Chevalier au cygne

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Le chevalier au cygne dans sa nef remorquée par un cygne, enluminure réalisée par le Maître de Talbot, Talbot Shrewsbury Book, vers 1444-1445.

Le chevalier au cygne est un personnage légendaire médiéval de l'Europe occidentale, attesté dès le XIIe siècle. Dans la version la plus condensée de l’histoire, un inconnu en armes aborde sur un rivage dans une barque remorquée par un cygne. L'inconnu fait preuve de vaillance et obtient en récompense un fief et une épouse, avec qui il a des enfants. Un jour, le cygne réapparaît : l’inconnu saute dans la barque qui est aussitôt entraînée au large par l’oiseau et disparaît comme il était venu.

Cette légende a connu de nombreux développements en Europe entre le XIIe et le XVIe siècle. Les chansons de geste du cycle de la croisade, en particulier la chanson d’Antioche et la chanson de Jérusalem, font du chevalier au cygne l’ancêtre de Godefroy de Bouillon, un thème qui sera développé dans les œuvres plus tardives du cycle, la Naissance du Chevalier au Cygne, le Chevalier au Cygne et la Fin d'Elias.

Dans Parzival, Wolfram von Eschenbach fait pour sa part du chevalier au cygne le fils de son héros éponyme, Lohengrin et le rattache à la tradition du Graal. Cette version inspirera au XIXe siècle à Richard Wagner son célèbre opéra Lohengrin.

Histoire[modifier | modifier le code]

Premières attestations[modifier | modifier le code]

La légende du chevalier au cygne est attestée en Europe occidentale dès le dernier tiers du XIIe siècle.

Le plus ancien témoignage connu se trouve dans une lettre du clerc Gui de Bazoches, écrite entre 1175 et 1180[1].

Parmi les premières attestations, le récit le plus détaillé se trouve chez le cistercien Geoffroy d'Auxerre, dans un passage du quinzième sermon de son Commentaire sur l’Apocalypse, écrit entre 1187 et 1188 et révisé entre 1189 et 1194[2] :

«  Dans le diocèse de Cologne, se dresse au-dessus du Rhin un palais immense et fameux que l’on nomme Nimègue. C'est là que jadis, à ce que l'on dit, en présence de nombreux princes et de l'empereur, on vit aborder sur la rive une petite barque qu’un cygne tirait par une chaîne d’argent passée à son cou : tous les spectateurs se dressèrent, stupéfaits devant ce prodige. Alors un tout jeune chevalier, inconnu de tous, sauta de la barque ; et le cygne, comme il était venu, repartit en tirant la barque par sa chaîne. Le chevalier se révéla preux au combat, de bon conseil, heureux en affaires, fidèle à ses maîtres, redoutable pour ses ennemis, plein d’amabilité pour ses compagnons et de charme pour ses amis ; il épousa une femme de noble naissance, dont la dot lui apporta la richesse et la parenté, la puissance. Enfin, après la naissance d’enfants, bien plus tard, alors qu’il se trouvait dans le même palais, il vit de loin son cygne qui revenait de la même manière, avec la barque et la chaîne. Sans attendre, il se leva précipitamment, monta dans le navire et ne reparut plus jamais. Mais de ses enfants sont nés bien des nobles et son lignage a survécu et s’est développé jusqu’à nos jours.  »

— Geoffroi d'Auxerre, Commentaire sur l’Apocalypse[3]

La version de Geoffroy d'Auxerre sera plus tard reprise par Hélinand de Froidmont (vers 1200), puis par Vincent de Beauvais (vers 1250)[4],[5].

