Civelle

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Civelles d'anguille américaine (Anguilla rostrata)
Lorsqu'elle passe de l'océan à l'eau saumâtre et douce, la peau de la civelle est encore transparente. Les branchies, très oxygénées sont rouges et le cœur est visible.

Civelle ou pibale sont des noms régionaux désignant l'alevin de l'anguille européenne lorsqu'il pénètre dans les rivières.

Avec un maximum de 2 900 alevins par kilogramme, la larve de l'anguille mesure 7 mm lorsqu'elle quitte la mer des Sargasses pour rejoindre les eaux continentales où elle devient adulte en douze mois.

Migration[modifier | modifier le code]

L'anguille européenne effectue dans sa vie deux très longues migrations (plus longues que celles de ses cousines américaines et japonaises) ;

Cartographie de la répartition des larves de l'anguille américaine (Anguilla rostrata)(par taille) lors de leur migration vers l'Amérique
Les différents stades du développement du léptocéphale à la civelle.

La migration « aller » durant laquelle la toute jeune larve planctonique (leptocephale) subira ses premières métamorphoses et deviendra peu à peu civelle. La larve se laisse d'abord porter par les courants du Gulf Stream. Durant ce long voyage, la larve ne semble pas ou très peu s'alimenter. Après 6000 kilomètres et près d'un an passé en mer, le courant l'a conduite devant les côtes du vieux continent (France et Espagne pour la plupart des civelles).
Désormais, son but est de s'engager dans un estuaire et de remonter une rivière afin de rejoindre l’eau douce et remonter les cours d'eau pour y vivre, ou rejoindre les mares, étangs et fossés où elle grandira... Poussées par leur instinct, les civelles sont capables d'escalader des parois verticales (murs, barrages..) sur quelques mètres. Les anguilles adultes pourront quant à elles serpenter sur plusieurs kilomètres sur le sol humide, en respirant par la peau, les branchies et une ébauche de poumons, pour gagner des mares et étangs isolés. Elle y grandit pour atteindre le stade adulte (anguille jaune) et achever sa quatrième et dernière métamorphose qui l’amène à se transformer en anguille argentée. Elle a alors une dizaine d’années et elle est presque prête à se reproduire.

La seconde migration se fait en sens inverse, au stade adulte, quand la maturité sexuelle approche (elle nécessite le passage en mer et à grande profondeur). L'anguille descend le cours d’eau qu’elle avait si laborieusement remonté : c'est la dévalaison. Elle effectue ensuite son long retour à la mer des Sargasses, en profondeur, vers les lieux de fraie, dans les profondeurs de la zone des Caraïbes, là où cette espèce se reproduit depuis 140 millions d'années. Elle meurt après s'être reproduite. Le cycle est alors achevé et peut recommencer.

Une grande partie des civelles franchissaient autrefois les milliers de vannages et petits barrages des moulins à eau, dont certains existent depuis le Moyen Âge, mais la construction des grands barrages modernes a bloqué certains axes de migration, et a aussi localement transformé les méthodes de pêche. Les civelles bloquées devant l’ouvrage sont plus accessibles aux pêcheurs ou braconniers qui viennent les traquer.

Éthologie[modifier | modifier le code]

La civelle a un comportement nettement lucifuge (elle fuit la lumière)[1] sauf quand elle n'a pas d'autres choix que de s'exposer, comme lors du franchissement d'obstacles naturels ou artificiels.
La densité et la disponibilité en abris influe donc sur son comportement migratoire et de repos[2]. La nuit elle tend à remonter vers la surface (et également dans une eau très turbide comme on en trouve en période de crue, dans certains cours d'eau ou dans le bouchon vaseux des estuaires[3]).

Son comportement varie aussi selon la densité de civelle[4].

Détermination du sexe[modifier | modifier le code]

Dans les premières étapes, on ne connait pas le sexe des anguilles. C'est au cours de leur croissance, au stade « anguille jaune » que des changements hormonaux induisent la différenciation sexuelle. Elles sont incolores (transparentes) et possèdent une taille de 5 à 6 cm. Les civelles qui survivent dans les rivières deviennent des anguilles qui changeront de couleur : l'anguille jaune a le dos couleur café, passe au vert puis devient finalement argentée.

