

Duel d'artillerie[modifier | modifier le code]

Aquatinte montrant deux navires à voile se rapprochant l'un de l'autre.
La Chesapeake, à gauche, diminue la toile alors qu'elle fond sur la Shannon. Aquatinte de Robert Dodd, 1813.

Alors que le navire américain approche, Broke harangue son équipage, finissant par sa conception de l'artillerie : « Ne gaspillez pas vos tires. Visez tous. Gardez votre sang-froid. Tirez de manière régulière. Tirez sur les quartiers, le pont principal en direction du pont principal, la plage arrière vers la plage arrière. N'essayez pas de la démâter. Tuez les hommes et le navire est à vous. »[21],[n 5].

Les deux navires se rencontrent à 17 h 30, 20 milles marins (37 kilomètres) à l'est de Boston Light, entre le cap Ann et le cap Cod. La Shannon porte un Blue Ensign fatigué, et son aspect délabré après de longs mois en mer suggèrent une proie facile. Observant les nombreux pavillons de la Chesapeake, un marin interroge Broke : « Ne devrions-nous pas porter trois enseignes, comme eux ? », ce à quoi Broke répond - « Non, nous avons toujours été un navire modeste »[22],[n 6]. La Shannon refuse de tirer sur la Chesapeake alors qu'elle s'approche, et celle-ci ne prend pas non plus en enfilade le navire britannique malgré l'avantage du vent. Sa galanterie lui vaudra des éloges de la part des officiers britanniques[23].

Vue de bâbord arrière de deux navires, voilées ferlées, se tirent dessus à bout portant.
Début de l'action, les deux frégates échangeant des tirs à bout portant. Lithographie de Louis Haghe, 1830.

Les deux navires ouvrent le feu juste avant 18 h 0 à une distance d'environ 35 mètres, la Shannon faisant mouche la première en touchant les sabords avants de la Chesapeake de deux boulets et de mitraille tirés par William Mindham, le chef de peloton de la batterie tribord la plus à l'avantPadfield 1968, p. 165. La Chesapeake avançant plus vite que le navire britannique, alors qu'elle passe le long de celui-ci, les dommages infligés par les coups précis et méthodiques de l'équipage ennemi progressent vers la poupe du navire ; les pelotons situés à l'avant subissent néanmoins les plus lourdes pertes. Cependant, l'équipage américain est bien entraîné, et malgré ces pertes, il répond avec célérité. La Chesapeake donnant fortement de la bande, nombre de ses tirs touchent l'eau ou la ligne de flottaison de la Shannon, lui causant peu de dommages ; les caronades provoquent cependant de lourds dégâts au gréement[24]. C'est ainsi qu'un boulet de 32 livres percute le tas de balles du canon de 12 livres, stocké sur le porte-haubans : celui-ci traverse le bastingage et se répand sur le pont-batterie telle la grêle[25].

« Alors que la distance diminue, les pelotons d'artillerie et les tireurs du Shannon maintiennent un feu roulant, et la plage arrière sans protection devient aussi inhabitable que la surface de la lune. »

— Toll 2006, p. 411[n 7]

Le capitaine Lawrence réalise alors que la vitesse de son navire lui fait dépasser le Shannon et il décide de loffer[26], c'est-à-dire de rentrer dans le vent pour ralentir le navire. Juste après que la Chesapeake a entamé la manœuvre, une bordée particulièrement précise du navire britannique décime les hommes de manœuvre. Les timoniers sont tués par un boulet du canon de 9 livres que Broke a fait installer dans ce but sur la plage arrière ; ce même canon détruit la roue du gouvernail peu après[n 8]</ref>. Les pelotons américains restants réussissent néanmoins à toucher la Shannon lors de la seconde bordée, notamment grâce aux caronnades qui balaient le gaillard d'avant britannique, tuant trois hommes, en blessant plusieurs et détruisant le canon de 9 livres[27], alors qu'un autre boulet détruit la cloche de la Shannon[28].

Le tournant du combat : la Chesapeake (à droite) dépasse la Shannon et présente son arrière au navire britannique[29].

Au moment où la Chesapeake perd son gouvernail, la drisse de son hunier de misaine est emportée par un boulet, entraînant la chute de la vergue : le navire vient alors au vent. Perdant son erre, la frégate fait une embardée dans le vent avant de se mettre à culer ; l'arrière bâbord percute alors le côté tribord de la Shannon. L'une des oreilles de l'ancre de celle-ci, stockée sur le passavant, accroche alors le navire américain : avec le choc, la bôme de sa brigantine pivote alors au-dessus du pont de la Shannon. Le bosco de Broke, M. Stevens, retient alors celle-ci afin de garder les deux navires bord-à-bord, perdant un bras dans la manœuvre[30].

