Clément de Rome

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Clément de Rome
Saint catholique
Image illustrative de l’article Clément de Rome
Saint Clément : 4e évêque de Rome
Biographie
Naissance Ier siècle
probablement Rome
Décès après 98
en exil dans le Cherson (aujourd'hui la Crimée)
Pape de l’Église catholique
Élection au pontificat 92 (selon Eusèbe)
Fin du pontificat 99 (selon Eusèbe)
(en) Notice sur www.catholic-hierarchy.org

Clément de Rome (en latin Clemens Romanus) est le 4e pape de l'Église catholique, de l'an 92 à l'an 99, et, chronologiquement, le premier Père apostolique, auteur d'une importante lettre apostolique adressée, à la fin du Ier siècle par l'Église de Rome à celle de Corinthe. Il est essentiellement connu par cette lettre et par les divers témoignages le concernant[1].

Selon Irénée de Lyon, Tertullien et Eusèbe de Césarée, Clément est l'un des premiers évêques de Rome, précisément le quatrième successeur de saint Pierre[2]. Dans la liste des papes, S. Clément, premier du nom, est officiellement le quatrième pape de l'Église catholique[3].

Le pape Clément est vénéré comme saint et comme martyr par l'Église catholique[4], par l'Église orthodoxe[5], par l'Église copte orthodoxe[6] et par l'Église d'Angleterre[7]. Il est liturgiquement commémoré le 23 novembre par l'Église latine[4] et l'Église anglicane d'Angleterre, en diverses dates par les Églises orthodoxes, et le 29 hâtour (= 8/9 décembre grégorien) par l'Église copte.

Chef de l'Église de Rome[modifier | modifier le code]

Dans la liste des successeurs de l'apôtre Pierre sur le Siège apostolique de Rome que présente Irénée de Lyon (vers 130202) Clément est mentionné comme le troisième (après Lin et Anaclet ; il dit que Clément avait vu de ses propres yeux les Apôtres et s'était entretenu avec eux, que leur prédication résonnait à ses oreilles et que leur tradition était devant ses yeux » ; il informe que, sous la présidence de Clément, l'Église de Rome avait écrit une "lettre puissante" aux Corinthiens, les admonestant et les renouvelant dans la foi et dans la tradition reçue récemment des apôtres[8]. Dans sa Chronique, Eusèbe de Césarée (vers 265 – vers 340) indique, pour sa part, que Clément était évêque de Rome pendant neuf années à partir de l'an 92[9], et dans son Histoire ecclésiastique il dit[10] que, la douzième année de l'empereur Domitien (92), Anaclet, ayant été évêque de l'Église des Romains douze ans, a eu pour successeur Clément.

Eusèbe dit aussi que Clément, troisième chef de l'Église des Romains après Lin et Anaclet, est encore évêque de Rome quand Trajan succède à Nerva en 98[11] et que Évariste devient quatrième évêque de Rome en 99, deuxième année de Trajan[12].

S. Jérôme (vers 347420) rapporte la même succession qu'Irénée et Eusèbe mais, conscient de la succession apostolique, et considérant saint Pierre comme étant le premier évêque de Rome, il nomme Clément comme le quatrième (non comme le troisième ; il considère même, comme l'ensemble des Latins, que Clément est aussi successeur de Pierre (in persona Petri)[13]. En effet, cette idée, dès le IVe siècle, s'impose comme une conclusion naturelle[14] de la déclaration de Tertullien (vers 155 – vers 220), l'un des fondateurs de la théologie latine, que « l'Église de Rome montre que Clément a été ordonné par Pierre »[15],[16].

Diversité des traditions[modifier | modifier le code]

Jean Colson énumère plusieurs hypothèses faites pour concilier ces informations apparemment contradictoires au sujet de la succession des premiers évêques de Rome[17], dont l'une, très controversée, est que Clément, Lin et Anaclet/Clet auraient été ensemble membres dirigeants du presbyterium de l'Église de Rome, avant l'apparition d'un épiscopat "monarchique"[18],[19]... Une autre hypothèse, également controversée, est que Clément aurait été l'évêque successeur direct de Pierre, tandis que Lin et Anaclet seraient ses « auxiliaires ». Une autre hypothèse encore est que Clément, qui, dans sa Lettre aux Corinthiens, donne le conseil de quitter l'épiscopat plutôt que d'être occasion de schisme, aurait lui-même démissionné "pour l'amour de la paix", sans que cette théorie se fonde sur une base documentée. D'autres enfin supposent qu'il y auraient eu, à Rome, deux communautés chrétiennes distinctes, l'une d'origine juive, dirigée par un évêque successeur de Pierre, l'autre d'origine païenne sous un évêque successeur de Paul, et que les deux auraient fusionné sous Clément, théorie également non documentée dans l'histoire de l'Église.