Une civelle
Natation de la civelle, filmée in situ

La civelle de l'anguille d'Europe[modifier | modifier le code]

Lors de son périlleux voyage, la civelle de l'anguille d'Europe rencontre de nombreux obstacles avant de devenir une anguille argentée, contributrice au stock de géniteurs pour accomplir un nouveau cycle biologique. Différents facteurs de mortalité d'origine marine ou continentale sont à l'origine du déclin de l'espèce.

Jusque dans les années 1970, la pêche des civelles était surtout une activité secondaire destinée à compléter l’alimentation des habitants, agriculteurs ou riverains des cours d'eau pour la plupart. Le « plat du pauvre » était fréquemment au menu, jusque dans les cantines scolaires où les civelles étaient servies froides, sous forme de pain. Lorsqu’elles étaient trop abondantes, les poules s’en régalaient volontiers… À cette époque, l’anguille étant considérée comme un nuisible, la pêche de ces alevins n’avaient guère de limites. Peu à peu, un marché s'est organisé et l’activité s’est professionnalisée, augmentant ainsi fortement les quantités pêchées. La demande étant croissante, les quantités pêchées l'ont aussi été, atteignant 4 000 t/an dans les années 1978-1979, contre 110 tonnes seulement en 2010.

Les acheteurs de cette denrée, autrefois locale, sont désormais des pays étrangers tels que l’Espagne, le Mexique, la Russie.

Récemment, un nouveau marché s’est ouvert avec les pays asiatiques qui demandent des civelles vivantes pour l’élevage. En effet, il a jusqu’alors été impossible de faire se reproduire des anguilles en captivité et la seule solution connue est de prélever des alevins. Les civelles sont élevées en Chine et revendues adultes au Japon, en Corée du Sud et à Taïwan où leur chair est très appréciée.

Les prix de vente oscillent entre 150 et 200 euros le kilogramme ; on relève même le prix record de 1 000 euros.

Sachant qu’il faut environ 2 900 alevins pour obtenir un kilogramme, les pêcheurs prélèvent un nombre important de civelles qui n’atteindront jamais l’âge adulte et n’iront donc pas se reproduire dans la mer des Sargasses. De ce fait s’est rapidement posée la question du braconnage[5] provoquant la diminution de la ressource voire la disparition de l’anguille. Plusieurs solutions ont été mises en place pour tenter d’y remédier.

Règlementations[modifier | modifier le code]

Aujourd’hui, la pêche à la civelle est sévèrement réglementée en France.
Seuls les pêcheurs munis d’une licence sont autorisés à pratiquer cette activité, limitée dans le temps sur cinq mois, généralement de novembre à mars.
Les bateaux ne doivent pas dépasser une longueur de 10 mètres, une puissance de 150 chevaux et une vitesse de 3 nœuds. Leurs tamis à mailles très fines (diamètre de 1,20 mètre maximum) sont munis d’un long manche quand les civelles nagent en profondeur ou d’un manche plus court lorsqu’elles se trouvent à la surface. Les heures de pêche sont elles-mêmes réglementées.(Exception en Charente Maritime 2 fois 7m2 d'ouverture et 550 chevaux. Pourquoi?)

On estime aujourd'hui à moins de 20% la pression exercée par la pêche sur l'espèce. Les seules données disponibles en France sont fournies aujourd'hui par pêcheurs professionnels, mobilisés sur le PGA (Plan de Gestion de l'Anguille, de 2010) qui est une déclinaison du règlement européen de CE 1100/2007 qui institue des mesures de reconstitution du stock d'anguilles européennes.Le PGA français approuvé par l'Europe en 2010 vise à agir sur 5 axes : lutter contre le braconnage, améliorer la continuité écologique, réduire la pression par pêche, diminuer les pollutions, et mettre en place le repeuplement. Rien est repris en revanche dans ce plan national concernant les prédateurs de l'espèce, notamment le silure (super-prédateur des milieux aquatiques français, et considéré par le MNHN comme espèce introduite envahissante).