Piégé le long de la Shannon dans une position depuis laquelle elle ne peut tirer qu'avec quelques canons et dans l'impossibilité de repartir, la Chesapeake expose sa poupe qui subit alors un tir de traverse. Les canons du navire britannique ayant déjà clairsemé les rangs des canonniers situés à l'avant de la frégate, ils ravagent maintenant ceux de l'arrière. La situation empire encore lorsqu'un tonneau de cartouches de mousquets entreposé à la base du mât d'artimon explose ; Broke donne l'ordre d'aborder le navire dès que la fumée se dissipe, jugeant le moment opportun. Le capitaine Lawrence donne le même ordre, mais le joueur de clairon, apeuré, ne réussit pas à tirer un son de son instrument, ce qui fait que seuls les marins près de Lawrence entendent ses ordres. Il est à ce moment-là le dernier officier restant sur le pont supérieur, les lieutenants Ludlow et Ballard ayant été blessés. Le lieutenant Cox, montant du pont inférieur avec des hommes près à l'abordage, atteint la plage arrière sur laquelle il trouve le capitaine grièvement blessé par une balle de mousquet : Lawrence est agrippé à l'habitacle afin de rester debout. Cow, ayant servi toute sa vie avec lui, le descend dans l'entrepont avec l'aide de deux marins. Alors qu'il est transporté, Lawrence s'écrie : « Dis au hommes de tirer plus vite ! N'abandonnez pas le navire ! »[31],[n 9].

Abordage britannique[modifier | modifier le code]

L'atmosphère à bord du vaisseau britannique est complètement différente de la confusion qui règne à bord de la Chesapeake, et la section d'abordage est bien organisée. Un groupe d'hommes, incluant le commissaire M. Aldham et le commis, M. Dunn et mené par Broke, se précipite à bord du navire américain. Aldham et Dunn sont tués à peine ont-ils franchi le passavant, mais les autres réussissent à aborder la Chesapeake. Le capitaine Broke, à la tête d'une vingtaine d'hommes, saute du plat-bord sur une caronade, puis sur la plage arrière ; aucun officier américain n'est présent sur le pont pour organiser la résistance[32]. Le pont principal de la Chesapeake est presque désert, dévasté par l'artillerie du Shannon : les survivants sont soit partis pour aborder le navire ennemi, soit réfugiés dans les ponts inférieurs. Deux officiers américaines, le lieutenant Cox (remonté après avoir amené le capitaine Lawrence au chirurgien) et le midshipman Russell, voyant que les deux canons de 18 livres bâbord les plus à l'arrière pointent sur la frégate britannique, réussissent à faire feu[31].

Le lieutenant Ludlow, légèrement blessé et présent dans le poste de pilotage pour se faire soigner, retourne alors sur le pont et rallie à lui plusieurs membres d'équipage. Le lieutenant Budd le rejoint alors avec quelques hommes qu'il a emmenés depuis l'écoutille avant. Ludlow les entraîne alors dans une contre-attaque qui renvoie les Britanniques jusque dans l'habitacle. Cependant, une vague de renforts arrive, et Ludlow reçoit un coup de sabre mortel ; les Américains sont de nouveaux repoussés. James Bulger, l'un des Irlandais de la Shannon, charge ceux-ci en brandissant une pique d'abordage et en hurlant des injures en gaélique. En l'absence d'officier pour les mener (le lieutenant Budd a lui aussi reçu un coup de sabre) et sans soutien des ponts inférieurs, les Américains sont repoussés par les assaillants. Leur résistance est brisée, sauf pour une bande d'irréductibles postés sur le gaillard d'avant et pour les hommes postés dans les hauteurs du gréement. Nombre d'Américains se bousculent pour essayer de retrouver la relative sûreté de l'entrepont. Voyant ceci, le lieutenant Cox les interpelle : « Maudits fils de pute de lâches ! Pourquoi retournez-vous en bas ? »[n 10] À un midshipman lui demandant s'ils doivent les arrêter en les sabrant, Cox répond : « Non monsieur, cela n'est d'aucune utilisé »[33],[n 11].

Le combat fait aussi rage dans les hunes : les tireurs embusqués ennemis tirent sur leurs homologues et sur les marins présents, à découvert, sur les ponts. Alors que les deux navires sont bord-à-bord, les tireurs britanniques, emmenés par le midshipman William Smith, commandant la hune de misaine, font un carton sur les marins postés dans la hune de misaine de la Chesapeake, les tuant tous. Le vent finit par séparer les navires, et pousse la Chesapeake devant la proue de la Shannon par le vent : la cinquantaine d'assaillants britanniques se retrouve coincée sur le navire américain. Cependant, toute résistance à bord de la frégate a presque cessé à ce moment-là[34].