Colson, pour sa part, tient à une hypothèse personnelle : Lin et Anaclet seraient les premiers "présidents", successifs, d'un collège des presbytres, ou ἐπίσκοποι (episkopoï) de l'Église locale de Rome, tandis que Clément serait successeur de l'apôtre Pierre dans sa fonction de "superviseur". Il s'appuie sur le fait que, dans ses Stromates, Clément d'Alexandrie (vers 150 – vers 215), en citant la Lettre aux Corinthiens de son homonyme romain, en appelle l'auteur lˊapôtre Clément[20]. Rome ne serait que la base d'où il exerce son apostolat, fonction itinérante par nature, mais quand il a vieilli, il s'y fixe de façon permanente et par conséquence la présence ininterrompue du successeur de l'apôtre Pierre éclipse ensuite totalement le rôle du président du collège des ἐπίσκοποι[21].

Le Pasteur d'Hermas est un texte chrétien dont la rédaction finale est du IIe siècle, mais dont certaines parties pourraient être d'époques antérieures. L'auteur, qui se présente comme visionnaire, dit qu'une femme, représentant l'Église personnifiée, lui avait prêté un petit livre à copier et à annoncer aux élus de Dieu revint après et « me demanda si j'avais déjà donné le petit livre aux presbytres. Je dis que non. "Tu as eu raison, dit-elle. J'ai certains mots à ajouter. Quand j'aurai achevé l'ensemble, tu le feras connaître à tous les élus. Tu feras donc deux copies du petit livre et tu en enverras une à Clément, et l'autre à Grapté. Et Clément l'enverra aux autres villes : c'est sa mission. Grapté, elle, avertira les veuves et les orphelins. Toi, tu le liras à cette ville, en présence des presbytres qui dirigent l'Église..."[22]» Ceux qui dirigent l'Église dans « cette ville » sont donc « les presbytres », mais « Clément » a la mission et la responsabilité de s'occuper de tous ». Colson veut y voir un écho de l'organisation hiérarchique de l'Église de Rome au temps de Clément[23]

Supposées identifications avec des homonymes historiques[modifier | modifier le code]

Clément de Rome et l'Épître aux Philippiens[modifier | modifier le code]

Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique dit que Clément, troisième évêque des Romains après Lin et Anclet, « a été, au témoignage de S. Paul, son auxiliaire et le compagnon de ses combats[24]», se référant sans doute à l'Épître aux Philippiens[25]. Cette affirmation d'Eusèbe, qui se trouve aussi dans les écrits d'Origène[26] et de Jérôme, est considérée possible mais douteuse, ou même improbable, par des érudits comme Philippe Henne[27], Jean Colson[28] et Jean-Louis Klein[29].

Titus Flavius Clemens[modifier | modifier le code]

Dans le XIXe siècle, plusieurs savants identifiaient le pape Clément Ier avec Titus Flavius Clemens, consul de l'an 95[30], exécuté par son cousin l'empereur Domitien dans la même année « sur le soupçon le plus frivole » selon Suétone[31]», mais selon Dion Cassius la condamnation était pour « athéisme » (άθεότης), « accusation qui fit condamner également beaucoup d'autres personnes convaincues de s'être laissées entraîner aux coutumes des Juifs »[32] Quelques-uns interprètent l'accusation d'« athéisme » et de « coutumes des Juifs » comme référence au christianisme. Selon eux, cette accusation « prouve que les Romains ne distinguaient pas encore, au premier siècle, les chrétiens, qui, dans le principe, étaient tous Juifs »[33].

Aujourd'hui cette identification est totalement rejetée[30]. Peters dit : « Le silence unanime des meilleures sources sur ce point serait par trop étonnant : si le pape Clément avait été consul, s’il était un Flavien et le propre cousin de l’empereur, comment ne l’aurait-on pas retenu et redit[14]? Selon Eusèbe, Clément de Rome vivait encore au début du règne de Trajan[34]. Et ce n'est qu'au IXe siècle qu'est mentionnée pour la première fois la foi chrétienne du consul, sous la plume de Georges le Syncelle[35].

