Charon (mythologie)

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Lécythe athénien représentant Charon conduisant sa barque, daté du milieu du Ve siècle av. J.-C., conservé à l'Altes Museum de Berlin.

Dans la mythologie grecque, Charon (prononcé /ka.ʁɔ̃/ ; en grec ancien : Χάρων) est le nocher (le passeur) des Enfers. Il est le fils d'Érèbe (l'Obscurité) et de Nyx (la Nuit). Sur les marais de l'Achéron[1], il faisait traverser le Styx avec sa barque, contre une obole, aux âmes des morts ayant reçu une sépulture, d'où la coutume de placer une obole sous la langue du mort avant son enterrement. Ceux qui ne pouvaient payer, faute d'avoir été enterrés convenablement, devaient errer sur les bords du fleuve Styx pendant cent ans.

Mythe[modifier | modifier le code]

Généalogie[modifier | modifier le code]

Relief de l'enceinte funéraire de Lysimachidès. Deux hommes âgés sont assis à une table avec des femmes. Charon les attend dans son bateau pour les emmener dans leur voyage au pays des morts. Vers 320 av. J.-C. Musée archéologique du Céramique à Athènes, Grèce.

Aucune source antique ne précise de généalogie pour Charon[2], à part une qui en fait le fils d'Akmon, le père d'Ouranos ; cela fait partie de l'entrée sur les Akmonides du Lexique de Hésychios d'Alexandrie, mais le texte est douteux et peut-être corrompu[3],[4].

Dans sa Genealogia Deorum Gentilium, l'auteur italien Boccace indique que Charon, qu'il identifie comme « le dieu du temps », est le fils d'Érèbe et de Nyx, la Nuit[5]. Cela semble provenir d'une confusion due à la similarité des noms de Charon et de Chronos (déjà faite par d'autres auteurs plus anciens comme Fulgence le Mythographe), au fait que les deux sont présentés comme très vieux et que le dieu de la vieillesse, Géras, est présenté comme enfant d'Érèbe et de Nyx dans le De natura deorum de Cicéron[6].

Étymologie du nom[modifier | modifier le code]

Le nom de Charon est souvent expliqué comme étant un nom propre issu du mot χάρων (charon), lui-même une forme poétique de χαρωπός (charopós), « au regard ardent », ce qui peut signifier des yeux cruels, brillants, ou fiévreux, ou encore des yeux d'une couleur bleu-gris. Le nom pourrait être un euphémisme pour désigner la mort[7]. Les yeux brillants pourraient être une référence au caractère colérique ou irascible de Charon tel qu'il est souvent décrit dans la littérature, mais l'étymologie exacte n'est pas certaine. Selon l'historien Diodore de Sicile, le personnage du nocher et son nom pourraient avoir été importés de l'Égypte antique[8].

Apparence et comportement[modifier | modifier le code]

Charon est souvent représenté sur les vases de la Grèce antique. En particulier, les vases funéraires attiques du Ve siècle et du IVe siècle av. J.-C. sont souvent décorés de scènes de morts embarquant sur son bateau. Dans les premiers vases, Charon est représenté comme un vieux marin à l'aspect revêche et sale, tenant une perche de la main droite et utilisant la gauche pour faire embarquer les décédés. Hermès le remplace parfois dans son rôle de psychopompe. Dans les vases plus tardifs, Charon apparaît plus conciliant et plus raffiné[9].

Pour traverser le fleuve et rejoindre le royaume de Hadès, les défunts doivent le payer, et pour cela, la coutume voulait qu'on place une pièce, généralement une obole, dans leur bouche au moment de leur enterrement. Il est très rare que Charon laisse passer un mortel encore vivant.

Homère et Hésiode ne font aucune référence au personnage en tant que nocher infernal. La première mention du nom « Charon » dans la littérature grecque est une citation par Pausanias d'un poème perdu rattaché au Cycle épique la Minyade[10].

Reproduction d'un lécythe funéraire représentant Charon recevant un enfant dans sa barque.

En 405 av. J.-C., Aristophane écrit Les Grenouilles, une comédieDionysos rencontre Charon, qui lui fait passer le Styx en ramant fort.

Au Ier siècle av. J.-C., dans l'Énéide, Virgile décrit Charon maniant une rame couleur rouille, lors de la descente d'Énée dans le but de voir son père Anchise. Accompagné de la sibylle de Cumes, Énée convainc Charon en lui présentant un rameau d'or donné par Apollon (chant VI de l’Énéide). Virgile décrit aussi les âmes désespérées qui cherchent à franchir l'Achéron et sont à la merci de l'intraitable nocher :

« D'innombrables essaims bordaient les rives sombres;
Des mères, des héros, aujourd'hui vaines ombres, [...].
Tels, vers l'affreux nocher ils étendent les mains,
Implorent l'autre bord. Lui, dans ses fiers dédains,
Les admet à son gré dans la fatale barque,
Reçoit le pâtre obscur, repousse le monarque. »

— Traduction Jacques Delille

D'autres auteurs latins décrivent Charon, comme Sénèque dans sa tragédie Hercules Furens, où Charon est décrit dans les vers 762 à 777 comme un vieillard hirsute portant un manteau sale, un nocher méchant qui guide sa barque avec une longue perche. Hercule n'aurait pu passer s'il n'avait utilisé la force, à l'aller comme au retour, en frappant le passeur avec sa propre perche[11]. Charon est emprisonné un an pour l'avoir laissé passer sans en avoir obtenu le paiement habituel pour les vivants, un rameau d'or obtenu auprès de la sibylle de Cumes.