Broke en personne mène la charge contre les quelques américains qui ont réussi à rejoindre le gaillard d'avant. Trois marins américains descendent, probablement depuis le gréement, et l'attaquent. Pris par surprise, il tue le premier, mais le second le touche avec un tir de mousquet qui l'étourdit, pendant que le troisième lui ouvre le crâne avec son sabre : il s'effondre sur le pont, évanoui. Avant que le marin n'ait pu achever Broke, il est tué à coups de baïonnette, tout comme son compère, par un Marine nommé John Hill. L'équipage de la Shannon se regroupe autour de son capitaine et continue vers le gaillard d'avant, tuant les Américains restant. Broke s’assied sur l'affût d'une caronade, étourdi et affaibli, et William Mindham utilise son mouchoir pour lui bander la tête. L'un des lieutenants de la Shannon, Provo Wallis, pense que les trois assaillants étaient des déserteurs américains, l'attaque brutale et désespérée menée sur Broke ayant été motivée par le fait qu'ils aient encouru la peine de mort d'après les Articles of War de la Royal Navy en tant que déserteurs[35]. Pendant ce temps, le First lieutenant de la Shannon, M. George T. TL. Watt, essaie de hisser les couleurs britanniques à bord de la Chesapeake, mais dans la confusion il est tué par de la mitraille tirée depuis la frégate britannique[36].

Capture de la Chesapeake[modifier | modifier le code]

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Bandeau apposé par Gonzolito (lui écrire) • octobre 2017

Conséquences[modifier | modifier le code]

Une de journal annoncant la victoire de la Shannon.
Tombes des morts de la Chesapeake (gauche) et de la Shannon (droite) à la base des Forces canadiennes Halifax.

Postérité[modifier | modifier le code]

La capture de l'USS Chesapeake par l'HMS Shannon occupe une place importante dans Fortune de guerre (1979), le sixième livre de la série de romans historiques des Aubreyades écrite par Patrick O'Brian. Les personnages principaux, après s'être échappés de Boston en tant que prisonniers de guerre, sont à bord du Shannon pendant l'engagement. La bataille est décrite avec précision par O'Brian, mais ses personnages ne jouent que des rôles mineurs dans le combat.

Des références à la bataille se retrouvent également dans le roman de science fiction Étoiles, garde-à-vous ! (1959) de Robert A. Heinlein et dans le roman Anne quitte son île (1915) de Lucy Maud Montgomery.

Le courage britannique et la vantardise américaine ou Shannon contre Chesapeake, caricature britannique de propagande par George Cruikshank (1813).

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Don't give up the ship! »
  2. Cette version est raccourcie. L'intégralité, de six paragraphes de long, peut être lue dans Padfield 1968, p. 144-146.
  3. « Free Trade and Sailor's Rights »
  4. Les Irlandais étaient sur un petit brick capturé par les Américains alors qu'il allait de Waterford vers Terre-Neuve. Libérés ensuite par la Royal Navy, 22 de ces 40 Irlandais se sont portés volontaires pour servir à bord de la Shannon.
  5. « Throw no shot away. Aim every one. Keep cool. Work steadily. Fire into her quarters – maindeck to maindeck, quarterdeck to quarterdeck. Don't try to dismast her. Kill the men and the ship is yours. »
  6. « Mayn't we have three ensigns, sir, like she has? – No, we've always been an unassuming ship. »
  7. « As the distance closed, the Shannon's gun crews and topmen kept up a relentless fire, and the unprotected quarter-deck became as uninhabitable as the surface of the moon. »
  8. Broke a fait installer deux canons de 9 livres, l'une à la jonction du pont et du gaillard d'avant, l'autre situé de la même façon sur le gaillard d'arrière. Ces canons ont un peloton trié sur le volet et ont pour but de détruire le gouvernail et les voiles d'avant de l'ennemi ; ils ont des affûts spécialement conçus par Broke.
  9. « Tell the men to fire faster! Don't give up the ship! ».
  10. « You damned cowardly sons of bitches! What are you jumping below for? »
  11. « No sir, it is of no use. »

Références[modifier | modifier le code]

  1. Padfield 1968, p. 27-29, 206.
  2. Padfield 1968, p. 37-39.
  3. Padfield 1968, p. 120.
  4. Brighton 1866, p. 150.
  5. Toll 2006, p. 398.
  6. Roosevelt 1882, p. 2356.
  7. Roosevelt 1882, p. 2391.
  8. Padfield 1968, p. 144-145.
  9. Padfield 1968, p. 126-127.
  10. James et Chamier 1837, p. 199.
  11. a et b Toll 2006, p. 409.
  12. Toll 2006, p. 4-8.
  13. Padfield 1968, p. 140-141.
  14. Ellis 2009, p. 122-123.
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Articles connexes[modifier | modifier le code]

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