Quelques-uns ont supposé que Clément de Rome était un affranchi du consul[30]. Mais, tandis que les esclaves affranchis prenaient le nomen, indication de la gens du patron (dans ce cas, Flavius), ils ne prenaient pas le cognomen, indication de la famille (dans ce cas, Clemens)[36].

Dans le Ier siècle beaucoup de Romains s'appelaient Clément, dont cinq mentionnés par Tacite[37].

Mort du pape Clément[modifier | modifier le code]

Martyre de saint Clément par Bernardino Fungai

Selon Eusèbe, Evariste est successeur de Clément comme évêque de Rome en 99, deuxième année du règne de Trajan[12]. Le martyre de Clément et les miracles qui l'auraient accompagné seraient une tradition tardive[29]. Pouderon observe : « La légende du martyre de Clément 'la troisième année de Trajan' (c'est-à-dire en l'an 100), est relativement tardive : ignorée d'Irénée et d'Eusèbe, ignorée même des rédacteurs clémentins, elle apparaît seulement dans le cours du IVe siècle, avec le Martyrium Clementis[38]

Mais une tradition, de la fin du IVe siècle[39], mentionnée tant par Rufin, par les papes Télesphore (+ 136), Zosime (+ 418) et par le sixième concile de Vaison en 442, affirme que Clément est mort comme martyr de la foi chrétienne[40]. Les actes de son martyre sont une œuvre grecque du Ve siècle, selon laquelle le pape Clément, trop influent sur l'aristocratie romaine, aurait été déporté sous Trajan en Crimée et, pour le punir de continuer son apostolat auprès des prisonniers, on lui aurait attaché une ancre au cou avant de le précipiter dans la mer Noire[40],[41]. Selon Joseph Tixeront le Clément de la légende n'est pas Clément de Rome mais un martyr grec[42].

Simon Claude Mimouni estime que la tradition du martyre du pape S. Clément repose peut-être sur une certaine confusion avec Titus Flavius Clemens : « Toute une série de documents mettent, en effet, en relation Clément avec le consul Titus Flavius Clemens, cousin de Domitien, qui fut décapité en 95 ou 96 pour "indolence et/ou athéisme" », une accusation souvent portée contre les Juifs en général et en particulier contre les chrétiens[39], encore considérés une des « sectes » du judaïsme.

Procession amenant les reliques de pape S. Clément Ier à la Basilique Saint-Clément-du-Latran (fresque du XIe siècle)

En 867, ses reliques supposées — ou peut-être une partie d'entre elles — ont été ramenées de Crimée à Rome par les saints Cyrille et Méthode, qui les remirent au pape Adrien II (867-872). Elles ont été déposées en la Basilique Saint-Clément-du-Latran[43], dont la tradition romaine veut qu'elle ait été érigée à l'emplacement même de la maison de Clément.

Dans l'édition de 1584 du Martyrologe romain, la fête de S. Clément de Rome est indiquée à la date du  : « Clément, le troisième, après le bienheureux apôtre Pierre à occuper le siège papal. Après de très remarquables actes, il a été relégué, au temps de la persécution de Trajan, dans l'île de Lycie, près de Chersonèse. Là, jeté à la mer avec une ancre attachée au cou, il a reçu la couronne du martyre. Au temps du pontife romain Nicolas Ier, son corps a été transféré à Rome et a été inhumé avec honneurs dans l'église auparavant construite à son nom »[44].

Depuis la révision de l'an 2001 sous le pape Jean-Paul II, le Martyrologe romain affirme toujours, à la date du  : « Le pape Saint Clément Ier, martyr, qui a été le troisième, après le bienheureux apôtre Pierre, à régir l'Église de Rome et qui a écrit aux Corinthiens une fameuse lettre pour consolider entre eux la paix et la concorde. À cette date on célèbre l'enterrement de son corps à Rome »[45]. Ainsi donc, l'Église catholique tient fermement et officiellement à la tradition du martyre de Clément de Rome.

Le pape Clément Ier est mentionné dans la première prière eucharistique du Canon romain) de la messe, avec ses prédécesseurs les papes Lin et Clet, et ses successeurs Sixte et Corneille.

Culte[modifier | modifier le code]

Bateau votif offert le 23 novembre 1836 par les pilotes et lamaneurs de Pauillac pour honorer la mémoire du pape S. Clément Ier, patron des marins.