La France au sein de l'Europe a une responsabilité particulière, pour cette espèce, dans la mesure ou l'on considère que 80% des recrutements de civelles pour l'anguille européenne se font sur la façade maritime française.

Pour que les civelles et autres migrateurs (saumon, alose, lamproie marine, truite de mer, épinoche..) puissent mieux effectuer leurs migrations vers l'amont et leur dévalaison, les barrages doivent s'équiper en passes à poissons. Il existe des dispositifs spécifiquement dévolus aux civelles.

État des populations, pressions, menaces[modifier | modifier le code]

Malgré le classement récent de l'anguille en liste rouge, et de nombreux aménagements destinés à faciliter ses migrations, l'espèce est en forte régression : Les populations anguille d'Europe se sont effondrées en une trentaine d'années, au point que l'anguille, qui était l'un des poissons les plus communs jusque dans les années 1970 (alors que la plupart des barrages étaient déjà construits) est devenue une espèce en voie d'extinction et classée vulnérable par l'UICN et l'union européenne.

Plusieurs causes sont pointées, qui sans doute cumulent leurs effets (avec même de possibles effets synergiques)  :

  • la pêche trop intensive qui dans la seconde moitié du XXe siècle a atteint le stade de la « surpêche » ; Aujourd'hui, la mise en œuvre du PGA français, a conduit à réduire la pression exercée par la pêche professionnelle (division par 2 des effectifs en 10 ans), mais pas celle exercée par la pêche amateur de loisir (aucune données sur les stades adultes pêchés n'est fournie par ces acteurs pourtant gestionnaires des milieux aquatiques).
  • le braconnage (une civelle sur dix serait pêchée illégalement) ;
  • les importants lâchers d'eau douce suscités par les grands barrages hydroélectriques ;
  • la pollution chimique (l'anguille est un poisson gras qui accumule de nombreux polluants solubles dans les graisses (pesticides, dioxines, furanes et PCB en particulier...). Elle se nourrit volontiers dans les sédiments qui au fil des années ont accumulé des métaux lourds, des pesticides et de nombreux autres polluants. Il est possible que femelles et mâles soient au moment de la reproduction (en mer des Sargasses) victimes des effets de perturbateurs endocriniens qu'ils ont accumulés dans leur organisme quand ils ont grandi dans les eaux douces ;
  • la pollution lumineuse (la civelle est sensible à l'éclairage artificiel) ;
  • la pollution thermiques de l'eau (certaines usines, les centrales nucléaires et d'autres centrales thermiques) rejettent des eaux de refroidissement qui sont jusqu'à plus de 10 °C plus chaudes que le milieu naturel où ces eaux sont rejetées. Ces chocs thermiques peuvent affecter la santé des civelles, d'autant que les eaux de centrales thermiques sont en outre chlorées pour tuer les animalcules qui cherchent à s'accrocher aux parois de tuyauteries[6] ;
  • l’introduction d’espèces invasives comme le silure en France et dans d'autres pays d'Europe et de parasites (Angullicola crassus);
  • la diminution des zones humides (en taille, nombre et qualité).

Ce sont autant de facteurs qui concourent à l’extinction de la civelle dans de nombreuses régions d'Europe et d'Amérique.

Civelle invasive[modifier | modifier le code]

Paradoxalement, alors que les civelles disparaissaient en Atlantique, en 2005, une espèce asiatique de civelle s'est mise à proliférer en mer de Chine[Laquelle ?]. On dénombre jusqu'à 6 000 par kilogramme d' Anguilla japonica et huit mois suffisent pour qu'elle atteigne le poids requis pour la vente.
On a cependant découvert que du Vert de malachite a été largement utilisé par de nombreux pisciculteurs chinois comme désinfectant pour réduire les risques sanitaires dans leurs viviers. Or, ce produit est un cancérigène avéré. Ceci a stoppé provisoirement l'exportation vers l'Europe de cette espèce.

Usages culinaires[modifier | modifier le code]

Civelles crues, prêtes pour leur préparation.