Un passage de Guillaume de Tyr, dans sa chronique consacrée aux croisades et à l'histoire du royaume latin de Jérusalem écrite entre 1170 et 1184[6], prouve que la légende du chevalier au cygne était associée dès cette époque à la figure de Godefroy de Bouillon et de ses frères :

« J'omets avec intention la fable du cygne, rapportée cependant dans un grand nombre de récits et qui a fait dire vulgairement que les fils du comte Eustache avaient eu une naissance merveilleuse ; mais une telle assertion paraît trop contraire à toute vérité[7]. »

Un thème décoratif et chevaleresque[modifier | modifier le code]

La représentation typique du chevalier au cygne : un guerrier dans un bateau tiré par un cygne (enluminure d'un livre d'heures, vers 1481)

Le chevalier au cygne est habituellement représenté dans l'iconographie comme un homme en armure, dans une embarcation remorquée par un cygne.

La popularité de la légende du chevalier au cygne au Moyen Âge s'est traduite dans les arts décoratifs, comme en témoignent les mentions dans les inventaires et les testaments, ainsi que les très rares objets conservés. On retrouve par exemple ce thème sur l'une des cinquante miséricordes de la cathédrale d'Exeter sculptées au XIIIe siècle[8], sur une coupe avec sa soucoupe que possédait la reine d'Aragon Éléonore de Portugal et qui passe à sa mort (1348) à sa mère Béatrice de Castille[9], sur des fresques qui ornaient l'une des chambres de l'hôtel Saint-Pol[10], sur une tapisserie en trois pièces commandée en 1462 par le duc de Bourgogne Philippe le Bon au tapissier tournaisien Pasquier Grenier[11].

Le thème inspire aussi au XVe siècle les fêtes de cour. En 1454, à Lille, lors des joutes qui précèdent le Vœu du faisan, Adolphe de Clèves organise un pas d'armes où il incarne le chevalier au cygne, ancêtre mythique de la famille de Clèves. Le prix de ces joutes est un cygne d'or muni d'une chaîne d'or, à laquelle est attaché un rubis[12]. Selon le chroniqueur Garcia de Resende, lors des festivités qui ont lieu à Evora en 1490 en l'honneur des noces du prince héritier Alphonse, le roi Jean II de Portugal, père du marié, y participe sous le déguisement du chevalier au cygne[13].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  • Catherine Gaullier-Bougassas, « Le Chevalier au Cygne à la fin du Moyen Âge : Renouvellements, en vers et en prose, de l'épopée romanesque des origines de Godefroy de Bouillon », Cahiers de recherches médiévales, no 12,‎ (DOI 10.4000/crm.2232, lire en ligne)