Le pape Clément Ier est liturgiquement commémoré le 23 novembre par les catholiques et par les anglicans. Les églises syriaque orthodoxe, syro-malankare orthodoxe, grecques orthodoxes, syriaque catholique et catholiques orientales le célèbrent le 24 novembre, l'Église orthodoxe russe le 25 novembre, et l'Église copte orthodoxe le 8 décembre. En raison de son martyre en Crimée, le pape Clément Ier est très vénéré dans les pays de l'Europe de l'Est.

Il est traditionnellement représenté en habits pontificaux, chaussé de rouge, coiffé ou non de la tiare papale, et très souvent avec une ancre à ses côtés, instrument et syymbole de son martyre[46], et parfois avec un agneau qui, selon une version du récit de son martyre, lui avait indiqué, durant sa déportation en Crimée, où faire jaillir une source d'eau pour aider les prisonniers dont il prenait soin[47].

Saint Clément Ier est le patron des mariniers, pour avoir été martyrisé précipité au fond de la mer avec une ancre à son cou ; ses travaux forcés dans les carrières de marbre en ont fait aussi le patron des marbriers.

Ses reliques sont vénérées aujourd'hui en la basilique Saint-Clément de Rome, près du Colisée, édifice dont il est dit qu'il a été érigé à l'emplacement de la maison du saint dans la Ville Éternelle[réf. nécessaire].

Treize papes, parmi ses successeurs, ont choisi de porter son nom en son honneur. Trois antipapes ont également voulu porter son nom, à savoir les antipapes Clément III (antipape) (à la fin du haut-moyen-âge), puis Clément VII (antipape) et Clément VIII (antipape) (respectivement, et soi-disant, premier et troisième "papes" d'Avignon).

La Lettre aux Corinthiens[modifier | modifier le code]

Commencement de la Première épître de Clément dans une édition d'Oxford en 1633

La lettre du pape Clément aux Corinthiens, souvent appelée Première épître de Clément (parce qu'il existe un autre écrit, probablement faussement attribué à Clément, et appelé Deuxième épître de Clément aux Corinthiens), est considérée comme l'un des premiers écrits chrétiens après le Nouveau Testament.

Généralement on lui attribue comme date de composition la fin du règne de Domitien, c'est-à-dire 95 ou 96[14],[48],[49].

Le texte de la lettre apostolique (à l'exception d'une feuille perdue) se trouve dans le Codex Alexandrinus du début du Ve siècle, propriété du Patriarche d'Alexandrie depuis 1098, donné à Charles Ier d'Angleterre, en 1628, par Cyrille Lucar, patriarche de Constantinople et actuellement conservé à la British Library de Londres. Le texte se trouve aussi dans le Codex Hierosolymitanus écrit vers l'an 1056. Une version latine remontant au IIe ou IIIe siècle, soit presque contemporaine de l'écriture du texte original en grec, se trouve dans un manuscrit du XIe siècle dans la bibliothèque du Grand Séminaire de Namur[50], où l'a identifié en 1894, un moine bénédictin de Maredsous, Germain Morin. Ont été publiées aussi des versions antiques syriaque et copte[51],[52]

La communauté chrétienne de Corinthe était en proie à des troubles internes graves, alors que s'est vérifiée une tentative de déposition des presbytres de leurs charges[53]. Clément de Rome demande alors le rétablissement dans leurs fonctions des pasteurs légitimes, et appelle les révoltés à l’obéissance envers ces derniers.

La lettre « témoigne que l'organisation en une hiérarchie tripartite, avec un évêque, des presbytres et des diacres n'est pas encore définitivement en place dans la capitale impériale à la fin du Ier siècle [...] C'est l'organisation en une hiérarchie bipartite, attestée sans doute dix ou vingt ans plus tôt en 1 P 5, 1–5, avec des presbytres-évêques et des diacres, qui y est encore de règle. L'équivalence globale entre presbyteroi (presbytres/anciens) et episkopoi (évêques/surveillants) peut se déduire de lˊÉpître aux Corinthiens, 42, 4 ; 44, 4–5 ; 54, 2 »[54] Néanmoins, la Lettre rappelle que le Maître « nous a préscrit de nous acquitter des offrandes et du service divin non pas au hasard et sans ordre, mais en des temps et à des heures fixés [...] Au "grand prêtre" (l'évêque) des fonctions particulières ont été fixées ; aux prêtres, on a marqué des places spéciales ; aux lévites (les prêtres) incombent des services propres ; et les laïcs sont liés par des préceptes particuliers aux laïcs »[55], ce que plus tard les chrétiens appliqueraient non plus à la seule distinction entre le clergé et les laïcs mais aussi en assimilant "grand prêtre" à "évêque", "presbytres", "lévites" à "prêtres", et enfin les diacres[56].