Au Pays basque , il était traditionnel dans la gastronomie de Biscaye et du Guipuscoa, mais sa popularité a été étendue à d'autres parties du territoire en Espagne. Dans une grande partie de l'Espagne et du sud-ouest de la France, la civelle est considérée comme un mets très fin lorsque légèrement frite et servie en caquelon. Avec un prix de 1 000 euros le kilogramme payé au pêcheur en 2004, la pression halieutique, est très forte sur cette espèce que l'on ne sait toujours pas faire se reproduire en captivité.

Le plat le plus connu sont les civelles à la Bilbaïna (Angulas a la bilbaína) servie dans une cazuela en terre cuite avec de l'ail et une variété de piment local fumée. Elle est aussi connue dans la cuisine française dans les secteurs de Nantes, de La Rochelle et Bordeaux.

Les civelles (angulas en espagnol) sont généralement commercialisées cuites. Vivantes elles sont transparentes. On les trouve d'habitude conditionnées sous vide.

Les civelles s'achètent généralement précuites et conditionnées sous vide. Dans ce cas, elles ont une couleur blanche ou légèrement noire. Le temps passé dans les rivières est fondamental ; les noires ont passé davantage de temps et sont généralement moins valorisées. Dans le cas des vivantes, on les tue généralement avec une décoction froide de feuilles de tabac, puis elles sont lavées (surtout pour ôter la bave) et sont cuites dans une saumure où elles acquièrent la couleur blanche habituelle.

Elles peuvent aussi être ajoutées dans des salades ou bien comme accompagnement de plats de poisson, de mollusques ou de crustacés.

En région nantaise dans les années 1950, une fois blanchie, la civelle accompagnée d'une vinaigrette légèrement huilée à base de vinaigre de vin servait d'entrée lors des repas en famille.

Succédané de la civelle[modifier | modifier le code]

Gulas, un succédané de civelles

Les prix très élevés de la civelle sur les marchés de poisson, et sa pénurie ont rendu très populaire un succédané de civelles, populairement dénommé gula, nom qui correspond à une marque commerciale de ce produit. Il est élaboré en surimi à base de morue d'Alaska.

L'industrie alimentaire a amélioré peu à peu les qualités et la ressemblance, et depuis longtemps les succédanés qui imitent les couleurs grisâtres et les yeux de la civelle originale sont majoritaires.

Festivités[modifier | modifier le code]

Il existe une fête des civelles qui a lieu fin mars à Indre devenue depuis 2 ans la Fête de la Loire, en raison de la rareté de la civelle.

Galerie[modifier | modifier le code]

Bateaux de pêche à la civelle

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Bardonnet, A., Dasse, S., Parade, M., & Heland, M. (2003). Influence de l’alternance jour/nuit sur les déplacements de civelles en fluvarium. Bulletin Français de la Pêche et de la Pisciculture, (368), 9-20
  2. Bardonnet, A., Rigaud, C., & Labonne, J. (2005). Etude expérimentale des comportements de civelles d’Anguilla anguilla L. influence de la densité et de la disponibilité en abris. Bulletin Français de la Pêche et de la Pisciculture, (378-379), 47-65.
  3. De Casamajor, M. N., Bru, N., & Prouzet, P. (1999). Influence de la luminosité nocturne et de la turbidité sur le comportement vertical de migration de la civelle d'anguille (Anguilla anguilla L.) dans l'estuaire de l'Adour. Bulletin Français de la Pêche et de la Pisciculture, (355), 327-347 (résumé).
  4. Rigaud, C., & Bardonnet, A. (2003). Dynamique de colonisation des hydrosystèmes continentaux par l'anguille européenne (Anguilla anguilla): Approches expérimentales de l'influence de la densité d'individus sur le comportemnt des civelles (résumé).
  5. « Le trafic d’espèces menacées en 10 chiffres (effrayants) », sur www.lemonde.fr,
  6. Le Baut Claire, Lassus Patrick, Maggi Pierre (1980). Influence de chocs thermiques sur la civelle. présentation et téléchargement (PDF, 16 pp)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Patrick Prouzet, L’anguille européenne dans Les nouvelles de l’IFREMER, n°48, Juin 2003.

Liens externes[modifier | modifier le code]