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Lecouteux 1997, p. 74.
  2. Datation de Ferruccio Gastaldelli, Goffredo di Auxerre, Super Apocalypsim, éd. F. Gastaldelli, Rome, 1970, Sermo XV, p. 185-186, citée par Lecouteux 1997, p. 29
  3. Traduction française de l'original latin par Laurence Harf-Lancner, dans Coudrette, Le Roman de Mélusine (texte présenté, traduit et commenté par Laurence Harf-Lancner), Flammarion, 1993, p. 175-176.
  4. Laurence Harf-Lancner, Les Fées au Moyen Âge : Morgane et Mélusine, Slatkine, 1984, p. 120.
  5. Le Chevalier au cygne et Godefroid de Bouillon: poëme historique, M. Hayez, 1854, volume 6, p. XCVI-XCVII. lire en ligne.
  6. « Guillaume de Tyr », sur ARLIMA - Archives de littérature du Moyen Âge, page consultée le 6 juillet 2015.
  7. Guillaume de Tyr, Historia rerum in partibus transmarinis gestarum, Livre IX, chapitre 6, traduction française par François Guizot, Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au 13e siècle, Paris, Brière, 1824, [lire en ligne]
  8. G. L. Remnant, A Catalogue of Misericords in Great Britain, Clarendon Press, 1969, p. 36; Paul Hardwick, English Medieval Misericords: The Margins of Meaning, Boydell Press, 2011, p. 14, 160; Images en ligne de la miséricorde : couleur, noir et blanc
  9. Ana Maria Seabra de Almeida Rodrigues, « Un destin interrompu : Aliénor de Portugal, brève reine d'Aragon (1347-1348) »], dans Christiane Klapisch-Zuber, dir., Les femmes dans l’espace nord-méditerranéen, Études roussillonnaises, 2013, t. XXV, p. 95 [lire en ligne]; (pt) Luís U. Afonso, « La cultura secular y las artes suntuarias en Portugal (siglos XII-XIV) », Quintana, no 9, 2010, p. 16-17 [lire en ligne]
  10. Boris Bove, « Les palais royaux à Paris au Moyen Age (XIe – XVe siècles) », dans M. -F. Auzepy, J. Cornette (dir.), Palais et Pouvoir, de Constantinople à Versailles, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2003, p. 68. [lire en ligne]
  11. Guy Delmarcel, La tapisserie flamande du XVe au XVIIIe siècle, Lannoo Uitgeverij, 1999, p. 30.
  12. Évelyne Van den Neste, Tournois, joutes, pas d'armes dans les villes de Flandre à la fin du Moyen Age (1300-1486), École nationale des chartes, Mémoires et documents de l'École des Chartes no 47, 1996, p. 101-102.
  13. Tibor Klaniczay, Eva Kushner et André Stegmann, Histoire comparée des Littératures de langues européennes. L'Époque de la Renaissance (1400-1600), tome I: L'avènement de l'esprit nouveau (1400-1480), Amsterdam/Philadelphie, John Benjamins Publishing Company, 1988, p. 414; Description détaillée : Barbara von Barghahn, « Blending Myth and Reality: Maritime Portugal and Renaissance Portraits of the Royal Court », Journal of Global Initiatives: Policy, Pedagogy, Perspective, vol. 11, no 1, p. 20 [lire en ligne].

Pour aller plus loin[modifier | modifier le code]

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Bibliographie complémentaire[modifier | modifier le code]

  • Philip E. Bennett, « Mythe-histoire moralisé d'un mouvement et d'une famille : Godefroi de Buillon et La Geste du Chevalier au Cygne », dans Émilie Goudeau, Françoise Laurent et Michel Quereuil, coord., "Le monde entour et environ" : La geste, la route et le livre dans la littérature médiévale (Mélanges Claude Roussel), Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, (ISBN 9782845167292 et 9782845167308, présentation en ligne), p. 261-274.
  • (en) Susan Crane, « Chivalric Display and Incognito », dans The Performance of Self : Ritual, Clothing, and Identity During the Hundred Years War, University of Pennsylvania Press, (ISBN 9780812218060), p. 107-139 et notes, p. 213-223.
  • Edmond A. Emplaincourt et Jan A. Nelson, « Le fond lotharingien de La Chanson du Chevalier au Cygne », Le Moyen Âge, vol. 99,‎ , p. 231-247 (lire en ligne)
  • (en) Robert Jaffray, The Two knights of the swan, Lohengrin and Helyas : a study of the legend of the swan-knight, with special reference to its most important developments, New York et Londres, GP Putnam's Sons, (lire en ligne).
  • (en) Simon John, « Godfrey of Bouillon and the Swan Knight », dans Simon John et Nicholas Morton, éd., Crusading and Warfare in the Middle Ages: Realities and Representations : Essays in Honour of John France, Ashgate, (ISBN 9781472407412), p. 129-142
  • (en) Alastair Matthews, The Medieval German Lohengrin : Narrative Poetics in the Story of the Swan Knight, Boydell & Brewer, coll. « Studies in German literature, linguistics, and culture » (no 175), (ISBN 1571139710 et 9781571139719)
  • Jean-Jacques Vincensini, Pensée mythique et narrations médiévales, Paris, Honoré Champion, 1996, p. 106-107.
  • (en) Anthony Richard Wagner, « The Swan Badge and the Swan Knight », Archaeologia, no 97,‎ , p. 127-138 (DOI 10.1017/S0261340900009966)

Liens externes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]