Cette lettre est l'un des plus anciens textes théologiques et disciplinaires du christianisme, si l'on excepte les Évangiles et les textes apostoliques. On y relève des citations ou des emprunts libres à Euripide et à Sophocle[57], mais l'auteur cite beaucoup plus abondamment l'Ancien Testament, dont les citations constituent plus d'un quart du texte de la lettre (environ 2750 des environ 9820 mots)[58],[59]. Les citations correspondent généralement au texte aujourd'hui connu de la version des Septante mais souvent diffèrent et quelquefois sont plus fidèles au Texte massorétique[60].

On y trouve aussi certains hébraïsmes, et le nom de Dieu y est remplacé par le pronom personnel « IL ». Les expressions « notre père Abraham », « notre père Jacob », et l'emploi de livres apocryphes juifs, comme l'Assomption de Moïse, révèlent une formation « familièrement judéo-chrétienne ». Le passage déjà cité du chapitre 40, sur les places respectives du "grand prêtre", des prêtres et des laïcs, offre une curieuse parenté avec la Règle de la communauté, un des Manuscrits de la mer Morte[61] (appelé aussi Règle de la commune ou Manuel de discipline).

Clément emploie aussi des lieux communs de la littérature grecque comme l'application au combat pour la vertu de métaphores tirées du stade. En effet, « il est délicat de départager les influences grecques des influences judéennes, tellement les unes et les autres sont mêlées. On sait que les procédés littéraires de la culture grecque sont fort bien connus des Judéens de la Diaspora romaine : Paul de Tarse en est un des exemples les plus connus, il n'est nullement le seul. [...] la culture judéenne et la culture grecque s'entrelacent chez Clément »[62]

Paul Mattei dit : « Clément est juif et grec. L'idée de l'ordre du monde, modèle de la discipline à garder dans l'Église, vient du stoïcisme, celle de l'Église comme armée paraît se référer à un idéal romain, le recours aux exempla (vétéro-testamentaires) dans le début de l'écrit relève d'un procédé de la diatribe stoïco-cynique. Mais les thèmes stoïciens étaient déjà acclimatés dans le judaïsme, c'est l'image d'Israël en armes et non de la légion impériale qui sert de paradigme, la méditation sur les hautes figures du passé est d'allure sapientiale. En fait, si Clément est le témoin de l'assimilation d'un vocabulaire, de techniques d'exposition, de schémas conceptuels grecs, le fond reste juif »[63].

Bien que l'Église de Rome relève alors d'une direction quelque peu collégiale, cette épître, adressée au nom de « L'Église de Dieu qui séjourne à Rome, à l'Église de Dieu qui séjourne à Corinthe » est perçue dans la tradition catholique comme un premier document post-apostolique affirmant la préséance, dans le christianisme, de l'Église de Rome sur toutes les autres Églises, et ainsi celle de son évêque et de son rôle d'arbitrage déjà reconnu par tous les chrétiens.

Autres écrits attribués au pape Clément[modifier | modifier le code]

Vision de la Trinité du pape Clément, toile de Giovanni Battista Tiepolo, v. 1730

La renommée de Clément a conduit à lui attribuer la paternité d'autres textes.

Une « Seconde épître de Clément aux Corinthiens » date d'environ 150 et s'apparente davantage à une homélie qu'à une épître. Le Codex Alexandrinus et le Codex Hierosolymitanus (importants manuscrits datant respectivement du Ve siècle et du XIe siècle) le contiennent, ensemble avec la « Première épître de Clément aux Corinthiens ». Adolph von Harnack a cru pouvoir l'identifier non pas comme une homélie mais comme une lettre de l'évêque Soter, adressée vers 170 à l'église de Corinthe[64].

Deux Epîtres aux Vierges ont été conservées dans un manuscrit syriaque écrit aux alentours de 1470 et ont été publiées avec une version latine en 1752. En 1884, on a trouvé dans un œuvre d'un moine palestinien du VIIe siècle des extraits en grec de ce qui probablement était le texte original de ces deux documents[65]

Le Roman pseudo-clémentin se présente comme ouvrage autobiographique de Clément.