Autre mortel à avoir « deux fois vainqueur traversé l'Achéron[12] », Orphée charme Charon par son chant et sa lyre, et endort le chien Cerbère, pour pouvoir ramener du monde des morts sa bien-aimée, Eurydice.

Enfin, Psyché, bien que vivante, paye par deux fois Charon (l'aller et le retour) afin d'accéder au palais de Perséphone pour le compte d'Aphrodite, comme Apulée le raconte dans ses Métamorphoses.

Au IIe siècle, Lucien de Samosate fait intervenir avec humour Charon dans ses Dialogues des morts, en particulier dans les parties 4 et 10, intitulées Hermès et Charon ainsi que dans Charon, ou les Observateurs.

Gravure de Gustave Doré de 1857 pour la Divine Comédie. Charon utilise sa rame pour forcer les pécheurs à embarquer.

Au XIVe siècle, Dante Alighieri met en scène Charon dans sa Divine Comédie en s'inspirant de sa description dans l'Énéide. Charon est le premier personnage mythologique rencontré par Dante dans l'Enfer (premier livre de la Divine Comédie). L'accès lui est interdit en tant que vivant ; il franchira cependant l'Achéron de façon surnaturelle lors d'un évanouissement. Dante décrit Charon comme ayant des yeux de feu. Il est représenté par Gustave Doré dans deux gravures illustrant la Divine Comédie.

Charon peint par Michel-Ange dans sa fresque du Jugement Dernier de la chapelle Sixtine.

Dans d'autres œuvres, Charon est représenté soit comme un vieillard méchant et hirsute, soit comme un démon ailé portant un marteau double. Dans la chapelle Sixtine, Michel-Ange, influencé par Dante, le dépeint avec une rame levée au-dessus de l'épaule, prêt à frapper ceux qui n'embarqueraient pas assez vite (« batte col remo qualunque s'adagia », L'Enfer 3, vers 111)[11].

À l'époque moderne, il peut aussi être représenté comme un être squelettique portant une coule noire, de manière analogue à la Grande Faucheuse.

Achéron et Styx[modifier | modifier le code]

La plupart des auteurs, dont Pausanias (Description de la Grèce X, 28, 2) et plus tard Dante Alighieri dans la Divine Comédie, associent Charon aux marais de l'Achéron. D'autres auteurs de la Grèce antique comme Pindare, Eschyle, Euripide, Platon et Callimaque le placent également sur les rives de l'Achéron.

Les auteurs romains comme Properce, Ovide et Stace parlent de la rivière Styx, probablement à la suite de l'Énéide de Virgile où Charon est associé aux deux rivières[13].

Postérité[modifier | modifier le code]

Expressions[modifier | modifier le code]

Haros ou Charos (grec moderne : Χάρος) est l'équivalent de Charon en grec moderne. Il est utilisé dans des expressions comme « dans les dents de Haros » (grec moderne : από του Χάρου τα δόντια) signifiant qu'on est proche de la mort, sur le point d'être dévoré par Haros. Pendant la guerre de Corée, des soldats grecs défendaient un avant-poste nommé « Outpost Harry », qu'ils avaient renommé « Outpost Haros »[14].

Dans les sciences[modifier | modifier le code]

Dans les arts et la culture populaire[modifier | modifier le code]

Charon traversant le Styx, par Joachim Patinier, 1515-1524, musée du Prado (Madrid).
Charon traversant le Styx, par Gustave Doré pour la Divine Comédie.

Iconographie[modifier | modifier le code]

Bande dessinée[modifier | modifier le code]

Peinture[modifier | modifier le code]

Littérature[modifier | modifier le code]

Roman[modifier | modifier le code]

  • Charon est un personnage de Trois Oboles pour Charon de Franck Ferric.
  • Dans le roman Lola doit mourir, écrit par Brice Benamran et publié en novembre 2021, Charon est le pseudonyme utilisé par le tueur qui pousse, par des biais numériques, ses victimes au suicide.
  • Charon apparaît dans Au nom des Dieux - de l'Eau et du Sang : Livre 1 Destinée manifeste (2019) de Gautier Durrieu de Madron.
  • Charon apparaît dans le tome 1 de Percy Jackson de Rick Riordan.
  • Dans D'un château l'autre de Louis-Ferdinand Céline, l'image de la « barque à Caron », symbolisée par un bateau mouche de la Seine, pour montrer l'incitation au suicide de tous les collaborateurs français pendant l'occupation allemande de 1939-1944[16].