Les Constitutions apostoliques, un recueil de doctrine chrétienne, de liturgie et de discipline ecclésiastique, écrit vers la fin du IVe siècle, destiné à servir de guide pour les œuvres du clergé ainsi que pour une partie du laïcat, prétendent être l'œuvre des douze apôtres, dont les instructions sont censées avoir été transmises par le pape Clément.

On a attribué aussi à Clément cinq lettres qui font partie des Fausses décrétales, un ensemble de textes datant en réalité du IXe siècle.

Interprétation[modifier | modifier le code]

Résurrection du Christ, vers 1665/1670, Samuel van Hoogstraten (artiste), Art Institute of Chicago.

Nous sommes à la fin du premier siècle. L’évêque Clément, qui préside l’Église de Rome, envoie une lettre à la communauté de Corinthe afin de la soutenir, de l'admonester dans l chemin de l'obéissance, et de l’exhorter sur les chemins de l’Évangile[66].

  • Avoir part au monde à venir

« Remarquons, bien-aimés, comme le Maître nous manifeste sans cesse la résurrection à venir, dont il a donné les prémices dans le Seigneur Jésus Christ en le ressuscitant d'entre les morts (cf. Lc 20, 27-40).
Considérons, bien-aimés, la résurrection qui s'opère au temps fixé. Le jour et la nuit nous font voir une résurrection. La nuit se couche, le jour se lève : le jour s'en va, la nuit revient.
Prenons les fruits. Comment se font les semailles et de quelle manière ? Le semeur sort ; il jette en terre chacune des semences. Celles-ci, tombant en terre, sèches et nues, se désagrègent ; puis, à partir de cette désagrégation même, la magnifique providence du Maître les fait ressusciter, et d'une seule semence sortent de multiples graines qui croissent et portent du fruit.
Il est dit quelque part : Tu me ressusciteras et je chanterai tes louanges (cf. Ps 27, 7 ; 87, 11), et : Je me suis couché et endormi ; je me suis réveillé, car tu es avec moi (Ps 3, 6 ; 22, 4). Et Job dit à son tour : Tu ressusciteras ma chair, cette chair qui a enduré ces souffrances ! (Jb 19, 26). Dans cette espérance, que nos âmes s'attachent donc à celui qui est fidèle dans ses promesses. »

— St Clément de Rome, Épître aux Corinthiens, 24.26-27, trad. A. Jaubert, Paris, Cerf, coll. « Sources Chrétiennes » 167, 2000, p. 143-145.

Roman pseudo-clémentin[modifier | modifier le code]

Clément, après avoir retrouvé sa mère et ses deux frères, reconnaît son père dans le vieillard fataliste (de gauche à droite : Faustus, Pierre, Clément, Nicétas et Aquila, Mattidia). Tableau de Bernardino Fungai (1460-1516). Strasbourg, Musée des Beaux-Arts.

Le Roman pseudo-clémentin est un ample récit conservé en deux recensions : un texte grec d'avant 381 appelé Homélies parce que contenant des sermons attribués à saint Pierre, et une version latine faite par Rufin d'Aquilée au début du Ve siècle et appelée Recognitions (ou Reconnaissances). Clément, le personnage central rencontre l’apôtre Pierre, qui s’emploie alors à poursuivre partout, pour le réfuter, l’hérétique Simon le Magicien. Clément se joint aux disciples de Pierre, entre lesquels se trouvent les deux frères Aquila et Nicétas. Un jour il raconte son passé à l'apôtre. Il appartenait à une très noble famille romaine, apparentée à l’empereur. Son père a atteint le rang sénatorial à l'époque de l'empereur Tibère (mort en mars 37). Alors que Clément avait cinq ans, sa mère Mattidia fut avertie en songe de quitter l’Italie avec ses deux autres fils, des jumeaux dont l'un s'appelle Faustinus et l'autre soit Faustinianus (selon les Homélies) ou Faustus (selon les Reconnaissances) ; quant à Clément, il demeura à Rome avec son père Faustus (selon les Homélies) ou Faustinianus (selon les Reconnaissances). Comme le temps passait et qu’il restait sans nouvelles des trois émigrés, le père confia Clément, alors âgé de douze ans, à des tuteurs, et partit à leur recherche ; dès lors, à son tour, il cessa de donner signe de vie. Plus tard, Pierre rencontre une mendiante aux mains paralysées, qui lui raconte ses tribulations : poursuivie par les assiduités de son beau-frère, elle décida de s’éloigner avec ses deux fils jumeaux, en prétendant obéir à un avertissement divin : au terme de ce récit, l’apôtre reconnaît Mattidia et Clément retrouve ainsi sa mère disparue. Encore plus tard, Aquila et Nicétas se révèlent être les frères plus anciens de Clément. Le matin suivant, un vieil ouvrier leur affirme ne croire qu’au destin, déterminé par les astres : il a été trahi par sa femme, laquelle, née sous l’étoile produisant des épouses adultères périssant dans un naufrage, n’a pourtant pas réussi à séduire son beau-frère, comme celui-ci le lui révéla plus tard, et préféra fuir avec ses fils jumeaux, en prétextant un rêve inquiétant ; elle lui laissa leur plus jeune fils. Pierre lui demande le nom de son benjamin : « Clément ». Le vieillard est Faustus/Faustinianus, le père des trois frères ! Mattidia arrive, reconnaît à son tour son mari et tombe dans ses bras[67],[68]. Pour un résumé plus détaillé de l'intrigue du roman, voir Anagnorisis.

Bernard Pouderon a cru distinguer derrière la figure du Clément du Roman pseudo-clémentin un Clément juif, héros d'un roman judéo-hellénistique inspiré de la légende juive du consul Titus Flavius Clemens exécuté sous Domitien pour le crime du judaïsme. Pour mettre le Clément du Roman pseudo-clémentin en relation avec saint Pierre, le redacteur, un judéo-chrétien proche, comme le montre l'enseignement qu'il attribue à Pierre, de ceux que l'hérésiologie appelle les ébionites[69],[70] change le nom de Domitien (empereur de 81 à 96) en celui di Tibère (empereur de 14 à 37), en établissant ainsi une chronologie qui rend impossible l'identification du Clément du Roman, qui est présenté comme un jeune garçon doué de raison à l'époque de l'empereur Tibère (mort en mars 37), avec le consul, qui ne naît pas avant 55-60[71].

Pouderon affirme aussi que derrière ce roman judéo-hellénistique, qu'il assigne au commencement du IIe siècle, il y a eu un autre roman de la période julio-claudienne. À l'égard de ces diverses théories de Pouderon Jan N. Bremmer dit : « ce n'est pas très sérieux !»[72] Pouderon discerne en outre des points de contact entre la présentation de Simon le Magicien dans le Roman pseudo-clémentin et la légende de Faust[73].

Les études de Frédéric Manns[74], Donald H. Carlson[75] et F. Stanley Jones[76] montrent la diversité des vues existant sur le supposé texte base des versions grecque et latine (l'écrit de base ou Grundschrift) et sur les écrits perdus qui pourraient être liés avec l'origine des existants : le Kerygmata Petrou (identique au Grundschrift ou différent) et le Periodoi Petrou (Itinéraire de Pierre).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Œuvres[modifier | modifier le code]

Œuvres attribuées[modifier | modifier le code]

  • Seconde épître aux Corinthiens (vers 150), éd. Hemmer, Les Pères apostoliques, t. X, Paris, Picard, 1909. Trad. Matthieu Cassin : Premiers écrits chrétiens, Gallimard, coll. "La Pléiade", 2016, p. 73-84.
  • Lettres aux vierges (III° s.), trad. V. Desprez, Lettres de Ligugé, no 242 (1987), p. 6-31.

Roman pseudo-clémentin[modifier | modifier le code]

  • Pseudo-clémentines, sous deux formes (Homélies pseudo-clémentines, Reconnaissances pseudo-clémentines)
    • Homélies, dites Homélies clémentines (IV° s., en syriaque), trad. A. Siouville, Verdier, 1991, 418 p.
    • Roman des reconnaissances (Syrie, IIIe siècle, en latin) : Les Reconnaissances du Pseudo-Clément. Roman chrétien des premiers siècles, Brepols, 1999, 649 p.
    • Le Roman pseudo-clémentin, apocryphe judéo-chrétien du IIIe siècle, met en scène Clément de Rome et saint Pierre : trad. Alain Le Boulluec, in Écrits apocryphes chrétiens, Gallimard, coll. "La Pléiade", t. II.