Jeux vidéo[modifier | modifier le code]

  • Charon est un personnage de God of War: Chains of Olympus (2008).
  • Dans Fallout 3 (2008) une grande goule endoctrinée par l’honneur du nom de Charon est un possible garde du corps pour le joueur, il le protègera si il obtient son contrat.
  • Charon apparaît dans Hades, proposant au personnage principal différentes marchandises en échange d'oboles.
  • Dans Spiritfarer, le personnage de Charon apparait au début pour donner son rôle de passeur à l'héroïne du jeu.
  • Dans Immortals Fenyx Rising, les pièces de Charon servent à acheter de nouvelles compétences pour le personnage.
  • Charon est une entité apparaissant sous forme de train dans Eastward en 2021.
  • Dans Limbus Company, Charon est représentée comme la conductrice de Mephistopheles, le bus qui conduira le personnage principal Dante en direction des enfers.
  • Dans la série des jeux Rogue Legacy, Charon vous permet l’accès au donjon.

Filmographie[modifier | modifier le code]

Cinéma[modifier | modifier le code]

Télévision[modifier | modifier le code]

Série[modifier | modifier le code]
  • Dans l'épisode 23 Par un fil (Hanging By a Thread) de la saison 2 de SOS Fantômes, Charon aide les chasseurs de fantômes.
  • Dans Ad Vitam (2018), le personnage de Virgile Berti (interprété par Niels Schneider) prend Caron pour pseudonyme.

Musique[modifier | modifier le code]

  • Dans le clip vidéo de la chanson À quoi je sers de Mylène Farmer, l'artiste prend place à bord d'une barque conduite par un batelier qui la mène à travers un marais à la façon de Charon voguant sur le Styx à la rencontre de différents personnages aperçus dans des clips des albums précédents.

Opéra[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Achéron, le fleuve maudit | Mythologica.info », Mythologica : Encyclopédie Mythologique !,‎ (lire en ligne, consulté le )
  2. (en) William F. Hansen, Handbook of classical mythology, Santa Barbara, Calif., ABC-CLIO, , 136–137 p. (ISBN 9781576072264)
  3. (en) Christiane Sourvinou-Inwood, "Reading" Greek death: to the end of the classical period, Oxford, Clarendon Press, (ISBN 9780198150695, lire en ligne), p. 308
  4. (en) Robin Hard et Herbert J. Rose, The Routledge handbook of Greek mythology: based on H.J. Rose's Handbook of Greek mythology, London, Routledge, (ISBN 9780415186360), p. 113
  5. (en) Giovanni Boccaccio et Jon Solomon, Genealogy of the Pagan Gods. Volume 1: Books I-V, Cambridge, Mass. London, England, Harvard University Press, , 166–167 p. (ISBN 9780674057104)
  6. (en) Giovanni Boccaccio et Michael Papio, Boccaccio's expositions on Dante's Comedy, Toronto, Univ. of Toronto Press, (ISBN 9780802099754), p. 630
  7. (en) Liddell and Scott, A Greek-English Lexicon (Oxford: Clarendon Press 1843, 1985 printing), « χαροπός » et « χάρων », pp. 1980–1981; Brill's New Pauly (Leiden and Boston 2003), vol. 3, « Charon », pp. 202–203.
  8. (en) Christiane Sourvinou-Inwood, "Reading" Greek Death (Oxford University Press, 1996), p. 359 online and p. 390 online.
  9. (en) L. V. Grinsell, « The Ferryman and His Fee: A Study in Ethnology, Archaeology, and Tradition », Folklore, vol. 68, no 1,‎ , p. 257–269 [p. 261] (DOI 10.1080/0015587x.1957.9717576, JSTOR 1258157)
  10. Pausanias, Description de la Grèce [détail des éditions] [lire en ligne], X, 28, 2 = Minyade, fr. 1 West.
  11. a et b (en) Ronnie H. Terpening, Charon and the Crossing: Ancient, Medieval, and Renaissance Transformations of a Myth (Lewisburg: Bucknell University Press, 1985 and London and Toronto: Associated University Presses, 1985)
  12. (Gérard de Nerval, Les Chimères « El Desdichado »)
  13. (en) Kharon sur theoi.com : sources annotées et vases antiques.
  14. (en) « The soldiers of the Greek Expeditionary Forces called it Outpost "Haros" the Greek name for Death. It was classic wartime humor, a dark pun borne of a hopeless mission », sur outpostharry.org
  15. De la page 16 à 17.
  16. Louis-Ferdinand Céline, D'un château l'autre, Gallimard, édition de la Pléïade, p. 61-89

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]