Études[modifier | modifier le code]

  • Alexandre Faivre, Chrétiens et Églises : des identités en construction. Acteurs, structures, frontières du champ religieux chrétien, Paris, Cerf-Histoire, 2011, 608 p. la troisième partie de cet ouvrage (p. 383-442) regroupes les recherches les plus récentes sur la lettre de Clément de Rome : chapitre VIII :"Préceptes laïcs et commandements humains. Les fondements scripturaires de 1 Clément 40, 4 ; L'Église en question dans la Lettre de Clément de Rome : une ecclésiologie de conflit et d'intégration ; Des adversaires vus de Rome. l'art de gérer un conflit en proposant de nouvelles frontières pour l'ekklèsia
  • Léonard Boyle, Petit guide de Saint-Clément, Rome, Collegio San Clemente, 1989 (janvier), (édition revue et augmentée) (1re éd. 1963) (ASIN B003X0YRIU) Document utilisé pour la rédaction de l’article

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Références[modifier | modifier le code]

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  2. Le titre de pape, au sens de "Père", était l'époque donné à tous les évêques, et systématiquement à partir du IIIe siècle, et ne fut exclusivement réservé à l'évêque de Rome que vers le milieu du IVe siècle. Philippe Levillain, Dictionnaire historique de la papauté, Fayard, 2003, s. v. « Pape ».
  3. http://w2.vatican.va/content/vatican/fr/holy-father/clemente.html
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  5. Synaxarion
  6. Coptic Synaxarium
  7. The Calendar
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  9. Romanae Ecclesiae episcopus III praefuit, CLEMENS, annis IX (Chronique d'Eusèbe dans la version de Jérôme, Romanorum IX, 12).
  10. Histoire ecclésiastique, III, 15, 1
  11. Histoire ecclésiastique, III, 21, 1
  12. a et b Romanae Ecclesiae episcopatum IV suscepit, EVARISTUS, annis IX (Chronique d'Eusèbe dans la version de Jérôme, Romanorum XI, 2).
  13. Jérôme, De viris illustribus, XV
  14. a b et c Gabriel Peters, Lire les Pères apostoliques (I) : Clément de Rome
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  17. Jean Colson, Clément de Rome, (Éditions de l'Atelier, 1994), p. 16–17
  18. Jean-Claude Pompanon, Le sacrement de l'ordre, Francois-Xavier de Guibert, 2015
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  20. Clément d'Alexandrie, Stromates, IV, 16
  21. Colson, Clément de Rome 1994, p. 17–18
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  23. Colson, Clément de Rome 1994, p. 18
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  52. Clement of Rome: the Manuscripts of "1 Clement"
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  54. Simon Claude Mimouni, Pierre Maraval, Le christianisme des origines à Constantin, Paris,  éd. P.U.F./Nouvelle Clio, pp. 235–236.
  55. Épître aux Corinthiens, 40
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  57. Note du chapitre XXXVII, 4
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  63. Paul Mattéi, Le christianisme antique : De Jésus à Constantin (Armand Colin 2011)
  64. Karl P. Donfried, The Setting of Second Clement in Early Christianity (BRILL 1974), p. 17–18
  65. L'Église s'appelle « Fraternité » (Ier-IIIe siècle).
  66. Les Pères de l’Église-Tome 1-Épître aux Corinthiens (saint Clément). Wikisource.
  67. Résumé de l'intrigue du Romasn pseudo-clémentin
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  70. Simon Claude Mimouni, Le judaïsme ancien du VIe siècle avant notre ère au IIIe siècle de notre ère, Paris, 2012, éd. PUF, p. 706.
  71. Bernard Pouderon, Aux origines du roman pseudo-clémentin, in Le judéo-christianisme dans tous ses états - Actes du colloque de Jérusalem - 6-10 juillet 1998, Dir. Simon Claude Mimouni, Paris, éd. Cerf, 2001, p. 238-239.
  72. Jan N. Bremmer, Maidens, Magic and Martyrs in Early Christianity: Collected Essays I (Mohr Siebeck 2017), p. 237
  73. Pouderon Bernard. Faust, le Faustbuch et le Faustus Pseudo-Clémentin, ou la genèse d'un mythe. In: Revue des Études Grecques, tome 121, fascicule 1, janvier-juin 2008. p. 127-148
  74. Frédéric Manns, Les pseudo-clémentines (Homélies et Reconnaissances). État de la question, 2003, Liber Annuus, vol. 53, p. 171.
  75. Donal H. Carlson, Jewish-Christian Interpretation of the Pentateuch in the Pseudo-Clementine Homilies, Overview of Previous Scholarship (Augsburg Fortress 2013)
  76. F. Stanley Jones, “The Pseudo-Clementines: A History of Research,” Second Century 2 (1982): 1–33, 63–96

Liens externes[modifier | modifier le code]